VIII

Le mariage Lorris.--M. Philox Lorris n'en a pas fini avec les

difficiles négociations.--Double mariage à arranger.--Retour à

Kernoël.--Le temps des vacances.--Arrivée des énervés.

Enfin, tous les obstacles étant aplanis, tout se trouvant à peu près

arrangé, Georges et Estelle sont mariés.

La cérémonie a été imposante. Comme M. Philox Lorris se préparait à

voler, en soupirant, un quart d'heure à ses occupations pour aller

donner la signature indispensable, à la mairie, une avouée se présenta,

en même temps qu'une grêle de papiers timbrés et de phonogrammes

d'avoués, d'huissiers et autres officiers ministériels s'abattait sur

lui. C'étaient Mlles la doctoresse Sophie Bardoz et la sénatrice

Hubertine Coupard, de la Sarthe, qui entamaient chacune un procès en

rupture de négociations matrimoniales, demande en mariage impliquant

promesse, et demandaient chacune 6 millions de dommages-intérêts.

M. Philox Lorris, qui n'aimait pas à laisser traîner les affaires et

tenait à se débarrasser de toutes préoccupations aussi rapidement que

possible, se mit, de plus en plus maugréant, à son Télé et entreprit

toute une série de négociations difficultueuses pour essayer d'amener

Mlles Bardoz et Coupard à renoncer à ce procès qui devait produire un

tel éclat de scandale, susceptible même de nuire à leur carrière, à

rappeler les huissiers lancés sous le coup de la colère, et enfin, aux

lieu et place de ce jeune écervelé de Georges Lorris, qui ne pouvait se

couper en deux--et dans tous les cas peu digne d'elles,--à vouloir bien

accepter l'illustre docteur Sulfatin, bras droit et successeur tout

désigné de M. Philox Lorris, et l'éminent Adrien La Héronnière,

également ingénieur et docteur en toutes sciences et plus

particulièrement docteur ès finances, grand brasseur d'affaires, tout

nouvellement restauré et remis à neuf par le grand, par le merveilleux

_médicament national_, sur le produit duquel il prélevait une part assez

sérieuse, suivant contrat.

[Illustration: L'AVOUÉ DE Mlle COUPARD.]

Hâtons-nous de dire, à la louange du sens pratique de ces dames, que

leur colère bien justifiée s'apaisa vite devant les explications de M.

Philox Lorris et qu'elles consentirent à discuter elles-mêmes les

propositions de leur adversaire, au lieu de le renvoyer aux hommes de

loi.

[Illustration: LA GUERRE MIASMATIQUE.--MANOEUVRES DE L'ARTILLERIE DU

CORPS MÉDICAL OFFENSIF]

M. Philox Lorris, pour épargner du temps, avait pris la communication en

même temps avec les deux dames; il n'avait pas à se répéter, son

discours servait pour les deux.

[Illustration: LE MARIAGE LORRIS.--ARRIVÉE A LA MAIRIE.]

Enfin, après deux heures de discussions téléphoniques, tout fut arrangé:

Mlles Bardoz et Coupard, de la Sarthe, désarmèrent; la plaque des Télés

refléta des visages rassérénés.

M. Philox Lorris fit retentir toutes les sonneries de l'hôtel et manda

dans son cabinet ou au Télé Sulfatin et La Héronnière, pour les mettre

au courant de l'affaire.

Nouvelles et délicates négociations.

Par convenance, M. Philox Lorris interrompit la communication avec ces

dames, afin que l'on pût discuter tranquillement et sérieusement, sans

perdre de temps en formules et en vaines périphrases.

Un quart d'heure d'explications.

Un quart d'heure de réflexions.

Total: encore une demi-heure de perdue! Mais M. Philox Lorris eut la

joie d'enlever l'adhésion de Sulfatin et de son ex-malade à la

combinaison qui arrangeait l'ennuyeux imbroglio et sauvait la maison

Philox Lorris d'un scandaleux procès.

Sulfatin et La Héronnière consentaient. Vite! l'illustre savant,

poussant un _ouf!_ de soulagement, mit le doigt sur le timbre pour

rétablir la communication avec ces dames, avec les _adversaires_!

Trop tôt, hélas! Aux premiers mots, M. Philox Lorris vit qu'il était

tombé dans une nouvelle distraction. Dans sa hâte d'en finir, il avait

négligé de préciser un point assez important: laquelle des deux épousait

Sulfatin? laquelle épousait La Héronnière? Il leur avait donné le choix

à toutes les deux et chacune avait jeté le dévolu sur le même, sur

l'illustre ingénieur et docteur Sulfatin, certain du plus magnifique

avenir et n'ayant jamais eu besoin d'être remis à neuf.

Ce fut peut-être la partie la plus difficile de ces négociations.

Sulfatin, aux premiers mots, eut par bonheur la délicatesse de couper la

communication avec Adrien La Héronnière, resté chez lui et en train de

s'habiller pour la noce; l'amour-propre de l'ex-malade n'eut donc pas à

souffrir trop cruellement de la discussion.

Une heure encore de négociations!

M. Philox Lorris rongeait furieusement son frein. Que de temps perdu!

Tout cela par la faute de cet étourneau de Georges, en ce moment bien

tranquille et en train de roucouler des fadeurs vieilles comme le monde

auprès de sa fiancée, pendant que son père se donnait tant de mal et se

fatiguait aussi ridiculement la cervelle à cause de lui!

[Illustration: PARC NATIONAL.--L'ARRIVÉE DES ÉNERVÉS]

Enfin, cette fois tout fut conclu et arrangé. Mlle la sénatrice Coupard,

de la Sarthe, acceptait la main de l'ingénieur-docteur Sulfatin,

moyennant contrat d'association complète de ce dernier à la grande

maison Philox Lorris et promesse de cession pour plus tard,--et Mlle la

doctoresse Bardoz daignait agréer la main de M. Adrien La Héronnière.

Un si curieux cas de restauration! Un triomphe de la science médicale!

C'était si bien son affaire, à elle doctoresse...

[Illustration: L'ARRIVÉE DES ÉNERVÉS.]

Enfin, on put faire reparaître Adrien La Héronnière pour lui apprendre

son bonheur et terminer les derniers arrangements.

M. Philox Lorris était libre; il se hâta, après courtes félicitations

aux deux couples, de commander son aéronef pour voler à la mairie et en

finir avec ses absorbants devoirs de père.

Il se trouvait en retard pour l'État-civil; comme il allait partir en

coup de foudre, la sonnerie du Télé, retentissant de nouveau, l'arrêta

encore une fois.

C'était M. le maire du LXIIe arrondissement qui tranchait la difficulté

en proposant de marier téléphoniquement les jeunes époux.

M. Philox Lorris, heureux de la bonne attention de ce magistrat, lequel

d'ailleurs était très pressé lui-même, accepta bien vite et téléphona

sans plus tarder le consentement paternel.

Il eut de cette façon l'agrément de s'épargner une course et d'éviter la

rencontre de quelques huissiers lancés trop vite et non avertis encore

de l'apaisement si difficilement obtenu, qui venaient, de la part des

demoiselles Bardoz et Coupard, de la Sarthe, signifier aux jeunes époux

l'ouverture des hostilités, parlant à leur personne, en pleine noce.

Coût: 7,538 fr. 90.

Après la signature sur le registre, M. le maire, pour aller plus vite,

eut l'obligeance, au lieu de prononcer l'allocution des grandes

occasions, réservée aux mariés d'importance, de remettre des

phonogrammes de cette allocution à Georges, qui les mit dans sa poche,

en promettant de les écouter avec respect et attention le lendemain

même, ou plus tard.

La noce se dirigea ensuite vers l'église, où se pressaient déjà toutes

les notabilités de la science, de la politique, de l'industrie, du haut

commerce, des lettres et des arts. Plus de douze cents aéronefs ou

aérocabs se balançaient au-dessus de l'édifice et ce fut un charmant

coup d'oeil que le défilé de tous ces élégants véhicules aériens

escortant les nouveaux époux jusqu'à l'hôtel Philox Lorris.

Dans l'après-midi, les nouveaux mariés remontèrent dans leur aéronef.

Ils fuyaient vers le coin de nature tranquille interdit aux

envahissements de la science moderne, vers le Parc national de Bretagne,

où ils avaient naguère fait leur Voyage de fiançailles.

La petite ville de Kernoël les revit. Par autorisation spéciale, Georges

Lorris put amener dans une anse de la petite baie un aéro-chalet des

plus confortables et s'y installer avec Estelle à 50 mètres au-dessus de

la grève, dans l'embrun de la mer et le parfum des landes, devant un

panorama splendidement pittoresque de criques sauvages ou de pointes

rocheuses hérissées de vieux clochers, de forêts de chênes enchâssant

dans l'émeraude frissonnante de vieilles ruines féodales ou de

mystérieux cercles de pierres celtiques...

Les semaines passèrent vite dans ces délicieuses solitudes... Un jour

vint cependant où elles furent envahies. C'était le commencement des

vacances. Toutes les diligences du pays, toutes les carrioles, toutes

les guimbardes roulaient chargées de gens pâles et fatigués, dont les

têtes ballottaient sous les cahots des chemins. C'était l'arrivée

annuelle des citadins lamentables venant chercher le repos et puiser de

nouvelles forces dans le calme et la tranquillité des landes, l'arrivée

de tous les énervés et de tous les surmenés, accourant se rejeter sur le

sein de la bonne nature, haletants des luttes passées et heureux

d'échapper pour quelque temps à la vie électrique.

Il fallait les voir jaillir de toutes les voitures, descendre plus ou

moins péniblement, aux portes de Kernoël, les pauvres énervés et se

laisser tomber aussitôt sur la première herbe entrevue, s'étendre sur le

gazon, s'allonger dans le foin, se rouler sur le ventre ou sur le dos,

avec des soupirs de soulagement et des frémissements d'aise.

Il en venait, il en arrivait de partout par bandes lamentables...

Ouf! enfin! L'air pur, non souillé par toutes les fumées soufflées par

les monstrueuses usines! la tranquillité, la détente complète du cerveau

et des nerfs, la joie suprême de se sentir renaître et le bonheur de

revivre!

Nous, dans la douceur des prairies, dans la bonne senteur des prairies,

dans la fraîcheur des grèves, nous allons nous reprendre, nous allons

respirer, souffler, nous allons reconquérir des forces pour les luttes

futures... Continue à tourner avec les autres, ceux qui, hélas! ne

peuvent se donner ces quelques bonnes semaines de vacances, avec les

malheureux ilotes trop profondément engagés dans tes rudes engrenages,

absorbante et terrifiante machine sociale!

Le Vingtième Siècle: La Vie Électrique · 第 33 / 38 题