Sur ces entrefaites, M. de Flubé, dans un des voyages d'exploration
qu'il fit aux environs de sa propriété, découvrit une source d'eau
sulfureuse.
Dès lors, Pierrefonds était complet:
Historique par ses ruines,
Pittoresque par sa position,
Sanitaire par sa Source.
Plusieurs flacons bouchés avec soin furent envoyés au ministre de
l'agriculture, dans le département duquel se trouvent les eaux
minérales.
Ces eaux furent décomposées par M. O. Henry, le fameux décompositeur
d'eaux; il déclara que la source de Pierrefonds, comme celles
d'Enghien, d'Uriage, de Chamouni, etc., etc., devaient leur sulfuration
à la réaction de matières organiques sur les sulfates, et devaient
être rangées parmi les eaux hydrosulfatées-hydrosulfuriques-calcaires.
Dès lors, elles eurent leur brevet d'eaux sanitaires et furent rangées
dans la catégorie des eaux aristocratiques et sentant mauvais.
Ce fut alors que M. de Flubé, pour donner toute facilité aux malades
de venir prendre les eaux, fit bâtir des bains et convertir sa maison
en un bôtel qui a pris le titre d'_hôtel des Bains_.
Un autre hôtel vint, brochant sur le tout, et s'intitula _grand hôtel
de Pierrefonds_.
La route de Compiègne à Pierrefonds se macadamisa; celle de
Pierrefonds à Villers-Colterets se pava.
Le chemin de fer du Nord, qui avait déjà établi des trains de plaisir
pour Compiègne, n'eut que cette petite adjonction à faire: _et pour
Pierrefonds_.
Pierrefonds, qui, il y a trente ans, était une solitude dans le genre
de celle des pampas ou des montagnes Rocheuses, est donc aujourd'hui
une colonie d'artistes, de voyageurs, de touristes et de malades,
située à l'extrémité d'un des faubourgs de Paris.
Pierrefonds a une salle de spectacle où viennent jouer les acteurs de
Compiègne, une salle de concert où viennent chanter les acteurs de
Paris.
Enfin, Pierrefonds, parvenu au dernier degré de la civilisation, vient
d'avoir son feu d'artifice.
--Oui, direz-vous, un feu d'artifice, c'est-à-dire quatre chandelles
romaines et un soleil cloué contre un arbre.
Non pas, chers lecteurs, un véritable feu d'artifice avec ses feux du
Bengale en manière de prologue, ses cinq actes et son épilogue.
Son épilogue était un magnifique bouquet.
Le tout apporté, ordonné, tiré par Ruggieri.
Racontons comment s'accomplit ce grand événement.
Après avoir passé quelques jours à Compiègne, chez mon ami Vuillemot,
le meilleur cuisinier du département, dans la collaboration duquel je
compte faire, un jour, le meilleur et le plus savant livre de cuisine
qui ait jamais été fait, j'étais venu finir je ne sais plus quel roman
ou quel drame au _grand hôtel de Pierrefonds_, où je ne pensais pas le
moins du monde à un feu d'artifice, je vous jure.
Un matin, deux jeunes gens se présentent chez moi avec une liste de
souscription.
Il s'agissait d'illuminer les ruines avec des feux du Bengale, le soir
du dimanche suivant.
Je donnai mon louis pour la contribution à l'oeuvre pittoresque.
Ils me remercièrent et descendirent l'escalier. Ils n'étaient pas
encore au premier étage, qu'il m'était venu une idée. Je les rappelai.
--Messieurs, leur demandai-je, sans indiscrétion, où allez-vous
acheter vos artifices?
--À Paris.
--Chez qui?
--Chez Ruggieri.
--Attendez.
J'écrivis une lettre.
--Tenez, leur dis-je, remettez cette lettre à mon ami Désiré.
--Qu'est-ce que votre ami Désiré?
--Ruggieri en personne. Non-seulement je contribue au feu d'artifice,
mais encore je fournis l'artificier.
Les deux jeunes gens restèrent stupéfaits.
--Comment! me demandèrent-ils, vous croyez que M. Ruggieri se
dérangera?
--J'en suis sûr.
--Pour nous?
--Pour vous un peu, beaucoup pour moi.
Ils se retirèrent en hochant la tête.
Et, moi, je me remis à mon travail en murmurant:
--Je crois bien qu'il se dérangera! il se dérangeait bien, ce cher
ami, pour venir me faire des feux d'artifice à Bruxelles, et
m'illuminer le bouleard de Waterloo et la forêt de Boitsfort, Je crois
bien qu'il se dérangera!
Tout à coup, je me mis à rire tout seul. Cela m'arrive quelquefois,
plus souvent même que lorsque je suis en compagnie.
Je me rappelais comment, dans la forêt de Boitsfort, non-seulement
l'artifice, mais encore l'artificier avaient pris feu, et combien peu
il s'en était fallu que Buggieri ne s'évanouît en flamme et en fumée
comme sa marchandise.
Vous comprenez bien, chers lecteurs, que le bruit s'était rapidement
répandu que M. Alexandre Dumas avait écrit à M. Ruggieri, et que M.
Ruggieri devait venir.
Il se manifestait dans tous les environs un mouvement inaccoutumé.
Des paris s'étaient ouverts:
Ruggieri viendra-t-il?
Ruggieri ne viendra-t-il pas?
On accourut me demander:
--Est-il bien vrai que M. Ruggieri viendra?
--Pourquoi cela?
--Parce que j'écrirais à num cousin à Attichy, à mon frère à
Villers-Cotterets, à mon oncle à Vic-sur-Aisne.
--Écrivez à votre oncle à Vic-sur-Aisne, à votre frère à
Villers-Cotterets, à votre cousin à Attichy.
--Et il viendra, nous pouvons y croire?
--Aussi certainement que s'il était arrivé.
Et chacun partait en criant:
--J'écris qu'il viendra.
Mais, me direz-vous, chers lecteurs, comment pouviez-vous répondre
avec une pareille certitude?
Est-ce que je ne connais pas mon artiste? Vous croyez que Ruggieri
fait des feux d'artifice parce qu'il est artificier?
C'est tout le contraire.
Il est artificier parce qu'il fait des feux d'artifice.
Ce n'est pas un état qu'il fait, c'est un plaisir qu'il se donne.
Les ruines de Pierrefonds à illuminer, et Ruggieri ne viendrait pas!
Allons donc! vous ne connaissez pas Ruggieri.
Le dimanche, à midi précis, on frappa à ma porte.
--Entrez, Ruggieri! criai-je.
Et Ruggieri entra.
Il y a entre nous autres une franc-maçonnerie d'art qui fait que nous
pouvons répondre les uns des autres.
Une heure après, on savait, à trois lieues à la ronde, que Ruggieri
était arrivé, qu'il y aurait feu d'artifice sur la pelouse et
illumination des ruines.
À sept heures du soir, dix mille personnes attendaient au bord du lac.
À huit heures et demie, le canon du brick donna le signal.
C'était une véritable nuit de feu d'artifice, noire, sombre, sans
étoiles, à ne pas voir le bout de son nez.
Bientôt, à bord d'une barque invisible jusque-là, un feu rouge
s'alluma.
La barque glissa sur le lac, éclairant ses rameurs, en se reflétant
dans l'eau.
Les premiers cris de joie commencèrent.
Ce premier feu éteint, une autre barque lui succéda à un autre endroit
avec un feu vert.
Puis une troisième avec un feu blanc.
Puis ce troisième feu s'éteignit comme les deux autres, et, cette
fois, tout rentra dans l'obscurité.
Tout à coup, les dix mille spectateurs poussèrent un grand cri.
Les ruines comme un spectre gigantesque, semblaient sortir de la
montagne et se dresser dans la nuit.
La pâle apparition dura dix minutes.
Après le premier cri poussé, chacun s'était tu.
L'apparition évanouie, les bravos éclatèrent.
Trois fois le fantastique mirage se renouvela, et, chaque fois, avec
une teinte différente.
Pour mon compte, je n'ai rien vu de plus merveilleux.
Songez-y donc: un lac, des ruines et Ruggieri!
Le feu d'artifice tiré, la dernière fusée éteinte, la dernière boite à
feu brûlée, on fit irruption dans le parc de M. de Flubé.
C'était à qui remercierait le grand artiste auquel on devait cette
magnifique soirée.
Je le trouvai soucieux au milieu de son triomphe.
--Qu'avez-vous donc? lui demandai-je.
--Je ne connais pas bien les ruines, de sorte que je n'en ai pas tiré
tout le parti possible, répondit Ruggieri. Mais, ajouta-t-il, je
reviendrai.
S'il revient et que je sois encore à Pierrefonds, chers lecteurs, je
vous promets de vous en faire part à temps, pour que vous puissiez
venir.