« Les écrivains de l'antiquité, naturalistes, historiens et
philosophes, font fréquente mention d'une espèce végétale, qu'ils
désignent sous le nom de _lotos_...
» 1° Plante arborescente.
» 2° Plante aquatique.
» Trois espèces végétales distinctes qui croissaient dans les eaux
du Nil et y formaient des bouquets de verdure, étaient désignées et
vénérées par les anciens Égyptiens, sous le nom de lotos.
» La première de ces espèces, surnommée par quelques naturalistes
anciens, le _cyamue aegyptiacus_, a été décrite par Hérodote sous le
nom de _lis rose_. Sa racine, épaisse et charnue, servait d'aliment;
sa fleur avait deux fois la grandeur de celle du pavot, et son
fruit, que l'on comparait à un rayon circulaire de miel, renfermait,
dans des alvéoles creusées à sa face supérieure, une trentaine de
fèves arrondies. Il y a tout lieu de croire que cette plante
aquatique, qui a aujourd'hui complètement disparu des eaux du Nil et
qu'on ne retrouve que dans l'Inde, n'est autre que le _nymphaea
nelumbo_ de Linné, le _nelumbium speciosum_ de Wildenow.
» La deuxième espèce,--attention, mon cher Alphonse, _nous brûlons_,
comme on dit dans les jeux innocents;--la deuxième espèce offrait,
selon Hérodote, des racines tubéreuses et charnues; des fleurs
GRANDES ET BLANCHES comme celles du lis, des fruits semblables à
ceux du pavot et renfermant une multitude de grains dont on faisait
une sorte de pain. Au coucher du soleil, elle fermait sa corolle et
se retirait sous les eaux, pour ne reparaître à la surface qu'au
retour de cet astre. Cette espèce, différenciée de l'espèce
précédente, et par la forme de la racine, et par la COULEUR DE LA
FLEUR, et par la structure du fruit, était, suivant toute
probabilité, le _nymphaea lotus_ de Linné, QUI CROIT ENCORE
AUJOURD'HUI dans les eaux du Nil.
» Enfin, une troisième espèce croissait dans le Nil, et se
distinguait de la précédente par ses feuilles non dentées, et par
ses fleurs plus petites et d'une belle teinte bleue; c'est la plante
que les Arabes désignent sous le nom de _linoufar_. »
Tu vois, cher ami, que je suis, à regret, obligé de sortir de ton
paradis terrestre, à moins que, comme Adam, mon aïeul, je ne veuille
m'exposer à en être chassé.
Et cela m'est d'autant plus pénible, que les honneurs de ce jardin
embaumé m'eussent été faits par une rose que tu viens d'inventer, et
qui, à l'heure qu'il est, est le plus bel ornament de ce fantastique
parterre, par la ROSE MOUSSEUSE.
Dans le même feuilleton où tu me chicanes sur mon lotus blanc, tu
disais, cher ami, passant de la botanique au Code pénal, du _jardin
des romanciers_ au palais de justice:
« Un magistrat a rendu aux roses un hommage que je ne puis passer sous
silence. Un gredin émérite, galérien évadé, paraissait devant le
tribunal. Il avait un habit noir, une chaîne à son gilet, des gants de
couleur claire, des cheveux gras et frisés, et une ROSE MOUSSEUSE
ornait sa boutonnière...»
Excuse-moi, mon cher Alphonse; je connais la rose du Caucase, la rose
du Kamtschatka, la rose bractiolée de Chine, la rose Turneps, de la
Caroline, la rose luisante des États-Unis, la rose de mai, la rose de
Suède, la rose des Alpes, la rose de Sibérie, la rose jaune du Levant,
la rose de Nankin, la rose de Damas, la rose du Bengale, la rose de
Provence, la rose de Champagne, la rose de Saint-Cloud, la rose de
Provins, la rose MOUSSUE même; je connais enfin les trois mille
variétés de roses du _Bon Jardinier_, mais je ne connais pas la ROSE
MOUSSEUSE.
Est-ce une rose nouvelle, cher Alphonse, que tu aurais obtenue en
l'arrosant avec du vin de Champagne MOUSSEUX Aï-Moët ou Clicot?
C'est possible, après tout.
En ce cas, si ce n'est point par trop indiscret de te demander une
pareille faveur, à la séve d'août, c'est-à-dire à l'époque où ta rosé
_mousseuse_ MOUSSERA, envoie-m'en quelques greffes pour un jardin que
je suis en train de faire sur ma fenêtre.
_Réplique d'Alphonse Karr_.
Tu m'as bien l'air, mon cher Dumas, de vouloir t'échapper de mon
jardin des romanciers.
Tu n'as pas espéré que je te laisserais ainsi partir sans faire
quelques efforts pour te retenir;--comme j'ai fait, il y a quelques
années, dans ce petit jardin au bord de la mer, où nous avons passé
ensemble quelques bonnes heures étendus sur l'herbe.
Tu prétends avoir prouvé que tu n'as pas inventé de « lotus à pétales
transparents, blancs comme les neiges de l'Himalaya. »
Voyons ta preuve.
C'est une preuve par champions comme l'ancien jugement de
Dieu.--Voyons donc les champions:
_Pour le lotus blanc._ _Contre le lotus blanc._
Théophraste.
Hérodote. . . . . . . .
Athénée.
Porret.
Belfield-Lefebvre . . . Barthélemy.
Savigny.
Lemaout, p. 319 . . . Lemaout, p. 322.
Alexandre Dumas . . . Alphonse Karr.
Je ne veux pas abuser de l'avantage du nombre; je ne compterai pas les
champions;--je les pèserai: d'abord, tu produis un ancien,
c'est-à-dire une de ces opinions quasi religieusement respectées, dès
notre enfance, sous peine de pensums.
Je sais qu'Hérodote a une grande réputation de véracité.
Aussi je lui oppose deux anciens,--Théophraste, qui a fait une
histoire des plantes, et un peu notre Labruyère, et Athénée, un
grammairien, et ensuite un savant moderne et vivant;--je mets trois
savants dont un est mort, ce qui lui donne un éminent avantage,--les
morts ne gênent personne, et on se sert d'eux contre les vivants qui
vous gênent.
--Mes deux anciens valent-ils ton ancien? Mes trois savants, dont un
vivant, valent-ils ton savant vivant?
À M. Lemaout, p. 319, j'oppose M. Lemaout, p. 322;--il y a équilibre.
L'équilibre est plus difficile à établir entre A. Dumas et A. Karr.
Mais je vais diminuer deux de tes champions et m'augmenter de ce que
je leur ôterai.
D'abord, Hérodote, malgré une véracité reconnue, commet une erreur
dans le passage que tu cites de lui; il affirme que le lotus descend
sous l'eau au coucher du soleil.--C'est une chose que l'on dit
généralement de tous les nymphaeas;--mais il y a vingt ans que je les
regarde, et j'affirme qu'ils ne redescendent sous l'eau que lorsqu'ils
ont perdu leur fraîcheur, et vont s'occuper de mûrir leurs graines; un
soir, en effet, le nymphaea, qui comme le dit Hérodote, renferme chaque
soir sa corolle, redescend sous l'eau, c'est vrai, mais il ne remonte
pas le lendemain.--La fleur pense, comme la marquise de Lambert, qu'il
faut quitter les salons quand on ne peut plus les orner; elle va, loin
des yeux, s'occuper dans la retraite de sa future famille.
Or, un témoin qui commet une erreur sur un point connu, rend
très-suspect son témoignage sur un point en litige.
D'autre part, je t'ai compté comme nul le témoignage de M. Lamaout;
mais il ne t'appuie qu'à moitié; son _lotus_ de la page 319 est blanc
et rose;--il ne ressemble donc pas « aux neiges de l'Himalaya, »
--mais à une glace de chez Tortoni,--crème et framboise.
Et je ne parle pas des Chinois, qui sont de mon avis;--les Chinois, ce
grand peuple de faïence qui est en train de se casser.
Elle est belle, ta preuve!
Supposons cependant que tu aies prouvé que le _lotus_ « est blanc
comme la neige de l'Himalaya. »
Tu resterais encore avoir inventé _lotus_ à pétales transparents,--car
tous les autres ont la feuille épaisse et mate:--ça serait déjà bien
gentil!
Remarque que, plus généreux que toi, je ne te reproche pas d'avoir dit
pétales transparen_tes_; toi qui me tances si rudement pour une rose
mousseuse, que dirais-tu, si je répondais: « Mousseuse? Faute
d'impression comme transparen_tes_.»
Mais non, j'ai écrit _mousseuse_, et je vais me défendre sur ce point,
maintenant que je t'ai un peu replanté dans mon jardin,--me réservant
de t'y planter définitivement tout à l'heure.
Et, d'abord, je n'ai pas inventé la rose mousseuse;
--Mille, jardinier anglais, a inventé la _rosa muscosa_; mais madame
de Genlis, qui l'a apportée en France, à cause de quoi il lui sera
beaucoup pardonné, la produisit sous le nom de rosé _mousseuse_,--voir
dans ses Mémoires;--lis-les, pendant que je relirai les tiens, je
serai vengé.
À cheval donné, on ne regarde pas à la bride; on ne chicana pas
madame de Genlis sur le nom qu'elle donnait à cette belle fleur,
et ce nom fut accepté; pas plus qu'on ne la chicana sur le nom de
Paméla,--qu'elle a bien donné à cette belle lady Fitz-Gérald, qu'elle
avait également rapportée d'Angleterre, en même temps que la rose ...
moussue.
Tu partages l'opinion des Arabes, qui poussent si loin l'hospitalité
et la générosité, qu'ils disent qu'on peut voler pour donner. Tu
dépouilles cette pauvre vieille pour orner ton ami.
Je suis bien de ton avis, moussue serait mieux que mousseuse,--mousseuse
est une faute de français; aussi, désormais, je dirai rose moussue;
c'est par lâcheté que je prononçais mousseuse. Je me disais: « Il faut
hurler avec les loups. » Ces jardiniers, et quels jardiniers!--tu vas
le voir tout à l'heure,--disent rose mousseuse.
Tu me rirais au nez si je te disais: le dictionnaire de l'Académie
accepte rose mousseuse, en protestant, il est vrai, mais il
l'accepte;--mais écoute un peu si ceux qui disent rose mousseuse ont
le droit d'avoir voix au chapitre.
M. Hardy, qui a créé trois roses au moins, la _rose Hardy, le triomphe
du Luxembourg, et madame Hardy_,--la plus belle des roses blanches,--
dit rose mousseuse.
De même que: