Malick-Touré, fils d’Ahmady-Saada et frère de Saada-Ahmady,
l’almamy déposé par le colonel Gallieni, succéda à Ousman-Gassy
et règne encore sur le Bondou. Jusqu’à ce jour, il s’est
prudemment contenté de rester sous la tutelle des autorités
françaises. Il semble avoir compris que le temps n’est plus aux
pillages et aux exactions de toutes sortes. Il se déclare satisfait
de l’impôt que lui payent ses sujets. De goûts modestes et peu
aventureux, il vit tranquillement à Gabou, qu’il a choisi pour
résidence. Aussi le Bondou commence-t-il à se repeupler. Il semble
n’avoir qu’un désir, celui de voir augmenter sans cesse les
cultures dans ce pays et se développer les transactions commerciales.
=Historique de l’administration et du gouvernement du Bondou.=
Avant la fondation des deux capitales qui ont donné chacune leur
nom à une branche des Sissibés, la ville principale du Bondou
était Dioumcoum, sur la rive droite de la Falémé.
Ce fut sous le règne d’Ahmady-Gaye, chef de la première branche,
que fut construit le village de Koussan-Almamy pour protéger le
Ferlo contre les attaques des Malinkés du Ouli et du Bambouck. Son
fils Toumané-Mody vint y établir sa résidence, et dispersa ses
courtisans et ses captifs dans les environs, afin de surveiller un
peu les alentours.
Après la mort d’Ahmady-Gaye, le chef de la seconde branche
régnante qui résidait à Dioumcoum, aujourd’hui Gatiari, vint
élever un tata à Boulébané, qui était alors désert. Sur le
rapport que lui fit un chasseur, qui trouva l’endroit très fertile
et pourvu de gibier, il se décida à venir y habiter avec sa famille
et ses captifs.
On donna au village le nom de Boulébané à cause d’un petit puits
creusé probablement par des sangliers au pied d’un arbre appelé
en poular _Boulé_. Puits, dans la même langue, se dit _Bané_. De
là _Boulébané_.
Chacune des deux branches ayant alors sa ville principale, les
Sissibés convinrent de diviser le Bondou en deux provinces,
et chaque province en cantons. Une ligne partant de Famira à
l’est, passant par Soumourdaka, Diamwéli, Bay-Bay, Andiari,
Dioéré, Dioum, et aboutissant à Naoudé à l’ouest, formait
la séparation. Tout ce qui se trouvait au nord de cette ligne
appartenait à la province de Boulébané, et les régions qui
s’étendaient au sud composaient le territoire de la province de
Koussan-Almamy. Chacune de ces provinces fut divisée en cantons,
et à mesure que la puissance territoriale du Bondou augmenta, les
conquêtes formèrent de nouveaux cantons qui, suivant les régions,
furent compris dans l’une ou l’autre province.
Ainsi, de nos jours, tel que le Bondou est constitué, il ne
comprend pas moins de onze cantons, qui se répartissent de la
façon suivante :
Au nord la province de Boulébané, comprenant cinq cantons :
Lèze-Bondou, Lèze-Maio, Ferlo-Balignama, Ferlo-M’Bal,
Ferlo-Niéri.
Au sud la province de Koussan-Almamy, formée par six cantons :
Nagué-Horé-Bondou, Do-Maïo, Tiali, Niéri, Diaka, Ferlo-Maodo.
Avant l’arrivée d’El-Hadj-Oumar dans le Bondou,
l’administration de ce vaste pays s’exerçait d’une façon
régulière. Il y avait du moins, sinon de fait, mais en pratique,
une organisation politique et administrative complète. Mais depuis
que le prophète, en le dépeuplant, a entièrement tout détruit,
le gouvernement a passé par deux phases bien distinctes : absolu
sous Boubakar-Saada, il disparut absolument sous Oumar-Penda et
Saada-Ahmady pendant les guerres contre le marabout Mahmadou-Lamine,
pour redevenir absolu sous Ousman-Gassy.
Avec Malick-Touré, l’almamy actuel, on peut dire que le Bondou,
tout en conservant ses lois et coutumes anciennes, est en réalité
gouverné par l’administration française. Il n’est pour ainsi
dire plus qu’une simple province de notre vaste empire soudanien,
qui s’administre elle-même, il est vrai, mais sous le contrôle
et l’autorité du représentant de la France.
Quoi qu’il en soit, nous ne pouvons faire autrement que d’exposer
ici quels étaient le gouvernement et l’administration du Bondou
avant les bouleversements qui ont suivi El-Hadj-Oumar et notre
installation définitive dans ce pays. Comme nous l’avons dit plus
haut, sa constitution est bien encore dans la forme ce qu’elle
était autrefois ; mais en fait, il serait bien difficile de dire
là où s’arrête l’autorité de l’almamy et là où commence
celle de nos agents.
Le gouvernement du Bondou est une monarchie héréditaire. Le
plus âgé de la branche mâle monte sur le trône, mais il lui
faut assez d’influence pour être couronné par les Sissibés,
sinon il court les chances d’une guerre ou d’un bannissement
perpétuel. Aujourd’hui, cet article fondamental n’est plus
observé. L’almamy est nommé par l’autorité française et
reconnu ensuite par les Sissibés. Il n’est plus tenu aucun
compte du principe d’hérédité. Ainsi, l’almamy actuel
Malick-Touré n’arrive qu’en sixième ligne dans l’ordre
de succession régulier. Certes, nous ne pouvons nier que cette
façon de procéder n’ait de grands avantages pour notre politique
générale dans le pays. Mais aussi, nous ne pouvons nous empêcher
de reconnaître qu’elle pourrait, à un moment donné, avoir
de graves conséquences. Car, il ne faut pas se le dissimuler,
le noir est essentiellement routinier et très attaché à ses
traditions. Aussi serait-il puéril de croire un seul instant
que les Bondounkés soient partisans des modifications que nous
avons apportées dans leur constitution. Bien au contraire, elles
blessent profondément leur amour-propre national. Sans doute, ils
tolèrent bien l’almamy que nous leur donnons : ils ne peuvent
faire autrement ; mais il ne jouit d’aucune autorité et il n’est
absolument considéré que comme un simple intermédiaire par les
politiques et comme un véritable _captif des Français_ par les
intransigeants. En réalité, il ne se maintient sur le trône que
parce que nous le couvrons de notre protection.
Almamy (le puissant), tel est le titre que prend l’élu des
Sissibés. La cérémonie du couronnement se fait aussitôt que
l’assemblée a prononcé. Elle se fait remarquer par des danses et
des chants continus, accompagnés de fréquentes décharges de fusils.
L’almamy perçoit comme impôts la dixième partie de la récolte
de chaque village. Autrefois, il était loin de se contenter de ce
revenu, et il imposait à ses sujets des redevances extraordinaires,
parfois exorbitantes. Son bon vouloir en fixait le chiffre. Aussi se
livrait-il à de véritables exactions dont les conséquences étaient
la ruine et l’émigration de villages entiers. Si nous ajoutons à
cela que les princes de la famille royale en faisaient tout autant,
s’il n’avait pas assez d’autorité et d’énergie pour modérer
leurs appétits, on conviendra aisément avec nous que c’était
là un état de désordre et d’anarchie administrative absolument
déplorable et dont le résultat a toujours été d’entraver le
développement normal de la richesse du pays. Il n’en est plus
ainsi actuellement, et l’almamy ne perçoit que l’impôt qui
lui est dû.
De même, les caravanes qui traversaient le Bondou étaient obligées
de payer au souverain une contribution proportionnelle à la quantité
de marchandises qu’elles avaient. Elles circulent aujourd’hui
librement. Les traitants français eux-mêmes devaient donner à
l’almamy un vêtement complet de belle étoffe.
L’almamy était souverain absolu, sans conseil aucun. Cependant,
dans les grandes circonstances, telles que déclaration de guerre
ou autres, il réunissait les Sissibés et se concertait avec eux
sur les moyens d’entreprise.
Les assemblées ont encore généralement lieu dans la grande
cour de la maison de l’almamy ou sur la place du village. Les
étrangers en étaient rigoureusement exclus, à moins qu’ils ne
fussent eux-mêmes chefs de distinction ou qu’on ne voulût leur
faire honneur.
L’almamy, assis sur une peau de mouton à laquelle sont cousus
de nombreux gris-gris qu’il doit toucher des pieds, afin de ne
pas permettre que de mauvaises pensées s’emparent de son esprit,
préside l’assemblée qui forme cercle autour de lui. A sa droite se
tient son ministre, qui prend souvent la parole pour lui. Ce ministre
est choisi ordinairement en dehors de la famille des Sissibés. Il
a toute la confiance du souverain et loge tous les étrangers de
distinction qui viennent le visiter. Il reçoit pour cela une part
des impôts perçus.
L’almamy est obligé de fournir les chevaux à ses courtisans,
aux princes sissibés et aux captifs de la couronne. Ceux qui n’en
ont pas sont dispensés d’aller à la guerre.
Les chefs de province étaient toujours de la famille des
Sissibés. C’était le plus âgé des princes de chacune des deux
branches royales qui était le chef de la province qui appartenait
à sa famille. L’un des deux était de ce fait toujours ou presque
toujours almamy.
Chaque province était, comme nous l’avons dit plus haut, divisée
en cantons. Chaque canton était commandé habituellement par un
Sissibé ; mais ce n’était pas là une règle absolue, car le
chef de canton ne tenait son autorité que de l’almamy qui pouvait
le révoquer à son gré et le remplacer par qui bon lui semblait,
pourvu que ce fût un homme libre et notable.
Les villages étaient et sont encore commandés par un chef relevant
du chef de canton. A la fondation du village, le premier chef
était nommé directement par l’almamy. C’était toujours
celui qui l’avait fondé ou bien celui qui avait creusé le
premier puits, si l’endroit où il s’élevait se trouvait
sur une hauteur. Dans le cas contraire, si l’emplacement se
trouvait sur les bords d’un marigot, d’un lac ou d’une
rivière, la dignité de chef était conférée à l’homme qui,
le premier, avait procédé au débroussaillement. Ses successeurs
étaient toujours choisis dans sa famille, et on peut dire, d’une
façon générale, que le commandement se transmettait par voie
d’hérédité collatérale. L’almamy conservait, toutefois,
le droit de révoquer le chef qui lui déplaisait. Le nom donné
au village était presque toujours celui de son fondateur, à moins
qu’il n’en eût lui-même choisi un autre.
Dans le cas de minorité d’un chef, l’almamy nommait des notables
pour gérer les affaires du canton ou du village jusqu’au moment
où l’héritier serait devenu majeur.
Si à la mort d’un chef de canton ou de village, il n’y avait
pas d’héritier légitime, l’almamy nommait parmi les habitants
un conseil de notables chargé de l’administration des affaires
jusqu’au moment où les habitants ou lui-même eussent choisi un
nouveau chef.
Les chefs de villages et de cantons pouvaient être, par mesure
de discipline, révoqués par l’almamy. Il pouvait aussi, selon
la gravité de leurs fautes, les traduire devant le conseil des
marabouts et leur infliger des amendes.
Les chefs de provinces percevaient dans leurs commandements respectifs
des amendes pour fautes légères. Ils étaient chargés de percevoir
les dîmes dues à l’almamy, et quand tout était concentré dans
leur chef-lieu, ils allaient avec les chefs de cantons et de villages
porter à l’almamy ce qu’ils avaient pu faire rentrer.
En cas de guerre, l’almamy informait les chefs de provinces
d’avoir à rassembler leurs guerriers. Ceux-ci agissaient de même
à l’égard des chefs de cantons et de villages placés sous leurs
ordres. Quand la concentration des contingents de chaque province
était faite, les chefs se mettaient à la tête de leurs hommes
et se rendaient au lieu fixé par l’almamy, qui prenait alors le
commandement en chef ou bien le déléguait à un de ses lieutenants.
Enfin, outre l’impôt qui était dû à l’almamy, les chefs de
provinces, de cantons et de villages en percevaient encore pour leur
propre compte sur les habitants soumis à leur juridiction. Aussi
se commettait-il partout de tels abus de pouvoir, que, si l’almamy
n’avait pas assez d’autorité pour y mettre ordre, des villages
entiers émigraient pour se soustraire à des exactions intolérables
et qui les ruinaient complètement.
Dans le Bondou, la justice est rendue en premier ressort par les
marabouts et en dernier par l’almamy, dont le jugement était
autrefois souverain. Actuellement, on en réfère également au
représentant de l’autorité française et, en dernier lieu,
au gouverneur du Sénégal, depuis que le pays a été placé sous
sa juridiction.
Les marabouts se divisent en quatre classes : talibés, cadis,
tamsirs et imans. Les talibés ne possèdent aucune autorité en
matière de justice. Ce sont plutôt des élèves marabouts que des
marabouts proprement dits, enseignant et récitant les prières. Ils
tiennent des écoles où ils enseignent aux enfants la langue arabe
et les versets du Coran.
Les classes ont lieu le matin de quatre à six heures et le soir
de deux heures à sept heures. Les jeunes élèves, assis autour du
marabout professeur, épellent et récitent les versets écrits sur
une petite planchette à cet usage.
Après la classe, les jeunes talibés se dispersent dans le village
où ils vont implorer la charité des habitants. Le produit des
aumônes recueillies sert à leur nourriture et à celle de leur
maître d’école.
Les talibés qui ont une connaissance assez approfondie du livre
saint peuvent être quelquefois consultés, mais leurs jugements ne
portent jamais que sur des procès de peu d’importance. Ce sont,
pour ainsi dire, des juges de paix.
Les cadis forment le tribunal de première instance et les tamsirs
les tribunaux d’appel. Ils sont aussi chargés de présider la
prière. Les imans président au partage des successions, même de
celles des almamys. Le code suivi au Bondou est le Coran approprié
aux mœurs et à l’esprit des habitants.
La justice ne se fait généralement sentir que dans les cas de
vols ou d’actes contraires aux lois de la pudeur. Tout voleur est
sévèrement puni, suivant la gravité de sa faute, soit de plusieurs
coups de corde, soit de la perte de la main gauche, soit de la perte
totale de ses biens s’il est riche.
Le viol sur une jeune fille vierge est puni de la privation totale des
biens du coupable, si celui-ci est un homme libre. Si, au contraire,
il est captif, c’est la peine de mort. Si la jeune fille a été
consentante, elle entraîne pour cela pour ses père et mère la
perte totale de leurs biens.
L’adultère est puni de mort ou de la perte des biens.
Ces lois sont très rigoureusement exercées et fournissent ainsi
une partie des revenus de l’almamy, à qui reviennent de droit
toutes les amendes.
Les enfants nés d’unions illégitimes sont traités en véritables
parias, et le plus souvent bannis du village et du pays quand ils
sont en âge de pourvoir eux-mêmes à leurs besoins. Les mères
coupables peuvent dans la suite contracter union, mais elles ne sont
pas en droit d’exiger de dot.
Les ordres de l’almamy sont strictement exécutés, sous peine
d’une forte amende. Dans le cas où un village contreviendrait à
ses instructions, il serait imposé d’une forte contribution dont
le chef est responsable de sa personne et de ses biens.
Un captif pris en fuite appartient à l’almamy, auquel le
propriétaire est tenu de payer une pièce de guinée pour rentrer
en son bien.
Tout étranger mettant le pied sur le sol du Bondou doit se conformer
aux lois et coutumes de ce pays, dont il serait passible dans le cas
contraire. Ceci n’est plus applicable maintenant aux Européens,
qui ne relèvent absolument que de la justice française.
Il serait trop long de faire ici une étude complète de la religion,
des mœurs et des coutumes du Bondou. Cela nous conduirait, vu la
diversité des peuplades qui l’habitent, à faire un traité complet
d’ethnologie et de sociologie soudaniennes. Nous nous contenterons
de dire que la religion qui y est pratiquée est l’islamisme mitigé
de superstitions grossières. Les mœurs et les coutumes y sont
celles des peuples musulmans de la côte occidentale d’Afrique ;
enfin la famille et la société y sont constituées d’après
les préceptes du Coran appliqués au génie particulier de chaque
race. Dans un ouvrage prochain nous reviendrons plus longuement sur
ces intéressantes questions.
POPULATIONS ACTUELLES DU BONDOU. — Le Bondou est, relativement à
son étendue, très peu peuplé. Il nous est absolument impossible
de donner un chiffre quelconque, même approximatif, de ses habitants.
Cette dépopulation est due à deux causes principales : 1o les
guerres perpétuelles auxquelles, depuis El Hadj-Oumar, il a été en
proie ; 2o les exactions des Sissibés. Hâtons-nous, toutefois, de
dire que depuis que nous avons pris en main la gestion des affaires
bondoukées, il commence sensiblement à se repeupler. La chute de
l’empire toucouleur d’Ahmadou y a puissamment contribué ; car
beaucoup de familles qu’El Hadj-Oumar avait entraînées à sa suite
à Nioro et à Ségou sont revenues dans leur mère-patrie. Enfin les
habitants qui s’étaient réfugiés dans le Niani et le Niocolo pour
échapper à la rapacité des almamys commencent à reconstruire leurs
anciens villages, certains que, sous l’administration française,
leurs biens seront respectés par leurs chefs naturels.
D’une façon générale, on peut dire qu’on trouve dans le Bondou
des représentants de toutes les races du Soudan français. Toutefois,
la race peulhe et les rameaux qui en dérivent y sont de beaucoup en
majorité. Nous ne nous occupons, bien entendu, ici que des peuplades
sédentaires, laissant de côté la population flottante. Sous cette
réserve, on rencontre dans le Bondou des Fadoubés, des Malinkés,
des Bambaras, des Ouolofs, des Sarracolés, des Diakankés, des
Peulhs et des Toucouleurs.
1o _Fadoubés._ — Nous avons parlé plus haut de cette peuplade
à demi sauvage, lorsque nous avons traité de l’ethnographie des
habitants primitifs du Bondou. Nous ne les citons que pour mémoire,
car ils tendent chaque jour davantage à disparaître et se fondent
avec les peuplades environnantes.
2o _Malinkés._ — Ils ont été en partie chassés du Bondou par
la guerre impitoyable que leur ont faite les almamys. Refoulés
vers l’est et vers l’ouest, ils n’y sont plus représentés
que par un petit nombre d’individus disséminés dans quelques
rares villages des bords de la Falémé et du Do-Maïo.
3o _Bambaras._ — Après la destruction du royaume bambara du
Kaarta, quelques Massassis, qui avaient échappé au massacre
ordonné par El Hadj-Oumar, vinrent avec leurs familles et leurs
captifs chercher asile dans le Bondou. Ils y construisirent les deux
villages d’Allahina et de Kidira. Mais, depuis la prise de Nioro par
M. le colonel Archinard et la dislocation de l’empire toucouleur
du sultan Ahmadou, la plupart d’entre eux sont retournés dans
leur mère-patrie, et le jour est proche où il ne restera plus dans
le Bondou qu’un petit nombre de représentants de cet important
rameau de la race mandingue.
4o _Ouolofs._ — Les Ouolofs étaient autrefois assez nombreux dans
le Bondou. Ils formaient de beaux et riches villages. Originaires du
Oualo, du Djoloff, du Cayor et du Saloum, ils y avaient été attirés
par la fertilité du sol et par la protection que leur promettaient
les almamys. Mais leurs beaux lougans, leurs riches greniers et
leurs nombreux troupeaux ne devaient pas manquer d’exciter la
cupidité des Sissibés. Aussi furent-ils toujours pressurés à
outrance. Les exactions dont ils ont toujours été victimes de la
part des chefs du pays les ont poussés à émigrer vers le Ouli,
le Niani et le Sandougou. Les guerres de Boubakar-Saada et celles
de Mahmadou-Lamine ont achevé de les chasser du Bondou. Aussi y
sont-ils actuellement peu nombreux. Ils commencent cependant à
revenir un peu, surtout depuis l’avènement de Malick-Touré et
depuis que nous dirigeons les affaires du pays. On ne saurait trop
faire pour les y attirer de nouveau. Le Ouolof est, en effet, une
race intelligente et surtout la plus laborieuse de toutes celles qui
habitent nos possessions de la Sénégambie et du Soudan. Ce sont,
de plus, d’excellents éleveurs et des agriculteurs consommés.
5o _Sarracolés._ — Les Sarracolés du Bondou sont originaires
du Guoy, du Kaméra, du Guidimakha et du Kaarta. Ils habitent
particulièrement le Ferlo, c’est-à-dire le pays compris entre
Safalou et Kerkité.
Le Sarracolé, comme son nom l’indique d’ailleurs (Sarracolé
veut dire homme blanc), est une des races d’origine blanche qui
habitent l’Afrique occidentale. Du reste, le type sarracolé pur
ne peut laisser aucun doute sur son origine sémitique. Le visage
est, en effet, ovale, les yeux grands, le nez droit et souvent
même aquilin, les lèvres généralement minces ou peu lippues, le
teint moins noir que chez les peuples de race mandingue, les membres
supérieurs n’ont pas enfin cette longueur démesurée qui est la
caractéristique du nègre proprement dit. La femme offre encore plus
prononcés les caractères de la race blanche que l’homme. Le visage
est régulier, le prognathisme insignifiant, le nez petit, nullement
épaté, les cils et les sourcils abondants et bien dessinés. Les
jambes ne présentent pas ce caractère masculin que l’on trouve si
prononcé chez la femme malinkée et la femme bambara. Les cuisses
sont bien faites et les bras bien modelés. Enfin les extrémités
sont d’une finesse remarquable et les attaches élégantes. Le
teint est plutôt fortement bronzé que noir.
Cependant on comprend que, vivant au milieu de populations noires,
le Sarracolé, par suite de croisements multiples, ait dégénéré
et qu’il ait fini par prendre à ses voisins quelques-uns de leurs
caractères anthropologiques. Néanmoins, avec un peu d’habitude,
il est facile de ne pas se méprendre et de distinguer rapidement
un Sarracolé d’un Toucouleur, d’un Ouolof ou d’un Malinké.
Ce qui surtout nous permet de le considérer comme bien supérieur
aux autres races africaines, à part la race peulhe, bien entendu,
c’est son intelligence éveillée, son aptitude toute particulière
pour le commerce et son âpreté au gain. Je ne sais qui a dit
que le Sarracolé était le _juif du Soudan_. Jamais comparaison
ne fut plus exacte. Ce sont, en effet, les Sarracolés qui sont
les colporteurs de l’Afrique occidentale. Chaque année, après
l’hivernage, dès que la saison des pluies est terminée et que
les sentiers sont devenus praticables, ils quittent leurs villages
et de cultivateurs deviennent _dioulas_ (marchands ambulants). Ils
vont à domicile porter aux populations sédentaires tout ce dont
elles peuvent avoir besoin.
Au début de ses opérations, la pacotille du dioula est des plus
modestes : quelques pièces de guinée, du sel, de la poudre, des
pierres à fusil, des fusils de traite, des kolas, de la verroterie,
et voilà tout. Toutes ces marchandises sont soigneusement emballées
et portées par un de ces vaillants petits ânes qui sont le plus
précieux auxiliaire, le compagnon de fortune du dioula. Mais peu à
peu, grâce à son instinct du lucre et à une sévère économie,
sa petite fortune ne tarde pas à augmenter. Avec les bénéfices
qu’il a réalisés, il achète un, deux, puis plusieurs captifs,
et il ne cesse son métier de dioula que lorsqu’il a pu en acquérir
un assez grand nombre pour faire cultiver ses lougans. Il reste alors
dans son village et devient un notable plus ou moins influent. Il a
réalisé son rêve : il est maintenant propriétaire et chef de case.
D’autres Sarracolés, qui n’ont pas un goût aussi vif pour
les pérégrinations ou qui ne possèdent pas les ressources
nécessaires pour la première mise d’une pacotille de dioula,
emploient d’autres moyens pour arriver à cette situation tant
désirée de chef de case.
Dès l’âge de quinze ans ils se rendent à Saint-Louis, dans nos
postes, à nos escales. Là ils accaparent les emplois indigènes les
plus lucratifs, les places les mieux rétribuées, et aussi, autant
que possible, celles qui exigent le travail le moins pénible. La
presque totalité des matelots indigènes, des laptots, qui composent
au Sénégal les équipages de nos avisos et l’armement des
chalands des négociants sont Sarracolés. Les meilleures places
de domestiques, de maîtres d’hôtel, d’employés indigènes
de commerce à Saint-Louis sont occupées par des Sarracolés. En
revanche, on n’en trouve pas un seul parmi les spahis et à plus
forte raison parmi les tirailleurs sénégalais. Le service y est
trop pénible et la solde trop faible.
Dès que, dans ces diverses situations, il a acquis une certaine
aisance, il rentre dans son pays et devient à son tour propriétaire
et chef de case.
Chez lui, le Sarracolé est bon agriculteur. Maître impitoyable,
il exige un travail considérable de ses captifs et sait en tirer
tout le rendement dont ils sont capables. Comme le Peulh, il possède
toujours de grands troupeaux et est un éleveur de première force.
Le peuple sarracolé a eu son heure de puissance et de gloire ;
il formait, paraît-il, il y a quelques siècles, un vaste empire
au cœur du Soudan occidental. Les débris de cet empire sont
aujourd’hui épars sur le continent africain sous les noms de
Soninkés, Markankés, Sarracolés, à l’état tantôt de familles,
tantôt de confédérations plus ou moins importantes. Musulman
convaincu, il est, par suite de sa vie nomade, un des plus fervents
propagateurs de l’islamisme en Sénégambie. Aussi embrassa-t-il
avec enthousiasme la cause de son compatriote Mahmadou-Lamine. Les
plus fidèles talibés de ce faux prophète étaient Sarracolés.
Ceux du Bondou furent des premiers à aller se ranger sous sa
bannière. Le pays qu’ils habitaient est aujourd’hui presque
complètement désert. Mais on peut être certain que quelques
années de paix seulement suffiront pour les y ramener.
6o _Diakankés._ — Les Diakankés, si l’on en croit la légende,
peuvent être considérés comme une des races les plus anciennes du
Soudan. On fait remonter leur origine aux temps les plus reculés. Il
nous a paru curieux de recueillir quelques-unes des opinions qui
ont cours à leur sujet dans le Bondou. On pourra voir, en lisant
les quelques lignes qui suivent, que l’imagination est loin de
faire défaut aux griots et aux marabouts.
Donc, d’après certains griots et marabouts, leur origine
remonterait jusqu’au temps des patriarches. Le tamsir Bodéoul
disait même qu’ils avaient été des captifs d’Abraham, qui leur
aurait donné la liberté peu avant sa mort, et qu’ils auraient
embrassé l’islamisme dès la fondation de cette religion par
Mahomet. D’autres soutiennent qu’ils descendent de captifs de
Moïse ou de Salomon. D’autres enfin prétendent, et ceci serait
plus vraisemblable, que leurs ancêtres auraient été simplement
des captifs de Mahomet ou des califes qui lui ont succédé.
Quoi qu’il en soit, les Diakankés, comme les Sarracolés avec
lesquels il convient de ne pas les confondre, présentent d’une
façon absolument certaine des caractères indiscutables d’une
race sémitique quelconque. Ainsi ils ne sont pas aussi noirs que les
indigènes de race mandingue ou ouolove. De même leurs caractères
anthropologiques se rapprochent sensiblement de ceux de la race
blanche. Nous serions, pour nous, assez tentés de les considérer
comme une race de mélange, analogue à la race toucouleure, mais
chez laquelle l’élément peulh dominerait davantage.
Quant à leur pays d’origine, il est généralement admis
qu’ils sont venus de l’est ; mais d’où ? c’est là le
problème qu’il serait intéressant d’élucider. Tout ce que
l’on sait, c’est qu’avant leur arrivée dans le Mandé ou
Manding ils habitaient, dans le Macina, un village nommé Diaka,
d’où leur est venu le nom de Diakankés (hommes de Diaka) sous
lequel les désignaient les peuplades de races mandingues. Ils
émigrèrent de ce village, on ne sait trop à quelle époque, et
vinrent s’établir dans le Mandé en un endroit qui fut désigné
sous le nom de Diakaba. C’est de ce village que sont sorties
les principales familles diakankées qui habitent le Bondou, le
Dentilia et le Niocolo. Elles ont formé dans le Bondou une petite
agglomération de villages auxquels on donne le nom de Diaka.
Le Diaka est le canton le plus méridional du Bondou. Il confine à
l’est au Tiali, au sud au pays de Gamon et au Tenda, à l’ouest
au Ouli et au Ferlo-Maodo, et au nord au Niéri et au Ferlo-Balignama.
Pendant leur séjour dans le Manding, ils réussirent à convertir
à l’islamisme bon nombre de familles malinkées qui veulent
aujourd’hui se faire passer pour diakankées. Mais on ne saurait
les confondre avec les représentants purs de cette race dont elles
n’ont aucun des caractères anthropologiques, car les croisements
entre ces deux unités ethniques ont toujours été excessivement
rares.
Les principales familles diakankées du Bondou se sont, pour ainsi
dire, conservées absolument pures de tout mélange. En voici les noms
et ce que nous avons pu démêler à leur sujet de plus vraisemblable
au milieu de fables et de légendes plus extraordinaires les unes
que les autres.
1o Les Diaby-Gassama sont les descendants de Mody-Fatouma, qui fut
père de Fodé-Diakoï-Saloum dont les fils habitent Diddé et ses
environs, Bokko, près de Safalou, Diddé-Coutta, près de Bentenani,
et Touba-N’ding, près de Dianna. Mody-Fatouma eut encore deux
fils : Diako-Laye, qui fonda le village de Touba du Fouta-Djallon,
et Fodé-Boulaye, qui fut le fondateur de Dianna dont un des
arrière-petits-fils, Fodé-Ismaïlia, est aujourd’hui le chef.
Durant leur séjour à Diakaba, les Gassama adoptèrent pour
ainsi dire une nombreuse famille malinkée qui prit le nom de
Sambou-Gassama, de celui de son chef Sambou.
Celui-ci avait émigré du Mandé dans le Ouli à la suite du chef
Koly-Tengrela, et était venu s’établir au village de Soutouko,
non loin de Sini. Peu après son installation, arriva à Soutouko
un marabout diakanké, qui se nommait El-Hadj-Fodé-Souaré, qui
convertit sans peine Sambou à l’islamisme. Il lui persuada de
quitter le Ouli, et l’entraîna dans le Diaka, où il fonda le
petit village de Médina-Diaka dont les habitants ne doivent pas,
par conséquent, être considérés comme de purs Diakankés.
La famille des Gassama a dans tout le Bondou une grande
réputation de ferveur religieuse. Elle a donné un grand marabout,
Fodé-Diakoï-Saloum, qui fit trois fois le pèlerinage de La Mecque
et construisit les mosquées de Diddé et de Koussan-Almamy, qui
furent détruites par les bandes d’El-Hadj-Oumar.
2o Les Dibassy-Fadiga sont, après les Gassama, la famille la plus
importante du Diaka. Ils descendent d’un nommé Toullé-Fadiga,
qui vécut dans les temps les plus reculés de la légende. Certains
marabouts prétendent qu’il existait au temps du roi Salomon,
dont il aurait été captif, et que ce dernier l’aurait libéré
après lui avoir fait apprendre l’hébreu.
3o La famille des Diakités n’a peut-être pas une origine aussi
ancienne que les deux précédentes, mais elle jouit chez les
Diakankés d’une grande autorité religieuse et politique, bien
que cependant elle ne soit pas de race absolument pure et qu’elle
soit fortement mâtinée de mandingue. On les désigne encore sous
le nom de Kabalankés, du nom de leur ancêtre Kaba-Mody-Satan,
qui lui-même, dit la légende, descendait d’un nommé Hamdiatou
ou Hamza, oncle de Mahomet. Cet Hamdiatou, nous apprend-on, serait
parti de Médine, près de La Mecque, pour visiter les contrées
du sud et du sud-ouest et les convertir au culte du Coran. Ce fut
ainsi que, de pays en pays, il arriva dans le Mandé, à la cour
du grand roi mandingue Soun-Djatta, qui le reçut fort bien ;
et chaque fois que le marabout pèlerin venait prêcher dans la
cour royale, Soun-Djatta lui faisait remettre en cadeau une petite
baguette d’or. Chaque fois aussi, en retour de ses libéralités,
le marabout faisait toujours des vœux et récitait des prières pour
le bonheur et la prospérité du roi mandingue. Il ne put cependant
pas, malgré tout ce qu’il fit, le convertir à l’islamisme.
A cette époque se trouvait à la cour de Soun-Djatta, parmi les
hommes de sa suite, un courtisan qui ne pouvait pas souffrir le
marabout et qui l’accusait de tromper le souverain. Il ne pouvait
lui pardonner que Soun-Djatta le comblât de cadeaux, et allait
répétant partout que ses prières n’avaient absolument aucune
vertu. Aussi se tenait-il toujours à l’écart, au pied d’un
arbre qui était mort depuis longtemps, et ne répondait-il jamais
aux oraisons du pèlerin.
Un jour le roi, avant de partir pour une dangereuse expédition,
demanda à Hamdiatou de faire une prière solennelle pour la
réussite de son entreprise. Celui-ci adressa alors à Dieu une
invocation telle, disait-il, que Soun-Djatta reviendrait sûrement
vainqueur dans sa capitale et avec un riche butin. Le courtisan ne
put s’empêcher de prendre à partie le marabout à ce sujet en
présence de toute la cour. Il l’invectiva violemment et lui dit,
en terminant : « Marabout, je ne le regarderai jamais que comme un
vil imposteur tant que, par tes prières ou par tout autre moyen,
tu n’auras pas fait pousser des feuilles à cet arbre qui est
mort depuis des années. » Et, ce disant, il frappa vivement
et à plusieurs reprises sur les racines qui lui servaient de
siège. Hamdiatou adressa alors à Dieu une fervente prière, lui
demandant de faire ce miracle pour convaincre l’infidèle. En peu de
jours il fut exaucé, et l’arbre se couvrit d’un vert feuillage
qui devait persister toute l’année, une nouvelle feuille devant
remplacer immédiatement celle qui venait de mourir.
Cet arbre fut dès lors appelé Doua-Luigo, ou « arbre de
prière » en langue mandingue, d’où l’on a fait Doubaléhi et
Doubalel. C’est ainsi que ce beau végétal est connu aujourd’hui
des Européens au Soudan.
Le courtisan, convaincu de la puissance du marabout, ne tarda
pas à se convertir à l’islamisme. Il devint le meilleur ami
d’Hamdiatou, et dans la suite lui donna sa propre fille en
mariage. C’est de cette union que naquirent les Diakités. Ils
ne sont donc pas des Diakankés purs, mais plutôt des métis de
Diakankés et de Mandingues.
Les Diakités jouissent chez tous les peuples du Soudan, et
particulièrement chez les Diakankés, d’une grande influence,
tant au point de vue politique qu’au point de vue religieux. Ils
sont considérés comme des descendants de Mahomet, et comme tels
chargés, partout où ils se trouvent, de dire les prières. Ils
jouissent, à ce point de vue, des mêmes faveurs que les chérifs
maures et, comme eux, reçoivent de nombreux cadeaux des fidèles
au nom du prophète de l’Islam.
Les Diakités, ou Kabalankés, ont donné dans le Bondou plusieurs
personnages fameux par leur sainteté et leur profonde connaissance
du Coran. C’est d’abord Fodé-Amar-Kaba, marabout renommé
qui vivait du temps de l’almamy Saada. Il habitait le village
de N’Dioum-Alfakha, dans le Ferlo-Maodo. Il émigra en 1857,
à la suite d’El-Hadj-Oumar, et s’établit à Mongua,
dans le Guidioumé, où il mourut en laissant un fils nommé
Demba-Kaba. Celui-ci était chef du village fondé par son père
lorsque éclata la guerre entre Moriba-Saffré, chef de Paraoual,
et les fils d’El-Hadj-Oumar : Bassirou, de Koniakary, et Mountaga,
de Nioro.
Ne se voyant plus en sûreté dans Mongua, Demba-Kaba alla se
réfugier dans le Nioro, où il s’établit avec toute sa famille
et ses captifs à Kamandapé, où il mourut. Ses descendants habitent
encore ce village.
Signalons également le marabout Fodé-Mahmadou-Iéïlani, qui
habitait le village de Iéïlani, à quelques kilomètres au sud-ouest
de Sanoundi, dans le Diaka. Il quitta ce village vers 1882 et vint
s’établir à Kaparta. C’est de là qu’il émigra en 1886,
durant la guerre contre Mahmadou-Lamine, pour se réfugier dans le
Niani, où il habite encore avec sa famille le village de Kouonko.
4o La famille des Souaré est de date plus récente. Elle reconnaît
comme premier ancêtre un marabout qui avait fait le pèlerinage de
La Mecque et qui, à son retour, fut appelé par ses compatriotes
Fodé-El-Hadj-Sy-Ouaré, d’où on a fait Souaré.
Voici quelle est l’origine de ce diamou (nom de famille) :
En revenant de son pèlerinage de La Mecque, le marabout Fodé
était accompagné de quelques talibés qui avaient fait le voyage
avec lui. Bien entendu, tous ne marchaient pas aussi rapidement, et
il y avait toujours quelques retardataires. Chaque fois que ceux-ci
arrivaient après leur chef dans un village, ils avaient l’habitude
de demander aux habitants si Fodé-El-Hadj n’était pas passé chez
eux ; à quoi ceux-ci répondaient toujours qu’il y avait plusieurs
pèlerins de ce nom qui traversaient tous les jours leur village,
et qu’ils ne savaient pas, par conséquent, lequel les talibés
demandaient. Précisant alors, ils répondaient : « Celui que nous
demandons, c’est Fodé-El-Hadj-Sy-Ouaré, c’est-à-dire Fodé,
le pèlerin qui a un cheval tacheté de blanc. » De là l’origine
du nom de Souaré. Ces Diakankés sont encore des marabouts. Ils
habitent particulièrement le village de Bokolako.
5o La famille des Sylla est également une famille de marabouts. Ils
se sont croisés avec des Sarracolés du Diafounou. Ils ont donné
quelques lettrés fameux dans le Bondou, et, entre autres, le
nommé Fodé-Maram-Birahim, qui vivait à Bani-Israïlia vers 1856
et qui mourut à la suite d’El-Hadj-Oumar dans le Nioro. Son fils,
Fodé-Sékou, était également un profond marabout. Il quitta Bani
en 1886 et émigra dans le Niani pour fuir la colonne française qui
venait de s’emparer de Dianna, et contre laquelle il avait combattu.
Les Diakankés-Sylla habitaient, sur les bords du Niéri-Kô,
les villages de Bani-Israïlia et de Médina-Diaka. Quelques
représentants de cette famille habitent encore Bani, dont ils sont
chefs. Les autres sont dispersés dans le Damentan, le Sandougou,
le Niani, le Fouladougou et le Combo.
Comme son père, Fodé-Sékou enseignait à Bani. Son école était
des plus fréquentées, et il n’avait jamais moins de deux cents
élèves qui lui venaient des pays riverains de la Gambie pour
apprendre l’arabe et étudier le Coran.
6o Les Saouanés ont des liens de parentés avec les Sissibés. En
effet, une cousine de Malick-Sy, nommée Fatouma-Sy, fut mariée
à un de leurs ancêtres. Les enfants qui naquirent de cette union
portèrent le titre de Saouanés tout court, par corruption de celui
de Sy-Saouané, qui ne doit être attribué qu’aux seuls descendants
directs de Malick-Sy. Dans le Bondou, les almamys autorisent,
en effet, parfois des familles peulhs, torodos ou diakankés à
prendre le qualificatif de _Sy_ ou de _Saouané_. Mais celui de
_Sy-Saouané_ ne peut être porté que par les membres de la famille
royale. Quiconque enfreint cette loi est puni par l’almamy d’une
forte amende.
Les descendants de Fatouma-Sy eurent une belle postérité et se
sont considérablement multipliés. Ils forment actuellement deux
branches, celle des Dia-Counda et celle des Saouanés proprement
dits. Les Dia-Counda habitent les villages de Maka-Dégué, près
de Goutta, et de Sarroudji, près de Bokko.
Le nommé Fodé-Mady-Dia, qui était chef de Moka-Dégué et un de
leurs marabouts les plus savants, mourut en 1870, à l’âge de
cent vingt ans.
Les Saouanés proprement dits habitent encore le village de Bokolako.
7o Les Ly se sont croisés avec les Torodos de Goundiourou et habitent
les villages de Médina-Codioly et de Sanoundi.
8o Les Tounkaras, qui sont tous marabouts, habitent Bokolako. On
rencontre encore quelques représentants de cette famille à
Médina-Codioly.
9o Les Dramés sont des métis de Sarracolés et de Diakankés. Ces
Sarracolés, originaires, pour la plupart, du Diafounou, ont peu de
sang diakanké, et usurpent ainsi une nationalité qui n’est pas
la leur.
Les Dramés habitaient autrefois les villages de Safalou, Bagadadié
et Comondougou, près de Safalou. Après la prise de Dianna, en 1886,
ils se sont dispersés, craignant que le colonel Gallieni ne les
châtiât pour s’être ralliés à la cause de Mahmadou-Lamine. Ils
se sont réfugiés dans le Niani, le Fouladougou, le Kantora, le
Sandougou et le Damentan, où ils sont encore.
10o Les Doumbouïa habitaient le village de Goubaïel, sur les bords
du Niéri-Kô. Ils l’ont abandonné pendant la guerre du marabout
Mahmadou-Lamine, et se sont réfugiés dans le Niani, le Sandougou
et le Damentan.
En 1891, quelques-uns d’entre eux sont venus réoccuper Goubaïel,
et j’ai appris que tous les avaient rejoints peu après.
Un des membres de cette famille, le nommé Fodé-Kaba-Doumbouïa,
natif de Goubaïel, devint, vers 1857, chef d’une partie du
N’Ghabou. Ses descendants sont définitivement restés dans ce pays.
Il existe encore dans le Bondou bien d’autres familles de
Diakankés, mais elles sont peu importantes. Citons au hasard : les
Bakaiokos, les Kamaras, les Diaounés, les Haïdia, etc., etc. Toutes
sont plus ou moins mâtinées de sang mandingue ou sarracolé. Celle
des Haïdia se prétend issue d’un chérif maure qui se serait uni
à Diakaba avec une Diakanké. Mais cela n’est nullement prouvé.
Les Diakankés avaient toujours été, jusqu’à l’arrivée
de Mahmadou-Lamine, dévoués, dociles et soumis aux almamys du
Bondou. Aussi avaient-ils moins de charges à supporter que les autres
peuples. Ils payaient bien la dîme des récoltes, comme les autres,
mais ils étaient exemptés du service de la guerre. Ils étaient
chargés de construire les tatas des Sissibés et de les entretenir.
Musulmans fanatiques, ils consacrent à l’étude de l’arabe et
du Coran tout le temps que les travaux des champs leur laissent libre.
Comme ils ont partout dans le pays une grande réputation de ferveur
et de sainteté, ils sont craints et vénérés à la fois par
leurs voisins.
Avant d’entreprendre une expédition, les almamys du Bondou
faisaient appeler les plus renommés d’entre eux pour adresser au
ciel des prières afin que la victoire leur fût favorable.
Les Diakankés sont des cultivateurs et des éleveurs de premier
ordre. Leurs lougans sont toujours très bien entretenus et
leurs villages plus propres et mieux construits que ceux de leurs
voisins. Jamais la famine ne vient les visiter, car ils ont toujours
la prévoyance d’avoir d’abondantes réserves de mil, riz, maïs,
arachides, fonio, etc., etc.
D’après ce que nous venons de dire de leur fanatisme religieux,
on comprendra aisément qu’ils n’aient pas hésité à aller
se ranger sous la bannière du marabout. Mais il faut dire aussi
qu’ils furent des premiers à l’abandonner quand ils eurent
acquis la certitude que ses promesses n’étaient que mensonges et
qu’il ne rêvait que la satisfaction de sa propre ambition.
7o _Peulhs._ — La race peulhe est une race d’origine
sémitique. Ses représentants n’ont rien de commun avec les
noirs. Les caractères anthropologiques se rapprochent tellement de
ceux de la race blanche la plus parfaite que nous n’hésitons pas
à la considérer comme l’échelon intermédiaire le plus parfait
et le plus élevé entre le blanc pur et le noir.
Nous n’avons pas ici à traiter cette importante question. Il
faudrait un volume tout entier pour résumer seulement ce que
l’on sait aujourd’hui du Peulh. Nous ne nous occuperons que des
Peulhs du Bondou. Il y sont relativement peu nombreux et habitent
particulièrement le Tiali et le Do-Maïo. Leurs griots font remonter
leur origine bien avant Mahomet. Ils seraient, d’après eux,
issus d’un descendant de Cham qu’ils nomment Ilo-Falagui.
Les familles des Camanadjios, des Sandaradjios et des Fouladjios
auraient, d’après eux, pour ancêtre Nemrod-Boun-Canana (Nemrod,
fils de Chanaan).
Ces trois familles jouissent dans le Bondou d’une assez mauvaise
réputation. Le tamsir Bodéoul se plaisait souvent à dire qu’il
ne pourrait jamais sortir des Djios des musulmans bien fervents.
Bien que la race peulhe ne soit pas aussi fanatique que la race
toucouleure et particulièrement que les Torodos, elle a cependant
donné des hommes illustres dans l’histoire politique et religieuse
du Soudan. Nous citerons particulièrement Cheickou-Ahmadou-Tidjiania,
le fondateur du royaume du Macina, dont les descendants régnèrent
sur ce pays jusqu’en 1861, époque à laquelle il fut conquis
par El-Hadj-Oumar, qui fit mettre à mort son dernier roi,
Ahmadou-Mahmadou ; Boubakar, le conquérant du Fouta-Djallon,
dont les fils sont encore almamys de ce pays ; Suleyman-M’Bal,
qui fit une guerre acharnée aux Déniankés des bords du Sénégal,
et enfin Abdoul-Kader, qui, de simple marabout, parvint à se faire
élire almamy du Fouta sénégalais et eut avec les souverains du
Bondou des démêlés que nous avons racontés plus haut.
Les principales familles peulhes qui habitent le Bondou sont : les
Irlabés, les Kolébés, les Hamanabés ou Camanadjios, les Foulabés
ou Fouladjios, les Sandarabés ou Sandaradjios, les Ouolarbés,
les Séléyabés, les Yalalbés, les Ourourbés, les Halaïbés,
etc., etc.
Les Hamanabés, les Foulabés et les Sandarabés sont venus du Fouta
sénégalais et s’étaient établis dans le Dô-Maïo (Haut-Bondou)
depuis Tomboura jusqu’à Baledji. Ils conservèrent leurs habitudes
et leurs mœurs, et restèrent complètement étrangers aux mœurs
des Sissibés, sous la domination desquels ils étaient.
Bien avant les guerres intérieures du Bondou, ils avaient formé de
grands villages et avaient réuni des troupeaux considérables. Ils
avaient même parmi eux des hommes influents, qui furent condamnés à
mort de crainte qu’ils ne fissent soulever leurs compatriotes. La
ville de Torogua fut pillée et incendiée par les ordres de
l’almamy Toumané-Mody, ses habitants se croyant assez forts pour
fomenter une émeute contre les Sissibés. Ils sont toujours restés
dans l’obéissance depuis cette époque.
Les Peulhs émigrés du Fouta-Djallon habitent le Tiali, au sud du
Bondou, et une partie du Niéri. Ils ne se sont jamais mélangés avec
les Peulhs du Fouta sénégalais, qu’ils ont toujours méprisés
et regardés comme des hommes sans foi ni loi. De plus, le Peulh
du Fouta-Djallon est de race absolument pure, et il est fier de
son origine, tandis que les autres sont plus ou moins mitigés,
et bien qu’ils se disent Foulbés comme ceux-ci, doivent être
plutôt considérés comme des Toucouleurs.
Les premiers Peulhs du Fouta-Djallon qui émigrèrent dans le Bondou
y vinrent à la suite de Boubou-Malick-Sy, lorsque celui-ci alla y
chercher des troupes pour venir en aide à son père alors en guerre
contre le tunka de Tuabo. Dans la suite, d’autres familles vinrent
se joindre à ce premier noyau, et quand ils furent relativement
nombreux, ils se dispersèrent ; une partie vint habiter le pays
compris entre Sénoudébou et N’Dangan, c’est-à-dire les villages
de Lally, Sittabenta, Bayéga, etc., etc., et l’autre partie se
fixa dans le Tiali et le Niéri.
Les Peulhs du Fouta-Djallon font peu de cas de la guerre. Ils
s’occupent beaucoup plus de la lecture du Coran, de l’agriculture,
du commerce des kolas et de l’élevage des bœufs.
Les Peulhs du Bondou ont toujours été les plus riches du
pays. Aussi les almamys les ont-ils regardés de tout temps comme
leurs pourvoyeurs de mil, riz, maïs et bestiaux. Ils ont été, comme
leurs voisins les Diakankés, plus souvent en butte aux exactions des
Sissibés que les autres peuplades. Malgré cela, ils sont restés
fidèles à leurs maîtres, et le mouvement d’émigration a été
chez eux plus faible que chez les autres.
8o _Toucouleurs._ — La race toucouleure est dérivée de la race
peulhe. C’est peut-être son rameau le plus important. On peut dire
que, chez le Toucouleur, c’est l’élément peulh qui domine ;
mais les croisements y sont si multiples qu’il est bien difficile
d’en faire une histoire anthropologique absolument méthodique. Dans
le Bondou, elle est représentée par les Torodos, c’est-à-dire
par des Toucouleurs originaires du Fouta-Toro.
Nous avons vu plus haut quelle était l’opinion la plus
généralement admise au sujet des origines de ce groupe ethnique,
que caractérise surtout un fanatisme musulman farouche et
démesuré. Mais la légende à leur sujet ne saurait perdre ses
droits dans un pays où elle règne en maîtresse. Voici celle que
racontent volontiers les griots. On verra que, d’après eux, les
Torodos ont des origines absolument sacrées pour les musulmans, et
c’est peut-être beaucoup à cela qu’ils doivent l’autorité
qu’ils ont acquise sur presque tous les peuples du Soudan qui
pratiquent la religion du prophète de l’Islam.
Donc, d’après la tradition, les premiers Torodos seraient les
produits de croisements d’Arabes, de Berbères et de Maures avec
les femmes peulhes et ouoloves qui habitaient jadis le Fouta-Toro,
auxquels seraient venus s’unir dans la suite des familles entières
de Ouolofs, de Peulhs, de Sarracolés et même de Malinkés, qui,
convertis à l’islamisme, se firent également appeler Torodos.
Si l’on en croit les traditions, les Torodos seraient postérieurs
à Mahomet. Mais ce prophète aurait, peu avant sa mort, prédit
que, quelques années après lui, surgirait une race qui parlerait
une langue tout autre que l’arabe et différente de toutes celles
connues jusqu’à ce jour, et que cette race se nommerait Hal-Poular,
mot à mot « parleur de poular ». Cette race, ajoutait-il, devait
naître d’un de ses califes et devait être un des plus fermes
soutiens de l’islamisme. Elle donnerait de grands marabouts et
des rois puissants qui combattraient dans le sentier de Dieu pour
faire disparaître l’injustice de la terre.
Ceci fut même écrit par un calife qui se nommait
Ousman-Boun-Affan. Malheureusement, le travail de ce savant homme sur
les origines des Torodos n’est pas arrivé jusqu’à nous. Tout
ce que savent les marabouts les plus érudits du Soudan occidental,
ou plutôt ce qu’ils prétendent, c’est qu’à l’époque
où la propagande musulmane était la plus active, les armées du
prophète étaient venues jusque dans le Toro, qui était alors
habité par des idolâtres.
Il arriva donc qu’un jour le village de Guédé, qui était alors la
capitale du Toro, fut attaqué par les disciples du prophète ; mais,
malgré tous ses efforts, l’armée musulmane ne put pas s’en
emparer. Elle fut même battue et obligée de battre en retraite
en grand désordre, après avoir laissé beaucoup de cadavres sur
le champ de bataille. Les habitants de Guédé se mirent alors
à leur poursuite. Les fuyards se dispersèrent en emportant leurs
blessés, et l’on dit même qu’un de leurs plus grands marabouts,
Abdoul-El-Dardaye, trop faible pour pouvoir les suivre, fut porté
en civière par ses hommes jusqu’à Boumba, capitale du Lao, où
il mourut et où il fut enseveli en un endroit que l’on montre
encore à l’est du village actuel.
Cependant, dans leur précipitation, les musulmans avaient laissé
au pied des remparts de Guédé un de leurs chefs nommé Oumar
et qui était cousin d’Oumar-Boun-Kadaby, un des lieutenants
de Mahomet. Oumar avait été blessé durant l’assaut, et les
siens, croyant qu’il était mort, l’avaient abandonné ; mais
il n’était qu’évanoui. Il revint à la vie au moment où les
assiégés allaient l’enterrer. Il fut fait prisonnier, porté dans
la ville où on le soigna jusqu’à parfaite guérison. Laissé en
liberté à condition qu’il ne quittât pas Guédé, il s’y maria
avec la fille d’un notable dont il eut trois enfants mâles qui
furent les ancêtres des Torodos. Il nomma le premier Ly, le second
Tal et le troisième N’Dougo. Aujourd’hui ces noms constituent
pour ainsi dire chez les Torodos des titres de noblesse. El Hadj-Oumar
était un Tal. Les descendants d’Ibnou-Morvan, que nous appelons
Sissibés, sont des Sy, et leur noblesse est plus récente que
celle des familles qui portent les qualificatifs précédents, bien
qu’ils soient sur le trône du Bondou. Telle est l’origine que
la légende attribue aux Torodos.
Il existe dans le Bondou un grand nombre de familles torodos. Elles
habitent particulièrement le Nagué-Horé-Bondou, le Lèze-Bondou,
le Lèze-Maïo, le Ferlo-M’Bal, le Ferlo-Balignama, le Ferlo-Niéri
et le Ferlo-Maodo. On peut les diviser en deux groupes, les
Torodos-N’Guénars et les Torodos proprement dits. Les Sissibés
sont de véritables Torodos. Les Torodos-N’Guénars, dont
l’origine est proche de la leur, se mirent d’accord avec eux,
comme nous l’avons vu, et marchèrent avec bonheur à la conquête
des pays voisins.
Malick-Sy, en s’établissant dans le pays, leur avait accordé
certains privilèges qu’ils ont conservés jusqu’à nos jours.
Le Torodo est généralement musulman fanatique. Sa dévotion, ses
connaissances plus ou moins approfondies de l’arabe et du Coran
suffisent pour lui permettre d’aspirer aux plus hautes dignités
dans son pays. Ainsi les Torodos-N’Guénars, qui constituent une
famille dont la science et la religion sont partout respectées,
peuvent contracter mariage avec les filles des familles royales,
et de même un prince du sang peut, sans déroger, s’allier avec
une famille de Torodos-N’Guénars.
Ce sont les Torodos qui, dans les guerres de religion, ont toujours
montré le plus d’enthousiasme et fait preuve du fanatisme le
plus farouche et le plus cruel. Ce sont eux qui ont fourni à El
Hadj-Oumar ses meilleurs soldats, ses talibés les plus fidèles et
ses lieutenants les plus dévoués.
INDUSTRIE, COMMERCE. — Dans le Bondou l’industrie n’existe
qu’à l’état absolument rudimentaire. La plus sérieuse est celle
des tisserands qui y fabriquent les petites bandes d’étoffes de
coton qui, dans le sud, servent de monnaie courante. La production en
est faible, parce que la matière première est peu abondante et fait
souvent défaut. Malgré cela, elle est relativement rémunératrice,
et un bon tisserand travaillant dix ou douze heures peut aisément
gagner environ 2 francs ou 2 fr. 50 par jour. L’unité de monnaie
dans le Diaka, le Tiali et le sud du Niéri est le pagne qui se
compose de deux coudées au carré de ces petites bandes réunies
entre elles. La valeur du pagne est d’environ deux mètres. Elle
varie du reste dans chaque pays et souvent de village à village.
Les charpentiers indigènes se divisent en deux classes : les laobés,
qui fabriquent les mortiers et les pilons à couscouss ainsi que les
calebasses en bois dont se servent les ménagères et les manches
de pioches et de haches des cultivateurs, et les laobés-lana,
qui confectionnent les pirogues.
Les cordonniers forment également deux classes : les alaoubés
ou galâbos, qui sont plutôt des tanneurs, et les garankés, qui
confectionnent les sandales, les selles et les gris-gris.
Les forgerons travaillent le fer et l’or particulièrement. Ils
fabriquent les pioches, les haches et les bijoux dont les élégantes
Toucouleures sont si friandes. Ces bijoux sont loin d’être aussi
primitifs qu’on pourrait le croire, et nous en avons vu qui ne
seraient déplacés dans les vitrines d’aucun de nos joailliers
français.
Mais, quoi qu’il en soit, on ne peut pas dire qu’il existe
dans le Bondou une industrie quelconque qui mérite absolument ce
nom. La production est des plus primitives et limitée aux besoins
de la population qui est loin d’être assez dense pour permettre
un écoulement rémunérateur.
Quant au commerce, il n’y est absolument qu’à l’état
embryonnaire. Quelques rares dioulas (marchands ambulants) visitent
de temps en temps les villages avec une mince pacotille qu’ils
échangent généralement contre de l’or ou contre l’argent
monnayé que nous répandons dans le pays. On comprend aisément que
l’état de guerres perpétuelles, dans lequel a vécu le Bondou
depuis des siècles, n’a pas permis aux transactions commerciales de
s’y développer. S’il a pu inscrire dans son histoire de belles
pages militaires, il est resté absolument retardataire au point de
vue commercial. Sous ce rapport, il est peut-être le pays le plus
déshérité du Soudan.
CONCLUSIONS. — Nous venons de voir ce qu’a été et ce qu’est
encore le Bondou. Que pourra-t-il être dans l’avenir, et quels
avantages pourrons-nous en tirer ? Un pays ne vaut, à notre avis,
que par ses richesses minières et agricoles et qu’autant qu’il
possède une population relativement dense. Dans l’état actuel
des choses, on ne peut songer à exploiter le fer et l’or dans le
Bondou. Nous avons suffisamment démontré dans le cours de ce travail
que ces deux industries ne pourront pas de longtemps y donner des
résultats satisfaisants et rémunérateurs. Quant à la production
agricole, il en est tout autrement. Il existe dans tout le pays de
vastes étendues de terrains qui pourraient être utilement mises
en valeur. Le mil, le maïs, l’arachide, l’indigo et le tabac y
prospèrent à merveille et y donnent un rendement considérable. Mais
il faut des bras pour cultiver et le Bondou est absolument dépeuplé
aujourd’hui. Il convient donc d’assurer son repeuplement rapide,
et pour cela le moyen le plus efficace est de mettre un terme à
ces guerres néfastes dont les résultats jusqu’à ce jour n’ont
été que d’entraver le développement de la fortune publique. Une
bonne administration y est indispensable, et il convient de veiller
à ce que les populations ne soient plus pressurées par les chefs de
différents degrés qui les commandent. Si, enfin, on peut arriver
à lui ouvrir des débouchés soit sur le Sénégal, soit sur la
partie navigable du cours de la Falémé, on pourra espérer que le
commerce s’y développera dans une certaine mesure. Ce commerce
ne sera jamais qu’un commerce d’échange. L’Européen pourra
s’y livrer, mais il lui sera toujours interdit, sous ce climat
meurtrier, de s’adonner à une exploitation agricole quelconque
autrement que pour la diriger.
Dr RANÇON,
_Médecin de 1re classe des Colonies._