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[Illustration: Logo ASSOCIATION des anciens élèves du lycée
LOUIS-LE-GRAND]
LES
GRANDS ÉCRIVAINS
DE LA FRANCE
NOUVELLES ÉDITIONS
PUBLIÉES SOUS LA DIRECTION
DE M. AD. REGNIER
Membre de l'Institut
ŒUVRES
DE
P. CORNEILLE
TOME IV
PARIS.----IMPRIMERIE DE CH. LAHURE ET Cie
Rue de Fleurus, 9
ŒUVRES
DE
P. CORNEILLE
NOUVELLE ÉDITION
REVUE SUR LES PLUS ANCIENNES IMPRESSIONS
ET LES AUTOGRAPHES
ET AUGMENTÉE
de morceaux inédits, des variantes, de notices, de notes, d'un
lexique des mots et locutions remarquables, d'un portrait, d'un
fac-simile, etc.
PAR M. CH. MARTY-LAVEAUX
TOME QUATRIÈME
PARIS
LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
BOULEVARD SAINT-GERMAIN
1862
POMPÉE
TRAGÉDIE
1641
NOTICE.
Le génie espagnol attirait Corneille avec une violence impérieuse dont
il nous a lui-même fait l'aveu dans l'_Épître_ qu'il a placée en tête
du _Menteur_. «J'ai cru, dit-il, que nonobstant la guerre des deux
couronnes, il m'étoit permis de trafiquer en Espagne. Si cette sorte
de commerce étoit un crime, il y a longtemps que je serois coupable,
je ne dis pas seulement pour _le Cid_, où je me suis aidé de D.
Guillen de Castro, mais aussi pour _Médée_, dont je viens de parler,
et pour _Pompée_ même, où pensant me fortifier du secours de deux
Latins, j'ai pris celui de deux Espagnols, Sénèque et Lucain étant
tous deux de Cordoue[1].»
Sa prédilection pour Lucain datait de loin; il avait remporté un prix
de rhétorique pour une traduction en vers français d'un morceau de la
_Pharsale_, et, après les éclatants triomphes de la scène, il se
plaisait encore à se rappeler cette humble victoire de collége et le
bonheur qu'elle lui avait causé[2].
Huet s'exprime ainsi dans le paragraphe de ses _Origines de Caen_
consacré à Malherbe: «S'il a manqué de goût dans le discernement de la
belle poésie, ce défaut lui a été commun avec plusieurs excellents
poëtes que j'ai connus. Le grand Corneille, prince des poëtes
dramatiques françois, m'a avoué, non sans quelque peine et quelque
honte, qu'il préféroit Lucain à Virgile. Mais cela est plus excusable
dans un poëte de théâtre, qui cherchant à plaire au peuple et s'étant
fait un long usage de tourner ses pensées de ce côté-là, y avoit aussi
formé son goût, et n'étoit plus touché que de ce qui touche le plus
le vulgaire, de ces sentiments héroïques, de ces figures brillantes et
de ces expressions relevées[3].»
Boileau, moins accommodant, ne peut contenir son indignation, et
l'exhale dans ces vers de l'_Art poétique_[4], qui paraissent bien
s'appliquer à Corneille:
Tel excelle à rimer, qui juge sottement;
Tel s'est fait par ses vers distinguer dans la ville,
Qui jamais de Lucain n'a distingué Virgile.
Corneille tenait très-fort à prouver qu'il possédait le secret de
cette diction majestueuse si sérieusement admirée par lui chez autrui:
c'était la qualité dont il était le plus fier; il ne souffrait pas
qu'on élevât un doute à cet égard, et sa susceptibilité sur ce point
nous a valu la _Mort de Pompée_. «J'ai fait _Pompée_, dit-il dans
l'_Épître_ qui est en tête du _Menteur_, pour satisfaire à ceux qui ne
trouvoient pas les vers de _Polyeucte_ si puissants que ceux de
_Cinna_, et leur montrer que j'en saurois bien retrouver la pompe,
quand le sujet le pourroit souffrir.»
Toutefois l'idée de transporter à la scène les plus beaux morceaux de
la _Pharsale_ ne s'est pas offerte d'elle-même à Corneille: il la doit
bien évidemment à Chaulmer, auteur d'une traduction abrégée des
_Annales_ de Baronius, qui a publié en 1638, chez Antoine de
Sommaville, un des libraires de notre poëte, _la Mort de Pompée_,
tragédie. Cette pièce, dédiée à Richelieu, diffère tout à fait par le
plan de celle de Corneille. Elle a, il est vrai, le mérite de mieux
justifier son titre, car Pompée en est le principal personnage, mais
ce mérite est à peu près le seul qu'elle possède. L'auteur a eu
cependant la pensée de substituer à l'unique discours de Photin sur le
parti à prendre à l'égard de Pompée une véritable délibération, déjà
dramatique, qui a été de quelque utilité à Corneille pour l'admirable
scène par laquelle sa pièce commence[5].
Rappelons, pour être complet, que Garnier a publié en 1574 une
tragédie intitulée _Cornélie_. On y trouve, entre la veuve de Pompée
et Philippe, l'affranchi de Pompée, une scène déclamatoire et peu
intéressante, mais dont toutefois certains traits ont fourni à
Voltaire de curieux rapprochements avec la pièce de Corneille. Nous
les avons reproduits dans les notes dont notre texte est
accompagné[6].
Corneille nous apprend qu'il composa _la Mort de Pompée_ dans le même
hiver que _le Menteur_[7]; les frères Parfait la placent la dernière
parmi les pièces de l'année 1641, mais ils ne disent pas sur quel
théâtre elle a été représentée. D'après le _Journal du Théâtre
françois_ de Mouhy[8], la tragédie de Chaulmer fut jouée par la troupe
du Marais en 1638[9], et celle de Corneille en 1641, par la troupe
Royale[10]. Au premier abord, cette assertion semble être confirmée
par un passage d'une mazarinade de 1649, intitulée _Lettre de
Bellerose à l'abbé de la Rivière_. En effet, la femme de Bellerose,
comédienne de l'hôtel de Bourgogne, y est appelée «cette Cléopatre....
cette impératrice de nos jeux;» mais il est bien probable qu'il est
question ici du rôle principal de la _Cléopatre_ de Benserade,
représentée en 1635, et non du personnage de Cléopatre dans _la Mort
de Pompée_. Ce passage de la notice que Lemazurier consacre à Mme
Bellerose paraît le prouver: «Cette actrice faisait partie de la
troupe de l'hôtel de Bourgogne.... Benserade en devint si
passionnément amoureux, qu'il quitta pour elle la Sorbonne, où il
étudiait, et l'état ecclésiastique, auquel ses parents le destinaient.
Peu s'en fallut qu'il n'embrassât l'état de comédien pour être plus
sûr de lui plaire; il se borna cependant à lui faire hommage de sa
tragédie de _Cléopatre_[11].» Suivant l'édition de M. Lefèvre, ce fut
au Marais que _Pompée_ fut représenté. En effet, la distribution des
rôles est ainsi faite dans cette édition: CÉSAR, _d'Orgemont_;
CORNÉLIE, _Mlle Duclos_; PTOLMÉE, _Floridor_; mais il est impossible
de savoir d'où ces renseignements sont tirés.
Ce qui est certain, c'est qu'en 1663 _Pompée_ était joué par la troupe
de Molière, et que Molière lui-même remplissait dans cette pièce le
rôle de César. Ce passage de _l'Impromptu de l'hôtel de Condé_[12] ne
laisse aucun doute à ce sujet:
LE MARQUIS.
Cet homme est admirable,
Et dans tout ce qu'il fait il est inimitable.
ALCIDON.
Il est vrai qu'il récite avecque beaucoup d'art,
Témoin dedans _Pompée_ alors qu'il fait César.
Madame, avez-vous vu dans ces tapisseries
Ces héros de romans?
LA MARQUISE.
Oui.
LE MARQUIS.
Belles railleries.
ALCIDON.
Il est fait tout de même: il vient le nez au vent,
Les pieds en parenthèse, et l'épaule en avant,
Sa perruque qui suit le côté qu'il avance,
Plus pleine de laurier qu'un jambon de Mayence,
Les mains sur les côtés d'un air peu négligé,
La tête sur le dos comme un mulet chargé,
Les yeux fort égarés, puis débitant ses rôles,
D'un hoquet éternel sépare ses paroles,
Et lorsque l'on lui dit: _Et commandez ici_,
il répond:
_Connaissez-vous César, de lui parler ainsi?
Que m'offriroit de pis la fortune ennemie,
A moi qui tiens le sceptre égal à l'infamie_[13]?...
Plus tard, l'élève de prédilection de Molière, Michel Baron, a rempli
à son tour ce même rôle avec un grand succès[14].
Cornélie fut un des triomphes d'Adrienne le Couvreur. Le plus beau
portrait de cette actrice, que la gravure de Drevet a rendu presque
populaire, est celui où Coypel l'a représentée dans ce rôle, vêtue de
deuil et portant l'urne qui contient les cendres de Pompée. La vue de
cette belle peinture a inspiré à Mlle Clairon les réflexions
suivantes: «L'ignorance et la fantaisie font faire tant de contre-sens
au théâtre, qu'il est impossible que je les relève tous; mais il en
est un que je ne puis passer sous silence: c'est de voir arriver
Cornélie en noir. Le vaisseau dans lequel elle fuit, le peu de moments
qui se sont écoulés entre l'assassinat de son époux et son arrivée à
Alexandrie, n'ont pu lui laisser le temps ni les moyens de se faire
faire des habits de veuve; et certainement les dames romaines
n'avaient point la précaution d'en tenir de tout prêts dans leur
bagage. La célèbre le Couvreur, en se faisant peindre dans ce
vêtement, prouve qu'elle le portait au théâtre. Ce devrait être une
autorité imposante pour moi-même; mais, d'après la réputation qui lui
reste, j'ose croire qu'elle n'a fait cette faute que d'après quelques
raisons que j'ignore, et qu'elle-même en sentait tout le
ridicule[15].»
Les _Mémoires pour Marie-Françoise Dumesnil_ répondent, non sans
raison, à Mlle Clairon: «Êtes-vous bien sûre qu'il fallût à une dame
romaine, pour se mettre en deuil, tout l'attirail d'une dame
française? Êtes-vous bien sûre qu'elle eût besoin de marchandes de
modes, de cordonniers, de tailleurs, de frangiers, de bijoutiers, pour
se revêtir des habits funèbres?... Je me permettrai de vous proposer
une moyenne proportionnelle. L'actrice qui jouera Cornélie ne pourra
désormais être en deuil d'appareil, mais elle portera un voile noir
relevé et se drapera de noir. Il est à croire que la célèbre le
Couvreur ne s'est permis aucune innovation en portant des habits de
deuil dans le rôle de Cornélie. Il est à croire que l'actrice qui
l'avait précédée jouait le rôle dans le même costume sous les yeux de
Corneille[16].»
Du reste, Mlle Clairon nous apprend qu'elle ne représenta jamais
Cornélie: «Ayant à jouer ce rôle, dit-elle, j'ai fait sur lui toutes
les études dont j'étais capable: aucune ne m'a réussi. La modulation
que je voulais établir d'après le personnage historique n'allait point
du tout avec le personnage théâtral; autant le premier me paraissait
noble, simple, touchant, autant l'autre me paraissait gigantesque,
déclamatoire et froid. Je me gardai bien de penser que le public et
Corneille eussent tort: ma vanité n'allait point jusque-là; mais pour
ne pas la compromettre, je me promis de me taire, et de ne jamais
jouer Cornélie[17].» Elle comprit, au contraire, et joua parfaitement
dans la même pièce le rôle de Cléopatre[18].
Un jour la représentation de _Pompée_ causa à une des spectatrices un
genre d'émotion que Corneille n'avait assurément ni cherché ni prévu.
Cette historiette est racontée dans une note d'une chanson du _Recueil
Maurepas_[19], et comme cette chanson est inédite et n'a que trois
couplets, nous allons la rapporter en entier.
CHANSON.
Sur l'air: _Amants, aimez vos chaînes_.
A Bonne de Pons, femme de Michel Sublet, marquis d'Heudicourt,
grand louvetier de France.
N'êtes-vous pas un astre
De la maison de Pons,
De celle de Lanclastre,
Toulouze et d'Arragon?
--J'en viens en droite ligne;
Ne suis-je pas très-digne
D'en porter l'écusson
Et d'en avoir le nom?
Farasie de Guienne,
Elisabeth de Foix
Pouvoient bien être reines
En épousant des rois;
Mais dès qu'on n'est point maître,
On se fait honneur d'être
Dedans notre maison
Toujours sire de Pons.
L'on pourroit sans machine,
S'il en étoit besoin,
Pousser mon origine
Encore un peu plus loin;
Car jusqu'au grand Pompée,
Avecque ma lignée,
J'irois en vérité
Sans mon humilité.
Le quatrième vers du dernier couplet donne lieu à la note suivante:
«L'auteur raille ici sur les chimères de la maison de Cossé à propos
de celle de la maison de Pons, et surtout sur Marie de Cossé, veuve de
Charles de la Porte, duc de la Meilleraye, pair et maréchal de France,
etc., laquelle étoit plus entêtée que personne de la maison sur
l'étrange chimère dont elle est infatuée. La maison de Cossé est
originaire du Maine, où leur fief existe encore, qui est une grosse
paroisse appelée Cossé. Ils étoient au service des ducs d'Anjou et du
Maine, leurs souverains, qu'ils suivirent à la conquête du royaume de
Naples. La branche aînée y périt; et la cadette, qui étoit restée en
Anjou, où ils étoient seigneurs d'une petite terre appelée Beaulieu,
dans la sénéchaussée de Baugé, a fondé la branche des ducs de Brissac.
Malgré tout cela, François de Cossé, second duc de Brissac, s'avisa de
vouloir venir des Cossa de Naples, bien qu'ils fussent différents en
armoiries; et non content de cette chimère, il y en ajouta une autre,
qui étoit de venir de Cocceius Nerva, empereur romain l'an 98, et
enfin de Jules César. Il laissa cette fantaisie à ses enfants, dont la
plus entêtée étoit la maréchale duchesse de la Meilleraye. On conte
d'elle qu'un jour étant à la comédie, on y représenta _la Mort de
Pompée_ de l'illustre Pierre Corneille, et que comme elle y pleuroit
amèrement, quelqu'un lui demanda pourquoi elle versoit tant de larmes;
à quoi elle répondit: «Je pense bien, c'étoit mon oncle;» parce que
Pompée étoit gendre de Jules César[20].»
L'édition originale de la tragédie de Corneille a pour titre:
LA MORT DE POMPEE, TRAGEDIE. _A Paris, chez Antoine de Sommauille....
et Augustin Courbé...._ M.DC.XLIV. _Auec priuilege du Roy._
Elle forme un volume in-4º de 7 feuillets et 100 pages, orné d'un
frontispice de Chauveau représentant le meurtre de Pompée. L'achevé
d'imprimer est du 16 février; le privilége, commun à _la Mort de
Pompée_ et au _Menteur_, avait été accordé le 22 janvier à Corneille,
qui l'avait cédé aux deux libraires dont les noms figurent sur le
titre. Cette tragédie a été imprimée sous la même date et avec la même
adresse dans le format in-12.
La dédicace, adressée à Mazarin, est suivie, dans ces deux éditions de
1644, d'une pièce de vers intitulée: _A Son Éminence_, _Remercîment_,
présentée trois mois auparavant par Corneille au Cardinal, pour lui
rendre grâce d'un présent, dont le poëte se sentait d'autant plus
touché qu'il n'avait rien eu à faire pour l'obtenir. On trouvera dans
les _Poésies diverses_ ce remercîment, et le court avis _Au lecteur_
dont il est suivi dans l'édition in-12 seulement, avis où Corneille
rappelle les circonstances qui le lui ont inspiré.
NOTES:
[1] Voyez plus loin, p. 131.
[2] Voyez _l'Esprit du grand Corneille_, par François de
Neufchâteau, p. 401.
[3] _Origines de Caen_, chapitre XXIV (édition de 1702, p. 545 et
546; 2e édition, 1706, p. 366).--La Bibliothèque impériale
possède un exemplaire de cette dernière édition tout rempli
d'additions manuscrites de Huet. Il y a écrit en regard du
passage que nous venons de citer la note que voici: «Il a déclaré
ce sentiment au public dans la préface qui est à la tête de sa
comédie de _la Mort de Pompée_.» Corneille, dans son avis _Au
lecteur,_ parle en effet de son admiration pour Lucain; mais il
n'indique en aucune façon qu'il le préfère à Virgile.--Dans les
mémoires de Huet publiés en 1718 sous ce titre: _Petri Danielis
Huetii.... Commentarius de rebus ad cum pertinentibus_ (p. 313 et
314), le jugement que nous venons d'extraire des _Origines de
Caen_ est ainsi développé: «Cohorrui equidem aliquando, quum
candide fateretur mihi, non tamen sine ingenua quadam verecundia,
se Lucanum Virgilio anteferre: homo scilicet vulgi plausus
sectari solitus, totusque ad secundas populi admirationes
compositus, grandes illas, magnificas, et acutas aucupabatur
sententias, multitudini commovendæ idoneas, iis neglectis poeticæ
artis virtutibus, quae sitæ sunt in ingeniosa et prudenti
inventione, in accurata constitutione suscepti operis, in æqua
partium divisione ac consensione, in styli dignitate per omnes
partes diffusa, et ad eas tamen subjectamque materiam
accommodata. Parum ad hæc respexit Cornelius, nec satis perspecta
habuit, suoque delectatus artificio, cæetera contemsit.»
[4] Chant IV, vers 82-84.
[5] Voyez la seconde partie de l'_Appendice_ qui suit _Pompée_,
p. 111-115.
[6] Voyez p. 87, note 1, et p. 90, note 3.
[7] Voyez ci-après l'_Épître_ placée en tête du _Menteur_, p.
130.
[8] Voyez tome III, p. 467, note 1.
[9] Tome II, fol. 756 recto.
[10] Tome II, fol. 814 recto.
[11] Tome II, p. 45.
[12] Scène III. Voyez sur cette pièce, tome II, p. 8, note 3.
[13] Voyez _Pompée_, acte III, scène II, vers 807-810. Au dernier
vers, on lit dans toutes les éditions de Corneille _trône_, au
lieu de _sceptre_.
[14] Lemazurier, tome I, p. 85.
[15] _Mémoires d'Hippolyte Clairon_, p. 55 et 56.
[16] Pages 43-45.
[17] _Sur Cornélie dans la Mort de Pompée._ (_Mémoires
d'Hippolyte Clairon_, p. 118 et 119.)
[18] Lemazurier, tome II, p. 86.
[19] Tome IV, p. 453-455, année 1678.
[20] Voyez sur la maréchale, et principalement sur ses
prétentions nobiliaires et sur l'étalage qu'elle faisait à la
comédie, où elle se plaçait devant Mme de Longueville elle-même,
les _Historiettes_ de Tallemant des Réaux, tome II, p. 220-223,
225 et 226.
ÉPÎTRE.
A MONSEIGNEUR
L'ÉMINENTISSIME CARDINAL MAZARIN[21].
MONSEIGNEUR,
Je présente le grand Pompée à VOTRE ÉMINENCE, c'est-à-dire le plus
grand personnage de l'ancienne Rome au plus illustre de la nouvelle.
Je mets sous la protection du premier ministre de notre jeune roi un
héros qui dans sa bonne fortune fut le protecteur de beaucoup de rois,
et qui dans sa mauvaise eut encore des rois pour ses ministres. Il
espère de la générosité de VOTRE ÉMINCENCE qu'elle ne dédaignera pas
de lui conserver cette seconde vie que j'ai tâché de lui redonner, et
que lui rendant cette justice qu'elle fait rendre par tout le royaume,
elle le vengera pleinement de la mauvaise politique de la cour
d'Égypte. Il l'espère, et avec raison, puisque dans le peu de séjour
qu'il a fait en France, il a déjà su de la voix publique que les
maximes dont vous vous servez pour la conduite de cet État ne sont
point fondées sur d'autres principes que sur ceux de la vertu. Il a su
d'elle les obligations que vous a la France de l'avoir choisie pour
votre seconde mère, qui vous est d'autant plus redevable, que les
grands services que vous lui rendez sont de purs effets de votre
inclination et de votre zèle, et non pas des devoirs de votre
naissance. Il a su d'elle que Rome[22] s'est acquittée envers notre
jeune monarque de ce qu'elle devoit à ses prédécesseurs, par le
présent qu'elle lui a fait de votre personne. Il a su d'elle enfin que
la solidité de votre prudence et la netteté de vos lumières enfantent
des conseils si avantageux pour le gouvernement, qu'il semble que ce
soit vous à qui, par un esprit de prophétie, notre Virgile ait adressé
ce vers il y a plus de seize siècles:
_Tu regere imperio populos, Romane, memento_[23].
Voilà, MONSEIGNEUR, ce que ce grand homme a appris en apprenant à
parler françois:
_Pauca, sed a pleno venientia pectore veri_[24];
et comme la gloire de V. É. est assez assurée sur la fidélité de cette
voix publique, je n'y mêlerai point la foiblesse de mes pensées, ni la
rudesse de mes expressions, qui pourroient diminuer quelque chose de
son éclat; et je n'ajouterai rien aux célèbres témoignages qu'elle
vous rend, qu'une profonde vénération pour les hautes qualités qui
vous les ont acquis, avec une protestation très-sincère et
très-inviolable d'être toute ma vie,
MONSEIGNEUR,
De V. É.,
Le très-humble, très-obéissant
et très-fidèle serviteur,
CORNEILLE.
NOTES:
[21] Giulio Mazarini, dit Mazarin, né en 1602 à Pescina, dans les
Abruzzes, mort en 1661. Pour l'occasion qui donna lieu à cette
dédicace de Corneille, voyez la fin de la _Notice_, p. 10.--Les
éditions antérieures à 1660 sont les seules qui contiennent la
présente _Épître_ et l'avis _Au lecteur_ qui la suit.--L'édition
originale a deux fois _Monseigneur_ dans le titre: A MONSEIGNEUR
MONSEIGNEUR, etc.
[22] VAR. (édit. de 1648-1656): Il a su que Rome.
[23] Virgile, _Énéide_, livre VI, vers 852: «Toi, Romain, songe à
gouverner les peuples.»
[24] Corneille emprunte ce vers, en le modifiant légèrement, au
poëte qui lui a fourni le fond même de sa tragédie, à Lucain.
Voici le passage d'où il l'a tiré (_Pharsale_, livre IX, vers
186-189):
_Non tamen ad Magni pervenit gratius umbram
Omne quod in Superos audet convicia vulgus,
Pompeiumque Deis obicit, quam pauca Catonis
Verba, sed a pleno venientia pectore veri._
Brébeuf a ainsi paraphrasé ces quatre vers:
Ce murmure animé, ces cris audacieux
Qui reprochent Pompée à la rigueur des Dieux,
Ces regrets arrivant à ces mânes insignes,
Semblent n'être pour eux que des devoirs indignes;
Mais au lieu que la plainte et les tristes propos
En altèrent le calme et troublent le repos,
L'éloge raccourci que Caton leur envoie
Va jusque dans les cieux en rehausser la joie,
Et pour sortir d'un cœur plein de la vérité,
Il devient un surcroît à leur félicité.
La _Pharsale_ de Brébeuf est postérieure d'une dizaine d'années au
_Pompée_ de Corneille: elle a paru de 1653 à 1655, en cinq
parties, réunies plus tard sous un titre commun portant la date de
1656. Nous citerons çà et là, de préférence à toute autre
traduction, cette œuvre presque contemporaine, très-propre, ce
nous semble, à rehausser par la comparaison le génie de Corneille,
que Brébeuf au reste admirait sincèrement et auquel il rend cet
éclatant hommage dans l'_Avertissement_ des «sept et huitième
livres» de la _Pharsale_; «Je ne me suis pas satisfait moi-même
dans les sujets que M. de Corneille a traités, et ses nobles
expressions étoient si présentes à mon esprit, qu'elles n'étoient
pas un médiocre empêchement aux miennes. Dans ce poëme inimitable
qu'il a fait de _la Mort de Pompée_, il a traduit avec tant de
succès, ou même rehaussé avec tant de force ce qu'il a emprunté de
Lucain, et il a porté si haut la vigueur de ses pensées et la
majesté de son raisonnement, qu'il est sans doute un peu malaisé
de le suivre; mais je crois, lecteur, qu'il m'a été permis de
n'égaler pas un style qui semble être la dernière élévation du
génie, et que je ne serai pas coupable dans votre esprit pour
n'avoir pas imité assez heureusement ce qui a été l'admiration de
tout le monde.»
AU LECTEUR[25].
Si je voulois faire ici ce que j'ai fait en mes deux derniers
ouvrages[26], et te donner le texte ou l'abrégé des auteurs dont cette
histoire est tirée, afin que tu pusses remarquer en quoi je m'en
serois écarté pour l'accommoder au théâtre, je ferois un avant-propos
dix fois plus long que mon poëme, et j'aurois à rapporter des livres
entiers de presque tous ceux qui ont écrit l'histoire romaine. Je me
contenterai de t'avertir que celui dont je me suis le plus servi a été
le poëte Lucain, dont la lecture m'a rendu si amoureux de la force de
ses pensées et de la majesté de son raisonnement, qu'afin d'en
enrichir notre langue, j'ai fait cet effort pour réduire en poëme
dramatique ce qu'il a traité en épique[27]. Tu trouveras ici cent ou
deux cents vers traduits ou imités de lui[28]. J'ai tâché de le suivre
dans le reste[29], et de prendre son caractère quand son exemple m'a
manqué: si je suis demeuré bien loin derrière, tu en jugeras.
Cependant j'ai cru ne te déplaire pas de te donner ici trois passages
qui ne viennent pas mal à mon sujet. Le premier est un épitaphe[30] de
Pompée, prononcé par Caton dans Lucain. Les deux autres sont deux
peintures de Pompée et de César, tirées de Velleius Paterculus. Je les
laisse en latin, de peur que ma traduction n'ôte trop de leur grâce et
de leur force; les dames se les feront expliquer[31].
NOTES:
[25] Voyez ci-dessus, p. 11, note 1.
[26] VAR. (édit. de 1648-1656): en mes derniers ouvrages.--Dans
l'impression originale dont nous suivons le texte pour ces
préliminaires, Corneille ne parle que de ses deux derniers
ouvrages, parce que pour _le Cid_ et _Horace_ il n'a pas donné
les extraits de Mariana et de Tite Live dans la première édition
de chacune de ces pièces, mais seulement dans les recueils
antérieurs à 1660: voyez tome III, p. 79, note 1, et p. 262, note
1.
[27] L'avis _Au lecteur_ finit ici dans les éditions de 1654 et
de 1656.
[28] Voyez ci-après l'_Appendice_, p. 103 et suivantes.
[29] VAR. (édit. de 1648, 1652 et 1655): cent ou deux cents vers
traduits ou imités de lui, que tu reconnoîtras aux mêmes marques
que tu as déjà reconnu ce que j'ai emprunté de D. Guillen de
Castro dans _le Cid_. J'ai tâché de suivre ce grand homme dans le
reste.--Les impressions de 1648, 1652 et 1655 sont les seules qui
aient cette variante, parce qu'elles sont aussi les seules où
Corneille ait placé au bas des pages, pour _le Cid_, les extraits
de Guillen de Castro: Voyez tome III, p. 199, note 2.
EPITAPHIUM POMPEII MAGNI[32].
CATO, apud LUCANUM, Lib. IX (vers. 190-214)[33].
_Civis obit, inquit, multo majoribus impar
Nosse modum juris, sed in hoc tamen utilis ævo,
Cui non ulla fuit justi reverentia: salva
Libertate potens, et solus plebe parata
Privatus servire sibi, rectorque senatus_,
_Sed regnantis, erat. Nil belli jure poposcit;
Quæque dari voluit, voluit sibi posse negari.
Immodicas possedit opes, sed plura retentis
Intulit; invasit ferrum, sed ponere norat.
Prætulit arma togæ, sed pacem armatus amavit.
Juvit sumpta ducem, juvit[34] dimissa potestas.
Casta domus, luxuque carens, corruptaque nunquam
Fortuna domini. Clarum et venerabile nomen
Gentibus, et multum nostræ quod proderat urbi.
Olim vera fides, Sylla Marioque receptis,
Libertatis obit; Pompeio rebus adempto
Nunc et ficta perit. Non jam regnare pudebit;
Nec color imperii, nec frons erit ulla senatus.
O felix, cui summa dies fuit obvia victo,
Et cui quærendos Pharium scelus obtulit enses!_
_Forsitan in soceri potuisses vivere regno.
Scire mori, sors prima viris; sed proxima cogi.
Et mihi, si fatis aliena in jura venimus,
Da talem, Fortuna, Jubam: non deprecor hosti
Servari, dum me servet cervice recisa._
NOTES:
[30] Ce mot était masculin à cette époque. Voyez le _Lexique_.
[31] On aimait assez alors à laisser ainsi certains passages
latins sans les traduire, afin de donner aux beaux esprits une
occasion facile de briller auprès des dames. Voyez tome III, p.
45 et 46, ce que Balzac écrit à Scudéry dans une circonstance
analogue.
[32] Cet extrait latin et les deux suivants ne sont que dans les
éditions de 1644-1652 et dans celle de 1655.
[33]
«Enfin les cieux, dit-il, nous ravissent un homme
Sur qui rouloit encor l'espérance de Rome,
Et qui bien qu'en vertu cédant à nos aïeux,
Fut pourtant l'ornement de ce siècle odieux.
En ce temps où l'orgueil s'est rendu légitime,
Où la loi de l'honneur cède à celle du crime,
Il n'a point jusqu'au trône élevé ses projets:
Il vouloit des amis, et non pas des sujets.
Sous lui la liberté n'a point été blessée;
Ses grandeurs n'ont jamais révolté sa pensée.
Bien que Rome fût prête à porter ses liens,
Il n'a dans ses Romains vu que ses citoyens.
Il fut chef du sénat, mais du sénat encore
Et maître du couchant et maître de l'aurore.
Il ne s'établit point sur le droit des combats.
Ce qu'il pût autrefois ne devoir qu'à son bras,
Qu'à ce courage grand sur les plus grands courages,
Il voulut le devoir à de libres suffrages.
Les progrès éclatants de sa jeune saison
Ont enrichi l'État bien plus que sa maison.
Il sut prendre, au besoin, ou mettre bas les armes;
Il adoroit la paix au milieu des alarmes;
Et d'un visage égal il a pris ou quitté
L'éclat de la puissance et de l'autorité.
On n'a vu ses trésors que dedans ses largesses:
Sa maison étoit chaste au milieu des richesses;
Toujours la modestie et toujours la candeur
S'y trouvèrent d'accord avecque la grandeur.
Son nom fut précieux aux nations diverses,
Et pour nous d'un grand poids au fort de nos traverses.
Les remords de la honte et l'instinct du devoir
Ne sont plus un obstacle au souverain pouvoir;
Le bonheur des forfaits est un droit légitime,
Et la vertu gémit sous le pouvoir du crime.
Ton malheur, grand héros, te doit être bien cher,
De trouver une mort qu'il te falloit chercher;
D'accourcir ta douleur pour ne voir pas la nôtre,
Et pour ne vivre pas sous le pouvoir d'un autre.
Je voudrois ne devoir ma perte qu'à mon bras;
Mais la contrainte sert qui conduit au trépas.
Si le sort n'assoupit sa haine consommée,
Je demande en Juba le cœur de Ptolomée;
Et pourvu que sans vie on me garde au vainqueur,
Je puis à mon destin pardonner sa rigueur.»
(_Traduction de Brébeuf._)
[34] Par une erreur typographique qui fait une faute de quantité,
il y a ici _juvat_, au lieu de _juvit_, dans les éditions de 1648
et de 1652.
ICON POMPEII MAGNI[35].
VELLEIUS PATERCULUS, lib. II (cap. XXIX).
Fuit hic genitus matre Lucilia, stirpis senatoriæ, forma excellens,
non ea qua flos commendatur ætatis, sed dignitate et constantia, quæ
in illam conveniens amplitudinem, fortunam quoque ejus ad ultimum vitæ
comitata est diem: innocentia eximius, sanctitate præcipuus,
eloquentia medius; potentiæ, quæ honoris causa ad eum deferretur, non
ut ab eo occuparetur, cupidissimus; dux bello peritissimus; civis in
toga (nisi ubi vereretur ne quem haberet parem) modestissimus,
amicitiarum tenax, in offensis exorabilis, in reconcilianda gratia
fidelissimus, in accipienda satisfactione facillimus, potentia sua
nunquam aut raro ad impotentiam usus; pæne omnium votorum[36] expers,
nisi numeraretur inter maxima, in civitate libera dominaque gentium,
indignari, quum omnes cives jure haberet pares, quemquam æqualem
dignitate conspicere.
NOTES:
[35] Nous tirons la traduction de cet extrait et du suivant, de
l'_Histoire romaine de Velleius Paterculus_ publiée à Paris, chez
Jean Gesselin, en 1610, in-4º. L'auteur de cette version
française anonyme est J. Baudoin; elle forme l'appendice de sa
traduction de Tacite. Les deux ouvrages font deux volumes. «Il
(_Pompée_) eut pour mère Lucilia: il étoit de l'ordre des
sénateurs, beau par excellence, non pour cette fleur de l'âge de
laquelle on fait tant d'état, mais pour sa dignité et généreuse
grandeur, qui lui étoit fort convenable et qui accompagna sa
fortune jusques au dernier période de sa vie; il étoit parfait en
bonté, des premiers en bonne vie, médiocre en éloquence,
très-desireux du pouvoir qu'on lui déféroit par honneur, mais non
pas pour en abuser; capitaine fort expérimenté à la guerre, vrai
citoyen en temps de paix, et qui n'avoit point son semblable;
fort modeste, constant en ses amitiés, facile à pardonner étant
offensé, prêt à recevoir la satisfaction de chacun; qui n'abusoit
jamais ou bien rarement de son pouvoir; et, ce qui mérite d'être
mis au rang des choses plus grandes, il étoit fâché de se voir le
premier en dignité en une ville libre et maîtresse du monde,
quoiqu'il eût à bon droit tous les citoyens pour ses pareils.»
(Pages 33 et 34.)
ICON C. J. CÆSARIS[37].
VELLEIUS PATERCULUS, lib. II (cap. XLI).
Hic, nobilissima Juliorum genitus familia, et, quod inter omnes
antiquissimos constabat, ab Anchise ac Venere deducens genus, forma
omnium civium excellentissimus, vigore animi acerrimus, munificentia
effusissimus, animo super humanam et naturam et fidem evectus,
magnitudine cogitationum, celeritate bellandi, patientia periculorum,
Magno illi Alexandro, sed sobrio, neque iracundo, simillimus; qui
denique semper et somno et cibo in vitam, non in voluptatem uteretur.
NOTES:
[36] Corneille suit ici le texte, évidemment fautif, de l'édition
princeps (Bâle, 1520). Les éditions modernes de Velléius
Paterculus ont généralement adopté la correction d'Alde Manuce,
qui a substitué _vitiorum_ à _votorum_. Le traducteur que nous
citons dans la note précédente a sauté les mots: _pæne omnium
votorum expers_, mais on voit par la suite de la phrase que son
texte était aussi _votorum_.
[37] «Il étoit issu de la noble race des Jules et tiroit son
extraction (selon que les anciens nous ont laissé par écrit)
d'Anchise et de Vénus. C'étoit le plus beau de tous les citoyens,
fort subtil en vigueur et force d'esprit, très-libéral, l'âme
duquel étoit relevée par-dessus toute créance humaine: pareil du
tout à ce grand Alexandre (mais sobre et qui ne se laissoit point
vaincre à la colère) en grandeur de desseins, habilité de
combattre, et patience ès dangers; qui ménageoit sa nourriture et
son repos, plus pour l'usage de sa vie que pour l'entretien des
voluptés.» (_Traduction de J. Baudoin_, p. 41.)
EXAMEN.
A bien considérer cette pièce, je ne crois pas qu'il y en aye sur le
théâtre où l'histoire soit plus conservée et plus falsifiée tout
ensemble. Elle est si connue, que je n'ai osé en changer les
événements; mais il s'y en trouvera peu qui soient arrivés comme je
les fais arriver. Je n'y ai ajouté que ce qui regarde Cornélie, qui
semble s'y offrir d'elle-même, puisque, dans la vérité historique,
elle étoit dans le même vaisseau que son mari lorsqu'il aborda en
Égypte, qu'elle le vit descendre dans la barque, où il fut assassiné à
ses yeux par Septime[38], et qu'elle fut poursuivie sur mer par les
ordres de Ptolomée[39]. C'est ce qui m'a donné occasion de feindre
qu'on l'atteignit, et qu'elle fut ramenée devant César, bien que
l'histoire n'en parle point. La diversité des lieux où les choses se
sont passées, et la longueur du temps qu'elles ont consumé dans la
vérité historique, m'ont réduit à cette falsification, pour les
ramener dans l'unité de jour et de lieu. Pompée fut massacré devant
les murs de Pélusium, qu'on appelle aujourd'hui Damiette, et César
prit terre à Alexandrie. Je n'ai nommé ni l'une ni l'autre ville, de
peur que le nom de l'une n'arrêtât l'imagination de l'auditeur, et ne
lui fît remarquer malgré lui la fausseté de ce qui s'est passé
ailleurs. Le lieu particulier est, comme dans _Polyeucte_, un grand
vestibule commun à tous les appartements du palais royal; et cette
unité n'a rien que de vraisemblable, pourvu qu'on se détache de la
vérité historique. Le premier, le troisième et le quatrième acte y ont
leur justesse manifeste; il y peut avoir quelque difficulté pour le
second et le cinquième, dont Cléopatre ouvre l'un, et Cornélie
l'autre. Elles sembleroient toutes deux avoir plus de raison de parler
dans leur appartement; mais l'impatience de la curiosité féminine les
en peut faire sortir: l'une pour apprendre plus tôt les nouvelles de
la mort de Pompée, ou par Achorée, qu'elle a envoyé en être témoin, ou
par le premier qui entrera dans ce vestibule; et l'autre, pour en
savoir du combat de César et des Romains contre Ptolomée et les
Égyptiens, pour empêcher que ce héros n'en aille donner[40] à
Cléopatre avant qu'à elle, et pour obtenir de lui d'autant plus tôt la
permission de partir. En quoi on peut remarquer que comme elle sait
qu'il est amoureux de cette reine, et qu'elle peut douter qu'au retour
de son combat, les trouvant ensemble, il ne lui fasse le premier
compliment, le soin qu'elle a de conserver la dignité romaine lui fait
prendre la parole la première, et obliger par là César à lui répondre
avant qu'il puisse dire rien à l'autre.
Pour le temps, il m'a fallu réduire en soulèvement tumultuaire une
guerre qui n'a pu durer guère moins d'un an, puisque Plutarque
rapporte qu'incontinent après que César fut parti d'Alexandrie,
Cléopatre accoucha de Césarion[41]. Quand Pompée se présenta pour
entrer en Égypte, cette princesse et le Roi son frère avoient chacun
leur armée prête à en venir aux mains l'une contre l'autre, et
n'avoient garde ainsi de loger dans le même palais. César, dans ses
_Commentaires_, ne parle point de ses amours avec elle, ni que la tête
de Pompée lui fut présentée quand il arriva: c'est Plutarque[42] et
Lucain[43] qui nous apprennent l'un et l'autre; mais ils ne lui font
présenter cette tête que par un des ministres du Roi, nommé Théodote,
et non pas par le Roi même, comme je l'ai fait[44].
Il y a quelque chose d'extraordinaire dans le titre de ce poëme, qui
porte le nom d'un héros qui n'y parle point; mais il ne laisse pas
d'en être, en quelque sorte, le principal acteur, puisque sa mort est
la cause unique de tout ce qui s'y passe. J'ai justifié ailleurs[45]
l'unité d'action qui s'y rencontre, par cette raison que les
événements y ont une telle dépendance l'un de l'autre, que la tragédie
n'auroit pas été complète, si je ne l'eusse poussée jusqu'au terme[46]
où je la fais finir. C'est à ce dessein que dès le premier acte, je
fais connoître la venue de César, à qui la cour d'Égypte immole Pompée
pour gagner les bonnes grâces du victorieux; et ainsi il m'a fallu
nécessairement faire voir quelle réception il feroit à leur lâche et
cruelle politique. J'ai avancé l'âge de Ptolomée, afin qu'il pût agir,
et que, portant le titre de roi, il tâchât d'en soutenir le caractère.
Bien que les historiens et le poëte Lucain l'appellent communément
_rex puer_, «le roi enfant[47],» il ne l'étoit pas à tel point qu'il
ne fût en état d'épouser sa sœur Cléopatre, comme l'avoit ordonné son
père. Hirtius dit qu'il étoit _puer jam adulta ætate_[48]; et Lucain
appelle Cléopatre incestueuse, dans ce vers qu'il adresse à ce roi par
apostrophe:
_Incestæ sceptris cessure sorori_[49];
soit qu'elle eût déjà contracté ce mariage incestueux, soit à cause
qu'après la guerre d'Alexandrie et la mort de Ptolomée, César la fit
épouser à son jeune frère, qu'il rétablit dans le trône[50]: d'où
l'on peut tirer une conséquence infaillible, que si le plus jeune des
deux frères étoit en âge de se marier quand César partit d'Égypte,
l'aîné en étoit capable quand il y arriva, puisqu'il n'y tarda pas
plus d'un an.
Le caractère de Cléopatre garde une ressemblance ennoblie par ce qu'on
y peut imaginer de plus illustre. Je ne la fais amoureuse que par
ambition, et en sorte qu'elle semble n'avoir point d'amour qu'en tant
qu'il peut servir à sa grandeur. Quoique la réputation qu'elle a
laissée la fasse passer pour une femme lascive et abandonnée à ses
plaisirs, et que Lucain, peut-être en haine de César, la nomme en
quelque endroit _meretrix regina_[51], et fasse dire ailleurs à
l'eunuque Photin, qui gouvernoit sous le nom de son frère Ptolomée:
_Quem non e nobis credit Cleopatra nocentem,
A quo casta fuit_[52]?
je trouve qu'à bien examiner l'histoire, elle n'avoit que de
l'ambition sans amour, et que par politique elle se servoit des
avantages de sa beauté pour affermir sa fortune. Cela paroît visible,
en ce que les historiens ne marquent point qu'elle se soit donnée
qu'aux deux premiers hommes du monde, César et Antoine; et qu'après
la déroute de ce dernier, elle n'épargna aucun artifice pour engager
Auguste dans la même passion qu'ils avoient eue pour elle, et fit voir
par là qu'elle ne s'étoit attachée qu'à la haute puissance d'Antoine,
et non pas à sa personne.
Pour le style, il est plus élevé en ce poëme qu'en aucun des miens, et
ce sont, sans contredit, les vers les plus pompeux que j'aye faits. La
gloire n'en est pas toute à moi: j'ai traduit de Lucain tout ce que
j'y ai trouvé de propre à mon sujet; et comme je n'ai point fait de
scrupule d'enrichir notre langue du pillage que j'ai pu faire chez
lui, j'ai tâché, pour le reste, à entrer si bien dans sa manière de
former ses pensées et de s'expliquer, que ce qu'il m'a fallu y joindre
du mien sentît son génie, et ne fût pas indigne d'être pris pour un
larcin que je lui eusse fait[53]. J'ai parlé, en l'examen de
_Polyeucte_[54], de ce que je trouve à dire en la confidence que fait
Cléopatre à Charmion au second acte[55]; il ne me reste qu'un mot
touchant les narrations d'Achorée, qui ont toujours passé pour fort
belles[56]: en quoi je ne veux pas aller contre le jugement du public,
mais seulement faire remarquer de nouveau[57] que celui qui les fait
et les personnes qui les écoutent ont l'esprit assez tranquille pour
avoir toute la patience qu'il y faut donner. Celle du troisième acte,
qui est à mon gré la plus magnifique, a été accusée de n'être pas
reçue par une personne digne de la recevoir; mais bien que Charmion
qui l'écoute ne soit qu'une domestique de Cléopatre, qu'on peut
toutefois prendre pour sa dame d'honneur, étant envoyée exprès par
cette reine pour l'écouter, elle tient lieu de cette reine même, qui
cependant montre un orgueil digne d'elle, d'attendre la visite de
César dans sa chambre sans aller au-devant de lui. D'ailleurs
Cléopatre eût rompu tout le reste de ce troisième acte, si elle s'y
fût montrée; et il m'a fallu la cacher par adresse de théâtre, et
trouver pour cela dans l'action un prétexte qui fût glorieux pour
elle, et qui ne laissât point paroître le secret de l'art qui
m'obligeoit à l'empêcher de se produire.
LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DE
_POMPÉE_.
ÉDITIONS SÉPARÉES.
1644 in-4º;
1644 in-12.
RECUEILS.
1648 in-12;
1652 in-12;
1654 in-12;
1655 in-12;
1656 in-12;
1660 in-8º;
1663 in-fol.;
1664 in-8º;
1668 in-12;
1682 in-12.
NOTES:
[38] Voyez la _Vie de Pompée_ par Plutarque, chapitres LXVIII et
suivants; et la _Pharsale_ de Lucain, livre VIII, vers 560 et
suivants.
[39] Voyez encore la _Vie de Pompée_ par Plutarque, chapitre
LXXX.
[40] VAR. (édit. de 1660-1664): pour empêcher qu'il n'en aille
donner.
[41] «Finablement le Roy s'estant retiré devers ses gens qui
faisoient la guerre à César, il luy alla à l'encontre, et luy
donna la bataille, qu'il gaigna, avec grande effusion de sang;
mais quant au Roy, il ne comparut ni ne fut veu onques puis: à
raison de quoy il establit royne d'Ægypte sa sœur Cléopatra,
laquelle estant grosse de luy, peu de temps après accoucha d'un
filz, que ceulx d'Alexandrie appelèrent Cæsarion.» (Plutarque,
_Vie de César_, chapitre XLIX, traduction d'Amyot.)
[42] «Puis arriva en Alexandrie, que Pompeius y avoit desjà esté
mis à mort: si eut en horreur Theodotus, qui luy en presenta la
teste, tournant le visage d'un autre costé pour ne la point
veoir.» (_Ibidem_, chapitre XLVIII.)
[43] Lucain ne nomme pas Théodote; il dit seulement (livre IX,
vers 1010-1012):
..........._Sed dira satelles
Regis dona ferens, medium provectus in æquor,
Colla gerit Magni, Phario velamine tecta._
Mais un lâche suppôt d'un cruel potentat
Vient à ce conquérant offrir un attentat:
Il lui vient apporter le crime de son maître.
(_Traduction de Brébeuf._)
--Pour les amours de César et de Cléopatre, voyez plus haut la
note 1, et le livre X de la _Pharsale_, vers 68 et suivants.
[44] Acte III, scène I.
[45] Dans le _Discours du poëme dramatique_: voyez tome I, p. 26.
[46] VAR. (édit. de 1660-1664): jusques au terme.
[47] _Pharsale_, Livre VIII, vers 537, et livre X, vers 54.
[48] Ces mots se trouvent, avec une construction un peu
différente (_adulta jam ætate puerum_), au chapitre XXIV du livre
_de la Guerre d'Alexandrie_, attribué à Hirtius. Appien, au livre
II _des Guerres civiles_, chapitre LXXXIV, dit que Ptolémée avait
treize ans au moment de la mort de Pompée.
[49] _Pharsale_, livre VIII, vers 693.
[50] Voyez le livre _de la Guerre d'Alexandrie_, chapitre XXXIII,
et Dion Cassius, livre XLII, chapitre XLIV.
[51] Nous ne trouvons point cette expression dans Lucain; mais
Cléopatre est ainsi désignée par Properce (livre III, élégie XI,
vers 39) et par Pline l'ancien (livre IX, chapitre LVIII).
[52] _Pharsale_, livre X, vers 369 et 370. Il y a _credet_ dans
le texte de Lucain.
Bien que nos actions nous rendent peu coupables,
Elle nous punira d'être peu punissables,
Et ce sera pour nous ou crime ou lâcheté
De n'avoir osé rien contre sa chasteté.
(_Traduction de Brébeuf._)
[53] Voyez l'Examen de _Médée_, tome II, p. 338 et 339.
[54] Voyez tome III, p. 483 et 484.
[55] Voyez acte II, scène I.
[56] Voyez acte II, scène II, et acte III, scène I.
[57] Voyez l'Examen de _Médée_, tome II, p. 336 et 337.
ACTEURS.
JULES CÉSAR.
MARC ANTOINE.
LÉPIDE.
CORNÉLIE, femme de Pompée[58].
PTOLOMÉE, roi d'Égypte.
CLÉOPATRE, sœur de Ptolomée[59].
PHOTIN, chef du conseil d'Égypte[60].
ACHILLAS, lieutenant général des armées du roi d'Égypte.
SEPTIME, tribun romain, à la solde du roi d'Égypte.
CHARMION, dame d'honneur de Cléopatre[61].
ACHORÉE, écuyer de Cléopatre[62].
PHILIPPE, affranchi de Pompée[63].
TROUPE DE ROMAINS.
TROUPE D'ÉGYPTIENS.
La scène est en Alexandrie, dans le palais de Ptolomée[64].
POMPÉE.
TRAGÉDIE[65].
ACTE I.
SCÈNE PREMIÈRE[66].
PTOLOMÉE, PHOTIN, ACHILLAS, SEPTIME.
PTOLOMÉE.
Le destin se déclare, et nous venons d'entendre
Ce qu'il a résolu du beau-père et du gendre.
Quand les Dieux étonnés sembloient se partager,
Pharsale a décidé ce qu'ils n'osoient juger.
Ses fleuves teints de sang, et rendus plus rapides 5
Par le débordement de tant de parricides,
Cet horrible débris d'aigles, d'armes, de chars,
Sur ses champs empestés confusément épars,
Ces montagnes de morts[67] privés d'honneurs suprêmes,
Que la nature force à se venger eux-mêmes, 10
Et dont les troncs pourris exhalent dans les vents[68]
De quoi faire la guerre au reste des vivants,
Sont les titres affreux dont le droit de l'épée,
Justifiant César, a condamné Pompée[69].
Ce déplorable chef du parti le meilleur, 15
Que sa fortune lasse abandonne au malheur,
Devient un grand exemple, et laisse à la mémoire
Des changements du sort une éclatante histoire[70].
Il fuit, lui qui, toujours triomphant et vainqueur,
Vit ses prospérités égaler son grand cœur; 20
Il fuit, et dans nos ports, dans nos murs, dans nos villes;
Et contre son beau-père ayant besoin d'asiles,
Sa déroute orgueilleuse en cherche aux mêmes lieux
Où contre les Titans en trouvèrent les Dieux:
Il croit que ce climat, en dépit de la guerre, 25
Ayant sauvé le ciel, sauvera bien la terre,
Et dans son désespoir à la fin se mêlant,
Pourra prêter l'épaule au monde en chancelant[71].
Oui, Pompée avec lui porte le sort du monde,
Et veut que notre Égypte, en miracles féconde, 30
Serve à sa liberté de sépulcre ou d'appui,
Et relève sa chute, ou trébuche sous lui.
C'est de quoi, mes amis, nous avons à résoudre.
Il apporte en ces lieux les palmes ou la foudre:
S'il couronna le père, il hasarde le fils[72]; 35
Et nous l'ayant donnée, il expose Memphis.
Il faut le recevoir, ou hâter son supplice[73],
Le suivre, ou le pousser dedans le précipice.
L'un me semble peu sûr, l'autre peu généreux,
Et je crains d'être injuste et[74] d'être malheureux. 40
Quoi que je fasse enfin, la fortune ennemie
M'offre bien des périls, ou beaucoup d'infamie:
C'est à moi de choisir, c'est à vous d'aviser
A quel choix vos conseils doivent me disposer[75].
Il s'agit de Pompée, et nous aurons la gloire 45
D'achever de César ou troubler la victoire;
Et je puis dire enfin que jamais potentat[76]
N'eut à délibérer d'un si grand coup d'État.
PHOTIN.