_Le capitaine Georges Lorris, de la 17e batterie du 8e régiment
d'artillerie chimique, se rendra le 12 août, à cinq heures du matin, à
Châteaulin, au Dépôt chimique militaire, pour prendre le commandement
de sa batterie._
«Allons, bon! fit Georges contrarié, un appel!... Qu'est-ce que cela
veut dire? Cet appel n'était que pour l'année prochaine!... Mais je me
doute, c'est l'ingénieur général d'artillerie chimique Philox Lorris qui
l'a fait avancer pour gêner un peu le pauvre capitaine Georges Lorris
dans son Voyage de fiançailles... Allons, je parie maintenant que ce
colis renferme mon uniforme... Juste!
[Illustration: QUELQUES ÉCHANTILLONS DE LA FLOTTE AÉRIENNE]
--Quel malheur! dit Estelle, voilà notre pauvre voyage fini...
[Illustration: UN EXPRÈS VENU DE KERLOCH.]
--Bah! fit Sulfatin, c'est à Châteaulin qu'ont lieu les manoeuvres? Eh
bien! mais Châteaulin est près d'ici, à deux pas du Parc national: nous
assisterons aux manoeuvres... Nous cherchions des distractions, en
voici, et nous aurons le plaisir de contempler le brillant capitaine
Lorris en uniforme, à la tête de sa batterie...
--Mais nos opérations, à nous autres de l'artillerie chimique, n'ont
rien de pittoresque.
--Cela ne fait rien, dit Estelle, nous irons voir les manoeuvres.
--S'il n'y a pas de danger, fit observer la prudente Grettly.
--Si vous êtes là, ma chère Estelle, je prendrai mes ennuis en patience
et je tâcherai que ma batterie se distingue dans ces combats pour rire,»
dit Georges en riant.
Il fut convenu que Georges partirait le soir même, à dix heures, pour
Kerloch, d'où un train de tube devait le conduire à Châteaulin.
La charmante Estelle et Grettly, accompagnées de Sulfatin, ainsi que La
Héronnière, très fatigué de l'usure cérébrale dans l'effort qu'il avait
fallu pour deviner les plans de Sulfatin, gagneraient Châteaulin le
lendemain dans la matinée.
Les armées d'aujourd'hui sont des organismes extraordinairement
compliqués, dont tous les rouages et ressorts doivent marcher avec une
sûreté et une précision absolues. Pour que la machine fonctionne
convenablement, il faut que tous les éléments qui la constituent, tous
les accessoires divers s'emboîtent avec la plus grande régularité, sans
à-coup ni frottement.
Il le faut bien, hélas! et maintenant plus que jamais! Le Progrès, qui,
d'après les suppositions de nos bons rêveurs des siècles passés, devait,
dans sa marche triomphale à travers les civilisations, tout améliorer,
hommes et institutions, et faire à jamais régner la Paix universelle, le
Progrès ayant multiplié les contacts entre les nations, ainsi que les
conflits d'intérêts, a multiplié de même les causes et les occasions de
guerre.
Les moeurs, les habitudes, les idées d'aujourd'hui, enfin, diffèrent des
idées d'autrefois autant que le monde politique, en sa constitution
actuelle, diffère du monde politique de jadis.--Qu'était-ce que la
petite Europe du 19e siècle, régentant les continents de par la
puissance que lui fournissaient ses sciences--à l'état embryonnaire
pourtant, mais dont elle seule monopolisait la possession? L'Europe
seule comptait. Maintenant, la Science, s'étant comme un flot
d'inondation répandue à peu près également sur toute la surface du
globe, a mis tous les peuples au même niveau, ou à peu près, aussi bien
les vieilles nations méprisées de l'Asie que les peuples tout jeunes nés
de quelques douzaines d'émigrants ou d'un noyau de convicts et d'outlaws
dans les solitudes lointaines des Océans. Maintenant, tout l'univers
compte, car il possède les mêmes explosifs, les mêmes engins
perfectionnés, les mêmes moyens pour l'attaque et la défense.
Les idées n'ont pas moins changé, ô rêveurs de l'universel embrassement
entre les peuples, doux utopistes, innocents et naïfs historiens, qui
flétrissiez les violences d'autrefois, aussi bien les guerres de
conquêtes entreprises par quelque prince ambitieux en vue d'arrondir ses
États avec quelques méchantes bribes de provinces, que les guerres
allumées par la vanité des nations, sans motifs intéressés, uniquement
pour établir la suprématie d'une race sur une autre.
[Illustration: PROGRAMME DE VOYAGE DE FIANÇAILLES: L'USINE DE CAPTATION
DES FORCES PLANÉTAIRES.]
O doux rêveurs! ô poètes! il s'agit bien maintenant de ces vétilles,
querelles de princes ou querelles de peuples, petites guerres de
monarques se disputant, dans le tohu-bohu du Moyen âge, la possession de
quelque maigre duché, troubles intérieurs de nationalités en train de se
constituer, ou même grandes guerres entreprises pour l'établissement ou
la conservation d'un certain équilibre entre les nations!
Fadaises que tout cela! Ces luttes, ces querelles sanglantes que vous
flétrissiez si vigoureusement, c'était tout de même la manifestation
d'un confus idéalisme régnant sur les cerveaux; les plus enragés
guerroyeurs ne parlant que de _droit_, toujours on croyait ou l'on
prétendait combattre pour le _droit_ ou la _liberté_ ou même la
_fraternité_ des peuples, en ce temps-là! Aujourd'hui, c'est le règne du
Réalisme dominateur! Nous faisons la guerre autant et même plus
qu'autrefois, non point pour des idées creuses ou des rêveries, mais, au
contraire, en vue de quelque avantage sérieux et palpable, de quelque
profit important.
[Illustration: Georges Lorris en uniforme.]
L'industrie d'une nation périclite-t-elle parce qu'une autre nation
voisine ou éloignée possède les moyens fournis par la nature ou
l'industrie de produire à meilleur compte? Une guerre va décider à qui
doit rester le marché, par la destruction des centres industriels du
vaincu ou par quelque bon traité imposé à coups de torpilles.
Notre commerce a-t-il besoin de débouchés pour le trop-plein de ses
produits? Bellone, avec ses puissants engins, se chargera d'en ouvrir.
Les traités de commerce ainsi imposés ne durent pas longtemps, soit;
mais, en attendant, ils font la richesse d'une génération, et, quand
ceux-ci seront déchirés, nous trouverons bien d'autres occasions!
Lors du triomphe de la Science et de la grande mise en exploitation
industrielle des continents, certaines nations n'ont pu supporter les
frais d'établissement et se sont trop fortement obérées. Les nations
débitrices se moquèrent d'abord très gentiment de leurs créanciers
ruinés; mais les créances existent toujours, elles sont tombées, par
rachat des titres, entre bonnes mains, entre les puissantes tenailles de
nations qui savent se faire payer _manu militari_, ou, ce qui est encore
plus malin, par une saisie de tous les revenus de l'État en faillite, et
convertir les royaumes obérés en bonnes fermes productives.
[Illustration: DÉFILÉ DU 8e CHIMISTES.]
Ainsi va désormais le monde, aussi bien en cette vieille Europe, dont la
division territoriale change assez souvent, que dans l'Amérique,
subdivisée en un certain nombre de coupures plutôt qu'en nations, où les
changements sont encore moins rares, ou que dans l'Asie, plus compacte,
envahie par l'âpre et prolifique race chinoise.
Ainsi donc, dans notre civilisation ultra-scientifique, toujours
environnée de périls latents, une nation doit, suivant le vieil adage,
plus vrai encore que jadis, rester toujours sur le pied de guerre pour
avoir la paix et se garder sévèrement, à terre, sur mer et dans
l'atmosphère.
Que de précautions, que de soins, que d'ordre pour tenir la machine
militaire prête à fournir toute son énergie, à toute heure, à toute
minute, au premier signe, sur un simple bouton pressé dans le cabinet du
ministre de la Guerre!
Mais on y arrive.
Tout est prévu, combiné, arrangé. Notre organisation militaire
d'aujourd'hui est un chef-d'oeuvre de mécanique qui semble dû aux génies
combinés de Vaucanson, de Napoléon et d'Edison.
Les habitants de Châteaulin s'éveillaient à peine, le 12 août, lorsqu'à
cinq heures sonnant aux cadrans électriques officiels, une centaine
d'officiers de réserve de tous grades, débarqués des tubes ou venus par
aéronefs, se présentèrent au Dépôt chimique, où les attendait le colonel
du 8e chimistes.
Georges était là, revêtu de l'uniforme élégant et sévère de son corps:
vareuse marron sombre à brandebourgs, culotte noire et bottes, casque à
visière et mentonnière mobiles se baissant au moment des opérations
chimiques. Un réservoir d'oxygène à tube mobile, un revolver à air
comprimé et un sabre complètent l'équipement.
Le sabre est une tradition, un dernier vestige de l'ancien armement du
Moyen âge; on ne se sert guère, sur les champs de bataille modernes, de
ces instruments encombrants, d'un maniement compliqué et de si peu
d'effet.
Par Bellone! nous avons aujourd'hui mieux que ces glaives, bons tout au
plus à découper les gigots en garnison.
Nous avons beaucoup mieux, certes, avec notre joli catalogue d'explosifs
variés, qui commencent, il est vrai, à se démoder un peu. Ne
possédons-nous pas la série des gaz asphyxiants ou paralysants, commodes
à envoyer par tubes à petites distances ou par obus légers, simples
bonbonnes facilement dirigées à 30 ou 40 kilomètres de nos canons
électriques! Et l'_artillerie miasmatique du corps médical offensif_!
Elle est en train de s'organiser, mais ses redoutables boîtes à miasmes
et ses obus à microbes variés commencent à être appréciés.
Ah oui! nous avons mieux que l'antique coupe-choux, mieux que tous les
instruments perforants ou contondants qui, pendant tant de siècles,
furent les principaux outils des batailles! Quelques esprits, chagrins
contempteurs du progrès, osent les regretter et prétendent que ces
merveilles de la science, appliquées à la guerre, ont tué la vaillance
et supprimé cette belle poussée du coeur qui jetait les hommes en avant
sur l'ennemi, dans la lutte ardente et loyale. D'après eux, feu le
_courage militaire_, inutile et impuissant désormais, se trouve remplacé
par une résignation fataliste, par la passivité des cibles...
Mais foin de ces vains regrets et vive le progrès!
A 5 h. 15, le 8e chimistes se complétait avec ses réservistes amenés par
train spécial du grand tube de Bretagne, bifurquant à Morlaix; ils
recevaient leurs uniformes et leur équipement, plus sept jours de
boulettes de viande concentrée, et à 5 h. 48, sur un coup de sifflet,
les vingt batteries du 8e chimistes, étincelantes sous le soleil levant,
s'alignaient sur le champ de manoeuvres, devant le dépôt.
[Illustration: LES BOMBARDES ROULANTES ARRIVANT PAR LES ROUTES DE
TERRE.]
A 5 h. 51, les pompistes du corps médical offensif, en quatre sections,
arrivaient à leur tour et presque en même temps paraissaient, à 200
mètres dans le ciel, les torpédistes aériens sortant de leur dépôt.
Le général commandant parut à six heures précises, à la tête d'un
brillant état-major, et parcourut rapidement le front des troupes.
Il réunit les officiers supérieurs pour leur communiquer le programme
des manoeuvres et leur donner des ordres.
Un ennemi, représenté par une première portion du corps d'armée, partie
la veille, était supposé avoir pris Brest, en glissant dans le port une
nuée de _Goubets_ de toutes tailles,--ces terribles et difficilement
saisissables torpilleurs sous-marins inventés vers la fin du siècle
dernier, qui font de toute guerre maritime une succession de
surprises,--et en faisant sauter toutes les défenses qui eussent pu
s'opposer au débarquement de ses forces.
Dans sa marche sur Rennes, il menaçait Châteaulin par son aile droite et
cherchait à le déborder par son escadre aérienne.
[Illustration: LES MITRAILLEURS.]
On devait donc exécuter toutes les opérations nécessaires pour défendre
Châteaulin, puis chercher à couper les escadrilles aériennes et les
torpédistes roulants lancés en avant par l'ennemi, couvrir certaines
zones de vapeurs délétères, reprendre, coûte que coûte, les positions,
villes, villages ou hameaux enlevés, et enfin rejeter l'ennemi à la côte
ou dans les zones supposées rendues inhabitables par le corps médical
offensif. Tel était le plan des opérations de défense, exposé en tous
ses détails à ses officiers par le général commandant, un de nos plus
brillants ingénieurs militaires.
A 6 h. 15, les opérations commençaient.
[Illustration: Feu le Courage militaire
remplacé par la résignation fataliste des Cibles.