Héliog. & Imp. Lemercier Paris]

M. Philox Lorris se trouva donc débarrassé des préoccupations de sa

grande affaire du médicament. Il était temps, car il commençait à se

sentir le cerveau horriblement fatigué. Lui aussi, dans le travail

formidable de ces derniers jours, il avait eu des distractions et par

moments s'était vu sur le point de confondre les flacons du _grand

médicament national_ avec les cornues de l'affaire des miasmes.

Maintenant il était libre, et suivant son habitude de se reposer d'une

fatigue par une autre fatigue et d'un travail par un autre travail, dont

la nouveauté surexcitait ses facultés, il pouvait se consacrer

entièrement aux dernières études sur la _concentration des miasmes et

leur emploi généralisé dans les opérations militaires_.

[Illustration: LA GUERRE MIASMATIQUE. COMITÉ DE RÉORGANISATION DU CORPS

MÉDICAL OFFENSIF.]

Une commission d'ingénieurs généraux, nommée par le ministère de la

Guerre, avait été chargée d'élaborer dans le plus grand secret un projet

d'organisation du corps médical offensif. Elle tenait séance toutes les

après-midi, sous la présidence de l'illustre savant.

On voyait peu Estelle Lacombe au laboratoire; la jeune fille, en

arrivant chaque matin, se hâtait, après avoir fait acte de présence chez

M. Sulfatin, de gagner l'appartement de Mme Lorris, où personne des amis

et relations de Philox Lorris, tous gens de science, d'affaires ou de

politique, ne pénétrait jamais. Mme Philox Lorris était si occupée,

pensait-on, toujours perdue dans les plus profondes méditations

philosophiques, tournant et retournant pour son grand ouvrage les plus

nébuleux problèmes de la métaphysique.

La fiancée de Georges Lorris, ayant gagné complètement la confiance et

l'amitié de sa future belle-mère, fut pourtant à la fin mise dans la

confidence de ces travaux, dont la seule idée la faisait trembler

presque autant que les vastes conceptions scientifiques de Philox

Lorris. Un jour, Mme Lorris l'introduisit mystérieusement dans une

petite pièce que Philox Lorris appelait le cabinet d'études de Madame.

C'était un petit salon fort gai, rempli de fleurs, suspendu comme une

cage vitrée sur l'angle de l'hôtel, avec vues sur le parc et sur

l'immense déroulement des toits et des monuments de la grande ville.

«Voyez si j'ai confiance en vous, ma chère Estelle, dit Mme Lorris; je

vais tout vous dire, il me semble que vous n'êtes pas trop _ingénieure_

pour me comprendre.

--Hélas! je le suis si peu, madame, à mon grand regret et malgré mes

efforts! M. Philox Lorris me le reproche toujours...

--Tant mieux! tant mieux! Je puis vous révéler mon grand secret... Je

m'enferme ici pour...

--Je sais, madame, pour méditer et écrire votre grand ouvrage

philosophique, dont M. Lorris donnait l'autre jour devant moi des

nouvelles à quelques membres de l'Institut...

--Vraiment! il en parlait?

--Oui, madame...

Il paraît que votre travail avance... du moins c'est ce que disait M.

Lorris...

--Mon grand ouvrage philosophique, le voici!» dit Mme Lorris en riant.

Et elle montrait à Estelle stupéfaite une petite tapisserie en train et

diverses broderies jetées parmi des journaux de modes sur une coquette

table à ouvrage.

«Oui, je m'enferme ici pour travailler à ces petites inutilités, je me

cache soigneusement de mes amies bourrées de sciences, ingénieures,

doctoresses, femmes politiques! C'est ma frivolité qui s'obstine à

lutter et à protester contre notre siècle scientifique et polytechnique,

contre mon tyrannique mari et ses tyranniques théories... Nous serons

deux, si vous voulez?

--Si je le veux? Ah! je crois bien... J'abandonne le laboratoire et je

reste avec vous, dit Estelle avec joie.

Ne voyant presque plus Estelle, M. Philox Lorris en était arrivé à

l'oublier. Georges Lorris put s'en apercevoir un jour que M. Lorris,

entre une matinée de manipulations de miasmes dans son laboratoire et

une après-midi réclamée par le Comité d'organisation du nouveau corps

médical offensif, crut pouvoir consacrer quelques instants à ses devoirs

de père de famille.

[Illustration: LE CABINET DE TRAVAIL DE Mme LORRIS.]

«A propos, et l'affaire de ton mariage? dit-il à Georges; qu'est-ce que

nous avons conclu donc, je ne me rappelle plus? Où en sommes-nous?

--Nous en sommes, répondit Georges, à la conclusion naturelle, vous

n'avez plus qu'à fixer le jour...

--Très bien! Voyons, je suis tellement pris... Passe-moi mon carnet...

Bien... mercredi prochain, non, il faut les huit jours de

publications... samedi, alors! j'aurai une heure à moi, vers midi;

crie-moi cette date dans mon phono-calendrier de chevet: samedi 27,

mariage Georges au revoir... A propos, sapristi! avec laquelle des

deux?...

--Comment! des deux?

--Oui, de la doctoresse Bardoz, ou de la sénatrice Coupard, de la

Sarthe... Je dois t'avouer, mon cher enfant, que j'ai eu des

distractions en ces temps derniers... Je baisse, mon ami, je baisse...

Je voyais beaucoup ces dames dans nos comités. Un jour, j'ai demandé la

main de la doctoresse Bardoz et, deux jours après, par suite d'un oubli

que je ne m'explique pas, j'ai aussi demandé celle de la sénatrice... Je

suis fort embarrassé et ennuyé... C'est à toi de décider... Tu sais,

j'ai eu acceptation immédiate, ces dames n'aiment pas à gaspiller leur

temps ni celui des autres... Voyons, laquelle?

--Ni l'une ni l'autre! s'écria Georges en s'efforçant de ne pas rire;

votre distraction a été plus grande que vous ne le soupçonniez; vous

avez oublié que j'étais fiancé à une troisième personne... Et c'est

celle-là que j'épouse.

--Ah! sapristi! qui donc?

--Mlle Estelle Lacombe!

--Aïe! la jeune demoiselle encore imbue des frivolités d'un autre âge...

Je n'y pensais plus du tout, je te croyais guéri!... Ah! mais, nous en

recauserons... nous verrons... Je me sauve!»

Le samedi 27, le téléphono-agenda de M. Philox Lorris lui rappela que le

jour fixé pour le mariage de Georges était arrivé. Quelle corvée!

Justement, il avait le matin une série d'expériences décisives pour

l'affaire des miasmes, et ensuite une importante séance du Comité!... M.

Philox Lorris s'habilla à la hâte et téléphona à son fils.

«Tu ne m'as pas dit avec laquelle?

--Mais si, avec Mlle Estelle Lacombe!

--Alors, c'est décidé?

--Tout à fait! Toute la noce est prévenue... Maman s'habille pour la

cérémonie...

Je n'ai pas le temps de discuter... Tu y mets vraiment de

l'obstination... Soit! mon garçon; je te préviens seulement une dernière

fois que tu ne dois pas t'attendre à une descendance forte en

mathématiques...

--J'y suis résigné!...

--Comme tu voudras!...

«Mais avec tout cela, me voilà fort embarrassé... avec mes deux autres

demandes en mariage... Tu m'as tellement troublé depuis quelque temps,

l'inconcevable légèreté avec laquelle tu arranges ta vie et gâches si

regrettablement ton avenir, m'a si fort inquiété!... J'ai la doctoresse

Bardoz et la sénatrice Coupard, de la Sarthe, sur les bras maintenant.

Et à cause de toi!... Cela va me faire certainement deux bons procès à

soutenir... Et j'ai bien d'autres choses en tête pour le moment...

Comment me tirer de là?

--Dame! je ne sais pas trop.

[Illustration: --LA GUERRE MIASMIQUE. PRÉPARATION DES ENGINS.]

--J'y pense: une sénatrice, une doctoresse, cela ferait bien l'affaire de

Sulfatin...

--Comment! toutes les deux?

--Non, une seulement, n'importe laquelle, c'est un homme sérieux, lui...

Ce n'est pas un joli coeur comme toi, un cerveau atrophié par le

futilisme, il est redevenu le Sulfatin d'autrefois, d'avant la petite

chute... Sur lui, désormais, fadaises, billevesées sentimentales

n'auront plus prise! Pour Sulfatin, j'en suis sûr, sénatrice ou

doctoresse, peu importe, elles se valent.

--Mais c'est qu'il en restera une...

--Saperlotte! Tu peux dire que ton mariage me jette dans de cruels

embarras, à un moment où, je te le répète, je n'ai guère le temps de

m'occuper de toutes ces niaiseries... Que ferons-nous de la deuxième?

Mon Dieu, qu'en ferons-nous?

--Il y a bien M. Adrien La Héronnière, votre ex-malade... Mais il avait

parlé, pour être bien soigné, d'épouser Grettly, qui s'entendait à le

dorloter...

--Puisqu'il n'est plus malade... D'ailleurs, il pourrait épouser la

doctoresse Bardoz, et Sulfatin, qui est ambitieux, aurait la main de la

sénatrice... Il faut absolument que j'arrange ces affaires-là avant

d'aller pour toi à la mairie...

[Illustration: LA LUTTE CONTRE LE MICROBE.--MÉDAILLE D'HONNEUR DE M.

PHILOX LORRIS.]

[Illustration: MIGRAINES SCIENTIFIQUES.]

Le Vingtième Siècle: La Vie Électrique · 第 32 / 38 题