LIVRE V.--_Les reines du monde._

LIVRE VI.--_Grandissement néfaste de la puissance féminine depuis

l'accession de la femme aux fonctions publiques._

Est-il, nous le demandons, un sujet plus vaste et plus passionnant, qui

soulève les plus importants problèmes et touche davantage aux éternelles

préoccupations de la race humaine? Cet ouvrage, qui prend l'homme à ses

débuts et nous montre les longues et douloureuses conséquences de ses

premières fautes, doit bouleverser toutes les notions de l'histoire. En

réalité, M. Arsène des Marettes entend créer une nouvelle école

historique, moins sèche, moins politique, plus réaliste et plus simple.

Il faut nous attendre à de véritables révélations, à un bouleversement

complet des vieilles idées traditionnellement admises! La lumière de

l'histoire va éclairer enfin bien des causes obscures ou restées

inaperçues jusqu'ici et faire apparaître les peuples et les races sous

leur vrai jour. Ce gigantesque ouvrage soulèvera, le jour de son

apparition, les plus violentes polémiques, M. Arsène des Marettes s'y

attend bien; mais il est armé pour la lutte et il soutiendra vaillamment

ce qu'il croit être le bon combat. Déjà, sur de vagues indiscrétions, le

parti féminin, très remuant à la Chambre et dans le pays, attaque en

toute occasion M. des Marettes; celui-ci a déjà porté un premier coup au

parti en créant la _Ligue pour l'émancipation de l'homme_, et il s'est

juré de lancer son _Histoire des désagréments causés à l'homme par la

femme_ avant les élections prochaines.

Hélas! on le devine aisément, M. Arsène des Marettes a souffert. Le chef

de la ligue revendicatrice des droits masculins est une victime!

Jadis, au temps de sa lointaine jeunesse, M. des Marettes a été marié.

Jadis, il y a trente-deux ans, il a eu quelques graves désagréments avec

Mme des Marettes, épouse frivole et capricieuse, volage même, dit-on. A

la suite de pénibles dissentiments, M. et Mme des Marettes, un beau

matin, abandonnèrent, chacun de son côté, le domicile conjugal, sans

s'être donné le mot. M. des Marettes partit à droite, Mme des Marettes à

gauche.

Ce fut le commencement d'une ère de douce tranquillité. M. Arsène des

Marettes put reprendre ses esprits, revenir à ses chères études et

consacrer tous ses instants à la lutte par la parole et par la plume

contre toutes les tyrannies.

Pendant quelque temps, les deux époux se sont parfois rencontrés dans

les salons, en voyage, aux bains de mer; après un échange de regards

courroucés, chacun d'eux tournait vivement les talons. Puis Mme des

Marettes disparut et M. des Marettes, à son grand soulagement, n'en

entendit plus parler.

Étendu dans un large fauteuil, l'auteur de l'_Histoire des désagréments

causés à l'homme_ somnole en songeant à ce livre qui couronnera sa

carrière et posera définitivement sa gloire sur de larges assises. Il

voit, dans une rêverie évocatrice, le défilé des grandes figures

féminines de tous les temps, de ces femmes dont la beauté ou

l'intelligence pernicieuse influèrent trop souvent sur le cours des

événements, sur le destin des empires, de ces femmes qui furent toutes,

suivant M. des Marettes, en tous pays et à toutes les époques, par leurs

défauts ou même par leurs qualités, plus ou moins funestes au repos des

peuples!

Regardez! C'est l'aurore des temps. C'est Ève d'abord, la première, dont

il est inutile de rappeler la faute aux incalculables conséquences, Ève

marchant, blonde et souriante, en tête d'un cortège d'apparitions

étincelantes et fulgurantes: Sémiramis, Hélène, Cléopâtre, et bien

d'autres; des reines, des princesses, des épouses tyranniques, tourments

de paisibles monarques, des fiancées jalouses bouleversant les États de

malheureux princes inoffensifs, de terribles reines mérovingiennes,

d'altières duchesses du Moyen âge amenant ou portant la ruine et la

dévastation de province en province, des favorites enfin qui, par leurs

intrigues ou simplement par le jeu de leurs jolis yeux, doucement voilés

de cils blonds, lancent les peuples les uns contre les autres!...

Et, parmi ces figures historiques, d'autres femmes de toutes les

époques, bourgeoises de condition modeste, qui, dans le cercle restreint

de la vie privée, à défaut de peuples à tracasser, de destins de nations

à bouleverser, ont dû se contenter de gouverner plus ou moins

despotiquement leur ménage...

[Illustration: LA LIGUE DES REVENDICATIONS MASCULINES.]

Ah, grand Dieu! ces tyrannies minuscules qui s'exercent sur cet infime

théâtre, contenues entre les quatre murs d'un appartement et non

répandues entre les frontières d'un vaste royaume, ce sont peut-être les

plus dures, celles dont le joug pèse le plus lourdement, sans repos,

sans trêve, toujours... Ce pauvre Arsène des Marettes ne le sait que

trop par expérience!

[Illustration: LA CHIMIE VÉNÉNEUSE, EMPOISONNEUSE ET SOPHISTIQUEUSE]

Phénomène étrange, toutes ces apparitions, impératrices ou favorites,

grandes dames ou bourgeoises, depuis Hélène jusqu'à la Pompadour, elles

ont toutes la figure de Mme des Marettes, telle qu'elle était lors de sa

fugue il y a trente-deux ans, telle que se la rappelle son vindicatif

époux! Ève elle-même, la première de toutes, c'est déjà Mme des

Marettes, qui fut une fort jolie blonde d'ailleurs, aux yeux pleins de

langueur; l'orgueilleuse Sémiramis, c'est Mme des Marettes cherchant à

imposer cruellement son autorité; Frédégonde, c'est la coléreuse petite

Mme des Marettes s'escrimant du bec et des ongles et cassant jadis les

assiettes du ménage; Marguerite de Bourgogne, c'est encore Mme des

Marettes; Marie Stuart, qui avait le mot piquant et qui, ses maris

manquant, ennuya fort Élisabeth d'Angleterre, c'est Mme des Marettes

lançant à son époux, dès la lune de miel, changée en lune de vinaigre,

des mots désagréables; Catherine de Médicis, la terrible dame aux

poisons savants, aux élixirs de courte vie, c'est Mme des Marettes,

servant un jour aux invités de son mari, de graves magistrats, des

carafes d'Hunyadi-Janos avec le vin!...

Toutes, toutes, jusqu'aux derniers rangs du défilé, ont les traits de

la terrible Mme des Marettes..... C'est toujours la même, toujours la

figure blonde inoubliable qui hante depuis si longtemps les rêves et les

cauchemars de M. Arsène des Marettes.

[Illustration: «JE VIENS REPRENDRE MA PLACE AU FOYER!»]

Mêlant ainsi ses petits souvenirs personnels, toujours cuisants, aux

réminiscences historiques, M. Arsène des Marettes voit défiler, pour

ainsi dire, tous les chapitres de son oeuvre maintenant si avancée, la

partie historique et la partie philosophique, où, de déduction en

déduction, de constatation en constatation, avec sa pénétrante analyse,

il nous montre ce phénomène psychologique qui a déjà préoccupé les

penseurs: la femme restant toujours la femme, toujours identique à

elle-même, toujours pareille, en tous lieux et en tous temps, à tous les

âges et sous tous les climats, alors que l'homme présente tant de

variétés de caractère, suivant les races, les époques et les milieux.

Et M. des Marettes est satisfait, et il est heureux, et il songe à

l'effet que la grande _Histoire des désagréments causés à l'homme_ va

produire, aux bienfaits qui en découleront, aux idées de révoltes

masculines qu'elle va réveiller.

Tout à coup, la sonnerie du Télé, cet éternel drinn-drinn que nous

entendons retentir à toute minute, qui ne nous laisse aucun repos, qui

toujours nous rappelle que nous faisons partie d'une vaste machine

électrique traversée par des millions de fils, la sonnerie du Télé tira

M. des Marettes de sa rêverie historico-philosophique.

Il sursauta sur son fauteuil, allongea le bras et, machinalement, appuya

sur le bouton du récepteur.

«Allô! allô! dit une voix, M. le député Arsène des Marettes est-il à la

soirée de M. Philox Lorris? Il est prié de venir à l'appareil...»

C'était justement lui qu'on demandait. Le grand historien se réveilla

tout à fait et répondit immédiatement:

«Allô! allô! me voici! Qui me demande?»

La plaque du Télé s'éclaira subitement et, après quelques secondes d'un

balancement papillotant, une image se forma. C'était une dame assise

dans le cabinet de travail de M. des Marettes, là-bas, en son austère

retraite, sur les hauteurs du quartier de Montmorency (XXXIIe

arrondissement), une dame d'un certain âge, assez forte, aux traits

accentués, aux sourcils très fournis dessinant un arc noir au-dessus

d'un nez à courbure aquiline.

M. Arsène des Marettes se laissa retomber comme pétrifié dans son

fauteuil. Il l'avait reconnue tout de suite, malgré les années, malgré

les changements apportés par l'âge: c'était la femme de son rêve,

toujours la même, l'éternelle ennemie, _Elle_ enfin, Mme des Marettes!

Elle était blonde jadis, elle était plus svelte, plus souriante;

n'importe, il la reconnaissait d'instinct, après les trente-deux années

d'absence, dans la majestueuse dame, un peu épaissie, à l'expression un

peu alourdie mais toujours dominatrice, qui était devant lui.

«Eh bien! oui, cher monsieur des Marettes, c'est moi, dit la dame; vous

voyez que j'ai bon caractère, c'est moi qui reviens la première, en

laissant de côté mes légitimes griefs; le moment est venu d'oublier nos

légers dissentiments de l'autre jour...»

[Illustration: M. ARSÈNE DES MARETTES COMPOSANT SON GRAND OUVRAGE.]

L'autre jour, c'était trente-deux ans auparavant. M. des Marettes le

pensa, mais il n'eut pas la force de le faire remarquer.

«Je suis heureuse de voir votre émotion à ma vue, mon ami, continua la

dame, cette émotion prouve en faveur de votre coeur... Je vois que vous

ne m'avez pas oubliée tout à fait, n'est-ce pas?

--Oh! non, murmura M. des Marettes.

--Quel long malentendu et quelle douloureuse erreur fut la vôtre!...

mais je suppose que dans la solitude vous vous êtes amélioré...»

Le Vingtième Siècle: La Vie Électrique · 第 27 / 38 题