IV

Grande soirée artistique et scientifique à l'hôtel Philox Lorris.--Où

l'on a la joie d'entendre les phonogrammes des grands artistes de

jadis.--Quelques invités.--Première distraction de Sulfatin.--Les

phonographes malades.

M. Philox Lorris se préparait à donner la grande soirée artistique,

musicale et scientifique dont la seule annonce avait surexcité la

curiosité de tous les mondes. Devant une assemblée choisie, réunissant

le Tout-Paris académique et le Tout-Paris politique, toutes les

notabilités de la science et des Parlements, devant les chefs de partis,

les ministres, devant le chef de cabinet, l'illustre Arsène des

Marettes, à la parole puissante, il compte, après la partie artistique,

exposer, dans une rapide revue des nouveautés scientifiques, ses

inventions récentes et jeter tout à coup l'idée du grand médicament

national, intéresser les ministres, enlever les sympathies du monde

parlementaire, lancer tous les journaux, représentés à cette soirée par

leurs principaux rédacteurs et leurs reporters, sur cette immense,

philanthropique et patriotique entreprise de la régénération d'une race

fatiguée et surmenée, d'un peuple de pâles énervés, par le prodigieux

coup de soleil revivifiant du grand médicament microcidide, dépuratif,

tonique, anti-anémique et national, agissant à la fois sur les

organismes par inoculation et par ingestion!

Tel est le but de Philox Lorris. Après le concert, dans une conférence

avec exemples et expériences, Philox Lorris exposera lui-même sa grande

affaire; le coup de théâtre sera l'apparition du malade de Sulfatin, M.

Adrien La Héronnière, que tout le monde a connu, que l'on a vu, quelques

mois auparavant, tombé au dernier degré de l'avachissement et de la

décadence physique. Aucun soupçon de supercherie ne peut naître dans

l'esprit de personne, celui qui fournit la preuve vivante et éclatante

des assertions de l'inventeur, le _sujet_ enfin, n'est pas un pauvre

diable quelconque et anonyme. Tout le monde a déploré la perte de cette

haute intelligence sombrée presque dans une sénilité prématurée, et l'on

va voir reparaître M. La Héronnière restauré de la plus complète façon

au physique comme au moral, réparé physiquement et intellectuellement,

redevenu déjà presque ce qu'il était autrefois!...

M. Philox Lorris s'est déchargé du soin des divertissements frivoles, de

la partie artistique sur Mme Lorris, assistée de Georges et d'Estelle

Lacombe.

«A vous le grand ministère de la futilité, leur a-t-il dit

gracieusement, à vous toutes ces babioles; seulement, j'entends que ce

soit bien et je vous ouvre pour cela un crédit illimité.»

Georges, ayant carte blanche, ne lésina pas.

Il ne se contenta pas des simples petits phonogrammes suffisant aux

soirées de la petite bourgeoisie, des clichés musicaux ordinaires, des

collections de «_Chanteurs assortis_», de «_Voix d'or_», que l'on vend

par boîtes de douze chez les marchands, comme on vend, pour soirées plus

sérieuses, des boîtes de «_douze tragédiens célèbres_», «_douze avocats

célèbres_», etc.

Il consulta quelques-uns des maestros illustres du jour, et il réunit à

grands frais les phonogrammes des plus admirables chanteurs et des

cantatrices les plus triomphantes d'Europe ou d'Amérique, dans leurs

morceaux les plus fameux, et, ne se contentant pas des artistes

contemporains, il se procura des phonogrammes des artistes d'autrefois,

étoiles éteintes, astres perdus. Il obtint même du musée du

Conservatoire des clichés de voix d'or du siècle dernier, lyriques et

dramatiques, recueillis lors de l'invention du phonographe. C'est ainsi

que les invités de Philox Lorris devaient entendre Adelina Patti dans

ses plus exquises créations, et Sarah Bernhardt détaillant perle à perle

les vers d'Hugo, ou rugissant les cris de passion farouche des drames de

Sardou. Et combien d'autres parmi les grandes artistes d'autrefois, Mmes

Miolan-Carvalho, Krauss, Christine Nilsson, Thérésa, Richard, etc...

[Illustration: S. E. Bonnard-Pacha.]

Quelques marchands peu scrupuleux essayèrent bien de placer des morceaux

de Talma et de Rachel, de Duprez et de la Malibran; mais Georges avait

sa liste avec chronologie bien établie et il ne se laissa pas prendre à

ces clichés frauduleux de voix éteintes bien avant le phonographe,

petites tromperies constituant de véritables faux phonographiques,

auxquelles tant de bourgeois et de dilettanti de salon se laissent

prendre.

Le grand soir arrivé, tout le quartier de l'hôtel Philox Lorris

s'illumina, dès la tombée de la nuit, de la plus prestigieuse explosion

de feux électriques dessinant comme une couronne de comètes flamboyantes

autour et au-dessus du vaste ensemble de bâtiments de l'hôtel et des

laboratoires. Cela formait ainsi au-dessus du quartier comme une

réduction des anneaux de la planète Saturne. Bientôt ces flots de

lumière furent traversés par des arrivées d'aérocabs de haute allure,

aux élégantes proportions, amenant des invités de tous les points de

l'horizon, de véhicules aériens des formes les plus nouvelles... Dans la

foule, le service d'ordre était admirablement fait par des gardes

civiques à hélicoptères, circulant constamment autour des débarcadères,

maintenant à distance les aéronefs non munies de cartes.

Le flot des notabilités de tous les mondes, en uniformes divers ou

revêtues de l'habit, des dames en superbes toilettes endiamantées, se

répandit du débarcadère aérien dans les salons par les élégants

praticables, remplaçant les ascenseurs pour ce jour-là.

[Illustration: M. Albertus Palla.]

Il nous suffit de jeter indiscrètement les yeux sur le carnet d'une

reporteuse du grand journal téléphonique _l'Epoque_, que nous

rencontrons dès l'entrée, pour avoir les noms des principaux personnages

que nous aurons l'honneur de croiser dans les salons de M. Philox

Lorris.

Déjà sont arrivés, entre autres illustrations:

Mme Ponto, la cheffesse du grand parti féminin, actuellement députée du

XXXIIIe arrondissement de Paris.

[Illustration: M. le duc de Béthanie.]

M. Ponto, le banquier milliardaire, organisateur de tant de colossales

entreprises, comme le grand Tube transatlantique franco-américain et le

Parc européen d'Italie.

M. Philippe Ponto, l'illustre constructeur du sixième continent, en ce

moment à Paris pour des achats considérables de fers et fontes devant

renforcer l'ossature des immenses territoires créés en soudant l'un à

l'autre, à travers les bras de mer desséchés, les archipels polynésiens.

M. Arsène des Marettes, député du XXXIXe arrondissement, l'homme d'État,

le grand orateur qui tient entre ses mains les ficelles de toutes les

combinaisons ministérielles.

[Illustration: L'INVASION ASIATIQUE--CONCENTRATION DES 18 ARMÉES

TARTARES EN DANUBIE SOUS LES ORDRES DU MANDARIN INGÉNIEUR EN CHEF]

Le vieux feld-maréchal Zagovicz, ex-généralissime des forces européennes

qui repoussèrent, en 1941, la grande invasion chinoise et anéantirent,

après dix-huit mois de combats dans les grandes plaines de Bessarabie et

de Roumanie, les deux armées de sept cent mille Célestes chacune,

pourvues d'un matériel de guerre bien supérieur à ce que nous possédions

alors et conduites à la conquête de la pauvre Europe par des mandarins

asiatiques et américains.

[Illustration: LE GÉNÉRAL ZAGOVICZ, L'ILLUSTRE VAINQUEUR DE LA GRANDE

INVASION CHINOISE.]

Ce vieux débris des guerres d'autrefois est encore admirablement

conservé malgré ses quatre-vingt-cinq ans et domine de sa haute taille,

toujours droite, les grêles figures de nos ingénieurs généraux, toujours

penchés sur les livres.

Le célébrissime Albertus Palla, photo-picto-mécanicien, membre de

l'Institut, l'immense artiste qui obtint au dernier Salon un si grand

succès avec son tableau animé _la Mort de César_, où l'on voit les

personnages se mouvoir et les poignards se lever et s'abaisser, pendant

que les yeux des meurtriers roulent avec une expression de férocité qui

semble le dernier mot de la vérité dans l'art.

[Illustration: M. JACQUES LOIZEL.]

Son Excellence M. Arthur Lévy, duc de Béthanie, ambassadeur de Sa

Majesté Alphonse V, roi de Jérusalem, qui a quitté tout simplement son

splendide chalet de Beyrouth, malgré les attractions de cette ravissante

ville de bains en cette semaine des régates aériennes.

M. Ludovic Bonnard-Pacha, ancien syndic de la faillite de la Porte

ottomane, directeur général de la Société des casinos du Bosphore.

Quelques-uns des huit cents fauteuils de l'Académie française,

c'est-à-dire les plus illustres parmi les illustres de nos académiciens

et académiciennes.

Le journaliste le plus considérable, celui dont les rois et les

présidents sollicitent la protection ou la bienveillance en montant sur

le trône, le rédacteur en chef de l'_Epoque_, M. Hector Piquefol, qui

vient de se battre en duel avec l'archiduc héritier de Danubie, à cause

de certains articles où il le morigénait vertement sur sa conduite,--et

qui traite en ce moment avec le conseil des ministres récalcitrant du

royaume de Bulgarie, pour le mariage du jeune prince royal.

L'honorable Mlle Coupard, de la Sarthe, sénatrice.

L'éminente Mlle la doctoresse Bardoz.

Un groupe nombreux d'anciens présidents de républiques sud-américaines

et des îles, retirés après fortune faite, parmi lesquels Son Excellence

le général Ménélas, qui abdiqua le fauteuil d'une république des

Antilles après avoir réalisé tous les fonds d'un emprunt d'État émis en

Europe. Le bon général, dans la haute estime qu'il professe pour notre

pays, n'a pas voulu manger ses revenus ailleurs qu'à Paris.

Quelques monarques de différentes provenances, en retraite volontaire ou

forcée.

Quelques milliardaires internationaux: MM. Jéroboam Dupont, de Chicago;

Antoine Gobson, de Melbourne; Célestin Caillod, de Genève, le richissime

propriétaire de quelques principautés gérées encore par des rois et

princes devenus simplement ses employés et appointés suivant leur rang

et l'illustration de leur famille, etc., etc.

M. Jacques Loizel, un des représentants de la nouvelle féodalité

financière et industrielle, l'aventureux _business-man_ qui, après avoir

eu, en quelques affaires montées avec la fougue de sa jeunesse, 800,000

actionnaires ruinés sous lui,--mais lui avec,--fit preuve, lors de son

retour aux grandes affaires,--après qu'il eut purgé en un voyage à

l'étranger quelques petites condamnations, et laissé refroidir son

ardeur trop imprudente,--d'un si lumineux génie pour l'organisation et

le maniement des syndicats sur les matières premières, qu'il récupéra

pour lui seul en quelques années les millions perdus dans les

spéculations trop audacieusement mal conçues de sa première jeunesse.

Le grand socialiste Évariste Fagard, le _Jean de Leyde_ de Roubaix lors

du grand essai de socialisme de 1922, revenu à de plus saines idées

après fortune faite dans le grand bouleversement, et qui vit aujourd'hui

de ses modestes petites rentes, en sage un peu désillusionné, abritant

sa philosophie dans un charmant petit castel du Calvados, où, comme un

patriarche respecté, il vit entouré de sa nombreuse famille et de ses

nombreux fermiers ou ingénieurs agricoles, regardant avec un sourire

bienveillant, mais légèrement ironique, se dérouler l'éternel défilé des

erreurs humaines.

[Illustration: L'ESSAI DE SOCIALISME DE 1922.]

Quelques débris de l'ancienne noblesse, personnages insignifiants, mais

que M. Philox Lorris tient à traiter avec bienveillance et qu'il honore

assez souvent d'invitations à ses réceptions ou dîners, en raison des

souvenirs qu'ils représentent et bien qu'ils n'occupent point des

situations très élevées dans le monde nouveau, où ils ne sont

généralement que très minces employés de ministères ou très subalternes

ingénieurs sans grand avenir.

M. Jean Guilledaine, savant de premier ordre, ingénieur médical de la

maison Philox Lorris, principal collaborateur de M. Philox Lorris dans

ses recherches de bactériologie et microbiologie, dans la découverte,

parmi tous les représentants de l'innombrable famille de bacilles,

vibrions et bactéries, du _microbe de la santé_, et dans les études

relatives à sa propagation par bouillon de culture et inoculations.

La foule des invités s'était répandue dans les différents salons de

l'hôtel et jusque dans les halls où l'on avait à examiner quelques-unes

des récentes inventions de la maison. Pour offrir quelques menues

distractions à ses invités avant le commencement de la partie musicale,

M. Philox Lorris faisait passer dans le Télé du grand hall des clichés

téléphonoscopiques, pris jadis, des événements importants arrivés depuis

le perfectionnement des appareils; ces scènes historiques, catastrophes,

orateurs à la tribune aux grandes séances, épisodes de révolutions ou

scènes de batailles, intéressèrent vivement; puis, les salons étant

pleins, la partie musicale commença.

[Illustration: QUELQUES REPRÉSENTANTS DE L'ANCIENNE NOBLESSE.]

Plus de musiciens, plus d'orchestre dans les salons de notre temps pour

les concerts ou pour les bals: économie de place, économie d'argent.

Avec un abonnement à l'une des diverses compagnies musicales qui ont

actuellement la vogue, on reçoit par les fils sa provision musicale,

soit en vieux airs des maîtres d'autrefois, en grands morceaux d'opéras

anciens et modernes, soit en musique de danse, en valses et quadrilles

des Métra, Strauss et Waldteufel de jadis ou des maîtres d'aujourd'hui.

[Illustration: PLUS D'ORCHESTRE.]

Les appareils remplaçant l'orchestre et amenant la musique à domicile

sont très simples et parfaitement construits; ils peuvent se régler,

c'est-à-dire que l'on peut modérer leur intensité ou les mettre à grande

marche, suivant que l'on aime la musique vague et lointaine, celle qui

fait rêver quand on a le temps de rêver, ou le vacarme musical qui vous

étourdit assez douloureusement d'abord, mais vous vide violemment la

tête, en un clin d'oeil, de toutes les préoccupations de notre existence

affairée.

Par exemple, il faut, autant que possible, avoir soin de placer

l'appareil hors de portée, pour ne pas permettre à quelque invité

distrait de mettre, ainsi qu'il arrive quelquefois, le doigt sur

l'appareil au cran maximum, au moment inopportun, ce qui produit, au

milieu des conversations du salon, une secousse désagréable.

On abuse un peu de la musique; quelques passionnés font jouer leurs

phonographes musicaux pendant les repas, moment consacré généralement à

l'audition des journaux téléphoniques, et des raffinés vont même jusqu'à

se faire bercer la nuit par la musique, le phonographe de la compagnie

mis au cran de sourdine.

Cette consommation effrénée n'a rien de surprenant. Après tout, à

quelques exceptions près, les gens énervés de notre époque sont

beaucoup plus sensibles à la musique que leurs pères aux nerfs plus

calmes, gens sains, assez dédaigneux des vains bruits, et ils vibrent

aujourd'hui, à la moindre note, comme les grenouilles de Galvani sous la

pile électrique.

M. Philox Lorris ne se serait pas contenté du concert envoyé

téléphoniquement par les compagnies musicales; il offrit à ses abonnés

l'ouverture d'un célèbre opéra allemand de 1938, cliché pour Télé à la

première représentation, avec le maître--mort couvert de gloire en

1950--conduisant l'orchestre. Pendant cette exécution par Télé de

l'oeuvre du petit-fils de Richard Wagner, Estelle Lacombe, qui s'était

assise dans un coin, à côté de Georges, lui pressa soudain le bras.

«Ah, mon Dieu! dit-elle, écoutez donc?

--Quoi? fit Georges, cette algébrique et hermétique musique?

--Vous ne vous apercevez pas?

--Il faut l'avoir entendue trente-cinq fois au moins pour commencer à

comprendre...

--Je l'ai entendue hier, moi, j'ai essayé le cliché pour voir...

[Illustration: LE MUSICOPHONE DE CHEVET.]

--Gourmande!

--Eh bien! aujourd'hui, c'est très différent... Il y a quelque chose...

cette musique grince, les notes ont l'air de s'accrocher... Je vous

assure que ce n'est pas comme hier!

--Qu'est-ce que ça fait? on ne s'en aperçoit pas; moi-même, je croyais

que c'était une des beautés de la partition; écoutez, pour ne pas

applaudir tout haut, on se pâme.

--N'importe, je suis inquiète... M. Sulfatin avait les clichés; qu'en

a-t-il pu faire? Il est si distrait depuis quelques jours... Je vais à

sa recherche!»

Lorsque les dernières notes de l'ouverture de l'opéra célèbre se furent

éteintes sous un formidable roulement d'applaudissements, l'ingénieur,

chargé de la partie musicale fit passer au Télé un air de _Faust_, par

une cantatrice célèbre de l'Opéra français de Yokohama. La cantatrice

elle-même apparut dans le téléphonoscope, saisie par le cliché, il y a

quelque dix ans, à l'époque de ses grands succès, un peu minaudière

peut-être en détaillant ses premières notes, mais fort jolie.

[Illustration: CHEZ L'ÉDITEUR DE MUSIQUE.]

Après quelques notes écoutées dans un silence étonné, un murmure s'éleva

soudain et couvrit sa voix: la cantatrice était horriblement enrouée,

le morceau se déroulait avec une succession de couacs plus atroces

les uns que les autres; au lieu de la remarquable artiste à l'organe

délicieux, c'était un rhume de cerveau qui chantait! Et dans le Télé,

elle souriait toujours, épanouie et triomphante comme jadis!

[Illustration: ADDUCTION ET DISTRIBUTION DU FEU CENTRAL.--TRANSFORMATION

DE L'AGRICULTURE, EMPLOIS INDUSTRIELS ET DE MÉNAGE]

[Illustration: LES PHONOGRAMMES ENRHUMÉS.]

Vite, l'ingénieur, sur un signe de Philox Lorris, coupa le morceau de

_Faust_ et fit passer dans le Télé le grand air de _Lucia_ par Mme

Adelina Patti. Rien qu'à la vue du rossignol italien du 19e siècle, les

murmures s'arrêtèrent et, pendant cinq minutes, les dilettanti en

pâmoison modulèrent des _bravi_ et des _brava_ en se renversant au fond

de leurs fauteuils, dans une délectation anticipée. Drinn! drinn! La

Patti lance les premières notes de son morceau... Un mouvement se

produit, on se regarde sans rien dire encore... Le morceau continue...

Plus de doute: ainsi que la première cantatrice, la Patti est

abominablement enrhumée, les notes s'arrêtent dans sa gorge ou sortent

altérées par un lamentable enrouement... Ce n'est pas un simple chat que

le rossignol a dans la gorge, c'est toute une bande de matous

vocalisant ou miaoulisant sur tous les tons possibles! Quelle stupeur!

Les invités effarés se regardent, on chuchote, on rit tout bas, pendant

que, sur la plaque du Télé, Lucia, souriante et gracieuse, continue

imperturbablement sa cantilène enchifrenée!

Philox Lorris, préoccupé de sa grande affaire, ne s'aperçut pas tout de

suite de l'accident; quand il comprit, aux murmures de l'assemblée, que

le concert ne marchait pas, il fit passer au troisième numéro du

programme. C'était le chanteur Faure, du siècle dernier. Aux premières

notes, on fut fixé sur le pauvre Faure: il était aussi enrhumé que la

Patti ou que l'étoile de l'Opéra de Yokohama. Qu'est-ce que cela voulait

dire? On passa aux comédiens. Hélas! Mounet-Sully, le puissant tragique

d'autrefois, paraissant dans le monologue d'_Hamlet_, était complètement

aphone; Coquelin cadet, dans un des plus réjouissants morceaux de son

répertoire, ne s'entendait pas davantage! Et ainsi des autres. Étrange!

Quelle était cette plaisanterie?

Était-ce une mystification?

Furieux, M. Philox Lorris fit arrêter le Télé et se leva pour chercher

son fils.

Georges et Estelle, de leur côté, demandaient partout Sulfatin. Philox

Lorris les arrêta dans un petit salon.

«Voyons, dit-il, vous étiez chargés de la partie musicale; que signifie

tout ceci? Je donne carte blanche pour l'argent, je veux les premiers

artistes d'hier et d'aujourd'hui, et vous ne me donnez que des gens

enrhumés?

--Je n'y comprends rien! dit Georges; nous avions des clichés de premier

ordre, cela va sans dire! C'est tout à fait inouï et incompréhensible...

--D'autant plus, ajouta Estelle, que, je dois vous l'avouer, je me suis

permis hier de les essayer au Télé de Mme Lorris: c'était admirable, il

n'y avait nulle apparence d'enrouement...

--Vous avez essayé le cliché Patti?

--Je l'avoue...

--Et pas de rhume?

--Tout le morceau était ravissant!... J'ai remis les clichés à M.

Sulfatin, et je cherche M. Sulfatin pour lui demander...»

Georges, qui, pendant cette explication, avait gagné le cabinet de

Sulfatin, revint vivement avec quelques clichés à la main.

«J'y suis, dit-il, j'ai le mot de l'énigme. Sulfatin a laissé passer la

nuit à nos phonogrammes musicaux en plein air, sous sa véranda... En

voici quelques-uns oubliés encore; la nuit a été fraîche, tous nos

phonogrammes sont enrhumés, tous nos clichés perdus!

--Animal de Sulfatin! s'écria Philox Lorris, voilà mon concert gâché!

C'est stupide! Ma soirée sombre dans le ridicule! Toute la presse va

raconter notre mésaventure! La maison Philox Lorris ne manque pas

d'ennemis, ils vont s'esclaffer... Que faire?...

--Si j'osais... fit Estelle, avec timidité.

--Quoi? osez! dépêchez-vous!

--Eh bien! M. Georges a pris en double, pour me les offrir, les clichés

de quelques-uns des meilleurs morceaux du programme, ceux que j'ai

essayés hier... Je cours les chercher, ceux-là n'ont pas passé par les

mains de M. Sulfatin, ils sont certainement parfaits...

--Courez, petite, courez! vous me sauvez la vie! s'écria M. Philox

Lorris. Oh! la musique! bruit prétentieux, tintamarre absurde! comme

j'ai raison de me défier de toi! Si l'on me reprend jamais à donner des

concerts, je veux être écorché vif!»

Il retourna bien vite au grand salon et fit toutes ses excuses à ses

invités, rejetant la faute sur l'erreur d'un aide de laboratoire; puis,

Estelle étant arrivée avec ses clichés particuliers, il la pria de se

charger elle-même de les faire passer au téléphonoscope.

Estelle avait raison, ses clichés étaient excellents, la Patti n'était

pas enrhumée, Faure n'avait aucun enrouement, chanteurs et cantatrices

pouvaient donner toute l'ampleur de leur voix et faire résonner

magnifiquement les sublimes harmonies des maîtres. A chaque diva

célèbre, à chaque ténor illustre qui paraissait dans le Télé, un frisson

de plaisir secouait les rangs des invités et des dames s'évanouissaient

presque dans leurs fauteuils.

Encore une fois, Sulfatin avait eu une distraction, lui qui n'en avait

jamais. Pour un homme d'un nouveau modèle, inédit et perfectionné, à

l'abri de toutes les imperfections que nous lèguent nos ancêtres en nous

lançant sur la terre, il faut avouer que le secrétaire de Philox Lorris

baissait considérablement; à tout prendre, l'aïeul artiste de son fils

Georges faisait moins de dommages dans la cervelle de ce dernier: la

formule chimique d'où l'on avait fait éclore Sulfatin n'était sans doute

pas encore assez parfaite. Philox Lorris, absolument furieux, se promit

d'adresser une verte semonce à son secrétaire.

[Illustration: DÉCOUVERTE DU BACILLE DE LA SANTÉ.--PROJECTION DE SES

LUTTES AVEC LES DIFFÉRENTS MICROBES.]

V

M. le député Arsène des Marettes, chef du parti masculin.--La _Ligue

de l'émancipation de l'homme_.--Encore Sulfatin!--M. Arsène des

Marettes songe à son grand ouvrage.

Parmi toutes ces notabilités de la politique, de la finance et de la

science que M. Philox Lorris comptait intéresser à ses idées, il était

un homme tout-puissant par son influence et sa situation, qu'il était

important surtout de convertir. C'était le député Arsène des Marettes,

tombeur ou soutien des ministères, le grand leader de la Chambre, le

grand chef du parti masculin opposé au parti féminin, l'homme d'État

qui, depuis l'admission de la femme aux droits politiques, s'efforce

d'élever une barrière aux prétentions féminines, de mettre une digue aux

empiètements de la femme, et qui vient tout récemment de créer pour cela

la _Ligue de l'émancipation de l'homme_.

Cette tentative, d'une véritable urgence, a tout naturellement suscité à

la Chambre une violente interpellation de Mlle Muche, députée du

quartier de Clignancourt, soutenue par les plus distinguées oratrices du

parti féminin et par quelques députés transfuges, trahissant par

faiblesse honteuse la noble cause masculine.

[Illustration: Le parti féminin à la Chambre.]

Mais M. des Marettes s'y attendait, il était préparé. Courageusement,

pour défendre son oeuvre, il a fait tête à l'orage, dans le tumulte

d'une séance comme on n'en a guère vu depuis les grandes journées de la

dernière Révolution; il est monté quatre fois à la tribune, malgré les

plus furibondes clameurs, malgré quelques paires de gifles et un certain

nombre d'égratignures reçues des plus farouches députées, et il a

enlevé, avec 350 voix de majorité, un ordre du jour approuvant

l'attitude de stricte neutralité observée par le gouvernement dans la

question.

Le grand orateur est sorti de la lutte en meilleure situation que jamais

et rien ne semble désormais pouvoir se faire à la Chambre et dans le

pays en dehors de lui.

De la sympathie ou tout au moins de la neutralité de M. Arsène des

Marettes dépend le succès des deux grosses affaires de la maison Philox

Lorris: l'adoption du monopole du grand médicament national d'abord, et

ensuite la contre-partie, la guerre miasmatique mise à l'étude, la

transformation complète de notre système militaire, de l'armée et du

matériel, et l'organisation en grand de corps médicaux offensifs.

M. Philox Lorris est certain du triomphe final de ses idées; mais, pour

arriver vite, il doit gagner à ses vues M. Arsène des Marettes. Aussi

toutes les attentions du savant sont pour l'illustre homme d'État. Dès

qu'il a vu qu'Arsène des Marettes commençait à en avoir assez de la

musique et à somnoler, bercé malgré lui par les grands airs d'opéra

téléphonoscopés, M. Philox Lorris a entraîné le député vers un petit

salon réservé, pour causer un peu sérieusement, pendant le défilé des

futilités de la partie artistique du programme.

«Je suis très intrigué, cher maître, dit le député, et je me demande à

quelles nouvelles révélations scientifiques étonnantes nous devons nous

attendre de votre part; le bruit court que vous allez encore une fois

bouleverser la science...

--J'ai, en effet, quelques petites nouveautés à exposer tout à l'heure

dans une courte conférence, avec expériences à l'appui; mais c'est

justement parce que mes nouveautés ont un caractère à la fois

humanitaire et politique que je ne suis pas fâché de cette occasion d'en

causer un peu avec vous avant ma conférence... Je serais singulièrement

flatté de conquérir là-dessus l'approbation d'un homme d'État tel que

vous...

--Vos découvertes nouvelles ont un caractère humanitaire et politique,

dites-vous?

--Vous allez en juger! D'abord, mon cher député, ayez l'obligeance de

regarder un peu là-bas à votre droite.

--Ces appareils compliqués?

--Oui. Au centre, parmi tous ces alambics, ces tubes coudés, ces tuyaux,

ces ballons de cuivre, vous distinguez cette espèce de réservoir où tout

aboutit?...

--Parfaitement, fit M. des Marettes en se levant pour frapper du doigt

sur l'appareil.

--Ne touchez pas, fit négligemment Philox Lorris; il y a là dedans assez

de ferments pathogènes pour infecter d'un seul coup une zone de 40

kilomètres de diamètre...»

Le Vingtième Siècle: La Vie Électrique · 第 20 / 38 题