COMMENT J'AI FAIT JOUER À MARSEILLE LE DRAME DES _FORESTIERS_

Un jour,--il y a dix-huit mois de cela,--je reçus une lettre de

Clarisse Miroy. Vous vous rappelez bien Clarisse Miroy, n'est-ce pas?

vous l'avez assez applaudie dans _la Grâce de Dieu_ et dans _la

Bergère des Alpes_.

L'excellente artiste me priait de lui envoyer, pour elle et pour

Jenneval, dont elle me vantait le talent, un _Antony_ censuré.

Le préfet dès Bouches-du-Rhône, ignorant que l'on jouât _Antony_ à

Paris, refusait de le laisser jouer à Marseille.

J'avais beaucoup entendu parler du talent de Jenneval, qui a une

grande réputation en province. Je venais d'écrire les derniers mots

d'un drame tiré d'un roman anglais, _Jane Eyre_; j'eus l'idée, au lieu

d'envoyer _Antony_ à Clarisse et à Jenneval, de leur offrir _Jane

Eyre_.

Peut-être la pièce ne valait-elle pas _Antony_, qui, du temps de

l'école idéaliste, passait pour une assez bonne pièce; mais, en tout

cas, c'était moins connu. Jenneval et Clarisse acceptèrent. Ils

allèrent trouver MM. Tronchet et Lafeuillade, les directeurs des deux

théâtres, et leur firent part de ma proposition.

Poste pour poste, je reçus de ces messieurs prière de leur envoyer mes

conditions.

J'étais fatigué, j'avais un énorme besoin de cette grande amie à moi

que l'on nomme la solitude, je résolus de porter mes conditions

moi-même.

Je sautai en wagon; vingt-deux heures après, j'étais à Marseille.

Avec des ambassadeurs comme Jenneval et Clarisse, qui tenaient les

recettes du théâtre de Marseille entre leurs mains, les conditions ne

furent pas longues à débattre.

Le jour de la lecture aux acteurs fut fixé.

À mon grand étonnement, je trouvai chez M. Tronchet, l'un des deux

directeurs, non-seulement les artistes qui devaient jouer dans

l'ouvrage, mais encore une partie de la presse et une fraction du

conseil municipal.

Vous jugez si cette solennité m'effraya, moi, l'homme le moins

solennel du monde.

Enfin, je tirai mon manuscrit de _Jane Eyre_, et lus, tant bien que

mal, le prologue et les trois premiers actes.

Par malheur ou par bonheur,--vous allez voir combien les desseins de

Dieu sont impénétrables,--le copiste qui m'avait promis de m'apporter

les deux derniers actes de mon drame me manqua de parole.

Je fus donc obligé de faire à l'honorable société un discours dans

lequel je lui exposais la situation, en l'invitant à revenir le samedi

suivant.

L'honorable société fut de bonne composition; elle m'assura qu'elle

s'était trop amusée aux trois premiers actes pour ne pas revenir aux

deux derniers, et partit, en apparence fort satisfaite.

C'est ce qu'il nous faut, à nous, qui ne vivons que d'apparences.

Mais, pendant ces deux jours, il devait se passer un grand événement.

Une artiste mécontente de son rôle, et qui, par conséquent, désirait

que la pièce ne fut pas jouée, vint trouver Jenneval et, en

confidence, lui glissa tout bas que ma pièce avait déjà été jouée à

Bruxelles.

J'avoue qu'à cette ouverture de Jenneval, mon étonnement fut grand.

J'allai aux sources; voici ce qui était arrivé:

J'avais lu le roman de miss Currer Bell sur l'original. J'ignorais

qu'il eût été traduit, et, par suite, j'ignorais que deux jeunes

Belges de beaucoup de talent, ce qui n'arrangeait pas mon affaire, en

avaient fait un drame pour le théâtre des galeries Saint-Hubert.

C'était ce drame que l'on m'accusait tout simplement de vouloir faire

jouer sous mon nom à Marseille. L'accusation était absurde. Mais vous

connaissez l'axiome, chers lecteurs: _Credo quia absurdum_.

À l'instant même, mon parti fut pris; je remerciai l'artiste de sa

bienveillante démarche à mon égard, j'arrivai à la réunion du samedi,

je demandai la parole et je racontai toute l'histoire, déclarant qu'il

m'était impossible de laisser jouer maintenant _Jane Eyre_.

Ce fut un concert de désolation. Comme il paraissait sincère:

--Messieurs et mesdames, demandai-je, car il y avait des dames,

voulez-vous me permettre de vous raconter une histoire?

Ma proposition souleva une tempête.

--Ce n'est pas une histoire que nous voulons, me fut-il répondu de

tous côtés, c'est un drame, ou, tout au moins, une comédie.

--Laissez-moi toujours vous raconter l'histoire, insistai-je.

On me fit cette concession, mais bien en rechignant, je vous jure.

--Messieurs, dis-je, il n'est point que vous n'ayez entendu parler

d'un grand légiste nommé Cambacérès, qui avait l'honneur d'être

archichancelier sous Napoléon Ier.

La plupart des personnes qui se trouvaient là, de si mauvaise humeur

qu'elles fussent, furent obligées de convenir qu'elles retrouvaient

dans leurs souvenirs quelque chose qui n'était aucunement en désaccord

avec ce que je disais.

Je continuai.

--Il n'est point que vous n'ayez entendu dire encore que cet

archichancelier, que Napoléon tourmentait tant avec son vote du 20

janvier 1793, était non-seulement un grand légiste, mais encore un

grand gastronome, chose bien autrement rare; car on peut être un grand

légiste avec une bonne mémoire, mais on ne peut être un grand gastronome

qu'avec un bon estomac. Or, Son Excellence l'archiehancelier, ayant

été doublement doué, et d'une bonne mémoire et d'un bon estomac, était

donc à la fois un grand légiste et un grand gastronome...

Ici, je fus interrompu pour tout de bon.

--Qui êtes-vous? demandai-je, un jour que je mettais en scène le drame

des _Girondins_ au Théâtre-Historique, à un homme que je trouvais

constamment entre mes jambes, et dont la figure, sans m'être

complètement inconnue, ne m'était pas tout à fait étrangère, et

pourquoi êtes-vous toujours là?

--Parce que j'ai le droit d'y être, monsieur, me répondit-il, comme

un homme sûr de son droit.

--Qui êtes-vous donc?

--Je suis _le premier murmure_,

J'inclinai la tête sous cette réponse. Cet homme, mon chef de

comparses, était, en effet, le premier murmure.

Que de fois je l'avais déjà entendu, ce malheureux premier murmure,

qui a toujours le droit d'être là! que de fois je devais l'entendre

encore!

--Ah! lui répondis-je, je te connais, tu es l'esclave qui suivait à

Rome le char du triomphateur, et qui lui criait, au milieu des

couronnes, des fanfares, des bravos, des applaudissements, des palmes:

« César, souviens-toi que tu es mortel!» Seulement, tu ne t'appelles

pas le premier murmure, tu t'appelles l'Envie; seulement, tu n'es pas

un homme, tu es un serpent!

Eh bien, ce premier murmure, je venais de l'entendre derrière moi, à

cette seconde période de mon histoire de Cambacérès.

--Messieurs, dis-je, par grâce, laissez-moi achever.

On concéda.

--Un jour, continuai-je, que ce grand légiste donnait un de ces dîners

dont lui seul et son cuisinier avaient le secret, il reçut un si

magnifique poisson, que cuisinier et maître restèrent en admiration

devant lui.

--Oh! nous connaissons l'anecdote, dit une voix:

Et le turbot fut mis à la sauce piquante.

--Messieurs, vous vous trompez: ce n'était point un turbot, c'était un

saumon, et il fut mangé, non pas avec une sauce piquante, mais avec

une sauce hollandaise.

Le silence se rétablit; l'interrupteur avait vu qu'il était dans son

tort.

--Mais, au moment, continuai-je, où maître et cuisinier étaient en

admiration, voilà que l'on annonce un second saumon. On le déballa

négligemment, et seulement à cause de la longueur de sa bourriche, qui

semblait exagérée. L'étonnement fut grand lorsqu'on le mettant à côté

du premier, on vit qu'il avait trente-deux centimètres de plus, et

lorsqu'on le placant dans une balance, on reconnut qu'il l'emportait

sur l'autre de deux livres et demie. Jamais on n'avait vu saumon de

pareille taille.

--Pardon, monsieur, me dit une voix, mais il me semble que vous vous

éloignez de plus en plus de la question.

--Au contraire, je m'en rapproche. Laissez-moi dire, et vous verrez.

Le premier murmure devint second murmure.

Je fis comme on fait au bal de l'Opéra; je lui dis: « Je te connais,

beau masque,» et je continuai.

--Que faire de deux pareils poissons? L'archichancelier en était

presque à regretter le second, qui le mettait dans un pareil embarras.

Enfin il se frappa le front, un sourire s'épanouit sur ses lèvres

éloquentes et gourmandes:

»--Le dîner a lieu demain, dit-il au maître d'hôtel; faites cuire les

deux poissons, vous recevrez des ordres subséquents.

» Oh était habitué à ne plus s'inquiéter de rien en politique et en

cuisine, quand l'archichancelier avait dit:

»--Soyez tranquille.

» On ne s'inquiéta plus de rien.

» Le même soir, les ordres furent donnés.

» Le lendemain, à six heures précises, les convives étaient à table.

» Pendant le potage, qui était une bisque aux écrevisses, on leur

avait annoncé le saumon comme un monstre marin dont ils n'avaient

aucune idée.

» Les convives de Cambacérès, qui avaient vu ce qu'il y a de mieux en

poissons de tout genre, et qui croyaient naturellement n'avoir plus

rien à voir sous ce rapport, attendaient donc avec une dédaigneuse

confiance l'apparition du prétendu monstre.

» On n'avait pas longtemps à l'attendre, il devait venir en relevé de

potage.

» Au moment solennel, la porte de la salle à manger s'ouvrit, on

entendit résonner dans le lointain la marche des Samnites.--Un chef

parut, un candélabre à la main, suivi de quatre marmitons en costume

d'une entière blancheur, portant sur leurs épaules une planche de cinq

pieds de long sur laquelle, au milieu d'une mer d'herbes

odoriférantes, dormait le saumon attendu.

» Quoique ce fût le moins grand des deux, sa vue excita une clameur

universelle.

» Les convives, pour mieux voir, se levèrent; les plus petits

montèrent sur leur chaise, et la procession commença sa promenade

autour de la salle à manger.

» On en était au plus fort de l'admiration, quand un marmiton

maladroit glisse et tombe, entraînant son compagnon dans sa chute.

» Il n'y eut qu'un cri, cri de terreur, non pas pour les deux

marmitons,--qui s'inquiétait de deux pareils drôles!--mais pour le

saumon.

» Le saumon, en effet, était cuit trop à point pour supporter

impunément une pareille chute.

» Il se brisa en dix morceaux.

»--Ah! firent les convives d'un seul cri, mais en modulant leur

sensation sur vingt tons différents qui remplirent la gamme de la

douleur, depuis le soupir jusqu'au sanglot.

» Au milieu de ce concert de désolation, on entendit une voix qui

disait:

»--Que voulez-vous, messieurs! c'est un petit malheur.

» Chacun se retourna vers celui qui venait de prononcer ce blasphème.

» C'était le maître de la maison, qui, au milieu de ce désastre, était

resté le front calme et le visage souriant.

» Tous les bras devinrent des points d'interrogation et se dressèrent

vers lui.

»--Qu'on en apporte un autre! dit-il d'un air impératif et avec un

geste de commandement qui rappelait le grand Condé.

» Chacun resta stupéfait.

» Au même instant, la musique, qui avait cessé comme si elle eût été

frappée du même coup que les convives, reprit plus animée que jamais.

» On entendit le piétinement d'une nouvelle procession.

» Un nouveau chef entra, portant deux candélabres au lieu d'un.

» Il était suivi, non plus de quatre, mais de huit marmitons, portant,

non plus une planche de six pieds, mais de dix, et sur cette planche

gisait, non plus au milieu du cerfeuil, de la pimprenelle et du

persil, mais sur un lit des fleurs les plus rares, le véritable

colosse, le véritable monstre, le saumon gigantesque destiné à être

mangé, et dont l'autre n'était que la miniature.

» L'esprit des gourmands est ordinairement d'une grande finesse.

» Il n'y eut pas un des convives qui ne comprît l'admirable comédie

culinaire qui venait d'être jouée devant lui.

» Toutes les voix éclatèrent en un seul cri:

»--Vive monseigneur l'archichancelicr! vive le soutien de l'Empire!

» Cambacérès se rassit modestement et ne dit que ces deux mots:

»--Messieurs, mangeons.

--Eh bien, me demanda une voix, que signifie votre histoire?

--Cela signifie, messieurs, que le saumon de cinq pieds a fait une

chute, et que l'on va vous en servir un de sept. Voulez-vous vous

trouver ici jeudi prochain? D'ici là, je ferai une autre pièce, que

j'aurai l'honneur de vous lire.

--Et ce drame, comment s'appellera-t-il? demanda la même voix

interrogative.

-Il s'appellera _le Salteador_, _Pascal Bruno_ ou _les Gardes

forestiers_, à votre choix.

--Va pour _les Gardes forestiers_, dit la même voix.

--À jeudi donc _les Gardes forestiers_, messieurs.

Le grand saumon avait fait son effet; on m'entoura, on m'applaudit, on

me félicita.

--Que cherchez-vous? me demanda Jenneval.

--Je cherche le premier murmure.

--Oh! soyez tranquille, me dit-il en riant, il est allé vous attendre

dans la salle.

Au nombre des personnes qui assistaient à la lecture était un de mes

vieux amis, nommé Berteau.

Nous étions déjà amis avant de nous connaître.--Nous sommes restés

amis après nous être connus, et nous nous sommes connus en 1834, voilà

de cela tantôt vingt-quatre ans.

Une amitié qui a âge d'homme, c'est respectable.

Comment était-il mon ami sans me connaître? comment m'avait-il prouvé

son amitié?

Je vais vous raconter cela.

Berteau avait vingt-quatre ans en 1830; comme tous les Marseillais, il

avait le coeur chaud, la tête poétique, et de l'esprit jusqu'au bout

des ongles.

Je ne sais pas comment font ces diables de Marseillais, ils ont tous

de l'esprit, et il en reste encore pour les autres.

Il s'était fait non-seulement un adepte, mais un fanatique de la

nouvelle école.

Malheureusement, tout le monde n'était pas de son opinion littéraire à

Marseille. Il y avait bon nombre d'opposants, et les opposants étaient

même en majorité.

Madame Dorval y vint en 1831 pour jouer _Antony_.

Or, _Antony_ était l'expression la plus avancée du parti. Victor Hugo,

plus romantique que moi par la forme, était plus classique par le

fond.

L'effet d'_Antony_ sur les Marseillais devait être décisif.

Continuerait-on de parler la langue d'Oc à Marseille? Y parlerait-on

la langue d'Oil?

Telle était la question.

_Antony_ allait la décider.

Chers lecteurs qui courez les boulevards un agenda à la main, non pas

pour y inscrire vos pensées,--mais vos différences;--et vous

surtout, belles lectrices qui portez ces crinolines immenses et ces

imperceptibles chapeaux, dont l'un est nécessairement la critique de

l'autre, vous n'avez pas connu ces représentations de 1830, dont

chacune était une bataille de la Moscova, à la fin de laquelle chacun

chantait son _Te Deum_, comme si les deux partis étaient vainqueurs,

tandis qu'au contraire, souvent les deux partis étaient vaincus; vous

ne pouvez donc vous faire une idée de ce que fut, ou plutôt de ce que

ne fut pas la première représentation d'_Antony_ à Marseille.

Dès le premier acte, il y eut lutte dans le parterre, non pas lutte de

sifflets et de bravos, d'applaudissements et de chants de coqs, de

cris humains et de miaulements de chats, comme cela se pratique dans

les représentations ordinaires, non; lutte d'injures, lutte à coups de

pied, lutte à coups de poing.

Berteau, à son grand regret, fut un peu empêché de prendre part à

cette lutte.

Pourquoi?--ou plutôt par quoi?

Par une couronne de laurier qu'il avait apportée toute faite, et qu'il

cachait sous une de ces immenses redingotes blanches, comme on en

portait en 1831.

Peut-être un combattant de plus, et surtout un combattant de la force,

de l'enthousiasme et de la conviction de Berteau, eût-il changé la

face de la bataille.

Or, quoi qu'il doive m'en coûter, il faut bien que je l'avoue, la

bataille fut perdue, non pas comme Waterloo, au cinquième acte, mais

comme Rosbach. au premier.

Force fut de baisser la toile avant la fin de ce malheureux premier

acte.

Que fait Berteau, ou plutôt que fera Berteau de sa couronne?

Berteau s'élance sur le théâtre, crie: «Au rideau!» d'une si

majestueuse voix, que le machiniste la prend pour celle du régisseur;

le rideau se lève, et que voit le parterre, encore en train de se

gourmer?

Berteau sur le théâtre avec sa redingote blanche, et sa couronne à la

main.

Berteau, secrétaire de la préfecture, était connu de tout Marseille.

Que va faire Berteau?

À peine chacun s'était-il adressé cette question, que Berteau arrache

la brochure des mains du souffleur, allonge son double laurier sur la

brochure, et, à haute et intelligible voix:

--Alexandre Dumas, dit-il, puisque tu n'es pas ici et que je ne puis

te couronner, permets que je couronne ta brochure.

Je vous demande, à vous qui connaissez Marseille, quel fut le tonnerre

d'injures, de cris, d'imprécacations qui s'élança de ce volcan que

l'on appelle un parterre marseillais.

Vous croyez que Berteau, vaincu, va se retirer?

Vous ne connaissez pas Berteau.

Il se retire, en effet, mais pour aller chercher dans le cabinet des

accessoires la plus immense perruque du _Malade imaginaire_, la fait

poudrer à blanc par le coifleur, la dissimule derrière sa redingote

blanche, rentre sur la scène et crie: « Au rideau! » pour la seconde

fois.

Trompé pour la seconde fois, le machiniste lève la toile.

Encore Berteau; cette fois, seulement, Berteau fait trois humbles

saluts.

On croit qu'il vient faire des excuses, on crie: « Silence! » on se

rassied.

Berteau tire sa perruque de derrière son dos, et, d'une voix articulée

de façon à ce que personne n'en perde un mot:

--Tiens, parterre de perruquiers, dit-il, je t'offre ton emblème.

Et il jette sa perruque poudrée à blanc au milieu du parterre.

Cette fois, ce ne fut pas une révolte, ce fut une révolution; ce

n'était plus assez de proscrire Berteau comme Aristide, il fallait

l'immoler comme les Gracques.

On se précipita sur le théâtre.

Berteau n'eut que le temps de disparaître, non par une trappe, mais

par le trou du souffleur.

Un pompier, qui lui avait des obligations, lui prêta son casque et sa

veste pour sortir du théâtre et rentrer chez lui.

Le lendemain, en venant à son bureau, il trouva le préfet plein

d'inquiétude; on lui avait annoncé que son secrétaire particulier

était fou, et comme, à part son enthousiasme romantique, Berteau était

un excellent employé, le préfet était au désespoir.

Or, j'avais retrouvé Berteau aussi chaud en 1858 qu'il l'était en

1832.

Présent à l'engagement que je prenais de lire une nouvelle pièce le

jeudi suivant, il pensa que j'aurais besoin de solitude, et m'offrit

sa campagne de la Blancarde.

En sortant du théâtre, nous montâmes en voiture et allâmes à la

campagne.

Imaginez-vous la plus délicieuse retraite qu'il y ait au monde, avec

des forêts de pins qui au mois d'août, ne laissent point passer un

rayon de soleil, avec des vergers d'amandiers qui, au mois de mars,

quand à Paris tombe la véritable neige, froide et glacée, secouent,

eux, leur neige parfumée et rose sur des gazons qui n'ont pas cessé

d'être verts.

La maison était gardée par un simple jardinier nommé Claude, comme au

temps de Florian et de madame de Genlis,

Le matin, au poste à feu de la Blancarde, il avait tué un oiseau qui

lui était inconnu.

Il apportait cet oiseau à son maître.

Berteau poussa un cri de joie.

--Eh! mon ami, dit-il, c'est pour vous, c'est en votre honneur que cet

oiseau s'est fait tuer.

Je pris l'oiseau, je l'examinai, le tournant et le retournant.

--Je ne lui trouve rien d'extraordinaire, dis-je, et, à moins que ce

ne soit le _rara avis_ de Juvénal ou le phénix qui vient déguisé en

simple particulier pour le carnaval à Marseille...

Berteau m'interrompit.

--Eh! mon ami, c'est bien mieux que tout cela: c'est l'oiseau

contesté, l'oiseau fabuleux, l'oiseau que l'on vous a accusé d'avoir

trouvé dans votre imagination, l'oiseau qui n'existe pas, à ce que

prétendent les savants; c'est un chastre, mon ami; voilà vingt ans que

j'en cherche un pour vous l'envoyer. Tiens, Claude, voilà cent sous.

--Un chastre!

Je vous avoue que, moi-même, j'étais resté stupéfait; on m'avait tant

dit que j'avais inventé le chastre, que j'avais fini par le croire.

Je m'étais dit que j'avais été mystifié par M. Louet, et je m'étais

consolé, ayant été depuis mystifié par bien d'autres.

Mais non, l'honnête homme ne m'avait dit que la vérité; peut-être

n'avait-il pas été à Rome en poursuivant un chastre, mais il avait pu

y aller, puisque, ornothologiquement parlant, la cause première

existait.

Je mis le chastre dans une boîte faite exprès, et je l'expédiai à

Paris pour le faire empailler.

Puis je m'occupai de mon installation.

La première chose qui m'était nécessaire était une cuisinière.

Je m'informai à Berteau.

--Diable! me dit-il, je vous en donnerais bien une, mais....

--Mais quoi?

--Mais elle a un défaut.

--Lequel?

--Elle ne sait pas faire la cuisine.

Je jetai un cri de joie.

--Eh! mon ami, lui dis-je, c'est justement ce que je cherche! Une

cuisinière qui ne sait pas faire la cuisine, mais c'est un oiseau bien

autrement rare que votre chastre, que je soupçonne d'être le merle à

plastron, ce qui, soyez tranquille, ne m'ôte aucunement de ma

considération pour lui. Une cuisinière qui ne sait pas faire la

cuisine est un être sans envie, sans orgueil, sans préjugés, qui

n'ajoutera pas de poivre dans mes ragoûts, de farine dans mes sauces,

de chicorée dans mon café; qui me laissera mettre du vin et du

bouillon dans mes omelettes sans lever les iras au ciel, comme le

grand prêtre Abimeleck. Allez me chercher votre cuisinière qui ne sait

pas faire la cuisine, cher ami, et n'allez pas vous tromper et m'en

amener une qui la sache.

Berteau partit comme si c'était la veille qu'il eût jeté une perruque

au parterre, et revint ramenant au petit trot derrière lui une bonne

grosse Provençale de trente-cinq à quarante ans, avec un sourire sur

les lèvres, une étincelle dans les yeux, et un accent que, près

d'elle, la capitaine Pamphile parlait le tourangeau.

Elle s'appelait madame Cammel.

Nous nons entendîmes en quelques paroles.

Il fut convenu qu'elle ferait le marché et que je ferais la cuisine.

La seule part qu'elle prendrait à cette préparation chimique serait de

gratter les légumes, d'écumer le pot-au-feu et de vider les volailles;

je me chargeais du reste.

Il n'est pas, chers lecteurs,--détournez-vous, belles lectrices qui

méprisez les occupations du ménage, et n'écoutez pas,--il n'est pas,

chers lecteurs, que vous ne sachiez que j'ai des prétentions à la

littérature, mais qu'elles ne sont rien auprès de mes prétentions à la

cuisine.

J'ai, de par le monde, trois ou quatre grands cuisiniers de mes amis,

que je me ménage pour collaborateurs dans un grand ouvrage sur la

cuisine, lequel ouvrage sera l'oreiller de ma vieillesse.

Ces grands cuisiniers, ces illustres collaborateurs, sont Vuillemot,

mon ancien hôte de la Cloche et de la Bouteille, qui tient aujourd'hui

le restaurant de la place de la Madeleine, l'homme chez lequel on boit

le meilleur vin, on mange les huîtres les plus fraîches, et l'on

déguste les hollandais les plus fins; enfin Roubion et Jenard de

Marseille, les seuls praticiens chez lesquels on mange la véritable

bouillabaisse aux trois poissons.

Et, remarquez-le bien, chers lecteurs, mon livre ne sera pas un livre

de simple théorie. Ce sera un livre de pratique. Avec mon livre, on

n'aura plus besoin de savoir la cuisine pour la faire; au contraire,

moins on la saura, mieux on la fera.

Car, si poétique que sera l'oeuvre, l'exécution sera toute matérielle.

Comme en arithmétique, dès que j'aurai indiqué une recette, je

donnerai la preuve de son infaillibilité.

Tenez,--exemple,--le premier venu, et bien simple; vous allez toucher

la chose du doigt.

Il s'agit de faire rôtir un poulet.

Brillat-Savarin, homme de théorie, qui n'a, au fond, inventé que

l'omelette aux laitances de carpes, a dit:

On devient cuisinier, mais on naît rôtisseur.

C'est une maxime, c'est même plus ou moins qu'une maxime, c'est un

vers.

Mais, au lieu d'une maxime, au lieu d'un vers, il aurait bien mieux

fait de nous donner une recette.

Coutry, autre grand praticien, aujourd'hui retiré, a dit:

« Je préfère le cuisinier qui invente un plat à l'astronome qui

découvre une étoile; car, pour ce que nous en faisons, des étoiles,

nous en aurons toujours assez. »

Revenons à la manière de faire rôtir un poulet.

--Pardieu! c'est bien simple! me direz-vous, surtout avec nos cuisines

économiques. Vous mettez votre poulet dans un plat, sur une couche de

beurre, vous glissez le plat dans votre four, et, de temps en temps,

vous arrosez le poulet.

--Pouah!--ne causons pas ensemble, s'il vous plaît, ce serait du temps

perdu.--Un rôti au four! c'est bon pour des Esquimaux, des Hottentots

et des Arabes.

--Alors, à la broche! soit à la broche au tourniquet, soit dans une

cuisinière, avec une coquille devant.

--C'est déjà mieux; mais ne vous fâchez pas si je vous dis que c'est

l'enfance de l'art que vous pratiquez là.

--L'enfance de l'art?

--Eh! oui. Savez-vous combien vous faites de trous à votre poulet en

le faisant cuire de cette façon? Quatre: deux avec la broche, deux

horizontalement, deux verticalement. Eh bien, c'est trois de trop. Ah!

vous commencez à réfléchir, n'est-ce pas, chers lecteurs? Vous vous

dites: « Le maître, en somme, pourrait bien avoir raison: plus le

poulet a de trous, plus il perd de jus, et le jus du poulet, une fois

tombé dans la lèchefrite, n'est plus bon qu'à faire des épinards;

encore, pour les susdits épinards, la graisse de caille vaut-elle

mieux. »

Pas de broches, mes enfants, pas de brochettes! Une simple ficelle!

Écoutez bien ceci:

Tout animal a deux orifices, n'est-ce pas? un supérieur, un inférieur;

c'est incontesté.

Vous prenez votre poulet, vous lui faites rentrer la tête entre les

deux clavicules, de manière à ce qu'elle pénètre dans les cavités de

l'estomac (méthode belge), vous recousez la peau du cou de manière à

fermer hermétiquement les blessures de la poitrine.

Vous retournez votre poulet, vous faites rentrer dans son orifice

inférieur le foie, vous introduisez avec le foie un petit oignon et un

morceau de beurre manié de sel et de poivre, et, devant un bon feu de

bois, vous pendez votre poulet par les pattes de derrière à une simple

ficelle, que vous faites tourner comme sainte Geneviève faisait

tourner son fuseau.

Puis vous versez dans votre lèchefrite gros comme un oeuf de beurre

frais et une tasse à café de crème.

Enfin, avec ce beurre et cette crème mêlés ensemble, vous arrosez

votre poulet, en ayant soin de lui introduire le plus que vous pourrez

de ce mélange dans l'orifice inférieur.

Vous comprenez bien qu'il n'y a pas même à discuter la supériorité

d'une pareille méthode. Il y a à faire cuire deux poulets, et même

trois poulets, si vous y tenez, à votre four, et à goûter.

Eh bien, dans mon livre, tout sera de cette simplicité, et, j'ose le

dire, de cette supériorité.

Au bout de quatre jours de cette cuisine simple et substantielle, les

_Gardes forestiers_ étaient faits.--Le jeudi, ils furent lus.--Quinze

jours après, ils furent joués avec le succès que vous ont dit les

journaux de Marseille.

Berteau retrouva, le soir de la représentation, le premier murmure

dans la salle; mais il le fit taire.

--Par quel moyen?

--Ah! quant à cela, je n'en sais rien... Par les moyens connus de

Berleau.

Le jour même où j'arrivai à Marseille, je pris Jenneval et Clarisse,

et je les emmenai au château d'If.

À propos, je ne vous ai pas dit de moi et de ma pièce tout le bien que

j'en pense, et je vous ai modestement renvoyé aux journaux de

Marseille; mais ne point parler de la façon dont Jenneval et Clarisse

jouèrent, l'un le père Vatrin et l'autre la mère Vatrin, ce serait une

ingratitude.

Vous connaissez Clarisse, je n'ai donc rien à vous en dire, ou plutôt

je n'ai à vous en dire que ce que vous en savez: que c'est une de ces

rares organisations qui ont reçu de Dieu le privilège de vous faire

rire et pleurer.

Mais vous ne connaissez pas Jenneval. C'est un beau garçon de

trente-quatre à trente-cinq ans, un type qui tient à la fois de

Clarence et de Mélingue, et qui a, surtout dans le grand drame, dans

_Richard Darlington_, dans _Buridan_, dans _Kean_, de magnifiques

emportements.

Cette fois, il perdait une partie de ses avantages, jouant un vieux

garde dont les épaules, à force de porter son fusil, sont un peu

rentrées dans la poitrine, dont les jambes, à force de marcher, sont

un peu rentrées dans le ventre.

Eh bien, il y avait été tout simplement parfait.

Quand il y aura, dans un des théâtres de Paris, un directeur qui ne

fera pas ses pièces lui-même, et que j'aurai un peu d'influence dans

ce théâtre, j'y ferai entrer Jenneval.

Alors vous verrez et vous jugerez.

J'avais, en outre, retrouvé dans la troupe un garçon d'un grand

talent, qui avait créé à Bruxelles le rôle de Mazarin dans mon drame

de _la Jeunesse de Louis XIV_, arrêté par la censure parisienne.

On l'appelle Romanville.

Encore un qui devrait être à Paris, et qui n'y est pas.

En outre, étaient venues de Paris: mademoiselle Henriette Nova,

charmante actrice déjà applaudie à l'Ambigu, et la petite Dubreuil,

qui tient à neuf ans ce que les autres actrices promettent à peine à

dix-huit.

Carré et M. Herbeley complétaient cet ensemble, auquel la meilleure

troupe de drame de Paris eût porté envie.

Donc, grâce à eux, succès et grand succès. Maintenant, n'en parlons

plus, et revenons au château d'If.

Ce n'était pas que je ne connusse le château d'If, si j'étais pressé

d'y aller. Je le connais depuis 1834; en 1834, j'y fis une visite avec

le même Berteau, que vous avez vu en 1858 m'accompagner à la

Blancarde, et Méry, que nous laissâmes sur le rivage, comme une Ariane

volontairement abandonnée.

C'est que Méry a le mal de mer rien qu'à regarder le balancement d'un

bateau; aussi mîmes-nous sa peur à rançon; il ne fut racheté du voyage

qu'à la condition qu'au retour il y aurait deux cents vers faits.

Au retour, il y en avait deux cent cinquante. Méry est de bonne mesure

et donne toujours plus qu'on ne lui demande.

À l'époque où je visitai pour la première fois le château

d'If,--1834--l'ombre de Mirabeau y régnait en souveraine. On n'y

montrait que le cachot de Mirabeau; on n'y parlait que de Mirabeau; on

n'y racontait que les faits et gestes de Mirabeau.

Depuis 1834, tout est bien changé.

Canaris! Canaris! nous t'avons oublié!

s'écrie Victor Hugo.

Hélas! Mirabeau est aujourd'hui bien plus oublié au château d'If que

Canaris en Grèce.

Qui est cause de cet oubli?

Votre serviteur, qui a eu le malheur de faire un roman en une douzaine

de volumes, intitulé _Monte-Cristo_.

Avant d'être Monte-Cristo, Monte-Cristo fut Dantès.

Vous vous en souvenez bien; Dantès passe quatorze ans avec l'abbé

Faria dans les cachots du château d'If, et n'en sort qu'en se

substituant à celui-ci dans le sac qu'on jette à la mer.

Or, voilà que la légende fausse a pris la place de l'histoire vraie;

voilà qu'on ne raconte plus au château d'If la captivité de Mirabeau,

mais la fuite de Dantès.

Déjà, en 1847, quand j'ai fait représenter _Monte-Cristo_ en deux

journées, au Théâtre-Historique, j'avais écrit à Marseille pour avoir

une vue du château d'If.

Le dessin me fut envoyé avec cette exergue:

_Vue du château d'If, prise de l'endroit où Dantès a été précipité._

Depuis ce temps, la tradition n'a fait que croître et embellir. Un

concierge fait sa fortune au château d'If--fortune de concierge, bien

entendu--en six à sept ans, vend son fonds comme Boissier fait de son

magasin, Philippe, de son restaurant, madame Prévost, de sa boutique

de fleurs, et se retire avec des rentes.

Un journal a même été plus loin: il a annoncé qu'un de ces concierges

enrichis m'avait, reconnaissant à son dernier soupir, laissé cent

mille francs.

C'est possible, mais aucun notaire ne m'a encore écrit pour jne faire

des communications à ce sujet.

Tant il y a que j'arrivai au château d'If pour me faire raconter

l'histoire de Dantès comme à un étranger, et que, comme à un étranger,

le concierge, ou plutôt la concierge, dans un baragouin espagnol

impossible à comprendre, il faut lui rendre cette justice, me raconta

l'histoire de Dantès.

Rien n'y manquait, je dois le dire, ni le corridor creusé d'un cachot

à l'autre, ni la mort de Faria, ni la fuite du prisonnier.

Quelques pierres avaient même été tirées de la muraille pour donner

plus de vraisemblance à la chose.

En sortant, je donnai au concierge un certificat constatant que toute

cette histoire était parfaitement conforme au roman.

Mais j'avoue que j'écoutais le récit de la digne concierge avec une

certaine distraction.

Au moment où j'avais pris une barque sur la Canebière,--la première

venue,--un des bateliers qui étaient amarrés au quai avait dit

quelques mots tout bas à l'oreille de son camarade, c'est-à-dire à

celui que j'avais choisi. Il s'en était suivi une réponse de la part

de mon batelier, puis une transaction qui avait eu pour résultat de

mettre dix francs dans la poche du patron de ma barque.

Moyennant ces dix francs, le batelier étranger s'était établi à

l'avant, avait pris un aviron de chaque main, et, tandis que son

confrère restait les bras croisés sur la Canebière, il avait fait

force de rames vers le château d'If, où, après une demi-heure de

navigation, il nous avait heureusement déposés.

Il était clair que le bonhomme m'avait acheté à son collègue, et que

le marché avait eu lieu à forfait pour dix francs.

Aussi, en mettant pied à terre, tirai-je quinze francs de ma poche,

pensant que c'était le moindre bénéfice que je pusse donner à un homme

qui avait estimé à dix francs l'honneur de me conduire.

Mais lui, secouant la tête:

--Non, monsieur Dumas, dit-il, ce n'est rien.

--Ah! ah! dis-je, vous me connaissez?

--Eh! tron de l'air, si je ne vous avais pas connu, je ne vous eusse

pas acheté.

--Mais raison de plus, puisque vous m'avez acheté, pour que je vous

rembourse au moins le prix que je vous ai coûté.

--Ah! sous ce rapport-là, je suis payé.

--Comment cela?

--Par le plaisir de vous avoir conduit. Ah ça! vous croyez donc que,

parce qu'on est un pauvre batelier, on est une brute? Point. Oh! oh!

on vous a lu, allez! La femme vous a lu, les enfants vous ont lu.

--Mais, mon ami, tout cela n'est pas une raison pour que vous me

conduisiez gratis au château d'If; qu'est-ce que je dis, gratis! pour

que vous donniez dix francs pour me conduire.

--L'imbécile! dit-il avec cet accent provençal qui prend une si grande

expression dans la bouche d'un Marseillais; quand je pense qu'il ne

vous connaît pas! Moi, vous seriez descendu dans mon bateau, et l'on

fût venu m'offrir cent francs pour céder mon bateau, que je ne l'eusse

pas cédé.

--Mais, mon Dieu, fis-je en me grattant l'oreille, cela m'embarrasse

beaucoup.

--Oh! il n'y a pas d'embarras là-dedans. Voilà mon bateau, _la

Ville-de-Paris_. Vous êtes à Marseille pour huit jours, quinze jours,

un mois; _la Ville-de-Paris_ est à votre disposition pendant tout le

temps que vous serez à Marseille.

--Mais pas comme aujourd'hui, pas gratis, cher ami?

--Gratis, au contraire, ou, sans cela, l'affaire ne se fait pas.

--Cependant...

--Voilà comme je suis; seulement, si vous êtes trop fier pour

accepter, eh bien, vous ferez de la peine à un de vos meilleurs amis,

voilà tout.

Je lui tendis la main.

--J'accepte, lui dis-je.

--Alors, donnez vos ordres pour demain.

--Demain, à onze heures, je vais déjeuner à la Réserve.

--À onze heures, on vous attendra. Mais ne vous gênez pas, si ce n'est

que pour midi, on vous attendra encore, on vous attendra toute la

journée.

--Mais je vais vous ruiner, mon ami!

--Bah! vous ne me ferez jamais tant perdre que vous m'avez fait

gagner! Mais vous êtes notre boulanger; c'est vous qui nous avez cuit

notre pain avec votre roman de _Monte-Cristo_. À partir du mois

d'avril jusqu'au mois de novembre, on n'entend sur la Canebière que

cette phrase-là, avec dix accents différents: « Batelier, au château

d'If! » Mais, si nous n'étions pas un tas d'ingrats, nous vous ferions

une pension.

--Alors, n'en parlons plus; à demain onze heures.

--À demain onze heures.

Le lendemain, à onze heures, j'étais sur la Canebière; mon homme

m'attendait. Je me fis conduire à la Réserve; je commandai un

excellent déjeuner pour deux; puis, quand le déjeuner fut servi:

--Faites prévenir mon batelier que je l'attends, dis-je à Isnard.

On prévint mon batelier, qui monta en tordant son chapeau entre ses

doigts.

Mais, de même que, sur l'eau, j'avais été obligé d'accepter ses

conditions, sur terre, il fut forcé d'accepter les miennes.

Or, ces conditions étaient qu'il se mît à table et déjeunât; ce qu'il

fit, du reste, d'excellente grâce.

Maintenant, chers lecteurs, c'est à vous de m'acquitter avec ce brave

homme.

Si jamais vous allez à Marseille, et qu'à Marseille il vous prenne

fantaisie de faire une promenade sur l'eau, demandez le batelier de

_la Ville-de-Paris;_ ne lui dites pas que vous me connaissez, pour

Dieu! il ne vous laisserait pas payer.

Demandez-lui seulement si l'anecdote est vraie.

Je n'avais pas vu Marseille depuis 1842.

Or, depuis 1842, Marseille, grâce à nos colonies d'Afrique, grâce au

commerce, qui chaque jour devient plus actif avec le Levant; grâce au

port de la Joliette, grâce au quai Mirès, dont on peut rire à Paris,

mais qu'il faut admirer à Marseille,--Marseille compte cinquante ou

soixante mille habitants de plus, sans compter que la population

flottante a doublé. Il est vrai qu'au contraire de la fille du Phocéen

Protis, qui engraisse, profite et fleurit, la fille de Sextius

Calvinus, la pauvre Aix maigrit, pâlit, s'étiole.

Le chemin de fer qui, à la suite du beau discours de Lamartine, a

passé à Arles au lieu de passer à Aix, a achevé de tuer la pauvre

ville poitrinaire; Aix, qui avait autrefois vingt-quatre mille

habitants, n'en a pas quinze mille à cette heure.

Aussi Berteau, qui est aujourd'hui secrétaire, non plus du préfet,

mais de la chambre de commerce, ce qui lui vaut dix-huit mille francs

au lieu de cent louis, avait-il fait une proposition au conseil

municipal de Marseille.

C'était d'acheter Aix.

Il avait calculé que c'était une affaire de cinq à six millions: on

achetait toutes les maisons d'Aix; on les rasait, on passait la

charrue sur leur emplacement, et on y plantait des oliviers.

Les Aixois, sans feu ni lieu, étaient obligés de venir à Marseille.

Bonne affaire pour les propriétaires auxquels tombait du ciel un

surcroît de quatorze mille locataires avec de l'argent tout frais en

poche. En outre, la cour royale, l'académie, l'université, les

archives, suivaient naturellement les habitants.

Marseille héritait de tout cela; cela valait bien six millions, et il

n'y avait rien d'énorme à faire une pareille proposition à une ville

qui vient de dépenser quarante millions pour emprunter un filet d'eau

à la Durance.

La municipalité refusa.

Les esprits sensés en sont encore à se demander pourquoi.

Berteau pense que c'est son affaire de 1831--vous savez, la fameuse

affaire de la couronne de laurier et de la perruque--qui lui a fait du

tort.

Il pourrait bien avoir raison: rien n'est rancunier comme un

classique.

Il y a tel académicien qui ne peut pas encore pardonner au public du

Théâtre-Français le succès de _Henri III_ et la chute d'_Arbogaste_.

À propos, on dit qu'il est question de le reprendre.--Oh! soyez

tranquilles! _Arbogaste_,--pas _Henri III_.

Bric-à-brac · 第 13 / 30 题