Seigneur, quand par le fer les choses sont vidées[77],

La justice et le droit sont de vaines idées; 50

Et qui veut être juste en de telles saisons,

Balance le pouvoir, et non pas les raisons.

Voyez donc votre force, et regardez Pompée,

Sa fortune abattue et sa valeur trompée.

César n'est pas le seul qu'il fuie en cet état: 55

Il fuit et le reproche et les yeux du sénat,

Dont plus de la moitié piteusement étale

Une indigne curée aux vautours de Pharsale;

Il fuit Rome perdue, il fuit tous les Romains,

A qui par sa défaite il met les fers aux mains; 60

Il fuit le désespoir des peuples et des princes

Qui vengeroient sur lui le sang de leurs provinces[78],

Leurs États et d'argent et d'hommes épuisés,

Leurs trônes mis en cendre, et leurs sceptres brisés:

Auteur des maux de tous, il est à tous en butte, 65

Et fuit le monde entier écrasé sous sa chute.

Le défendrez-vous seul contre tant d'ennemis?

L'espoir de son salut en lui seul étoit mis;

Lui seul pouvoit pour soi: cédez alors qu'il tombe.

Soutiendrez-vous un faix sous qui Rome succombe, 70

Sous qui tout l'univers se trouve foudroyé,

Sous qui le grand Pompée a lui-même ployé?

Quand on veut soutenir ceux que le sort accable,

A force d'être juste on est souvent coupable;

Et la fidélité qu'on garde imprudemment, 75

Après un peu d'éclat traîne un long châtiment,

Trouve un noble revers, dont les coups invincibles,

Pour être glorieux, ne sont pas moins sensibles.

Seigneur, n'attirez point le tonnerre en ces lieux[79]:

Rangez-vous du parti des destins et des Dieux, 80

Et sans les accuser d'injustice ou d'outrage,

Puisqu'ils font les heureux, adorez leur ouvrage;

Quels que soient leurs décrets, déclarez-vous pour eux,

Et pour leur obéir, perdez le malheureux.

Pressé de toutes parts des colères célestes, 85

Il en vient dessus vous faire fondre les restes;

Et sa tête, qu'à peine il a pu dérober,

Toute prête de choir, cherche avec qui tomber.

Sa retraite chez vous en effet n'est qu'un crime:

Elle marque sa haine, et non pas son estime; 90

Il ne vient que vous perdre en venant prendre port;

Et vous pouvez douter s'il est digne de mort!

Il devoit mieux remplir nos vœux et notre attente,

Faire voir sur ses nefs la victoire flottante:

Il n'eût ici trouvé que joie et que festins; 95

Mais puisqu'il est vaincu, qu'il s'en prenne aux destins.

J'en veux à sa disgrâce, et non à sa personne:

J'exécute à regret ce que le ciel ordonne;

Et du même poignard pour César destiné,

Je perce en soupirant son cœur infortuné. 100

Vous ne pouvez enfin qu'aux dépens de sa tête

Mettre à l'abri la vôtre et parer la tempête.

Laissez nommer sa mort un injuste attentat:

La justice n'est pas une vertu d'État.

Le choix des actions ou mauvaises ou bonnes 105

Ne fait qu'anéantir la force des couronnes;

Le droit des rois consiste à ne rien épargner:

La timide équité détruit l'art de régner.

Quand on craint d'être injuste, on a toujours à craindre;

Et qui veut tout pouvoir doit oser tout enfreindre, 110

Fuir comme un déshonneur la vertu qui le perd,

Et voler sans scrupule au crime qui lui sert[80].

C'est là mon sentiment. Achillas et Septime

S'attacheront peut-être à quelque autre maxime:

Chacun a son avis; mais quel que soit le leur, 115

Qui punit le vaincu ne craint point le vainqueur[81].

ACHILLAS.

Seigneur, Photin dit vrai; mais quoique de Pompée[82]

Je voie et la fortune et la valeur trompée,

Je regarde son sang comme un sang précieux,

Qu'au milieu de Pharsale ont respecté les Dieux. 120

Non qu'en un coup d'État je n'approuve le crime;

Mais s'il n'est nécessaire, il n'est point légitime:

Et quel besoin ici d'une extrême rigueur?

Qui n'est point au vaincu ne craint point le vainqueur.

Neutre jusqu'à présent, vous pouvez l'être encore: 125

Vous pouvez adorer César, si l'on l'adore;

Mais quoique vos encens le traitent d'immortel,

Cette grande victime est trop pour son autel;

Et sa tête immolée au Dieu de la victoire

Imprime à votre nom une tache trop noire: 130

Ne le pas secourir suffit sans l'opprimer;

En usant de la sorte, on ne vous peut blâmer.

Vous lui devez beaucoup: par lui Rome animée

A fait rendre le sceptre au feu roi Ptolomée;

Mais la reconnoissance et l'hospitalité 135

Sur les âmes des rois n'ont qu'un droit limité.

Quoi que doive un monarque, et dût-il sa couronne,

Il doit à ses sujets encor plus qu'à personne,

Et cesse de devoir quand la dette est d'un rang

A ne point s'acquitter qu'aux dépens de leur sang[83]. 140

S'il est juste d'ailleurs que tout se considère,

Que hasardoit Pompée en servant votre père?

Il se voulut par là faire voir tout-puissant,

Et vit croître sa gloire en le rétablissant.

Il le servit enfin, mais ce fut de la langue. 145

La bourse de César fit plus que sa harangue:

Sans ses mille talents[84], Pompée et ses discours

Pour rentrer en Égypte étoient un froid secours.

Qu'il ne vante donc plus ses mérites frivoles:

Les effets de César valent bien ses paroles; 150

Et si c'est un bienfait qu'il faut rendre aujourd'hui,

Comme il parla pour vous, vous parlerez pour lui.

Ainsi vous le pouvez et devez reconnoître.

Le recevoir chez vous, c'est recevoir un maître,

Qui, tout vaincu qu'il est, bravant le nom de roi, 155

Dans vos propres États vous donneroit la loi.

Fermez-lui donc vos ports, mais épargnez sa tête.

S'il le faut toutefois, ma main est toute prête:

J'obéis avec joie, et je serois jaloux[85]

Qu'autre bras que le mien portât les premiers coups. 160

SEPTIME.

Seigneur, je suis Romain: je connois l'un et l'autre[86].

Pompée a besoin d'aide, il vient chercher la vôtre;

Vous pouvez, comme maître absolu de son sort,

Le servir, le chasser, le livrer vif ou mort.

Des quatre le premier vous seroit trop funeste; 165

Souffrez donc qu'en deux mots j'examine le reste.

Le chasser, c'est vous faire un puissant ennemi,

Sans obliger par là le vainqueur qu'à demi,

Puisque c'est lui laisser et sur mer et sur terre

La suite d'une longue et difficile guerre, 170

Dont peut-être tous deux également lassés

Se vengeroient sur vous de tous les maux passés.

Le livrer à César n'est que la même chose:

Il lui pardonnera, s'il faut qu'il en dispose,

Et s'armant à regret de générosité, 175

D'une fausse clémence il fera vanité:

Heureux de l'asservir en lui donnant la vie,

Et de plaire par là même à Rome asservie!

Cependant que forcé d'épargner son rival,

Aussi bien que Pompée il vous voudra du mal. 180

Il faut le délivrer du péril et du crime,

Assurer sa puissance, et sauver son estime,

Et du parti contraire en ce grand chef détruit,

Prendre sur vous le crime, et lui laisser le fruit[87].

C'est là mon sentiment, ce doit être le vôtre: 185

Par là vous gagnez l'un, et ne craignez plus l'autre[88];

Mais suivant d'Achillas le conseil hasardeux,

Vous n'en gagnez aucun, et les perdez tous deux[89].

PTOLOMÉE.

N'examinons donc plus la justice des causes,

Et cédons au torrent qui roule toutes choses[90]. 190

Je passe au plus de voix, et de mon sentiment

Je veux bien avoir part à ce grand changement.

Assez et trop longtemps l'arrogance de Rome

A cru qu'être Romain c'étoit être plus qu'homme.

Abattons sa superbe avec sa liberté; 195

Dans le sang de Pompée éteignons sa fierté;

Tranchons l'unique espoir où tant d'orgueil se fonde,

Et donnons un tyran à ces tyrans du monde:

Secondons le destin qui les veut mettre aux fers[91],

Et prêtons-lui la main pour venger l'univers. 200

Rome, tu serviras; et ces rois que tu braves,

Et que ton insolence ose traiter d'esclaves,

Adoreront César avec moins de douleur,

Puisqu'il sera ton maître aussi bien que le leur.

Allez donc, Achillas, allez avec Septime 205

Nous immortaliser par cet illustre crime.

Qu'il plaise au ciel ou non, laissez-m'en le souci[92].

Je crois qu'il veut sa mort, puisqu'il l'amène ici.

ACHILLAS.

Seigneur, je crois tout juste alors qu'un roi l'ordonne[93].

PTOLOMÉE.

Allez, et hâtez-vous d'assurer ma couronne, 210

Et vous ressouvenez que je mets en vos mains

Le destin de l'Égypte et celui des Romains[94].

SCÈNE II.

PTOLOMÉE, PHOTIN.

PTOLOMÉE.

Photin, ou je me trompe, ou ma sœur est déçue:

De l'abord de Pompée elle espère autre issue.

Sachant que de mon père il a le testament, 215

Elle ne doute point de son couronnement:

Elle se croit déjà souveraine maîtresse

D'un sceptre partagé que sa bonté lui laisse;

Et se promettant tout de leur vieille amitié,

De mon trône en son âme elle prend la moitié[95], 220

Où de son vain orgueil les cendres rallumées

Poussent déjà dans l'air de nouvelles fumées.

PHOTIN.

Seigneur, c'est un motif que je ne disois pas[96],

Qui devoit de Pompée avancer le trépas.

Sans doute il jugeroit de la sœur et du frère 225

Suivant le testament du feu Roi votre père,

Son hôte et son ami, qui l'en daigna saisir[97]:

Jugez après cela de votre déplaisir.

Ce n'est pas que je veuille, en vous parlant contre elle,

Rompre les sacrés nœuds d'une amour fraternelle; 230

Du trône et non du cœur je la veux éloigner,

Car c'est ne régner pas qu'être deux à régner;

Un roi qui s'y résout est mauvais politique:

Il détruit son pouvoir quand il le communique;

Et les raisons d'État.... Mais, Seigneur, la voici[98]. 235

SCÈNE III.

PTOLOMÉE, CLÉOPATRE, PHOTIN.

CLÉOPATRE.

Seigneur, Pompée arrive, et vous êtes ici[99]!

PTOLOMÉE.

J'attends dans mon palais ce guerrier magnanime,

Et lui viens d'envoyer Achillas et Septime.

CLÉOPATRE.

Quoi? Septime à Pompée, à Pompée Achillas!

PTOLOMÉE.

Si ce n'est assez d'eux, allez, suivez leurs pas. 240

CLÉOPATRE.

Donc pour le recevoir c'est trop que de vous-même?

PTOLOMÉE.

Ma sœur, je dois garder l'honneur du diadème.

CLÉOPATRE.

Si vous en portez un, ne vous en souvenez

Que pour baiser la main de qui vous le tenez,

Que pour en faire hommage aux pieds d'un si grand homme.

PTOLOMÉE.

Au sortir de Pharsale est-ce ainsi qu'on le nomme?

CLÉOPATRE.

Fût-il dans son malheur de tous abandonné,

Il est toujours Pompée, et vous a couronné.

PTOLOMÉE.

Il n'en est plus que l'ombre, et couronna mon père,

Dont l'ombre et non pas moi lui doit ce qu'il espère. 250

Il peut aller, s'il veut, dessus son monument[100]

Recevoir ses devoirs et son remercîment.

CLÉOPATRE.

Après un tel bienfait, c'est ainsi qu'on le traite!

PTOLOMÉE.

Je m'en souviens, ma sœur, et je vois sa défaite.

CLÉOPATRE.

Vous la voyez de vrai, mais d'un œil de mépris. 255

PTOLOMÉE.

Le temps de chaque chose ordonne et fait le prix.

Vous qui l'estimez tant, allez lui rendre hommage;

Mais songez qu'au port même il peut faire naufrage.

CLÉOPATRE.

Il peut faire naufrage, et même dans le port!

Quoi? vous auriez osé lui préparer la mort! 260

PTOLOMÉE.

J'ai fait ce que les Dieux m'ont inspiré de faire,

Et que pour mon État j'ai jugé nécessaire.

CLÉOPATRE.

Je ne le vois que trop, Photin et ses pareils

Vous ont empoisonné de leurs lâches conseils:

Ces âmes que le ciel ne forma que de boue.... 265

PHOTIN.

Ce sont de nos conseils, oui, Madame, et j'avoue....

CLÉOPATRE.

Photin, je parle au Roi; vous répondrez[101] pour tous

Quand je m'abaisserai jusqu'à parler à vous.

PTOLOMÉE, à Photin[102].

Il faut un peu souffrir de cette humeur hautaine.

Je sais votre innocence, et je connois sa haine; 270

Après tout, c'est ma sœur, oyez sans repartir.

CLÉOPATRE.

Ah! s'il est encor temps de vous en repentir[103],

Affranchissez-vous d'eux et de leur tyrannie;

Rappelez la vertu par leurs conseils bannie:

Cette haute vertu dont le ciel et le sang 275

Enflent toujours les cœurs de ceux de notre rang.

PTOLOMÉE.

Quoi? d'un frivole espoir déjà préoccupée,

Vous me parlez en reine en parlant de Pompée;

Et d'un faux zèle ainsi votre orgueil revêtu

Fait agir l'intérêt sous le nom de vertu! 280

Confessez-le, ma sœur, vous sauriez vous en taire,

N'étoit le testament du feu Roi notre père:

Vous savez qu'il le garde.

CLÉOPATRE.

Et vous saurez aussi

Que la seule vertu me fait parler ainsi,

Et que si l'intérêt m'avoit préoccupée, 285

J'agirois pour César, et non pas pour Pompée.

Apprenez un secret que je voulois cacher,

Et cessez désormais de me rien reprocher.

Quand ce peuple insolent qu'enferme Alexandrie

Fit quitter au feu Roi son trône et sa patrie, 290

Et que jusque dans Rome il alla du sénat[104]

Implorer la pitié contre un tel attentat,

Il nous mena tous deux pour toucher son courage

Vous, assez jeune encor; moi, déjà dans un âge

Où ce peu de beauté que m'ont donné les cieux 295

D'un assez vif éclat faisoit briller mes yeux.

César en fut épris, et du moins j'eus la gloire[105]

De le voir hautement donner lieu de le croire;

Mais voyant contre lui le sénat irrité,

Il fit agir Pompée et son autorité. 300

Ce dernier nous servit à sa seule prière,

Qui de leur amitié fut la preuve dernière:

Vous en savez l'effet, et vous en jouissez.

Mais pour un tel amant ce ne fut pas assez:

Après avoir pour nous employé ce grand homme, 305

Qui nous gagna soudain toutes les voix de Rome,

Son amour en voulut seconder les efforts,

Et nous ouvrant son cœur, nous ouvrit ses trésors:

Nous eûmes de ses feux, encore en leur naissance,

Et les nerfs de la guerre, et ceux de la puissance; 310

Et les mille talents qui lui sont encore dus

Remirent en nos mains tous nos États perdus.

Le Roi, qui s'en souvint à son heure fatale,

Me laissa comme à vous la dignité royale,

Et par son testament il vous fit cette loi[106], 315

Pour me rendre une part de ce qu'il tint de moi.

C'est ainsi qu'ignorant d'où vint ce bon office,

Vous appelez faveur ce qui n'est que justice,

Et l'osez accuser d'une aveugle amitié,

Quand du tout qu'il me doit il me rend la moitié. 320

PTOLOMÉE.

Certes, ma sœur, le conte est fait avec adresse.

CLÉOPATRE.

César viendra bientôt, et j'en ai lettre expresse;

Et peut-être aujourd'hui vos yeux seront témoins

De ce que votre esprit s'imagine le moins.

Ce n'est pas sans sujet que je parlois en reine. 325

Je n'ai reçu de vous que mépris et que haine;

Et de ma part du sceptre indigne ravisseur,

Vous m'avez plus traitée en esclave qu'en sœur;

Même, pour éviter des effets plus sinistres,

Il m'a fallu flatter vos insolents ministres, 330

Dont j'ai craint jusqu'ici le fer ou le poison.

Mais Pompée ou César m'en va faire raison,

Et quoi qu'avec Photin Achillas en ordonne,

Ou l'une ou l'autre main, me rendra ma couronne.

Cependant mon orgueil vous laisse à démêler 335

Quel étoit l'intérêt qui me faisoit parler.

SCÈNE IV.

PTOLOMÉE, PHOTIN.

PTOLOMÉE.

Que dites-vous, ami, de cette âme orgueilleuse?

PHOTIN.

Seigneur, cette surprise est pour moi merveilleuse[107];

Je n'en sais que penser, et mon cœur étonné

D'un secret que jamais il n'auroit soupçonné, 340

Inconstant et confus dans son incertitude,

Ne se résout à rien qu'avec inquiétude.

PTOLOMÉE.

Sauverons-nous Pompée?

PHOTIN.

Il faudroit faire effort,

Si nous l'avions sauvé, pour conclure sa mort.

Cléopatre vous hait; elle est fière, elle est belle; 345

Et si l'heureux César a de l'amour pour elle,

La tête de Pompée est l'unique présent

Qui vous fasse contre elle un rempart suffisant.

PTOLOMÉE.

Ce dangereux esprit a beaucoup d'artifice.

PHOTIN.

Son artifice est peu contre un si grand service. 350

PTOLOMÉE.

Mais si, tout grand qu'il est, il cède à ses appas?

PHOTIN.

Il la faudra flatter; mais ne m'en croyez pas,

Et pour mieux empêcher qu'elle ne vous opprime,

Consultez-en encore Achillas et Septime.

PTOLOMÉE.

Allons donc les voir faire, et montons à la tour; 355

Et nous en résoudrons ensemble à leur retour.

FIN DU PREMIER ACTE.

NOTES:

[58] VAR. (édit. de 1644): veuve de Pompée.--CORNÉLIE est placée

avant LÉPIDE dans les éditions de 1644-1656.

[59] VAR. (édit. de 1644): reine d'Égypte;--(édit. de 1648):

femme de Ptolomée.

[60] VAR. (édit. de 1644-1656): gouverneur du roi d'Égypte.

[61] VAR. (édit. de 1644-1656): dame d'honneur de la Reine.

[62] VAR. (édit. de 1644-1656): écuyer de la Reine.

[63] Ce nom manque à la liste des acteurs, dans les éditions de

1644-1656.--Corneille a trouvé dans Lucain les noms de Photin

(_Pothinus_, dans quelques manuscrits de César _Photinus_),

d'Achillas, de Septime (_Septimius_), du prêtre Achorée, dont il

a fait un écuyer de Cléopatre. _Charmion_ est, chez Plutarque

(_Vie d'Antoine_, chapitre LXXXV), le nom d'une des femmes de

cette reine. L'affranchi Philippe est nommé dans la _Vie de

Pompée_ du même auteur (chapitres LXXVIII et LXXX).

[64] VAR. (édit. de 1644-1664): dans le palais royal de Ptolomée.

[65] _Var._ LA MORT DE POMPÉE, TRAGÉDIE. (1644)

[66] Voyez la IIe partie de l'_Appendice_, p. 111-115.

[67] Corneille paraît se rappeler ici ce passage de la fin du

VIIe livre de la _Pharsale_ (vers 789-791):

_Cernit propulsa cruore

Flumina, et excelsos cumulis æquantia colles

Corpora._

Les mots «ces montagnes de morts» font penser à l'hyperbole par

laquelle Brébeuf, renchérissant sur Corneille, a rendu plus tard,

dans un autre endroit de la _Pharsale_, le _tot corpora fusa_ de

Lucain (livre VII, vers 652):

De mourants et de morts cent montagnes plaintives.

C'est de toute sa traduction le vers le plus connu, grâce à la

critique de Boileau (_Art poétique_, chant I, vers 98-100):

Mais n'allez point aussi sur les pas de Brébeuf,

Même en une Pharsale, entasser sur les rives

De morts et de mourants cent montagnes plaintives.

--Fontenelle nous apprend que Corneille «avoit traduit sa première

scène de _Pompée_ en vers (_latins_) du style de Sénèque le

tragique, pour lequel il n'avoit pas d'aversion, non plus que pour

Lucain.» (_Œuvres_, tome III, p. 124.) Cette traduction est

perdue.

[68] _Var._ Et de leurs troncs pourris exhale dans les vents.

(1644-56)

[69] _Var._ Justifie César et condamne Pompée. (1644-56)

[70] _Var._ Des changements du sort une effroyable histoire.

(1644-56)

[71] _Var._ Pourra prêter épaule au monde chancelant. (1644)

[72] _Var._ S'il couronne le père, il hasarde le fils. (1648-56)

[73] _Var._ Il faut ou recevoir ou hâter son supplice. (1644-56)

[74] Dans l'édition de 1692, _ou_ a été substitué à _et_.

[75] _Var._ A quel choix vos conseils me doivent disposer.

(1644-68)

[76] _Var._ Et jamais potentat n'a vu sous le soleil

Matière plus illustre agiter son conseil. (1644-56)

[77] _Var._ Sire, quand par le fer les choses sont vidées.

(1644-63)

[78] _Var._ Qui veut venger sur lui le sang de leurs provinces.

(1644-56)

[79] _Var._ Sire, n'attirez point le tonnerre en ces lieux.

(1644-63)

[80] _Var._ Et voler sans scrupule au crime qui le sert.

(1644-64)

[81] _Var._ Qui frappe le vaincu ne craint point le vainqueur.

(1644-56)

[82] _Var._ Sire, Photin dit vrai; mais quoique de Pompée.

(1644-63)

[83] _Var._ Qu'il ne peut acquitter qu'aux dépens de leur sang.

(1644)

_Var._ A ne point l'acquitter qu'aux dépens de leur sang.

(1648-56)

[84] La dette contractée envers César par Ptolémée Aulétès, père

du Ptolémée qui tua Pompée, est un fait historique. Voyez le

chapitre XLVIII de la _Vie de César_ par Plutarque, où, au lieu

de la somme ronde de mille talents, il y a un chiffre assez

compliqué, qu'Amyot traduit par un million sept cent cinquante

mille écus.

[85] _Var._ Je sais obéir, Sire, et je serois jaloux. (1644-63)

[86] _Var._ Sire, je suis Romain: je connois l'un et l'autre.

(1644-63)

[87] _Var._ Prendre sur vous la honte, et lui laisser le fruit.

(1644-64)

[88] L'édition de 1682 porte, par erreur: «et ne _gagnez_ plus

l'autre.»

[89] _Var._ Vous n'en gagnez pas un, et les perdez tous deux.

(1644-68)

[90] _Var._ Et cédons au torrent qui traîne toutes choses.

(1644-56)

[91] _Var._ Consentons au destin qui les veut mettre aux fers.

(1644-56)

[92] _Var._ Qu'il plaise au ciel ou non, laisse-m'en le souci.

(1648-56)

[93] _Var._ Sire, je crois tout juste alors qu'un roi l'ordonne.

(1644-63)

[94] Voyez au tome III, p. 391, les vers 155 et 156 de _Cinna_.

[95] _Var._ De mon trône dans l'âme elle prend la moitié.

(1644-56)

[96] _Var._ Sire, c'est un motif que je ne disois pas. (1644-63)

[97] _Var._ Son hôte et son ami, qui l'en voulut saisir.

(1644-56)

[98] _Var._ Et les raisons d'État.... Mais, Sire, la voici.

(1644-63)

[99] _Var._ Sire, Pompée arrive, et vous êtes ici! (1644-60)

[100] _Var._ S'il veut, il peut aller dessus son monument.

(1644-56)

[101] On lit dans les éditions de 1648-54 et de 1656: «vous

répondez,» pour: «vous répondrez.»

[102] Cette indication manque dans les éditions de 1644-56.

[103] _Var._ S'il est, Sire, encor temps de vous en repentir.

(1644-63)

[104] _Var._ Et que par ces mutins chassé de son État,

Il fut jusques à Rome implorer le sénat. (1644-56)

[105] _Var._ César en fut épris, du moins il feignit l'être,

Et voulut que l'effet le fit bientôt paroître. (1644-56)

[106] _Var._ Et par son testament, qui doit servir de loi,

Me rendit une part de ce qu'il tint de moi. (1644-56)

[107] _Var._ Sire, cette surprise est pour moi merveilleuse.

(1644-63)

ACTE II.

SCÈNE PREMIÈRE[108].

CLÉOPATRE, CHARMION.

CLÉOPATRE.

Je l'aime; mais l'éclat d'une si belle flamme,

Quelque brillant qu'il soit, n'éblouit point mon âme,

Et toujours ma vertu retrace dans mon cœur

Ce qu'il doit au vaincu, brûlant pour le vainqueur. 360

Aussi qui l'ose aimer porte une âme trop haute

Pour souffrir seulement le soupçon d'une faute;

Et je le traiterois avec indignité,

Si j'aspirois à lui par une lâcheté.

CHARMION.

Quoi? vous aimez César, et si vous étiez crue, 365

L'Égypte pour Pompée armeroit à sa vue,

En prendroit la défense, et par un prompt secours

Du destin de Pharsale arrêteroit le cours!

L'amour certes sur vous a bien peu de puissance.

CLÉOPATRE.

Les princes ont cela de leur haute naissance: 370

Leur âme dans leur sang prend des impressions

Qui dessous leur vertu rangent leurs passions.

Leur générosité soumet tout à leur gloire[109]:

Tout est illustre en eux quand ils daignent se croire[110];

Et si le peuple y voit quelques déréglements, 375

C'est quand l'avis d'autrui corrompt leurs sentiments[111].

Ce malheur de Pompée achève la ruine:

Le Roi l'eût secouru, mais Photin l'assassine;

Il croit cette âme basse, et se montre sans foi;

Mais s'il croyoit la sienne, il agiroit en roi. 380

CHARMION.

Ainsi donc de César l'amante et l'ennemie....

CLÉOPATRE.

Je lui garde ma flamme exempte d'infamie[112],

Un cœur digne de lui.

CHARMION.

Vous possédez le sien?

CLÉOPATRE.

Je crois le posséder.

CHARMION.

Mais le savez-vous bien[113]?

CLÉOPATRE.

Apprends qu'une princesse aimant sa renommée, 385

Quand elle dit qu'elle aime, est sûre d'être aimée[114],

Et que les plus beaux feux dont son cœur soit épris

N'oseroient l'exposer aux hontes d'un mépris.

Notre séjour à Rome enflamma son courage:

Là j'eus de son amour le premier témoignage, 390

Et depuis jusqu'ici chaque jour ses courriers

M'apportent en tribut ses vœux et ses lauriers[115].

Partout, en Italie, aux Gaules, en Espagne,

La fortune le suit, et l'amour l'accompagne.

Son bras ne dompte point de peuples ni de lieux 395

Dont il ne rende hommage au pouvoir de mes yeux;

Et de la même main dont il quitte l'épée,

Fumante encor du sang des amis de Pompée,

Il trace des soupirs, et d'un style plaintif

Dans son champ de victoire il se dit mon captif. 400

Oui, tout victorieux il m'écrit de Pharsale;

Et si sa diligence à ses feux est égale,

Ou plutôt si la mer ne s'oppose à ses feux,

L'Égypte le va voir me présenter ses vœux.

Il vient, ma Charmion, jusque dans nos murailles, 405

Chercher auprès de moi le prix de ses batailles,

M'offrir toute sa gloire, et soumettre à mes lois

Ce cœur et cette main qui commandent aux rois[116];

Et ma rigueur, mêlée aux faveurs de la guerre,

Feroit un malheureux du maître de la terre. 410

CHARMION.

J'oserois bien jurer que vos charmants appas[117]

Se vantent d'un pouvoir dont ils n'useront pas,

Et que le grand César n'a rien qui l'importune,

Si vos seules rigueurs ont droit sur sa fortune.

Mais quelle est votre attente, et que prétendez-vous,

Puisque d'une autre femme il est déjà l'époux,

Et qu'avec Calphurnie[118] un paisible hyménée

Par des liens sacrés tient son âme enchaînée?

CLÉOPATRE.

Le divorce, aujourd'hui si commun aux Romains,

Peut rendre en ma faveur tous ces obstacles vains: 420

César en sait l'usage et la cérémonie;

Un divorce chez lui fit place à Calphurnie[119].

CHARMION.

Par cette même voie il pourra vous quitter.

CLÉOPATRE.

Peut-être mon bonheur saura mieux l'arrêter[120];

Peut-être mon amour aura quelque avantage 425

Qui saura mieux pour moi[121] ménager son courage.

Mais laissons au hasard ce qui peut arriver;

Achevons cet hymen, s'il se peut achever,

Ne durât-il qu'un jour, ma gloire est sans seconde

D'être du moins un jour la maîtresse du monde. 430

J'ai de l'ambition, et soit vice ou vertu,

Mon cœur sous son fardeau veut bien être abattu;

J'en aime la chaleur et la nomme sans cesse

La seule passion digne d'une princesse.

Mais je veux que la gloire anime ses ardeurs, 435

Qu'elle mène sans honte au faîte des grandeurs;

Et je la désavoue alors que sa manie

Nous présente le trône avec ignominie.

Ne t'étonne donc plus, Charmion, de me voir

Défendre encor Pompée et suivre mon devoir. 440

Ne pouvant rien de plus pour sa vertu séduite,

Dans mon âme en secret je l'exhorte à la fuite,

Et voudrois qu'un orage, écartant ses vaisseaux,

Malgré lui l'enlevât aux mains de ses bourreaux.

Mais voici de retour le fidèle Achorée, 445

Par qui j'en apprendrai la nouvelle assurée.

SCÈNE II.

CLÉOPATRE, ACHORÉE, CHARMION.

CLÉOPATRE.

En est-ce déjà fait, et nos bords malheureux

Sont-ils déjà souillés d'un sang si généreux?

ACHORÉE.

Œuvres de P. Corneille, Tome 04 · 第 2 / 30 段