La France n'eut pas plus tôt la huitième merveille du monde, quelle se
mit à en désirer une neuvième.
Ce ne fut qu'un cri, qu'un gémissement, qu'une lamentation parmi les
savants. Comme la voix de Rachel dans Rama, on entendait pendant la
nuit des voix venant du Jardin des Plantes, et qui criaient:
--À quoi nous sert un hippopotame mâle, si nous n'avons pas un
hippopotame femelle?
Ces voix traversèrent la Méditerranée et firent tressaillir
Halim-Pacha au milieu de son harem.
--Ne laissons pas se désoler ainsi un peuple chez lequel nous avons
fait notre éducation, dit-il à son frère Saïd, et prouvons-lui que
nous sommes restés Turcs en nous montrant reconnaissants.
Et il ordonna qu'à tout prix une femelle d'hippopotame fût prise dans
le Nil blanc et envoyée au Caire.
Il y a un pays où le mot _impossible_ est bien autrement inconnu qu'en
France, c'est l'Égypte.
Au bout d'un an, on annonça par un messager, à Halim-Pacha, que ses
désirs étaient remplis. Au bout de seize mois, la femelle, âgée de six
mois et quelques jours, arriva au Caire; enfin, dans le commencement
de son septième mois, elle fut embarquée à bord d'un navire de l'État,
avec de l'eau du Nil pour trente jours, et trente-cinq chèvres, dont
le lait servait à sa nourriture.
Au bout de dix-sept jours, le bâtiment aborda à Marseille.
Pendant ce temps, j'avais fait plus ample connaissance avec le mâle.
Delaporte, qui était resté quatre mois en France, était allé passer
trois de ces quatre mois dans sa famille, et était revenu à Paris.
Aussitôt son retour, il était venu me chercher pour aller voir son
hippopotame au Jardin des Plantes.
Son hippopotame pouvait avoir de huit à neuf mois.
Il y avait trois mois qu'il n'avait vu Delaporte.
Voici ce que je puis constater à l'honneur de l'hippopotame, et c'est
à regret que je contredis sur ce point l'opinion de mon honorable et
savant ami Geoffroy Saint-Hilaire, qui prétend que l'hippopotame est
une créature privée de tout sentiment généreux:
Dès que nous entrâmes dans l'enceinte réservée, l'hippopotame, qui
était au fond de l'eau, reparut à la surface; puis, lorsque Delaporte
l'eut appelé de son nom arabe, l'animal accourut avec les
démonstrations de joie les plus vives, et avec des grognements de
satisfaction pouvant équivaloir à ceux que pousserait un troupeau
d'une trentaine de porcs.
Rappelons un fait que le lecteur n'a pas oublié, c'est que le père et
là mère du susdit hippopotame s'étaient fait tuer l'un après l'autre
en défendant leur petit.
Il y a loin de là, à cet axiome si hardiment avancé par notre savant
ami Geoffroy Saint-Hilaire, « qu'il est commun que les femelles des
mammifères abandonnent leurs petits et même les dévorent, et qu'il n'y
a pas d'animaux aussi brutaux et aussi colères que les hippopotames. »
On verra l'explication que nous donnerons (nous qui ne sommes pas un
savant) de cette brutalité de notre hippopotame femelle, à l'endroit
de son petit.
À peine fut-elle arrivée à Paris, au bout de dix-sept jours, ayant
encore, par conséquent, pour treize jours d'eau du Nil, que,
quoiqu'elle n'eût que sept mois, l'hippopotame mâle, qui en avait
dix-sept, se rua sur elle avec une brutalité qui faisait plus
d'honneur à sa passion qu'à sa courtoisie.
Il résulta de cette brutalité une première gestation qui dura quatorze
mois.
Au bout de quatorze mois, c'est-à-dire à vingt-deux mois, la femelle
mit bas un petit hippopotame; la parturition eut lieu dans l'eau,
soudainement, sans que la femelle eût annoncé par aucun signe que
cette parturition fût si proche.
À peine eut-elle mis bas, à peine le petit fut-il venu à la surface de
l'eau pour respirer, que les savants furent prévenus et accoururent.
Bien leur en prit de s'être hâtés; car, dix ou douze heures après sa
naissance, la femelle se jeta sur son petit et, d'une de ses défenses,
le blessa mortellement.
Disons en passant que, lorsque la gueule de l'hippopotame s'ouvre dans
sa plus grande étendue, soit en jouant, soit en bâillant, soit en
absorbant une gerbe de carottes, elle mesure un mètre d'étendue d'une
mâchoire à l'autre.
Les savants étaient désolés de cette mort, attendu que les
naturalistes avaient généralement affirmé qua l'hippopotame était
unipare, c'est-à-dire ne mettait bas qu'une seule fois.
Il est vrai qu'unipare veut aussi bien dire, à mon avis, que
l'hippopotame ne met bas qu'un seul petit à la fois.
La désolation, au reste, ne fut pas longue. Le gardien des deux
animaux annonça bientôt à ces mêmes savants que, si ses prévisions ne
le trompaient pas, la femelle hippopotame donnerait dans quatorze mois
un nouveau produit. Quatorze mois après, jour pour jour, la femelle
manifesta l'intention d'aller au bassin préparé pour faire ses
couches, et, après une seule douleur, qui se manifesta par une
violente crispation, elle mit au monde son second petit.
Les savants furent prévenus de nouveau. Ils accoururent, virent le
petit animal nageant à la surface du bassin, se couchant délicatement
sur le cou et sur le dos de sa mère, qui--l'allaitait en levant la
cuisse; seulement, du lundi au mercredi matin, c'est-à-dire pendant
l'espace de quarante-huit heures environ, ni le petit ni la mère ne
sortirent de l'eau.
Le mâle paraissait indifférent, mais non pas hostile à sa progéniture.
Le mercredi matin, le petit commença de sortir du bassin et de se
coucher au soleil. On envoya aussitôt chercher les savants, qui
vinrent, qui l'examinèrent et le mesurèrent. Il portait près d'un
mètre trente-cinq centimètres d'une extrémité à l'autre, et
grossissait à vue d'oeil, et _comme si on l'eût soufflé_. Rapport d'un
témoin oculaire.
Au nombre des savants, est un fort bon et fort aimable homme, M.
Prévost, que la femelle hippopotame, malgré toutes les avances qu'il
lui a faites et lui fait journellement, a pris en grippe. Elle ne peut
pas le voir, et, sitôt qu'elle le voit, sort de son bassin et essaye
de le charger.
M. Geoffroy-Saint Hilaire lui-même, malgré la haute position qu'il
occupe, non-seulement au Jardin des plantes, mais encore dans la
science, n'a jamais pu familiariser avec le pachyderme; ce qui
pourrait bien avoir eu une influence sur le jugement un peu sévère
qu'il en porte, contradictoirement à l'opinion de son confrère le
savant allemand Funke, qui dit, dans son _Histoire naturelle_, édition
de Leipzig, 1811, que «la nature de l'hippopotame est douce et
inoffensive.»
Ajoutons que, pendant la soirée qui précéda le meurtre commis par
l'hippopotame sur son petit, MM. les savants se livrèrent à une grande
chasse aux rats. Les moyens de destruction étant le pistolet, et les
savants, chose reconnue, ne maniant pas cette arme avec une
supériorité remarquable, il y eut peu de rats tués, mais beaucoup de
coups de pistolet tirés et beaucoup de bruit fait.
Ce bruit parut vivement inquiéter la femelle de l'hippopotame.
Vers une heure du matin, le gardien de veille vit sortir de l'eau le
petit hippopotame se traînant à peine, et paraissant visiblement
souffrir. Au bout de quelques pas, il se coucha, avec un gémissement,
au bord de son bassin; le gardien courut à lui, et reconnut six
blessures, dont une mortelle traversant le poumon.
Il courut à M. Prévost, le réveilla, et lui annonça que, s'il voulait
voir le petit hippopotame vivant, il lui fallait se hâter.
M. Prévost se hâta et reçut le dernier soupir du petit hippopotame,
sans que la mère, à ce triste spectacle, manifestât autre chose que
son mécontentement de l'introduction d'un étranger dans son domicile.
Vers deux heures du matin, le petit hippopotame rendit le dernier
soupir.
Maintenant, nous qui n'avons jamais eu aucune prétention à la science,
mais qui sommes un homme pratique, ayant vécu parmi les animaux
domestiques et sauvages, présentons une bien humble observation à MM.
les savants.
C'est que les animaux domestiques seuls tolèrent la présence et
l'attouchement de l'homme à l'endroit de leurs petits; encore a-t-on
remarqué que les chiens et les chats, dont on avait tué, comme cela
arrive souvent trois ou quatre petits pour ne leur en laisser qu'un ou
deux, ou se cachaient pour mettre bas lors d'une nouvelle parturition,
ou, voyant que l'on avait touché à leurs petits, les emportaient et
les cachaient du mieux qu'il leur était possible pour les enlever à la
main destructrice de l'homme.
Mais il en est bien pis des animaux sauvages. Beaucoup de quadrupèdes,
voyant l'endroit où ils ont déposé et où ils allaitent leurs petits
découvert, les abandonnent et les laissent mourir de faim.
Quant aux oiseaux des forêts et même des jardins, il suffit de toucher
à leurs oeufs pour qu'ils renoncent, à l'incubation et que ces oeufs
soient perdus; il est vrai qu'ils tiennent davantage à leurs petits.
Cependant, citons un fait qui se passe fréquemment à l'endroit de
ceux-ci.
Souvent, des enfants, ayant découvert, à quelques pas de la maison
qu'ils habitent, dans le jardin qu'ils fréquentent, un nid soit de
chardonneret, soit de pinson, soit de fauvette, et voulant se
dispenser de la peine d'élever les petits ou croyant les faire élever
plus sûrement par la mère, mettent les oisillons dans une cage, à
travers les barreaux de laquelle les parents viennent les nourrir
pendant un certain temps; mais, lorsque le moment est venu où les
petits devraient les suivre et en sont empêchés par leur captivité,
les parents les abandonnent et les laissent mourir de faim.
Aussi n'ôterez-vous pas de l'idée des petits paysans que, lorsqu'un
amateur d'ornithologie emploie ce moyen économique de se procurer des
oisillons, le père et la mère, plutôt que de laisser leurs petits en
captivité, _les empoisonnent_.
L'infanticide existerait donc, dans ce cas, chez ces innocents
chanteurs que l'on appelle le chardonneret, le pinson, la fauvette,
comme chez ce féroce amphibie qu'on appelle l'hippopotame?
Non. Mais le fait irrécusable est celui-ci: tout animal sauvage a
horreur de la captivité et de l'homme, qui la lui impose. Tant qu'il
est petit, tant qu'il a besoin des soins de l'homme, il semble oublier
qu'il était fait pour la liberté. Mais, en grandissant, il redevient
sauvage, et l'oiseau qui, lorsqu'il ne mangeait pas seul, venait
chercher sa nourriture dans votre main, après un an de cage,
c'est-à-dire lorsqu'il devrait être habitué à la captivité, se débat,
s'effarouche et essaye de fuir lorsque cette même main, dont, petit,
il se faisait un perchoir, va le chercher et essaye de le prendre dans
sa cage.
Eh bien, il est arrivé pour l'hippopotame, animal essentiellement
sauvage et farouche, ce qui arrive aux oiseaux dont on touche la
couvée, ce qui arrive même aux animaux domestiques dont on a décimé
les petits: acceptant la captivité et l'attouchement de l'homme pour
elle-même, l'hippopotame ne les a pas acceptés pour sa progéniture;
elle a tué son petit, non point parce qu'elle était mauvaise mère,
mais parce qu'elle était trop bonne mère.
Maintenant, quoique peu de temps se soit écoulé depuis ce crime,
l'hippopotame femelle se trouve déjà, comme disent nos voisins
d'outre-Manche, dans un état intéressant. Que MM. les savants
attendent patiemment le quatorzième mois de gestation, qu'ils séparent
l'hippopotame mâle de l'hippopotame femelle, qu'ils laissent cette
dernière seule avec son petit, sans la regarder, sans la toucher, en
lui jetant ses carottes et ses navets par une ouverture quelconque;
qu'ils prennent un autre moment que celui de la naissance de leur
jeune pachyderme pour faire à coups de pistolet la chasse aux rats, et
ils verront que, dans la solitude, loin du regard, de l'attouchement
et de la curiosité de l'homme, la mauvaise mère redeviendra bonne
mère, et qu'ils auront, comme on dit en termes de science, la
satisfaction d'obtenir un produit.
Terminons ce récit par une anecdote sur MM. les savants, qui
rappellera, d'une singulière façon, la spirituelle fable de _la Poule
anx oeufs d'or_.
Un de mes amis, le célèbre voyageur Arnaud, avait, au péril de sa vie,
ramené de l'ancienne Saba un âne hermaphrodite, tranchant, comme
Alexandre, ce noeud gordien de la science, qui avait déclaré que
l'hermaphrodisme était un des rêves de l'antiquité.
L'âne hermaphrodite répondait victorieusement à tous les doutes: il
pouvait féconder, il pouvait être fécondé.
Les savants n'y ont pas tenu; au lieu de conserver précieusement un
pareil sujet, bien autrement rare que l'hippopotame, puisqu'il était,
sinon unique, du moins le seul connu, ils l'ont tué, ouvert et
disséqué.
Avouez que la femelle de l'hippopotame, qui connaît peut-être
l'anecdote de l'âne hermaphrodite, a bien raison de ne pas permettre
aux savants de toucher à son petit.