Rien absolument dans cette comédie n'a le moindre rapport à la

conception dramatique traitée, un peu plus tard, comme nous sommes

porté à le croire, dans _le Menteur_ du poëte Alarcon; et Corneille,

alors même qu'il regardait les deux comédies comme l'œuvre de Lope,

n'a pu leur attribuer la moindre connexion de motif et de sujet. Ici

le rôle principal est celui d'un jeune gentilhomme, modèle de

générosité. Incarcéré, poursuivi sur de fausses apparences, il

s'abstient de révéler le véritable auteur d'un meurtre commis dans un

duel, dont il n'a été que le témoin involontaire. Plus tard, il veut

renoncer par la fuite aux espérances d'un amour partagé, dès qu'il a

découvert que sa dame est recherchée par le noble ami dont le zèle l'a

fait sortir de prison. Ces deux situations forment une sorte de roman

dramatique, soutenu par une inspiration toujours distinguée, qui

n'exclut nullement l'aisance, la grâce, et même la gaieté. Il n'y a

point là de place pour un caractère vicieux à corriger, ou à continuer

par une _suite_ quelconque. L'idée d'associer la dissimulation

généreuse du prisonnier, don Juan de Aguilar, aux fantaisies

mensongères du jeune Garcia serait trop fausse pour avoir pu se

présenter d'elle-même à l'esprit de Corneille; il faut croire qu'elle

lui fut suggérée par un faux calcul de succès; peut-être ne fît-il que

suivre le conseil de Jodelet, qui jouait Cliton, et des autres acteurs

de la troupe, désireux tous de donner une _suite_ aux recettes

lucratives du _Menteur_. Tout ce qu'il était possible de faire dans ce

dessein, d'après ce titre une fois imposé, c'était d'affubler le héros

du nom de Dorante, de ramener le babillard Cliton, et l'insignifiant

Philiste, en faisant de celui-ci l'ami magnanime qui se sacrifie à son

tour, au dénoûment. Les expédients inventés pour combler par des

récits rétrospectifs un intervalle de quelques années entre les deux

actions dramatiques suffiraient seuls à expliquer le mauvais accueil

fait à la seconde: ils présentent une transition doublement choquante,

en contre-sens avec ce qui suit et avec ce qui précède: avec le

nouveau Dorante, si accompli désormais, et avec l'ancien, en qui ces

récits froissent et déshonorent un sujet d'agréables souvenirs. Le

poëte, aux deux premiers actes, se prévaut de ces souvenirs pour

rappeler épisodiquement son succès des deux années précédentes, et le

raconter en vers spirituels, qui méritent d'être lus comme une

intéressante curiosité littéraire. Du reste on ne sait que penser de

ce Dorante qui, comme on nous le rapporte en un style léger et

indifférent, s'est transformé depuis la chute du rideau en un vil

fripon, qui a délaissé sa fiancée, volé la dot, causé la mort de son

père, _pris le deuil à Rome_[797], qu'une dernière aventure nous fait

retrouver en prison à Lyon, pour y déployer toute la noblesse du

personnage inventé par Lope de Vega. Nous ne pouvons concevoir comment

une aussi énorme incohérence morale échappe à la censure,

très-distraite il est vrai, de Voltaire, quand nous le voyons d'autre

part relever avec admiration, en homme du métier, les attachantes

données dramatiques dont il aurait voulu voir sortir un chef-d'œuvre,

et pour lesquelles il rend, presque à son insu, un vif hommage au

poëte espagnol, dont il ne connaissait d'ailleurs que le nom[798].

Mais les données qui, entre les mains exercées de Lope, avaient

produit sinon une œuvre modèle, du moins un original et charmant

ouvrage, étaient très-difficiles à remanier. Cela est vrai surtout de

la double situation sentimentale, fort effacée dans Corneille, que le

titre espagnol indique: ces amours réciproques conçus de part et

d'autre avant qu'on se soit vu seulement, et sans être justifiés par

des circonstances qui éveillent la sympathie ainsi que la curiosité du

spectateur. C'est d'un côté la jeune fille induite à secourir le

prisonnier par les instances d'un frère qui a sur le cœur tout ce

qu'il doit à ce noble inconnu; de l'autre, ce jeune homme recevant

d'abord des secours anonymes, avec un romanesque billet de femme,

destiné seulement à les faire accepter, puis les messages d'une

suivante vive et adroite, puis un portrait, puis une visite voilée, où

la mystérieuse mantille finit par s'entr'ouvrir avec tout

l'enchantement d'une exquise galanterie. La différence des nuances et

des tons ne peut pas se mesurer dans tout ce qui est tenté pour

correspondre en français à cette élégante gradation, particulièrement

lorsque Mélisse vient se montrer à Dorante sous une coiffe de

_servante_, comme sœur de sa soubrette, et qu'il la fait passer à son

tour pour une petite lingère, de ses anciennes amies[799].

Il y a bien aussi dans l'original un valet bouffon qui a beaucoup de

sympathie pour l'argent donné, qui fait sa cour à la soubrette avec

une gaieté burlesque, et qui commente le mystère de la dame en

mauvaise part, la supposant laide et vieille; mais en ce genre tout

dépend de la mesure et du goût des plaisanteries, et par malheur le

Jodelet (ou Cliton) de Corneille dégrade la scène et abaisse les rôles

principaux par des plaisanteries souvent grossières, qu'on n'a point à

reprocher au _gracioso_ Limon.

Il était encore inévitable que la fatale loi des unités vint apporter

chez nous bien des entraves au vrai développement du drame. L'action

commence très-vivement dans l'original par le duel presque sans

paroles de deux gentilshommes de Tolède, dont l'un tombe mort, et

l'autre, pour s'enfuir, monte sur la mule de don Juan de Aguilar, qui

en est descendu pour venir les séparer. Don Juan, trouvé près du mort,

se voit arrêté avec son valet par les hommes de police. Rien de plus

naturel que de supposer quelques journées d'intervalle pour les allées

et venues de la suivante, et pour les avances successives de la jeune

Castillane, qui aime et se fait aimer _sin saber á quien_. Il faut

aussi admettre quelque intervalle pour les beaux engagements d'amitié

qui se forment entre le prisonnier et ses deux protecteurs, savoir don

Fernand, frère de la belle Leonarda, et don Luis de Ribera, l'illustre

prétendant, peu agréé; il en faut enfin pour les démarches officieuses

de ce dernier, qui obtient un ordre de libération. Vers la fin, il

n'était pas indifférent à l'intérêt théâtral de supposer notre héros

déjà parti de Tolède pour faire place aux prétentions plus anciennes

de son ami; il convenait d'amener la jeune fille désespérée à s'en

expliquer franchement, non pas en présence de tous les personnages,

réunis en une scène dernière, comme chez Corneille, mais en

tête-à-tête avec don Luis, lequel, vivement piqué d'honneur à son

tour, se hâte de courir après son ami fugitif. Il le rejoint en poste,

à moitié chemin entre Tolède et Madrid, et de là, comme il faut le

ramener à sa dame avec toute l'autorité sévère d'un noble Castillan

dont il a pu mettre en doute la grandeur d'âme (un Ribera y Guzman!),

don Luis, en possession de la grâce officielle, se prévaut de son rôle

pour lui enjoindre de le suivre, de _retourner à sa prison_ à Tolède.

Ces détails si attachants ne sont pas inutiles à connaître pour

expliquer, sinon pour justifier, l'effet purement oratoire et subtil

arrangé par Corneille, et que Voltaire traitait rigoureusement quand

il disait[800]: «Ce refrain, _Rentrez dans la prison dont vous vouliez

sortir_, est encore plus froid que le caractère de Philiste; et cette

petite finesse anéantit tout le mérite que pouvait avoir Philiste en

se sacrifiant pour son ami.» Il est certain que l'artifice énigmatique

des paroles n'est pas aussi contourné dans l'original, où d'ailleurs

l'action, par plus de mouvement et de puissance, fait de cet artifice

une véritable beauté.

Une habitude ordinaire dans ces fables espagnoles, c'est le soin que

mettent les auteurs à les compléter, sans craindre de les compliquer.

Deux ou trois mariages ne sont jamais trop à la fin de ces

comédies[801].

Il faut donc marier don Fernando, frère de doña Leonarda; pour cela

est introduite une jeune Lisarda, un peu inconsidérée, qui a été cause

du duel avec le querelleur don Pedro, mort au commencement de la

pièce. Corneille n'avait point tort d'écarter cette figure légère et

surabondante, ainsi que les petites complications qu'elle amène.

Ou lit au troisième acte de la comédie française[802] des stances qui

ne sont point imitées de l'espagnol, mais dont l'idée a pu être

suggérée par une émulation de luxe métrique, Lope ayant embelli sa

pièce de trois sonnets et de quelques variétés de versification, où

l'on distingue, à la troisième journée, deux tirades, très-bien

faites, de récit et de complainte, en _endechas_, vers de cinq

syllabes. Diverses parties de la diction de Corneille annoncent aussi

beaucoup de soin, surtout les vers encore célèbres sur la

sympathie[803], où, pour le dire en passant, se trouve une mention de

l'_Astrée_ de d'Urfé, correspondant de loin à la jolie scène espagnole

où est mentionné le _don Quichotte_. Mais nous demeurons en peine de

comprendre la supériorité que notre auteur attribue en général aux

vers de _la Suite_ sur ceux du _Menteur_[804], si ce jugement hasardé

n'est pas un sophisme de consolation à l'usage du poëte, moins heureux

au second essai qu'au premier. Toujours est-il que nous ne trouverions

pas à citer ici de ces luttes brillantes de traduction et d'imitation

comme celles qui se sont fait admirer dans la pièce précédente. Cela

peut tenir en partie à la manière de Lope, plus glissante, d'un vol

plus léger que celle d'Alarcon, et généralement moins adaptée aux

allures de Corneille.

V.

NOTES:

[795] Voyez plus haut l'Appendice du _Menteur_, p. 241 et 242.

[796] On trouve la même pièce dans la _Biblioteca de autores

españoles_ de Rivadeneyra, tome II des _Comedias escogidas_ de

Lope, Madrid, 1855, grand in-8º.

[797] Acte I, scène I, vers 70.

[798] A peine encore le nom, car il l'écrivait _Lopez_.

[799] Acte III, scènes III et IV.

[800] Dans la dernière note de la pièce.

[801] Voyez ci-dessus, p. 388, note 1.

[802] Acte III, scène II, p. 337 et 338.

[803] Acte IV, scène I, vers 1221 et suivants.

[804] Voyez ci-dessus, p. 279 et 285.

RODOGUNE

PRINCESSE DES PARTHES

TRAGÉDIE

1644

NOTICE.

En 1644, Gabriel Gilbert, secrétaire de la duchesse de Rohan, qui déjà

s'était fait connaître comme poëte dramatique par deux tragi-comédies,

_Marguerite de France_ et _Philoclée et Téléphonte_[805], en fit

représenter une troisième, _Rodogune_, qui n'obtint qu'un fort

médiocre succès.

Quelques mois après[806], dans le courant de la même année,

Corneille faisait représenter un ouvrage portant le même titre, qu'il

n'hésitait pas à préférer à _Cinna_ et au _Cid_, et qui, bien que

généralement regardé comme indigne d'un tel honneur, mérite toutefois

d'occuper un des premiers rangs parmi ses tragédies.

Si l'on compare les deux _Rodogune_, on est frappé des rapports

qu'elles présentent jusqu'à la fin du quatrième acte. Le plan est

identique, les situations analogues; plusieurs vers même se

ressemblent, autant toutefois que les vers de Gilbert peuvent

ressembler à ceux de Corneille; mais ce qui surprend tout d'abord,

c'est que le nom qui sert de titre aux deux pièces n'est pas, dans

chacune d'elles, appliqué au même personnage: la Rodogune de Gilbert

est la Reine mère des deux jeunes princes, et correspond par

conséquent à la Cléopatre de Corneille. Au cinquième acte tout rapport

entre les deux ouvrages cesse brusquement, et le dénoûment de la

_Rodogune_ de Gilbert est aussi traînant et aussi plat que celui de la

_Rodogune_ de Corneille est terrible et sublime.

Fontenelle donne de cette ressemblance qu'offre la plus grande partie

des deux pièces une explication toute simple et qui paraît fort

plausible: «Je ne crois pas, dit-il, devoir rappeler ici le souvenir

d'une autre _Rodogune_ que fit M. Gilbert sur le plan de celle de M.

Corneille, qui fut trahi en cette occasion par quelque confident

indiscret. Le public n'a que trop décidé entre ces deux pièces en

oubliant parfaitement l'une[807].» Le confident indiscret n'avait sans

doute pas eu connaissance du cinquième acte, pour lequel Gilbert fut

abandonné à ses propres ressources; et l'attention que Corneille avait

mise à ne point nommer Cléopatre de peur qu'elle ne fût confondue par

les spectateurs avec la célèbre princesse d'Égypte qu'il avait déjà

mise au théâtre dans _Pompée_, contribua sans doute à faire croire au

malencontreux imitateur que c'était ce personnage qui devait porter le

nom de Rodogune.

La Rodogune de Gilbert est veuve d'Hydaspe, roi de Perse; ses deux

fils sont Darie et Artaxerce. La princesse promise à leur père, et

qu'ils aiment tous deux, la Rodogune de Corneille en un mot, est une

Lydie, fille de Tigrane, roi d'Arménie. A quel historien l'auteur

emprunte-t-il les faits de la vie de Darius qu'il nous raconte? Où

trouve-t-il les personnages dont il l'entoure? il se garde bien de

nous en instruire, et pour cause. Quoique l'achevé d'imprimer de son

ouvrage soit du «treizième février 1646,» et fort postérieur par

conséquent à la représentation de la pièce de Corneille, il ne dit pas

un mot de celle-ci, et fait seulement dans sa dédicace à Gaston

d'Orléans, frère de Louis XIII, une allusion évidente, quoique

détournée, à la différence du caractère de la Reine mère dans les deux

pièces: «Cette héroïne, MONSEIGNEUR, qui demande aujourd'hui votre

protection, est celle-là même dont les héros venoient jadis implorer

la grâce. Pour vous persuader de lui accorder la faveur qu'elle vous

demande, elle vous assure qu'elle n'a jamais eu la pensée de tremper

ses mains dans le sang de son mari, ni dans celui de son fils; que si

elle eût eu des sentiments si barbares et si contraires aux

inclinations de Votre Altesse Royale, elle n'eût jamais osé se

présenter devant Elle, et n'eût pas eu assez d'audace pour demander à

la vertu la protection du vice.»

Ce passage curieux, que M. Viguier n'a pas cité, est cependant

très-propre à confirmer une conjecture fort ingénieuse qu'il propose

dans ses intéressantes _Anecdotes littéraires sur Pierre Corneille_.

«Anne d'Autriche, dit-il, était susceptible, scrupuleuse, romanesque,

emportée, et sa position de régente, tutrice du jeune roi et de son

frère, était fort délicate, ainsi que celle de Gaston, si incertain de

ses droits et de ses devoirs comme lieutenant général du royaume. Or

le bruit courait chez Monsieur le Prince et partout qu'une héroïne

nouvelle de Corneille allait faire voir sur la scène une reine

régente, mère de deux princes, homicide, par ambition, de son mari et

de ses deux fils. Le duc d'Orléans, Gaston, devait assez bien faire sa

cour à la Régente en _commandant_ au poëte Gilbert une autre Reine

mère que celle de Corneille[808].»

Soit que Corneille crût devoir quelques ménagements à un rival si bien

en cour, soit que le mépris qu'il avait pour son procédé le portât à

ne se point commettre avec lui, il ne laisse pas échapper une phrase,

un mot qui puisse se rapporter à la pièce de Gilbert[809].

L'ouvrage de Corneille, achevé d'imprimer le 31 janvier 1647, a pour

titre:

RODOGVNE, PRINCESSE DES PARTHES, tragedie. _Imprimé à Roüen, et se

vend à Paris, chez Toussaint Quinet, au Palais, sous la montée de la

Cour des Aydes_, M.DC.XLVII. _Auec priuilege du Roy._ Il est in-4º et

forme 8 feuillets et 115 pages. Peut-être cette façon d'indiquer sur

le titre même de quelle _Rodogune_ il est question a-t-elle pour objet

d'insister sur la méprise de Gilbert. La crainte que Corneille avait

de voir son ouvrage confondu avec celui d'un indigne concurrent

ressort bien du moins de cette mention du frontispice gravé, qui

représente la dernière scène de l'ouvrage dessinée par Lebrun: _La

Rodogune, tragédie, de M. de Corneille_. Elle était d'autant plus

nécessaire que le format des deux ouvrages est identique, l'apparence

extérieure semblable, et que, bien que Toussaint Quinet soit titulaire

du privilége de la pièce de Corneille, certains exemplaires portent

le nom de Courbé, libraire de Gilbert, qui, ainsi qu'Antoine de

Sommaville, s'était associé avec Quinet pour la publication de

la pièce de Corneille. Dans les préliminaires de l'ouvrage notre

poëte ne se permet qu'une critique tout à fait indirecte, mais

très-significative, c'est l'indication détaillée des nombreuses

sources historiques où il a puisé, et dont son plagiaire n'a pas un

instant soupçonné l'existence.

Nous pourrions fort bien nous en tenir là sur l'origine de _Rodogune_,

mais comme nous ne voulons laisser ignorer au lecteur aucune des

opinions qui ont eu cours à l'égard des ouvrages de Corneille, nous

sommes obligé d'en venir à une série de faits avancés par les uns avec

beaucoup de mauvaise foi, et répétés par les autres avec une

incroyable légèreté.

Dans ses _Passe-temps d'un reclus_[810] Charles Brifaut reproduit en

ces termes un récit que lui fit le chansonnier Laujon, «qui, dit-il,

avait voué un culte à Corneille:»

«Je possédais dans ma bibliothèque un curieux roman écrit en latin, au

moyen âge, par un moine qui ne manquait pas de talent, comme vous

allez voir. Sa fable intéressante et très-fortement conduite, sauf

d'assez nombreuses invraisemblances, offrait des rapports si

remarquables avec le sujet de _Rodogune_, qu'il était difficile de ne

pas croire que Corneille avait eu connaissance de l'ouvrage. Les

incidents de la grande scène du poison, le dialogue même, tout

dénonçait le plagiat, chose permise quand elle est avouée; sinon, non.

Je ne sais, ajouta Laujon, comment M. de Voltaire apprit que j'étais

possesseur de ce trésor littéraire. Or vous jugez bien qu'il ne perdit

point de temps, lui commentateur de Corneille, pour m'en faire

demander communication, promettant de le garder très-précieusement et

de me le renvoyer au plus tôt. Comme je me défiais de l'usage auquel

il destinait l'œuvre en question, je refusai net. Instances, prières,

cajoleries, louanges, tout échoua devant mon inébranlable résolution.

Il eut beau recourir aux mille ruses de son esprit charmant, m'offrant

de plus tout l'argent que je voudrais, tout le crédit dont il

disposait. Plus il redoublait ses instances, plus mes soupçons

augmentaient. Je tins ferme, mais je n'en restai pas là. Pour que le

précieux ouvrage tant convoité ne donnât pas lieu à quelque scandale

dramatique après ma mort, pour qu'il ne fût commis, par défaut de

précaution de ma part, aucun crime de lèse-majesté cornélienne, je le

brûlai.»

Laujon fut félicité, fêté par tous ceux qui entendirent ce petit

récit, et Delille, qui se trouvait là, lui sut tellement gré

de «son honorable procédé,» que lorsque Laujon se présenta à

quatre-vingt-trois ans à l'Académie française, l'illustre traducteur

de Virgile parvint à faire admettre l'adorateur de Corneille en

disant: «Nous savons où il va, laissons-le passer par l'Institut.»

Tout irrite et blesse dans cette anecdote. D'abord, quand Corneille

aurait tiré l'idée première de _Rodogune_ d'un vieux roman latin, au

lieu de l'extraire directement d'Appien, sa gloire y perdrait-elle

quelque chose? Ensuite, si Laujon le pensait, que ne brûlait-il tout

d'abord, sans rien dire, le volume unique qui accusait son poëte de

prédilection, au lieu de répandre le bruit du larcin en refusant d'en

faire connaître la nature, et en se faisant de son dévouement à

Corneille un titre académique? Voilà déjà qui peut paraître étrange,

mais nous allons voir s'accumuler les contradictions et les

invraisemblances.

Voltaire, dans sa _Préface de Rodogune_, cite tout autre chose que le

prétendu volume de Laujon: «On parle, dit-il, d'un ancien roman de

_Rodogune_; je ne l'ai pas vu; c'est, dit-on, une brochure in-8º

imprimée chez Sommaville, qui servit également au grand auteur et au

mauvais. Corneille embellit le roman, et Gilbert le gâta.» M. Viguier,

qui, dans les _Anecdotes_[811] auxquelles nous avons fait plus d'un

emprunt, reproduit ce passage, ajoute finement: «Le scrupuleux éditeur

de Voltaire, M. Beuchot, dont nous aimons à citer le nom avec honneur,

nous pardonnera d'appeler le sourire du lecteur sur cette note qu'il

attache avec une bonhomie si parfaite au _je ne l'ai pas vu_ de son

auteur chéri: «Je n'ai pas été plus heureux que Voltaire. Je n'ai pu

découvrir cette _Rodogune_, brochure in-8º.» Qui n'aurait regret à

toutes les insomnies dont cette vaine recherche a dû troubler la

longue et savante carrière du consciencieux bibliographe?»

Voltaire termine ainsi la _Préface_ que nous venons de citer: «Il y a

un autre roman de _Rodogune_ en deux volumes, mais il ne fut imprimé

qu'en 1668; il est très-rare et presque oublié: le premier l'est

entièrement.» On trouve à la Bibliothèque impériale ce roman de 1668;

il est de format in-8º. Son titre exact est: _Rodogune ou l'histoire

du grand Antiocus. A Paris, chez Estienne Loyson._ L'avis _Au lecteur_

est signé d'Aigue d'Iffremont. Il paraîtrait difficile que cet auteur

n'eût pas connu, lui, le prétendu roman publié avant le sien chez

Sommaville, s'il eût réellement existé. Bien loin toutefois de

regarder Corneille comme ayant profité d'un sujet dont quelque

contemporain lui avait suggéré l'idée, il lui en attribue l'honneur.

«Le nom que j'ai donné à tout l'ouvrage, dit-il, n'est pas inconnu en

France. Ce fameux poëte qui a porté si haut la gloire des muses

françoises et qui les fait aller de pair avec les grecques et les

latines; ce grand homme qui nous a tantôt représenté sur le théâtre

toutes les passions, et de la manière la plus forte, la plus touchante

et la plus riche que l'esprit humain puisse imaginer; enfin l'illustre

Monsieur de Corneille en a fait une tragédie que j'appellerois la plus

achevée de toutes les pièces que nous avons de lui, s'il y avoit

quelque chose à souhaiter dans les autres, et s'il n'étoit toujours

également admirable en tous ses ouvrages. Tout le monde a vu sa

_Rodogune_; mais encore que ce soit ici le même nom et la même

héroïne, ce n'est pourtant pas la même chose; et comme il a découvert

lui-même ce qu'il avoit changé de l'histoire, quelque respect que

j'aye pour ses fictions merveilleuses, je n'ai pas cru être obligé de

m'en servir.»

On ne peut rien imaginer de plus obscur et de plus contradictoire que

les renseignements qu'on rencontre sur les acteurs qui ont joué

d'original dans _Rodogune_. Nous trouvons dans un article sur Molière,

qui nous a été utile pour la _Notice_ du _Menteur_, cette singulière

biographie:

«N. Petit de Beauchamps, dite la belle Brune, grand'mère maternelle du

Sr du Boccage, acteur de la troupe du Roi. Elle étoit de la troupe du

Marais, et joua d'original dans une des tragédies de P. Corneille le

rôle de Rodogune, pour lequel le cardinal de Richelieu lui fit présent

d'un habit magnifique à la romaine. C'étoit une excellente actrice,

grande et bien faite, d'une représentation avantageuse, morte en

Allemagne dans la troupe des comédiens du duc de Zell. Elle refusa

d'entrer à l'hôtel de Bourgogne, parce qu'on ne vouloit donner qu'une

demi-part à son mari, qui avoit un talent singulier pour jouer tous

les déguisements en femme[812].»

A cela Lemazurier répond fort à propos que le Cardinal, mort deux ans

avant la première représentation de _Rodogune_, ne peut avoir donné un

habit à la romaine à la _belle Brune_, et que Corneille ayant fait

représenter sa pièce à l'hôtel de Bourgogne, où cette actrice refusa

d'entrer, il est impossible qu'elle ait joué d'original un rôle dans

l'ouvrage[813].

Si nous voulions nous en rapporter à Mouhy, il ne tiendrait qu'à nous

de nous imaginer que nous possédons le tableau complet des acteurs qui

ont joué d'original dans _Rodogune_. Voici celui qu'il nous donne dans

son _Journal_ manuscrit: «Baron joua le rôle d'ANTIOCHUS; Villiers,

SÉLEUCUS; Champmeslé, TIMAGÈNE; le Comte, ORONTE; Mlle de Champmeslé,

RODOGUNE; Mlle Dupin, LAODICE, et Mlle Guiot, CLÉOPATRE[814].» Nous

avons cru devoir reproduire cette distribution de rôles parce qu'il

n'est pas probable que Mouhy l'ait inventée, mais elle doit être

postérieure d'une trentaine d'années à l'époque où parut _Rodogune_.

Œuvres de P. Corneille, Tome 04 · 第 23 / 30 段