«Si les dames et les messieurs en train d'écouter notre Télé-concert,
reprit Philox Lorris, pouvaient se douter qu'il suffirait d'une légère
imprudence pour déterminer ici tout à coup l'explosion de la plus
redoutable épidémie, j'imagine que leur attention aux roulades des
cantatrices en souffrirait; mais nous ne leur dirons que tout à
l'heure... Il y a ici, dans cet appareil, des miasmes divers cultivés,
amenés par des mélanges et amalgames, combinaisons et préparations, au
plus haut degré de virulence et concentrés par des procédés
particuliers, le tout dans un but que je vais vous révéler bientôt...
Maintenant, cher ami, ayez l'obligeance de regarder à votre gauche...
--Ces appareils aussi compliqués que ceux de droite?
--Oui! Cet ensemble d'alambics, de tubes, de ballons, de tuyaux...
--Il y a un réservoir aussi au milieu!
[Illustration: «IL Y A ICI ASSEZ DE FERMENTS PATHOGÈNES POUR INFECTER
UNE ZONE DE 40 KILOMÈTRES!»]
--Tout juste! Considérez ce réservoir!
--Encore plus dangereux que l'autre, peut-être?
--Au contraire, mon cher député, au contraire! A droite, c'est la
maladie, c'est l'arsenal offensif, ce sont les miasmes les plus
délétères que je suis prêt, au premier signal de guerre, à porter chez
l'ennemi pour la défense de notre patrie! A gauche, c'est la santé,
c'est l'arsenal défensif, c'est le bienfaisant médicament qui nous
défend contre les atteintes de la maladie, qui répare les dégâts de
notre organisme et l'universelle usure causée par les surmenages
outranciers de notre vie électrique!
--J'aime mieux ça! fit Arsène des Marettes en souriant.
--Vous savez, reprit Philox Lorris, combien nous gémissions tous de
l'usure corporelle si rapide en notre siècle haletant? Plus de jambes!
--Hélas!
--Plus de muscles!
--Hélas!
--Plus d'estomac!
--Trois fois hélas! C'est bien mon cas!
--Le cerveau seul fonctionne passablement encore.
--Parbleu! Quel âge me donnez-vous? demanda piteusement Arsène des
Marettes.
--Entre soixante-douze et soixante-dix-huit, mais je pense que vous avez
beaucoup moins!
[Illustration: «PLUS D'ESTOMAC!»]
--Je vais sur cinquante-trois ans!
--Nous sommes tous vénérables aujourd'hui dès la quarantaine; mais
tranquillisez-vous, il y a là dedans de quoi vous remettre presque à
neuf... Vous commencez maintenant à pressentir l'importance des
communications que j'ai à vous faire, n'est-ce pas? Mais j'ai besoin de
mon collaborateur Sulfatin et de son sujet, un ex-surmené que vous avez
jadis connu et que vous allez revoir avec quelque étonnement, j'ose le
dire! Permettez que j'aille le chercher...»
[Illustration: NOS FLEUVES ET NOTRE ATMOSPHÈRE.--MULTIPLICATION DES
FERMENTS PATHOGÈNES, DES DIFFÉRENTS MICROBES ET BACILLES]
Sulfatin avait disparu dès le commencement du concert. Philox Lorris,
qui aurait bien voulu en faire autant, le tapage musical ne
l'intéressant nullement, ne s'en était pas inquiété. Sans doute,
Sulfatin avait préféré causer dans quelque coin avec des gens plus
sérieux que les amateurs de musique. Quelques groupes d'invités, pour la
plupart illustrations scientifiques françaises ou étrangères, se
livraient çà et là, dans les petits salons, à de graves discussions en
attendant la partie scientifique de la fête, mais il n'y avait pas de
Sulfatin avec eux.
Où pouvait-il être? Ne serait-il pas monté prendre l'air sur la
plate-forme? M. Philox Lorris s'informa. Sulfatin, peu contemplatif,
n'était pas allé admirer l'illumination électrique de l'hôtel portant
ses jets de lumière, au loin dans les profondeurs célestes, par-dessus
la couronne stellaire des mille phares parisiens.
«J'y suis, se dit Philox Lorris, où avais-je la tête? Parbleu! Sulfatin
avait une heure à lui; au lieu de rester à bâiller au concert, ce digne
ami, il est allé travailler...»
[Illustration: «NOUS SOMMES TOUS VÉNÉRABLES DÈS LA QUARANTAINE.»]
Le compartiment du grand hall où se trouvait le laboratoire personnel de
Sulfatin avait été réservé; on avait entassé là tous les appareils qui
eussent pu gêner la foule. Philox Lorris y courut et frappa vivement à
la porte, pensant que Sulfatin s'y était enfermé. Pas de réponse.
Machinalement, M. Lorris mit le doigt sur le bouton de la serrure et la
porte, non fermée, s'ouvrit sans bruit.
Dans l'encombrement des appareils, Philox Lorris n'aperçut pas d'abord
son collaborateur; à son grand étonnement, il entendit une voix de femme
parlant vivement sur un ton de colère; puis la voix de Sulfatin s'éleva
non moins furieuse.
«Qui diable mon Sulfatin peut-il invectiver ainsi? pensa Philox Lorris
stupéfait et hésitant un instant à avancer, partagé qu'il était entre la
curiosité et la crainte d'être indiscret.
--Et d'abord, mon bon, disait la voix de femme, je vous dirai que vous
commencez à m'ennuyer en m'appelant à tout instant au téléphonoscope;
c'est bien assez déjà de vous voir arriver tous les jours avec votre
mine de savant renfrogné... Avec ça que votre conversation est
amusante!... Tenez, j'en ai assez!
--Je n'ai pas la mine d'un de ces idiots qui tournent autour de vous au
Molière-Palace... répliquait Sulfatin; mais pas tant de raisons... Vous
allez me dire tout de suite qui était ce monsieur qui vient de filer? Je
veux le savoir!
--Je vous dis que j'en ai assez de vos scènes incessantes! J'en ai
assez, enfin, de votre surveillance par Télé ou par phonographe!
Savez-vous que vous m'insultez avec toutes vos machines qui notent mes
faits et gestes; je ne veux plus supporter ces façons! On rit de moi au
théâtre!
--Je ne ris pas, moi!
--Je ne puis faire un pas chez moi, recevoir quelqu'un, causer avec des
amis, sans que des appareils subrepticement braqués sur moi ne me
photographient, ne phonoclichent mes faits et gestes... et alors, quand
vous avez vos clichés, quand vos phonographes répètent ce qui s'est dit
ici, ce sont des bouderies ou des scènes à n'en plus finir! J'en ai
assez!...
--Encore une fois, qui était ce monsieur?
--C'était mon pédicure!... mon bottier!... mon notaire!... mon oncle!...
mon grand-père!... mon neveu!... mon coiffeur!... s'écria la dame avec
volubilité.
--Ne vous moquez pas de moi... Voyons, je vous en supplie, Sylvia, ma
chère Sylvia! rappelez-vous...»
M. Philox Lorris, avançant doucement, aperçut alors Sulfatin: il était
seul, criant et gesticulant devant la grande plaque du Télé, dans
laquelle on distinguait une dame paraissant non moins émue que lui, une
forte et plantureuse brune dans laquelle le savant reconnut l'étoile du
Molière-Palace, Sylvia, la tragédienne-médium, qu'il avait vue
quelquefois dans ses grands rôles des classiques arrangés.
«Eh bien! eh bien! se dit M. Philox Lorris, c'est donc vrai ce qu'on m'a
dit. Sulfatin se dérange! Qui l'eût dit! Qui l'eût cru!»
Mais Sulfatin faiblissait maintenant, sa voix s'adoucissait; plus de
colère dans ses paroles, seulement un accent de reproche.
«Je vous demande seulement de m'expliquer... Mon Dieu, vous devriez
comprendre... Sylvia, je vous prie, rappelez-vous ce que vous me disiez
naguère, ce que vous m'avez juré...»
[Illustration: SULFATIN LANÇAIT UNE CHAISE A TRAVERS LE TÉLÉ.]
La dame du Télé eut un accès de rire nerveux.
«Ce que j'ai juré? serments de théâtre, monsieur, s'il faut vous le dire
pour en finir avec toutes vos scènes de jalousie, serments de théâtre!
Ça ne compte pas!
--Ça ne compte pas! s'écria Sulfatin rugissant de fureur. Coquine!!!»
Un grand bruit de cristal brisé fit bondir M. Philox Lorris, l'image de
Sylvia disparut, la plaque du Télé éclata en morceaux. Sulfatin venait
de lancer une chaise à travers le Télé et piétinait maintenant sur les
débris.
[Illustration: SURVEILLANCE A DOMICILE PAR PHOTO-PHONOGRAPHE.]
«Coquine! Gueuse! Ah! ça ne compte pas!... Tiens! attrape!»
Philox Lorris se précipita sur son collaborateur:
«Sulfatin! que faites-vous? Voyons, Sulfatin, j'en rougis pour vous!
C'est une honte!»
Sulfatin s'arrêta brusquement. Ses traits contractés par la fureur se
détendirent et il resta tout penaud devant Philox Lorris.
«Un accident, dit-il; je crois que j'ai eu une rage de dents... il
faudra que j'aille chez le dentiste.
--Vous ne savez pas ce que vous faites! Vous laissez mes phonogrammes
musicaux se détériorer sur votre balcon; et maintenant, vous cassez les
appareils... Vous allez bien! Mais il n'est pas question de cela, mon
ami; reprenez vos esprits et songeons à notre grande affaire... Où est
Adrien La Héronnière?
--Je ne sais pas, balbutia Sulfatin, en passant la main sur son front,
je ne l'ai pas vu.
--Mais sa présence est nécessaire, s'écria Philox Lorris, il nous le
faut pour la démonstration de l'infaillibilité de notre produit...
Est-ce désolant d'être aussi mal secondé que je le suis! Mon fils est un
niais sentimental, il n'aura jamais l'étoffe d'un savant passable... je
renonce à l'espoir de voir jaillir en lui l'étincelle... Et voilà que
vous, Sulfatin, vous que je croyais un second moi-même, vous vous
occupez aussi de niaiseries! Voyons, qu'avez-vous fait de La Héronnière?
Qu'avez-vous fait de votre ex-malade?
--Je vais voir, je vais m'informer...
--Dépêchez-vous et revenez bien vite avec lui dans mon cabinet... M.
Arsène des Marettes nous attend... Vite, voici la partie musicale qui
tire à sa fin, je vais dire à Georges d'ajouter quelques morceaux.»
[Illustration: M. ARSÈNE DES MARETTES.]
Pendant ce temps, pendant que Philox Lorris courait à la poursuite de
Sulfatin, pendant la scène du Télé, M. Arsène des Marettes, resté seul,
s'était légèrement assoupi dans son fauteuil. L'illustre homme d'État
était fatigué, il venait de travailler fortement, pendant les vacances
de la Chambre, d'abord à une édition phonographiée de ses discours,
pour laquelle il avait dû revoir un à un les phonogrammes originaux
afin de modifier çà et là une intonation ou de perfectionner un
mouvement oratoire; puis à un grand ouvrage qu'il avait en train depuis
de bien longues années, lequel grand ouvrage, outre l'énorme érudition
qu'il exigeait, outre une quantité inouïe de recherches historiques,
d'études documentaires, demandait à être longuement et fortement pensé,
à être creusé en de profondes et solitaires méditations.
Cet ouvrage, d'un intérêt immense et universel, destiné à une
_Bibliothèque des Sciences sociales_, portait ce titre magnifique: