Le mariage Lorris.--M. Philox Lorris n'en a pas fini avec les
difficiles négociations.--Double mariage à arranger.--Retour à
Kernoël.--Le temps des vacances.--Arrivée des énervés.
Enfin, tous les obstacles étant aplanis, tout se trouvant à peu près
arrangé, Georges et Estelle sont mariés.
La cérémonie a été imposante. Comme M. Philox Lorris se préparait à
voler, en soupirant, un quart d'heure à ses occupations pour aller
donner la signature indispensable, à la mairie, une avouée se présenta,
en même temps qu'une grêle de papiers timbrés et de phonogrammes
d'avoués, d'huissiers et autres officiers ministériels s'abattait sur
lui. C'étaient Mlles la doctoresse Sophie Bardoz et la sénatrice
Hubertine Coupard, de la Sarthe, qui entamaient chacune un procès en
rupture de négociations matrimoniales, demande en mariage impliquant
promesse, et demandaient chacune 6 millions de dommages-intérêts.
M. Philox Lorris, qui n'aimait pas à laisser traîner les affaires et
tenait à se débarrasser de toutes préoccupations aussi rapidement que
possible, se mit, de plus en plus maugréant, à son Télé et entreprit
toute une série de négociations difficultueuses pour essayer d'amener
Mlles Bardoz et Coupard à renoncer à ce procès qui devait produire un
tel éclat de scandale, susceptible même de nuire à leur carrière, à
rappeler les huissiers lancés sous le coup de la colère, et enfin, aux
lieu et place de ce jeune écervelé de Georges Lorris, qui ne pouvait se
couper en deux--et dans tous les cas peu digne d'elles,--à vouloir bien
accepter l'illustre docteur Sulfatin, bras droit et successeur tout
désigné de M. Philox Lorris, et l'éminent Adrien La Héronnière,
également ingénieur et docteur en toutes sciences et plus
particulièrement docteur ès finances, grand brasseur d'affaires, tout
nouvellement restauré et remis à neuf par le grand, par le merveilleux
_médicament national_, sur le produit duquel il prélevait une part assez
sérieuse, suivant contrat.
[Illustration: L'AVOUÉ DE Mlle COUPARD.]
Hâtons-nous de dire, à la louange du sens pratique de ces dames, que
leur colère bien justifiée s'apaisa vite devant les explications de M.
Philox Lorris et qu'elles consentirent à discuter elles-mêmes les
propositions de leur adversaire, au lieu de le renvoyer aux hommes de
loi.
[Illustration: LA GUERRE MIASMATIQUE.--MANOEUVRES DE L'ARTILLERIE DU
CORPS MÉDICAL OFFENSIF]
M. Philox Lorris, pour épargner du temps, avait pris la communication en
même temps avec les deux dames; il n'avait pas à se répéter, son
discours servait pour les deux.
[Illustration: LE MARIAGE LORRIS.--ARRIVÉE A LA MAIRIE.]
Enfin, après deux heures de discussions téléphoniques, tout fut arrangé:
Mlles Bardoz et Coupard, de la Sarthe, désarmèrent; la plaque des Télés
refléta des visages rassérénés.
M. Philox Lorris fit retentir toutes les sonneries de l'hôtel et manda
dans son cabinet ou au Télé Sulfatin et La Héronnière, pour les mettre
au courant de l'affaire.
Nouvelles et délicates négociations.
Par convenance, M. Philox Lorris interrompit la communication avec ces
dames, afin que l'on pût discuter tranquillement et sérieusement, sans
perdre de temps en formules et en vaines périphrases.
Un quart d'heure d'explications.
Un quart d'heure de réflexions.
Total: encore une demi-heure de perdue! Mais M. Philox Lorris eut la
joie d'enlever l'adhésion de Sulfatin et de son ex-malade à la
combinaison qui arrangeait l'ennuyeux imbroglio et sauvait la maison
Philox Lorris d'un scandaleux procès.
Sulfatin et La Héronnière consentaient. Vite! l'illustre savant,
poussant un _ouf!_ de soulagement, mit le doigt sur le timbre pour
rétablir la communication avec ces dames, avec les _adversaires_!
Trop tôt, hélas! Aux premiers mots, M. Philox Lorris vit qu'il était
tombé dans une nouvelle distraction. Dans sa hâte d'en finir, il avait
négligé de préciser un point assez important: laquelle des deux épousait
Sulfatin? laquelle épousait La Héronnière? Il leur avait donné le choix
à toutes les deux et chacune avait jeté le dévolu sur le même, sur
l'illustre ingénieur et docteur Sulfatin, certain du plus magnifique
avenir et n'ayant jamais eu besoin d'être remis à neuf.
Ce fut peut-être la partie la plus difficile de ces négociations.
Sulfatin, aux premiers mots, eut par bonheur la délicatesse de couper la
communication avec Adrien La Héronnière, resté chez lui et en train de
s'habiller pour la noce; l'amour-propre de l'ex-malade n'eut donc pas à
souffrir trop cruellement de la discussion.
Une heure encore de négociations!
M. Philox Lorris rongeait furieusement son frein. Que de temps perdu!
Tout cela par la faute de cet étourneau de Georges, en ce moment bien
tranquille et en train de roucouler des fadeurs vieilles comme le monde
auprès de sa fiancée, pendant que son père se donnait tant de mal et se
fatiguait aussi ridiculement la cervelle à cause de lui!
[Illustration: PARC NATIONAL.--L'ARRIVÉE DES ÉNERVÉS]
Enfin, cette fois tout fut conclu et arrangé. Mlle la sénatrice Coupard,
de la Sarthe, acceptait la main de l'ingénieur-docteur Sulfatin,
moyennant contrat d'association complète de ce dernier à la grande
maison Philox Lorris et promesse de cession pour plus tard,--et Mlle la
doctoresse Bardoz daignait agréer la main de M. Adrien La Héronnière.
Un si curieux cas de restauration! Un triomphe de la science médicale!
C'était si bien son affaire, à elle doctoresse...
[Illustration: L'ARRIVÉE DES ÉNERVÉS.]
Enfin, on put faire reparaître Adrien La Héronnière pour lui apprendre
son bonheur et terminer les derniers arrangements.
M. Philox Lorris était libre; il se hâta, après courtes félicitations
aux deux couples, de commander son aéronef pour voler à la mairie et en
finir avec ses absorbants devoirs de père.
Il se trouvait en retard pour l'État-civil; comme il allait partir en
coup de foudre, la sonnerie du Télé, retentissant de nouveau, l'arrêta
encore une fois.
C'était M. le maire du LXIIe arrondissement qui tranchait la difficulté
en proposant de marier téléphoniquement les jeunes époux.
M. Philox Lorris, heureux de la bonne attention de ce magistrat, lequel
d'ailleurs était très pressé lui-même, accepta bien vite et téléphona
sans plus tarder le consentement paternel.
Il eut de cette façon l'agrément de s'épargner une course et d'éviter la
rencontre de quelques huissiers lancés trop vite et non avertis encore
de l'apaisement si difficilement obtenu, qui venaient, de la part des
demoiselles Bardoz et Coupard, de la Sarthe, signifier aux jeunes époux
l'ouverture des hostilités, parlant à leur personne, en pleine noce.
Coût: 7,538 fr. 90.
Après la signature sur le registre, M. le maire, pour aller plus vite,
eut l'obligeance, au lieu de prononcer l'allocution des grandes
occasions, réservée aux mariés d'importance, de remettre des
phonogrammes de cette allocution à Georges, qui les mit dans sa poche,
en promettant de les écouter avec respect et attention le lendemain
même, ou plus tard.
La noce se dirigea ensuite vers l'église, où se pressaient déjà toutes
les notabilités de la science, de la politique, de l'industrie, du haut
commerce, des lettres et des arts. Plus de douze cents aéronefs ou
aérocabs se balançaient au-dessus de l'édifice et ce fut un charmant
coup d'oeil que le défilé de tous ces élégants véhicules aériens
escortant les nouveaux époux jusqu'à l'hôtel Philox Lorris.
Dans l'après-midi, les nouveaux mariés remontèrent dans leur aéronef.
Ils fuyaient vers le coin de nature tranquille interdit aux
envahissements de la science moderne, vers le Parc national de Bretagne,
où ils avaient naguère fait leur Voyage de fiançailles.
La petite ville de Kernoël les revit. Par autorisation spéciale, Georges
Lorris put amener dans une anse de la petite baie un aéro-chalet des
plus confortables et s'y installer avec Estelle à 50 mètres au-dessus de
la grève, dans l'embrun de la mer et le parfum des landes, devant un
panorama splendidement pittoresque de criques sauvages ou de pointes
rocheuses hérissées de vieux clochers, de forêts de chênes enchâssant
dans l'émeraude frissonnante de vieilles ruines féodales ou de
mystérieux cercles de pierres celtiques...
Les semaines passèrent vite dans ces délicieuses solitudes... Un jour
vint cependant où elles furent envahies. C'était le commencement des
vacances. Toutes les diligences du pays, toutes les carrioles, toutes
les guimbardes roulaient chargées de gens pâles et fatigués, dont les
têtes ballottaient sous les cahots des chemins. C'était l'arrivée
annuelle des citadins lamentables venant chercher le repos et puiser de
nouvelles forces dans le calme et la tranquillité des landes, l'arrivée
de tous les énervés et de tous les surmenés, accourant se rejeter sur le
sein de la bonne nature, haletants des luttes passées et heureux
d'échapper pour quelque temps à la vie électrique.
Il fallait les voir jaillir de toutes les voitures, descendre plus ou
moins péniblement, aux portes de Kernoël, les pauvres énervés et se
laisser tomber aussitôt sur la première herbe entrevue, s'étendre sur le
gazon, s'allonger dans le foin, se rouler sur le ventre ou sur le dos,
avec des soupirs de soulagement et des frémissements d'aise.
Il en venait, il en arrivait de partout par bandes lamentables...
Ouf! enfin! L'air pur, non souillé par toutes les fumées soufflées par
les monstrueuses usines! la tranquillité, la détente complète du cerveau
et des nerfs, la joie suprême de se sentir renaître et le bonheur de
revivre!
Nous, dans la douceur des prairies, dans la bonne senteur des prairies,
dans la fraîcheur des grèves, nous allons nous reprendre, nous allons
respirer, souffler, nous allons reconquérir des forces pour les luttes
futures... Continue à tourner avec les autres, ceux qui, hélas! ne
peuvent se donner ces quelques bonnes semaines de vacances, avec les
malheureux ilotes trop profondément engagés dans tes rudes engrenages,
absorbante et terrifiante machine sociale!