La mobilisation avait donc demandé une heure quinze minutes, ce qui
était un beau résultat, le précédent essai ayant pris une heure dix-huit
minutes.
[Illustration: GRANDES MANOEVRES.--SURPRISE DU PORT DE BREST PAR LES
GOUBETS.]
Les officiers de l'escadre aérienne, faisant virer leurs hélicoptères,
regagnèrent rapidement leurs postes; on vit aussi une nuée d'éclaireurs
torpédistes à marche accélérée s'élancer en avant, en décrivant une
sorte d'éventail dans le ciel, et disparaître bientôt, perdus dans les
lointaines vapeurs. Derrière, les grosses aéronefs, sur une seule et
immense ligne dont les intervalles s'élargissaient de plus en plus, de
façon à embrasser le plus possible d'horizon, marchaient plus lentement,
toutes prêtes à pivoter sur un point au premier signal, dès que
l'escadrille ennemie serait aperçue.
Les forces terriennes, pendant ce temps-là, s'étaient ébranlées aussi;
un train spécial du tube transporta quelques bataillons de mitrailleuses
jusqu'au trentième kilomètre, où le tube était censé coupé par des
éclaireurs ennemis.
Le premier contact était pris; les éclaireurs torpédistes aériens ou
bicyclistes terriens repoussés, l'ennemi fut signalé en train de se
concentrer à 16 kilomètres de là. Aussitôt les bombardes roulantes
électriques, arrivant par les routes de terre à 10 h. 45, commencèrent
l'attaque en refoulant les bombardes ennemies.
Toute la journée fut employée en manoeuvres aussi savantes d'un côté que
de l'autre. L'ennemi avait eu le temps de se couvrir en semant des
torpilles à blanc qui, dans une guerre, eussent causé des pertes
énormes. Il fallait donc avancer prudemment, les éventer autant que
possible et tourner les obstacles. Les mitrailleurs, divisés en petites
sections, se faufilaient en profitant de tous les mouvements de terrain,
portant leurs petits réservoirs à bras, les officiers et sous-officiers
en avant, fouillant l'horizon avec leurs lorgnettes et calculant les
distances. Dès qu'une section arrivait à bonne portée, c'est-à-dire à 4
kilomètres d'un ennemi visible, chaque homme vissait son tube-fusil aux
embouchures mobiles du réservoir et on ouvrait le feu.
L'artillerie chimique, à 10 kilomètres en arrière de la ligne d'attaque,
tirait sur les points que les éclaireurs à hélicoptères venaient leur
signaler. L'artillerie tirait au jugé, bien entendu, en se repérant sur
la carte, le but, toujours placé à 12 ou 15 kilomètres pour le moins,
restant forcément invisible pour elle. Dans une vraie guerre, elle eût
couvert les points indiqués par les éclaireurs de ses terribles
explosifs ou d'obus à vapeurs délétères.
L'escadre aérienne resta invisible pendant toute la journée. Vers le
soir, le corps de défense remporta quelques avantages marqués, mais on
s'aperçut que l'ennemi avait adroitement dissimulé un mouvement tournant
sur la droite et qu'en somme cette première journée lui était favorable.
Cependant le général commandant avait laissé une réserve de cinq
batteries du 8e chimistes avec le bataillon médical offensif tout entier
à Châteaulin pour couvrir la ville, et nous allons voir que cette sage
précaution ne fut pas inutile. La batterie de Georges Lorris faisait
partie de cette réserve. Le jeune homme put recevoir sa fiancée et ses
amis, et les installer dans un bon hôtel en belle situation sur la
colline dominant tout le cours de la rivière. Il offrit à déjeuner à
Estelle au campement des chimistes, un vrai déjeuner militaire, où les
convives n'avaient pour sièges que des caisses de torpilles et
d'explosifs divers.
[Illustration: DÉJEUNER SUR LE CHAMP DE BATAILLE.]
Dans l'après-midi, voyant qu'il pouvait disposer d'un peu de temps après
une revue du matériel, il prit une aéronef et mena ses amis voir
l'engagement; mais, comme on ne put approcher trop près de peur de
tomber dans les mains de l'ennemi, on ne vit pas grand'chose; à peine,
sur l'immense terrain découvert, quelques groupes d'individus minuscules
filant le long des haies et, çà et là, quelques flocons de fumée
aussitôt dissipée dans l'air.
Comme on ne soupçonnait nul péril, Georges alla dîner à l'hôtel où il
avait logé ses amis; il passa gaiement la soirée avec eux, puis s'en fut
rejoindre ses hommes à leur baraquement. Mais la nuit devait être
troublée: entre trois et quatre heures du matin, Châteaulin endormi fut
réveillé en sursaut par de violentes détonations. C'était l'ennemi qui,
ayant réussi dans son mouvement tournant, essayait de surprendre la
ville; heureusement, les grand'gardes venaient de l'arrêter à 8
kilomètres. On avait le temps de préparer la défense.
[Illustration: LES ÉCLAIREURS A HÉLICOPTÈRES.]
Et, sous les yeux des voyageurs de l'hôtel éveillés par la canonnade,
sous les yeux d'Estelle, souriant à son fiancé qui passe à la tête de sa
batterie, devant la pauvre Grettly, qui croit que c'est _pour de vrai_,
les chimistes, visières baissées, avec les tubes d'ordonnance
communiquant à leurs réservoirs portatifs d'oxygène, établissent des
batteries sur le monticule, à l'abri d'un rideau d'arbres. En vingt
minutes, tous les appareils sont montés, les tubes et tuyaux vissés.
Georges, monté sur son hélicoptère, est allé reconnaître l'ennemi et,
grâce à ses indications reportées sur la carte et soigneusement
vérifiées, les appareils sont pointés sur diverses directions.
[Illustration: UNE BATTERIE D'ARTILLERIE CHIMIQUE.]
Pendant que les aéronefs de réserve se portent en avant, les sections de
torpédistes ont semé de torpilles les points menacés, et les chimistes
commencent à tirer. La situation reste bonne; l'ennemi, se heurtant à
tous les obstacles qu'on sème sur son chemin, fait d'abord peu de
progrès; mais, vers les sept heures, il réussit, en profitant d'un pli
de terrain, à s'avancer de quelques kilomètres en enveloppant certains
postes aventurés.
Pour gagner du temps et laisser aux secours le temps d'arriver, Georges,
qui a le commandement en sa qualité d'officier le plus ancien en grade,
fait couvrir tout le périmètre de la défense de boîtes à fumée. Ces
boîtes, éclatant à 100 mètres en l'air, répandent des flots de fumée
noirâtre et nauséabonde, qu'en cas de guerre les chimistes eussent
rendue absolument asphyxiante. Châteaulin, où l'atmosphère reste pure,
est enveloppé d'un cercle de brouillard opaque qui le rend invisible à
l'ennemi déconcerté.
Les batteries chimiques de la défense continuent à tirer; puis, à l'abri
de la fumée, des torpédistes se glissent jusqu'à l'ennemi, et enfin le
bataillon médical, avec sa batterie particulière, prend l'offensive à
son tour. Il se porte en avant et envoie sur les points repérés quelques
boîtes inoffensives, simplement nauséabondes aujourd'hui et provoquant
des toux désagréables, lesquelles boîtes, dans une guerre, eussent porté
sur les points de concentration de l'ennemi, sur les villages occupés,
les miasmes les plus dangereux.
Châteaulin est sauvé; pendant que l'ennemi tâtonne dans le brouillard,
se heurte aux torpilles ou tourne les points supposés rendus
infranchissables par les miasmes, les secours arrivent.
Nous n'avons pas l'intention de suivre pas à pas ces manoeuvres si
intéressantes; Georges Lorris, qui avait eu l'idée du bouclier de fumée,
fut très chaudement félicité le lendemain par le général, puis, comme sa
batterie avait soutenu presque tout l'effort du combat pendant un jour
et une nuit, et qu'un certain nombre d'hommes, n'ayant pas eu le temps
de renouveler leur provision d'oxygène, étaient indisposés par suite de
la manipulation des produits, elle fut, pendant tout le reste des
opérations, mise en réserve, ce qui permit à Georges de consacrer un peu
plus de temps à sa fiancée.
L'escadre aérienne, après avoir attaqué et dispersé au-dessus de Rennes
les aéronefs ennemies, revenait avec des aéronefs prisonnières,
apportant son concours aux forces terriennes. Le corps de défense, grâce
aux savantes combinaisons du général, reconquit vite le terrain perdu
et, dès le troisième jour des manoeuvres, la situation de l'ennemi
devint assez critique. Toutes les journées étaient employées en combats
ou en conférences par le général lui-même ou par quelques ingénieurs de
l'état-major. Parfois, au milieu d'une bataille, lorsqu'une circonstance
se présentait qui pouvait servir à l'instruction des officiers, un
signal arrêtait brusquement les deux armées, les clouant sur leurs
positions respectives, et, de chaque côté, les officiers réunis
écoutaient la conférence du général, émettaient des opinions ou
proposaient des plans. Puis, sur un signal, l'action reprenait au point
où on l'avait arrêtée.
[Illustration: LE CORPS MÉDICAL OFFENSIF.]
Bientôt, l'armée ennemie, malgré ses efforts, se vit rejetée dans un
canton montagneux et acculée à la mer. Une partie de son escadre
aérienne avait été faite prisonnière, le reste tenta vainement d'enlever
une partie du corps menacé, pour le porter nuitamment sur une meilleure
position; mais les aéronefs veillaient, leurs jets de lumière électrique
fouillant le ciel firent découvrir la tentative.
L'heure suprême avait sonné. Après un travail de toute une nuit pour le
placement des batteries, à l'aube du sixième jour les chimistes et le
corps médical offensif couvrirent la région occupée par l'ennemi de
boîtes à fumée et d'obus à miasmes. L'ennemi riposta aussi
vigoureusement qu'il put; mais ses boîtes, sur le périmètre très étendu
de l'attaque, ne produisaient pas grand effet; il fut bientôt évident
que, dans une action véritable, l'ennemi, noyé dans les gaz asphyxiants
des chimistes et sous les vapeurs délétères à effet rapide du corps
médical offensif, eût été bien vite et définitivement mis hors de
combat. Les deux corps d'armée, attaque et défense, réunis le soir du
septième jour à Châteaulin, furent passés en revue par les généraux,
sous les flots de lumière électrique, félicités pour leurs belles
opérations, et les réservistes, immédiatement congédiés, regagnèrent
leurs foyers.
[Illustration: LE CORPS MÉDICAL OFFENSIF ENTRE EN SCÈNE.]
Seuls restèrent les officiers ayant à passer des examens pour
l'obtention d'un grade supérieur ou à soutenir des thèses pour le
doctorat ès sciences militaires. Le général se montra charmant pour
Georges Lorris.
«Capitaine, lui dit-il, je serais heureux de vous proposer pour le grade
de commandant, mais il vous faut le doctorat auparavant; donc, si vos
occupations au laboratoire de monsieur votre père vous en laissent le
temps, travaillez, piochez ferme et, aux examens de printemps, vous
pourrez vous présenter avec toutes les chances...
[Illustration: GRANDES MANOEUVRES SOUS-MARINES.--MONITOR SOUS-MARIN
SURPRIS PAR LES TORPÉDISTES]
--Mon général, je vous remercie, mais je suis en train de préparer autre
chose.
--Quoi donc?
--Mon mariage, et je dois, mon général, remettre les rêves ambitieux à
plus tard... Permettez-moi de vous présenter ma future...»
Après une journée de repos, les fiancés se décidèrent au retour, sur les
instances de Sulfatin qui, dédaigneux des beautés de la bataille, avait
passé ses journées au Télé de l'hôtel, à Châteaulin, à communiquer avec
Molière-Palace, en confiant son malade aux soins de Grettly.
[Illustration: LE PARC NATIONAL, BARRÉ A L'INDUSTRIE.]
[Illustration: Mlle ESTELLE LACOMBE AU LABORATOIRE]