POÈTES, PEINTRES ET MUSICIENS

Avez-vous remarqué ceci:

Tous les peintres aiment la musique, tandis que tous les poètes, ou la

détestent, ou la comprennent mal, ou disent comme Charles X: « Je ne

la crains pas! »

Essayons d'expliquer ce fait.

La peinture et la musique sont deux arts essentiellement sensuels.

Les musiciens et les peintres idéalistes sont des exceptions assez peu

appréciées des autres peintres et des autres musiciens.

Voyez Scheffer, voyez Schubert.

Les musiciens existent dans un pays en raison inverse des poètes.

Ainsi, la Belgique, qui n'a pas un poète, pas un romancier, pas un

historien, a des compositeurs respectables et des exécutants

supérieurs: madame Pleyel. Vieuxtemps, Bériot, Batta, que sais-je,

moi! dix autres encore. Elle a d'excellents peintres: Gallait,

Wilhems, les deux Stevens, Leys.

La France, qui a des poètes à foison: Hugo, Lamartine, de Vigny,

Barbier, Brizeux, Émile Deschamps, madame Desbordes-Valmore, n'a, en

compositeurs, qu'Auber et Halévy.

Je ne nomme pas plus Hérold et Adam que je ne nomme Chateaubriand et

de Musset: tous deux sont morts.

Maintenant, pourquoi les, peintres aiment-ils la musique?

C'est que, comme nous l'avons dit, la musique et la peinture sont deux

arts sensuels.

La musique entre par les oreilles et chatouille les sens.

La peinture entre par les yeux et réjouit le coeur.

C'est la peinture et la musique qui sont soeurs, et non pas, comme le

dit Horace, la peinture et la poésie.

Nous dirons pourquoi la peinture et la poésie ne

sont pas soeurs.

C'est que la peinture est égoïste.

La poésie décrit un tableau: elle n'aura jamais l'idée d'y rien

changer, d'en altérer les lignes, d'en transformer les personnages.

La peinture traduit la poésie: elle ne s'inquiète ni des traits

arrêtés, ni des costumes traditionnels, ni des contours tracés par la

plume.

Plus le peintre sera grand et individuel, plus la traduction

s'éloignera de l'original.

Tant que les peintres ont été idéalistes comme Giotto, Orcagna,

Benezzo Gozzoli, Beato Angelico, Mazaccio, Pérugin, Léonard de Vinci

et Raphaël dans sa première manière, la poésie biblique et évangélique

a été aussi bien rendue que possible.

Mais, quand Raphaël eut fait _les Sibylles_; Michel-Ange, _le Jugement

dernier_; quand la peinture païenne, sous le pinceau de Carrache, se

fut substituée à la peinture chrétienne; quand la Vierge fut une Niobé

pleurant ses fils et non plus Marie s'évanouissant au pied de la

croix; Jésus, un Minos qui juge les vivants et les morts au lieu d'un

apôtre qui pleure et pardonna; le Père Éternel un Jupiter Olympien

clouant implacablement Prométhée sur son rocher au lieu d'un maître

compatissant se contentant de chasser Adam et Eve du paradis

terrestre, la poésie et la peinture rompirent l'une avec l'autre.

À l'heure qu'il est, il est impossible qu'un poète et un peintre

jugent de la même façon.

Le peintre peut voir juste à l'endroit du poète, et le poète le

reconnaître; mais le peintre n'admettra jamais que le poète voie juste

à l'endroit du peintre.

Ainsi, prenons, par exemple, _la Pêche miraculeuse_ de Rubens.

Le poète dira:

--C'est admirablement peint; c'est un, chef-d'oeuvre d'exécution. Le

côté matériel de la couleur et de la brosse est irréprochable du

moment que ce sont des pêcheurs d'Ostende ou de Blankenberghe qui

tirent leurs filets; mais, si c'est le Christ avec ses apôtres, non!

--Pourquoi non?

--Dame, parce que j'ai dans l'esprit la poésie traditionnelle, du

Christ, de l'homme au corps mince, aux longs cheveux blonds, à la

barbe rousse, aux yeux bleus et doux, à la bouche consolatrice, aux

gestes bienveillants; parce que mon Christ, à moi, c'est celui qui

prêche sur la montagne; qui plaint Satan de ne pouvoir aimer; qui

ressuscite la fille de Jaïr; qui pardonne à la femme adultère, et qui,

de ses deux bras cloués sur la croix, bénit le monde, et que je ne

vois rien de tout cela dans le Christ de _la Pêche miraculeuse_, pas

plus que je ne vois un Arabe des bords du lac de Génézareth, dans ce

gros et puissant gaillard à vareuse rouge qui tire la barque à lui.

Le peintre vous répondra:

--Vous n'avez pas le sens commun, mon cher ami; Rubens a vu le Christ

comme l'homme au manteau rouge, et l'Arabe comme l'homme à la vareuse.

Que voulez-vous répondre à cela? Rien. Il faut admirer le côté

matériel de la peinture, convenir que Rubens et Rembrandt sont les

deux plus habiles peintres, qui aient jamais existé, mais se dire à

soi-même; tout bas:

--Si j'avais à prier devant un Christ ou devant une Vierge Marie, ce

ne serait point devant un Christ de Rubens ou une Vierge Marie de

Rembrandt que je prierais.

Voilà pourquoi le peintre peut apprécier le poète au point de vue, de

la poésie; voilà pourquoi le poète n'appréciera jamais le peintre au

point de vue de la peinture.

Maintenant, pourquoi les poètes sont-ils si froids à l'endroit de la

musique, qu'ils se contentent de ne pas la craindre, quand ils ne la

haïssent pas?

Ce sera encore plus simple que ce que je viens de vous expliquer.

La poésie n'aime pas la musique, parce qu'elle est elle-même une

musique. Quand la poésie a affaire à la musique, elle n'a donc point

affaire à une soeur, mais à une rivale.

En effet, que la musique fasse les honneurs d'une partition à la

poésie, sous prétexte de donner l'hospitalité à la poésie, elle la

conduira dans le château de Procuste; elle la couchera sur son lit,

c'est-à-dire sur un véritable échafaud.

Les vers qui seront trop courts, elle les tirera, au risque de les

disloquer, jusqu'à ce qu'ils aient la longueur voulue.

Les vers qui seront trop longs, elle les rognera, au risque de les

estropier, jusqu'à ce qu'ils soient raccourcis à sa convenance. Elle

aura besoin d'une syllabe en plus, elle l'ajoutera.

Le poète a écrit:

L'or est une chimère,

Sachons nous en servir.

Le musicien mettra:

Oh! l'or est une chimère.

Eh! sachons nous en servir.

Elle aura besoin d'une, de deux, de trois, de quatre syllabes en

moins, le musicien les retranchera. Et il aura raison.

Quand les poètes voudront être lus comme poètes, ils feront les _Odes

et Ballades_, les _Méditations poétiques_, les _Contes d'Espagne et

d'Italie_. Quand ils voudront être écoutés comme librettistes, ou

plutôt ne pas être écoutés, ils feront _Guillaume Tell_, _le

Prophète_, _la Marchande d'oranges_.

On a dit qu'on ne pouvait faire de bonne musique que sur de mauvais

vers.

C'est exagéré peut-être. Certains musiciens font d'excellente musique

sur de beaux vers. Preuves: _le Lac_, de Lamartine, musique de

Niedermayer; _le Navire_, de Soulié, musique de Monpou.

Mais, en général, la puissance humaine ne va pas jusqu'à écouter et

comprendre à la fois de belle musique et de beaux vers.

Il faut absolument abandonner l'un pour l'autre.

Les mélomanes suivront les notes, les poètes suivront les paroles;

mais les paroles dévoreront les notes ou les notes mangeront les

paroles.

Supposez que l'on sorte d'un opéra de Scribe, on fredonnera la

musique. Supposez que l'on sorte d'un opéra de Lamartine, on redira

les vers.

Ce qui signifie que, sans être un grand poète, et justement parce

qu'il n'est pas un grand poète, Scribe sera, pour Meyerbeer, Auber et

Halévy, un librettiste préférable à Hugo ou à Lamartine.

Et la preuve, c'est qu'ils n'ont pas fait un seul opéra avec Hugo ou

Lamartine, et qu'ils ont fait à peu près tous leurs opéras avec

Scribe.

Bric-à-brac · 第 7 / 30 题