Pendant ce temps El-Hadj, établi à Koundian, dont il venait de
faire construire le fort tata, ravageait Konkodougou et les provinces
voisines. Il soumit le Diébédougou et vint à Sékokoto (Bambouck),
puis à Kakadian, sur les bords de la Falémé. De là il se rendit
à Tomboura (Bondou).
En même temps, un de ses lieutenants, Mahmadou-Dialo, se présentait
dans le Haut-Bondou et prêchait partout la guerre sainte, excitant
le peuple à la révolte et annonçant que le règne des Sissibés
était fini, qu’ils étaient aujourd’hui des infidèles. Il
réussit ainsi à rallier autour de lui plus 10,000 fanatiques et
s’empara de N’Dioum (Ferlo), qui le reçut dans ses murs.
Boubakar leva une armée de 2,000 hommes et vint assiéger cette
ville. Il eut à traverser pendant 50 lieues un pays parsemé
d’ennemis ; mais il comprit que reculer serait une trop grande
faute, il se mit donc en marche. Mahmadou-Dialo, en apprenant la
marche des Bondounkés, ne parut nullement s’en inquiéter ;
il comptait beaucoup sur leurs ennemis pour tourner la fortune en
sa faveur et il ne douta pas un seul instant de l’extermination
des Sissibés.
Boubakar trouva l’ennemi campé au milieu des bois, tout autour
de la ville. Les Bondounkés avaient à opérer sur un terrain
accidenté, plein de monticules, derrière lesquels l’ennemi
se retranchait. Il donna l’ordre de tourner la position. En un
instant l’armée ennemie est entourée de cavaliers, battue et
dispersée. Boubakar, enhardi par ce succès, résolut alors de
donner l’assaut à la ville. Les Bondounkés s’élancèrent
pleins de courage, mais devant une résistance désespérée, ils
durent se replier et se contenter de faire le siège en règle.
Le capitaine Cornu, commandant du poste de Bakel, vint à son
aide avec deux obusiers et 20 hommes de troupe. L’assaut
recommença. Déjà une partie de la ville est tombée en leur
pouvoir, et incendiée ; mais, cette fois encore, ils sont obligés
de battre en retraite dans le plus grand désordre. Le capitaine
Cornu, abandonné avec ses quelques hommes, dut prendre la fuite
abandonnant ses deux canons sur le champ de bataille.
Boubakar, averti après cette défaite qu’El-Hadj était campé
à Tomboura et se disposait à traverser le Bondou, se dirigea en
toute hâte vers Sénoudébou.
De Tomboura, El-Hadj vint à Goundiourou, ayant auprès de lui
deux Sissibés, l’un de la branche de Boulébané, l’autre de la
branche de Koussan-Almamy, qui lui étaient sincèrement dévoués. Il
leur remit deux lettres écrites sous une fausse dictée et d’après
lesquelles les chefs sissibés émigrés dans le Kaarta ordonnaient
à leur famille de quitter le Bondou et de venir les rejoindre sous
la garde d’une escorte que leur donnerait El-Hadj.
L’annonce de cet ordre souleva dans les capitales un étonnement
profond. Mais, quelques Sissibés et quelques chefs du peuple
ayant affirmé que ces ordres venaient bien de Séga et des
autres Sissibés, une émigration générale commença et
des villages entiers quittèrent leurs foyers, emmenant femmes,
enfants, vieillards et animaux. Bientôt même, il ne resta plus à
Boubakar que Sénoudébou, où il s’était retiré et fortifié
avec ses fidèles. Il fallait arrêter l’émigration. Pour cela,
il marcha contre les troupes que le marabout envoyait contre lui,
les battit à Guirobé, non loin de la Falémé, et leur enleva
quelques prisonniers. Ce succès décida un grand nombre de ses
hommes, qui déjà étaient arrivés dans le Diombokho et le Kaarta,
à rebrousser chemin et à venir le rejoindre.
Dans ces moments difficiles, il fallait un homme aussi résolu que
Boubakar pour remédier à tant de malheurs. Grâce à la France et
à son énergie, il put faire face à tous les dangers, à toutes les
privations. C’est pour cela qu’il est appelé, à juste titre,
dans le pays, le second « Fondateur du Bondou ».
Cependant, le Bondou se repeuplait, et les habitants qui avaient suivi
El-Hadj revenaient peu à peu, mais absolument dénués de tout et ne
retrouvant plus rien dans leurs villages, car tout avait été livré
aux flammes par ordre du prophète. La famine fut à son comble dans
le Bondou, et les habitants ne se nourrissaient absolument plus que
de graines, de fruits et de feuilles d’arbres, qu’ils allaient
cueillir dans la brousse. Il arriva même un moment — et ceci est
connu partout dans la région — où Boubakar ne possédait plus
à Sénoudébou qu’une seule vache, qu’il était obligé de
traire lui-même pour pouvoir nourrir ses enfants et ceux de ses
cousins. Quant au reste de sa famille et aux quelques guerriers
qui l’entouraient encore, ce ne fut que grâce aux libéralités
des commandants de Bakel et de Sénoudébou qu’il put arriver à
les nourrir.
Sa principale ressource consistait en captifs, et, pour avoir
du mil, il était obligé d’aller les échanger jusque dans le
Ouli, le Kantora, le Fouta-Toro, et même le Fouladougou. Le mil
ainsi acheté était transporté à tête d’homme dans le Bondou,
car toutes les bêtes de somme, ânes, bœufs porteurs et chevaux,
avaient disparu pendant l’émigration.
A Sénoudébou, le mil qu’y apportaient les quelques traitants
qui osaient s’y aventurer se vendait à raison de 3 kilog. pour
une pièce de guinée. Pour une vache ou un bœuf, on ne pouvait
pas en avoir plus de 15 kilog., et pour un captif 60 kilog.
Sans doute, le gouverneur Faidherbe avait bien envoyé des secours en
mil et en étoffes aux émigrés du Bondou ; mais le nombre en était
si considérable que les secours avaient été insuffisants. Cet
état de choses dura trois années environ, et ce n’est que vers
le commencement de la quatrième que les villages se trouvèrent en
partie reconstitués et que la production du mil fut assez abondante
pour nourrir les habitants.
De Goundiourou, El-Hadj se rendit à Boulébané (15 avril 1858),
d’où il expédia sous bonne escorte, commandée par Samba
N’Diaye, dans le Kaarta, les deux obusiers abandonnés par
le capitaine Cornu au siège de N’Dioum. Il voulait attaquer
Sénoudébou, mais son armée s’y refusa. Ces deux obusiers lui
servirent plus tard au siège de Marcoïa, dans le Bélédougou. Il
tira quelques coups avec des boulets qu’il avait fait ramasser
au siège de Médine et envoya un obus qui éclata au milieu de la
ville, à la grande stupéfaction des habitants, qui crurent que
Dieu se mettait aussi contre eux.
Après avoir organisé l’émigration, El-Hadj vint à Sambacolo,
à Somsom-tata, à Bordé, et sur les bords du Sénégal, à Diawara,
où il célébra la fête du cauri. Il entra alors dans le Fouta,
pour y séjourner jusqu’en avril 1859.
Rappelé à cette époque par la révolte du Kaarta, El-Hadj repasse
le Sénégal à Diaguéli et se rend à Dioukountourou, et de là à
Guémou, où il fait bâtir un solide tata. Il y laisse une armée,
sous le commandement d’un de ses neveux, Ciré-Adama. De là,
il se dirige vers les régions septentrionales du Soudan, dont il
fera la conquête.
Du jour où fut construite la forteresse de Guémou, des bandes
de pillards en partirent fréquemment et vinrent dans le Bondou
dévaster et piller, emmenant en captivité les malheureux qui
tombaient en leur pouvoir. Tout cela entravait considérablement
le repeuplement du Bondou. Boubakar s’en plaignit au gouverneur
Faidherbe, et, vers le mois de septembre, une colonne commandée
par le lieutenant-colonel Faron, des tirailleurs sénégalais,
alla mettre le siège devant Guémou.
Boubakar, avec l’armée du Bondou, se joignit à la colonne
française. Le 25 octobre 1859, Guémou fut emporté d’assaut
par les alliés. Sur 1,500 hommes, nous eûmes 39 tués, dont un
officier, et 97 blessés, dont 6 officiers. On tua 250 hommes à
l’ennemi et on fit 1,500 prisonniers.
Le neveu d’El-Hadj, Ciré-Adama, fut reconnu au milieu des
morts. Pendant ce temps, le prophète soumettait le Bélédougou
et le Ségou. Le 10 mars 1861, à neuf heures et demie du matin,
il faisait son entrée dans Ségou, tandis que son chef Ali, vaincu
et sans armes, en sortait à cheval par la porte de l’ouest.
Débarrassé d’El-Hadj-Oumar, le gouverneur Faidherbe songea
alors à venir occuper les mines de Kéniéba et à les exploiter au
profit du gouvernement. Une colonne, partie de Bakel et passant par
Sénoudébou, entrait à Kéniéba le 28 juillet 1858, sans tirer
un coup de fusil. En même temps, le 18 août 1858, était signé
à Sénoudébou le traité qui consacrait l’alliance du Bondou
et de la France et plaçait sous notre protectorat les états de
Boubakar-Saada. Trois jours avant, avait été conclue à Kéniéba
avec Bougoul, chef de Farabanna et du Niagala, et Boubakar-Saada,
une convention spéciale pour l’exploitation des mines d’or
de Kéniéba.
Janvier 1859. Pendant l’absence d’El-Hadj, le Tomora, province
du Khasso, se souleva contre lui. Elle appela à son aide Sambala,
chef de Médine, et Boubakar-Saada, almamy du Bondou, qui venait de
se marier avec Lallya, fille de Sambala. Tierno-Guiby, lieutenant
d’El-Hadj, vint avec ses Toucouleurs à la rencontre des alliés
et les mit complètement en déroute. Dès le début de l’action,
Tierno-Guiby avait eu la cuisse fracassée par une balle ennemie,
et malgré les soins dont l’avaient entouré ses Talibès, il
était mort dans la nuit.
Boubakar-Saada et Sambala, bien montés, avaient pu échapper à la
poursuite de l’ennemi, escortés seulement par quelques cavaliers,
pendant que leurs fantassins étaient obligés de chercher un refuge
dans les rochers. Ce ne fut que fort avant dans la nuit qu’ils
apprirent la mort de Tierno-Guiby. Ils tournèrent bride aussitôt
et rallièrent une partie de leur armée. La bataille recommença au
point du jour et l’ennemi, privé de son chef, fut complètement
battu à Toumtaré. Les Talibès évacuèrent alors en partie le
Tomora et les alliés retournèrent dans leurs états respectifs,
craignant d’avoir encore à se mesurer avec Alpha-Oumar, un des
plus vaillants lieutenants d’El-Hadj, qui accourait de Nioro pour
remettre les choses en état dans la province insurgée.
Au mois d’août 1860, la paix est conclue entre El Hadj et le
gouverneur Faidherbe.
D’après les traités passés en août 1858 avec le gouvernement,
Boubakar-Saada dut évacuer le village de Sénoudébou. Il transporta
alors sa capitale sur les bords de la Falémé, à 25 kilomètres
au sud de Sénoudébou, et donna à sa nouvelle résidence le nom
d’Ambdallaye. Il y séjourna jusqu’en 1862, époque à laquelle
les Français, ayant abandonné les postes de Kéniéba et de
Sénoudébou, lui en laissèrent la jouissance, avec la restriction
de les remettre à leur première demande.
Dès que Boubakar se vit délivré des Talibès d’El-Hadj-Oumar,
il songea à attaquer à son tour ceux qui l’avaient pillé et
harcelé les années précédentes. De plus, il avait à punir
les villages voisins qui s’opposaient au retour dans le Bondou
des émigrés qui, revenant de Nioro, y étaient venus chercher
refuge. Enfin, raison capitale, il lui fallait, pour les retenir
auprès de lui et calmer leurs appétits, donner chaque jour aux
Sissibés une proie nouvelle pour leur permettre de reconstituer
la fortune qu’ils avaient perdue dans les guerres contre El-Hadj
et ses Talibès. Aussi allons-nous voir Boubakar aller guerroyer
partout jusqu’à sa mort et se conduire, dans ses relations avec
ses voisins, comme un pillard couronné.
En 1860, le Ferlo se révolta contre lui, sous la conduite
d’un chef nommé Antioumané-Diadé. Boubakar marcha contre
lui, s’empara d’un grand nombre de villages et le défit
complètement. Antioumané et quatre cents Toucouleurs du Toro et
du Niani, qui s’étaient joints à lui, furent tués. Un grand
nombre de prisonniers tomba aux mains du vainqueur.
Deux mois après, il marche contre les villages de Biramdiguy et de
Leona-Famara, dans le Ferlo-Balignama. Il s’en empare sans beaucoup
de résistance et les détruit complètement.
A peine rentré à Sénoudébou, il réunit encore ses guerriers et
marche contre Sattico, dans le Tiali, dont les habitants ne voulaient
pas reconnaître son autorité. Le village fut pris d’assaut et
ses guerriers massacrés.
Vers le mois de mars, il attaque Talicori, dans le Tenda, et
s’en empare sans coup férir. Les Malinkés qui l’habitaient
ne résistèrent même pas. Les deux frères du chef perdirent la
vie dans cette journée. Boubakar revint à Sénoudébou avec un
riche butin, composé principalement de captifs et d’étoffes du
pays. Dans cette expédition, il fut aidé par son allié Sambala,
roi du Khasso, qui lui avait amené un fort contingent.
Dans le courant de septembre, Sambala ayant eu à se plaindre de la
conduite de Banga, frère de Bougoul, chef de Farabanna, envoya prier
Boubakar-Saada de lui prêter main-forte. Celui-ci, ne se souvenant
plus du traité qui le liait à Bougoul, et encore bien moins des
services que celui-ci lui avait rendus au cours de sa lutte contre
El-Hadj, ne laissa pas échapper une aussi belle occasion de faire une
riche razzia. Il rejoignit donc Sambala avec tous ses guerriers, et,
plus heureux que ses prédécesseurs, il s’empara de Farabanna, qui
fut pillé et livré aux flammes. Banga fut tué dans cette journée.
Dans le commencement de l’année 1861, Boubakar se mit de nouveau à
la tête de ses guerriers et, sans autre motif que celui de piller,
marcha contre le village de Kakadian, dans le Niagala. Il en prit
une partie, mais ne put s’y maintenir. Des secours étant arrivés
aux assiégés, il dut battre en retraite et rentrer en toute hâte
à Sénoudébou. — Peu après, pour effacer les traces de cette
défaite, il se mit de nouveau en campagne et tomba sur Diangounté,
dans le Niagala, qu’il pilla et détruisit complètement. — Vers
le mois de novembre de cette même année, il crut devoir marcher
contre le village de Marougou, dans le Sirimana, qu’il accusait
d’avoir pillé ses sujets. Cette expédition ne fut pas heureuse. Il
fut battu à plate couture par les Malinkés et laissa bon nombre
des siens sur le carreau. Il fut même obligé d’abandonner ses
blessés. Au nombre de ceux-ci, se trouvait un de ses cousins,
nommé Ahmady-Sôma, qui avait été laissé pour mort sur le champ
de bataille. Il n’était qu’évanoui. Vers neuf heures du soir,
les habitants de Marougou revinrent de la brousse où ils avaient
poursuivi Boubakar. Heureux d’être délivrés des bandes de
l’almamy, ils rentraient dans leur village en poussant des cris de
joie, tirant des coups de fusil et au son du tam-tam. Tout ce bruit
tira Ahmady-Sôma de son évanouissement. A la faveur des ténèbres,
il put échapper aux Malinkés et, le lendemain, rejoignit Boubakar
sur les frontières du Bondou.
En 1862, c’est de nouveau contre le Tenda que Boubakar dirige ses
coups. Le village de Guénou-Dialla, surpris, fut pris d’assaut,
pillé, incendié, et Boubakar en emmena les femmes et les enfants
en captivité dans le Bondou. — En décembre de la même année,
nouvelle campagne contre le Tenda. Cette fois, c’est Sittaouma
qui est l’objectif de l’almamy. Il s’en empare aisément et
y fait un riche butin, consistant surtout en captifs et en bœufs.
En février 1863, Bokko, village du Diaka, tributaire du Bondou,
crut devoir méconnaître l’autorité de l’almamy. Boubakar
envoya une colonne contre lui. Bokko fut détruit et sa population
emmenée en captivité.
Au mois de novembre, nouvelle campagne. C’est à Tamba-Counda,
gros village du Ouli, que Boubakar en veut cette fois. Mais ne se
sentant pas en force pour le réduire, il eut recours à ses alliés
du Khasso, du Logo, du Natiaga et même du Fouta. Malgré cela,
il ne put en avoir raison, et, honteusement battu, n’eut que le
temps de fuir pour échapper aux Malinkés.
En mars 1864, nouvelle expédition, nouvelle défaite. Boukary-Counda,
village du Ouli, qu’il était venu attaquer sans aucun motif, le
force à se retirer et le bat à plate couture. Les pertes furent
énormes.
Au commencement d’octobre de la même année, il part de nouveau
en guerre avec ses alliés du Khasso et du Natiaga. C’est sur
Tinguéto, village du Tenda, qu’ils marchent ensemble. Là encore,
nouvelle défaite. Boubakar échappe par miracle aux guerriers
malinkés.
En avril 1865, Boubakar lève de nouveau une armée, composée de
guerriers du Bondou, du Khasso, du Natiaga et du Logo. Il se met à
sa tête et part pour le Ouli, assiéger le gros village de Canapé,
qu’il emporta sans difficulté. Du haut des murs de sa capitale, le
massa (roi) du Ouli put voir l’incendie qui détruisit Canapé. Il
n’osa pas aller le secourir. La moitié de la population périt dans
les flammes et l’autre moitié fut emmenée en captivité. Canapé
était un village de Dioulas, qui y avaient constitué un fort
approvisionnement de poudre. L’incendie y mit le feu, et la plus
grande partie du village sauta. Un grand nombre de guerriers furent
ensevelis sous les décombres. — Au mois d’octobre de la même
année, nouvelle incursion dans le Ouli. Boubakar vint assiéger
Goundiourou, dont il s’empara facilement. Les femmes et les enfants
furent emmenés en captivité à Sénoudébou.
En janvier 1867, il se met encore en campagne contre le Ouli. Il avait
depuis longtemps formé le dessein de le conquérir entièrement. Il
en parcourt la plus grande partie sans rencontrer d’obstacles
et vient mettre le siège devant Médina, qui était alors la
capitale. Le massa n’osa même pas résister et vint implorer la
clémence de l’almamy du Bondou, qui consentit à évacuer le pays
moyennant une forte rançon.
Sur ces entrefaites, le damel (roi) Lat-Dior, du Cayor, qui venait
d’évacuer son pays, fuyant devant les colonnes françaises, et
était venu se placer sous la protection de Maba, dans le Ripp,
envahit le Sandougou avec son allié, uniquement dans le but de
faire des captifs pour pouvoir acheter du mil afin de nourrir ses
guerriers et ses chevaux. Il était ainsi arrivé jusqu’à Oualia,
après avoir pris le village de Sandougoumana, situé sur les bords
du Sandougou. Les fuyards de ce village étaient venus implorer
le secours de Boubakar-Saada, qui partit de Médina à la tête
de ses meilleurs cavaliers et courut en toute hâte au secours du
Sandougou. Il atteignit le damel Lat-Dior non loin du marigot et le
défit complètement. Il lui reprit la majeure partie des prisonniers
faits à Sandougoumana et leur rendit la liberté. Il s’empara
également d’un grand nombre de chevaux.
Dans la première quinzaine d’octobre 1867, le chef de Sandicounda,
nommé Barka, vint implorer le secours de Boubakar contre un village
voisin du sien et du même nom, et habité par des Malinkés
Tarawaré qui depuis longtemps le volaient et le pillaient. De
plus, Boubakar avait également à se plaindre de ce village, qui
pillait fréquemment les villages du Bondou du voisinage. Il alla
donc l’attaquer, s’en empara aisément et le détruisit. Le chef
Soukoulou-Mahmadou fut tué dans l’action, et plus tard les fugitifs
vinrent à Sénoudébou implorer leur pardon de Boubakar. Celui-ci
leur permit de reconstruire leur village, à condition qu’ils lui
paieraient annuellement une forte coutume en or.
Vers la fin de décembre de la même année, Boubakar se mit de
nouveau en campagne. Il marcha contre Kéniéba (Bélédougou),
qui avait envoyé des secours à Sandicounda. Une colonne fut
envoyée contre le village. Elle était commandée par Saada-Ahmady
et par le fils aîné de Boubakar, Ahmady-Boubakar. Ils échouèrent
complètement et furent mis en déroute.
En janvier 1868, le chef de Mamakono, Dially-Silman, roi du
Bélédougou, ayant été cerné par le chef de Marougou, sous
prétexte qu’il avait fourni des guerriers à Boubakar contre
lui, l’almamy du Bondou, prévenu, se mit de nouveau en campagne
pour prêter main-forte à son allié. Il arriva dans la plaine de
Mamakono, où se trouvaient campés tous les guerriers du Dentilia,
du Niagala, Tambaoura, Diabéli et Diébédougou, qui étaient
venus prêter main-forte aux gens de Marougou. Boubakar attaqua
immédiatement, et en peu de temps dispersa l’armée alliée. Il
fit même un prisonnier de sa main, et le chef de l’armée
coalisée faillit tomber en son pouvoir. Ce dernier perdit environ
trois cents hommes. Les pertes de Boubakar furent minimes ; mais
il eut à déplorer la mort d’un de ses meilleurs lieutenants,
Baïdi-Saumaram.
De Mamakono, Boubakar envoya dans tout le Bambouck des émissaires aux
pays qui avaient fourni des contingents à Marougou, pour les informer
d’avoir à payer un fort tribut en or et pour leur déclarer
qu’à l’avenir il en exigerait autant chaque année. Les chefs
y consentirent, et Boubakar rentra à Sénoudébou avec un riche
butin en or et en prisonniers.
En septembre, avec l’aide des guerriers du Khasso, il marcha
contre N’guiguilone, dont les habitants refusaient de payer le
tribut. N’guiguilone fut pris, détruit et sa population emmenée
en captivité dans le Khasso et le Bondou.
En novembre de cette même année, il alla de nouveau attaquer
Talicori dans le Tenda, qui s’était reconstruit. Il s’en empara
aisément, le pilla et le détruisit de nouveau.
Le chef de Labé, Alpha-Ibrahima, était depuis quelques années
à Kadé, dans le Ghabou, et avait eu à réprimer la révolte
de plusieurs cantons de ce pays ; mais il n’avait pu en venir à
bout. Il fut obligé de demander secours à Boubakar-Saada, qui partit
de Sénoudébou avec ses meilleurs guerriers, accompagnés de ceux
du Khasso et du Fouta-Toro. Il passa tout l’été dans le Ghabou,
pillant partout, véritable détrousseur de caravanes.
Vers le mois de juin, il revint à Sénoudébou avec une grande
quantité de bœufs et de nombreux captifs. Mais, six mois après,
une épizootie détruisit tous ses troupeaux.
En décembre 1869, c’est-à-dire après la récolte du mil,
Boubakar marcha contre le village de Marougoucoto, dans le Niocolo,
dont les habitants avaient pillé une caravane composée de gens
du Bondou et du Galam. Marougoucoto fut pris. La moitié de sa
population se sauva. Plus tard, ils vinrent demander leur pardon,
et Boubakar leur permit de reconstruire leur village.
En 1870, dans les premiers jours de février, il marcha encore en
personne contre Sandicounda, dont les habitants avaient méconnu
son autorité. Il s’en empara de nouveau, le pilla et le rasa
complètement.
Au mois de juin de la même année, nouvelle campagne contre Sittaouma
(Tenda), qui venait d’être reconstruit. Il s’en empara aisément,
et emmena en captivité les femmes et les enfants.
Un mois après, il envoya contre le village de Coulary (Ghabou)
une colonne que commandait son frère Oumar-Penda. Le village fut
pris et détruit, et la population réduite en esclavage.
Enfin, en décembre, il voulut de nouveau attaquer Boukary-Counda
(Ouli) ; mais il fut battu. Quelques jours après, il réussit
avec des forces plus considérables. Boukary-Counda fut emporté,
ses guerriers massacrés, les femmes et les enfants faits captifs.
Dans les premiers jours de janvier 1871, il partait encore de
Sénoudébou à la tête de ses troupes pour marcher contre Coussaïé
(Ouli), dont il s’empara sans que la moindre résistance lui fût
opposée. Il emmena en captivité, bien entendu, les femmes et les
enfants, et s’empara d’une grande quantité de guinée.
A la même époque, il détruisit Fodé-Counda, village situé dans
les environs de Coussaïé.
Au mois de septembre, nouvelle expédition contre le Tenda. Il
va attaquer Goundiourou, dont le chef avait pillé les caravanes
du Bondou. Goundiourou tomba en son pouvoir, et femmes et enfants
furent conduits à Sénoudébou.
Dans la première quinzaine de janvier 1872, le massa de Kataba
(Niani) vint lui demander de lui prêter main-forte contre
quelques-uns de ses villages qui refusaient de lui obéir. Boubakar
fit alors appel à ses alliés, et marcha avec eux contre les
rebelles. Le village de Carantaba, dont les habitants étaient les
plus hostiles, tomba sous les coups des alliés, qui y firent un
grand nombre de prisonniers.
Au mois d’octobre de la même année, il alla attaquer
Colibentan (Niani), dont les habitants avaient, eux aussi,
méconnu l’autorité du massa de Kataba, et, après Carantaba,
avaient attaqué Boubakar. Il marcha contre eux avec toutes les
forces qu’il put réunir ; mais il fut complètement battu, et
se retira en laissant bon nombre de ses guerriers sur le champ de
bataille, parmi lesquels Couty-Filly-Fé, un des chefs du Niagala,
et Boubakar-Oumar-Koly, un de ses hommes de confiance.
Dans les derniers jours de l’année, Abdoul-Boubakar, chef du
Bosséa, avait eu des démêlés avec Elféky, chef du Damga,
et notamment avec Boubou-Ciré, frère d’Elféky, qui n’avait
jamais pu s’entendre avec Abdoul. Celui-ci avait levé une armée
de quelques centaines d’hommes, et avait marché contre le Damga ;
mais il fut battu par Boubou-Ciré à Diovadou. Ce fut alors que
le chef du Bosséa vint demander aide et secours à Boubakar, son
parent, car il était marié depuis quelque temps déjà avec la fille
aînée d’Ahmady-Saada, frère de Boubakar. Elle se nommait Guiba.
Boubakar fit alors appel à tous ses guerriers, et, dans les premiers
jours de 1873, il quitta Sénoudébou pour aller au secours de son
neveu par alliance. Il vint camper à Bordé, dans le Lèze-Bondou,
et, pendant trois mois, il ne cessa d’envoyer des émissaires
à Boubou-Ciré et à Elféky pour les exhorter à revenir à de
meilleurs sentiments et à se reconcilier avec Abdoul-Boubakar. Les
deux chefs du Damga s’y refusèrent, et Boubakar-Saada se décida
à marcher contre eux, malgré l’avis des notables du Bondou et
d’Oumar-Penda, son frère, qui voulaient temporiser.
A la frontière du Guoy, les Bondoukés ne purent franchir le marigot
de Guérol. Ils furent vigoureusement assaillis par les guerriers
d’Elféky et de Boubou-Ciré. Le combat dura environ deux heures,
et fut des plus meurtriers. Abdoul-Boubakar et Boubakar-Saada furent
complètement battus. L’almamy du Bondou, cerné et séparé de
son allié, dut s’enfuir vers le fleuve. Poursuivi par l’ennemi,
il put cependant le passer à gué. Mais arrivé sur la rive droite,
son cheval s’embourba, et il fut forcé de l’abandonner. Un de
ses hommes lui donna le sien, et il parvint à s’échapper et à
regagner la rive gauche à la hauteur de N’Diawara.
Dans le courant de septembre, il fut encore obligé, pour la
troisième fois, d’envoyer une colonne contre Sandicounda
(Tenda). Commandée par Saada-Ahmady, elle vint cerner le village
dès le point du jour et s’en empara sans coup férir. Presque tous
les défenseurs furent tués, et parmi eux Barka, le chef du village.
Enfin, au mois de novembre, Boubakar battit encore le tam-tam de
guerre et réunit de nouveau ses guerriers. Il forma une colonne
dont il donna le commandement à son fils préféré, Ousman-Gassy,
et le chargea d’aller punir le village de Kotiar (Ouli), dont les
habitants, des Fadoubés, venaient de piller des caravanes de Dioulas,
du Bondou. Ousman-Gassy s’empara aisément du village, qui fut
complètement détruit. La population fut réduite en captivité et
en grande partie vendue.
En 1874, au mois de mars, il envoya de nouveau son fils Ousman-Gassy
contre Sittaouma, qui venait de se reconstruire. Ousman fut reçu
par une vive fusillade. Il parvint cependant à pénétrer dans
le village et à y faire quelques prisonniers ; mais il en fut
vivement chassé par les défenseurs, retirés dans le tata du
chef. Il perdit un grand nombre de guerriers dans cette affaire,
et parmi eux le chef de Dalafine (Tiali). Il parvint cependant à
ramener quelques captifs à Sénoudébou.
Dans les premiers jours de 1875, Boubakar, en personne, allait encore
attaquer Marougoucoto, sur la rive gauche de la Haute-Gambie. Il avait
pour cette circonstance appelé à son aide ses alliés du Gadiaga,
du Khasso et du Logo. L’armée coalisée traversa la Gambie au gué
de Tomborocoto et vint tomber sur Marougoucoto. Mais les habitants,
prévenus, se tenaient sur leurs gardes. Ils étaient sortis du
village et étaient allés camper en face, sur les hauteurs qui
dominent la route, afin de disputer le passage à Boubakar. Attaqué
avec vigueur, il fut forcé de battre en retraite. L’armée se
débanda et se rua vers le gué, poursuivie à outrance par les
gens de Marougoucoto et leurs alliés. C’est à peine si les
fuyards purent le franchir, et encore leur fallut-il essuyer
le feu des ennemis, embusqués dans les rochers des collines
environnantes. Boubakar et Ousman-Gassy ne purent, malgré leurs
efforts, arriver à rallier leurs hommes, et furent obligés de
s’enfuir pour échapper aux balles ennemies.
Dans cette journée, Boubakar perdit environ deux cents hommes,
parmi lesquels un de ses neveux, Sidi-Ahmady-Salif, de la branche de
Koussan-Almamy, et un des captifs de la couronne qu’il affectionnait
le plus, Saada-Samba-Yassa.
Dans le courant du mois d’août, Boubakar envoyait encore des
guerriers, commandés par un des captifs de la couronne, contre le
village de Diangounté (Niagala). Il fut emporté, et les villages
voisins vinrent faire leur soumission.
Dans la première quinzaine de décembre de la même année,
Makane-Koulonko, chef de Lanel (Kaméra), était venu demander secours
à Boubakar contre le chef de Kotéra, Allimana, avec lequel il était
en désaccord depuis quelque temps au sujet de terrains. Boubakar
fit faire à Allimana des propositions d’arrangement que ce
dernier accepta. Il envoya même à l’almamy du Bondou des
cadeaux que celui-ci n’eut garde de refuser. Mais Makane tenait
absolument à aller attaquer Kotéra, ne fût-ce que pour humilier son
ennemi. Boubakar alla donc camper avec ses hommes à Gatiari, sur la
rive droite de la Falémé, et n’en continua pas moins à entretenir
de bonnes relations avec Allimana et à recevoir ses cadeaux. Mais,
un beau jour, il envoya contre Kotéra une bande de deux ou trois
cents cavaliers sous la conduite d’Ousman-Gassy. Arrivé dans la
plaine au centre de laquelle s’élève, sur un petit monticule,
le village de Kotéra, Ousman lança ses troupes, qui arrivèrent
jusqu’aux portes du village, enlevèrent quelques bœufs, mais ne
purent entrer dans le tata. Les Bondounkés, battus, furent obligés
de s’enfuir, poursuivis à outrance par les défenseurs de Kotéra,
qui leur firent subir des pertes sérieuses.
Au mois de mars 1876, Boubakar, voulant venger la défaite de son
fils, partit encore à la tête de ses guerriers et marcha contre
Kotéra. Il vint d’abord camper à Lanel, et de là se dirigea
sur ce village, qu’il bloqua étroitement. Trois fois il marcha
à l’assaut, et trois fois il fut repoussé avec de grandes
pertes. Obligé de battre en retraite dans le plus grand désordre,
il n’eut que le temps de s’enfuir à toute bride pour échapper à
l’ennemi. Boubakar passa l’hivernage de cette année à Médine,
et, vers le mois d’août, vint attaquer Gakoura, dans le Kaméra. Il
s’en empara et le dévasta complètement.
En 1877, Boubakar, criblé de dettes, ne pouvait même plus acheter la
poudre et les armes nécessaires à ses guerriers. Cette année-là,
il alla attaquer le village de Sabouciré, dans le Bambouck, sous
prétexte qu’il avait donné asile à un pillard fameux nommé
Maby-Diaoua. Sabouciré fut pris et détruit, mais le butin que
Boubakar y fit ne suffit pas à ses besoins.
Mais les Sissibés étaient mécontents de leur almamy, dont le
despotisme avait atteint les dernières limites. En outre, il ne
pouvait satisfaire à leur soif insatiable de richesses, dont ils
ne savaient cependant pas profiter. Il résolut alors de les mener
de nouveau à quelque pillage.
Le Niani, province située à l’ouest du Ouli, sur les bords mêmes
de la Gambie, avait donné asile à des habitants du Ferlo fuyant
le joug de l’almamy du Bondou. Il exerçait aussi de fréquents
pillages sur les villages du Ouli et du Ferlo. Ce fut ce qui,
quelques mois plus tard, devait servir de prétexte à Boubakar
pour entreprendre la conquête de ce pays, dont il rêvait de faire
avec le Ouli un royaume qu’il destinait à son fils Ousman-Gassy,
trouvant que le Bondou n’était pas assez vaste pour eux deux. A
cet effet, il expédia ce dernier à Alpha-Molo, roi du Fouladougou,
afin de conclure un traité d’alliance avec lui.
Ousman-Gassy se mit en route au mois de mars 1878 avec quelques
guerriers. Il se dirigea droit sur la Gambie en traversant le
Sandougou. En passant devant Toubacouta, il intimida le chef de
ce village, marabout fameux qui se nommait Simotto-Moro, qui,
pour l’éloigner, lui donna quelques captifs. Ousman traversa
alors la Gambie, et arriva dans le Fouladougou, où il passa
l’hivernage. Il conclut alors avec Alpha-Molo un traité par
lequel celui-ci s’engageait à prêter main-forte à Boubakar à
la condition qu’il l’aidât à soumettre d’abord les pays qui
ne voulaient pas reconnaître sa domination.
Boubakar, dès qu’il connut les clauses de ce traité, partit
de Sénoudébou dans les premiers jours de décembre 1878. Il
passa la Gambie avec ses troupes à hauteur de Gaïada, à un gué
nommé Dioudé-Gaoudi, dans les premiers jours de 1879, pour aller
rejoindre son nouvel allié. Mais arrivé dans le Kantora, il y fit
la rencontre de cavaliers d’Alpha-Ibrahima, chef de Labé, qui se
trouvait à Kadé (Ghabou) depuis quelques années pour soumettre ce
pays. Alpha-Ibrahima faisait prier l’almamy du Bondou de revenir lui
prêter main-forte pour marcher contre Couttang, dont les habitants
lui étaient toujours hostiles. Boubakar conclut alors avec lui une
alliance offensive et défensive, et se dirigea sur Kadé, d’où
les deux armées marchèrent sur Couttang, qui fut pris après une
vive résistance. Mais les alliés perdirent environ deux à trois
cents hommes, tués ou faits prisonniers. Ce fut Ousman-Gassy,
que son père avait rappelé du Fouladougou, qui décida de la
victoire. Aussi Alpha-Ibrahima, en reconnaissance, lui donna-t-il
en mariage sa propre fille. Le mariage eut lieu le jour même de
la bataille. Ils soumirent tout le reste du pays et s’emparèrent
d’un grand nombre de villages où ils trouvèrent des quantités
de bœufs et quelques centaines de captifs. Alpha-Molo s’était
joint à eux et avait conclu une alliance dans les mêmes conditions
que celle qui les unissait. Tous les Badiars furent donc soumis à
Alpha-Ibrahima, et l’armée de la triple alliance songea dès lors
à réduire les ennemis d’Alpha-Molo, puis ceux de Boubakar-Saada.
Les trois rois noirs se mirent en marche vers le Fouladougou
en 1879. De là, ils marchèrent sur Diara-Carantaba, dans le
Diamarou. Ils s’en emparèrent sans coup férir. Ils prirent de
même Kanimenko et deux autres villages, et rentrèrent dans le
Fouladougou vers la fin de mai.
Ils ne tardèrent pas à se remettre en campagne, et tournèrent leurs
yeux vers le Kantora, dont Alpha-Molo avait résolu la conquête. Ils
vinrent attaquer Talto. Ousman-Gassy fut chargé de s’emparer de ce
village, pendant que Moussa-Molo, fils d’Alpha-Molo, garderait le
chemin de Son-Counda, et que Mody-Aguibou, fils d’Alpha-Ibrahima,
surveillerait celui de Badia-Counda. Talto fut pris après une
demi-heure de résistance. Les deux armées se mirent alors en
route, l’une pour Son-Counda et l’autre pour Badia-Counda. Ils
arrivèrent dans la soirée devant les deux villages, et les
cernèrent. Pendant toute la nuit, ils échangèrent des coups de
feu avec les assiégés. Et le lendemain matin, à la première
heure, ils donnèrent l’assaut chacun de leur côté. A trois
reprises différentes, ils furent repoussés ; mais ils finirent par
s’emparer des deux villages presque à la même heure. Farintombou,
Kantali-Counda et Kokoum tombèrent ensuite sous leurs coups, et en
peu de jours le Kantora entier était tributaire d’Alpha-Molo.
L’armée de la triple alliance prit alors ses dispositions pour
passer l’hivernage et attendre le moment favorable pour marcher
contre les ennemis de Boubakar-Saada et envahir le Niani. Son objectif
était Koussalan, le plus fort village de toute cette région, que
l’almamy du Bondou accusait de retenir des fugitifs du village
de Naoudé (Ferlo-Maodo). Les guerriers étaient fatigués, et il
fallait les faire reposer quelques mois pour pouvoir recommencer la
guerre avec certitude de succès. Enfin, il fallait surtout renouveler
les approvisionnements en poudre et en balles.
Dans le courant de mars 1880, l’armée coalisée traversa donc la
Gambie, et vint camper entre Sini et Makadian-Counda. Alpha-Molo,
malade, avait cédé le commandement de ses troupes à son fils,
Moussa-Molo.
Le gouverneur anglais de Mac-Carthy fit tous ses efforts pour
dissuader Boubakar d’aller attaquer Koussalan. Il se rendit même
auprès de lui, et lui offrit une rançon au nom du Niani. Mais ce
fut inutile.
Du Ouli, Alpha-Ibrahima et Boubakar envoyèrent donc des émissaires
à Koussalan pour exhorter les habitants de ce village à revenir à
de meilleurs sentiments et à laisser les gens de Naoudé rentrer
chez eux. Mais ceux-ci, se fiant à la solidité de leurs sagnés
et de leurs tatas, s’y refusèrent net et battirent le tam-tam de
guerre. Ils réunirent dans leurs murs un grand nombre de guerriers
de la région ouest de Koussalan, tandis que ceux de la région
est avaient fait évacuer leurs villages par leurs familles. Seuls
les guerriers valides restèrent pour pouvoir se défendre au cas
où ils seraient attaqués. Prêts à la lutte, ils attendirent
tranquillement les événements. L’armée coalisée ne tarda pas
à se mettre en route pour Koussalan. Arrivés dans le Sandougou, les
deux rois expédièrent de nouveau des émissaires à Koussalan pour
dicter aux habitants leurs volontés. Les Torodos les chassèrent et
en mirent même deux à mort. En apprenant cette nouvelle, Boubakar
et Alpha résolurent alors d’attaquer immédiatement. L’armée
se mit en marche aussitôt contre le village ; mais, en voyant les
formidables sagnés dont il était entouré et les nombreux guerriers
qui garnissaient les murs, les alliés reconnurent qu’il leur serait
difficile de l’emporter de vive force. L’armée du Bondou campa
à l’est, celle du Fouta-Djallon au nord, et le Fouladougou au
nord-est. Il fut alors résolu qu’on ferait un siège en règle
et qu’on prendrait Koussalan par la famine. A cet effet, les
assiégeants firent construire de solides sagnés à environ une
portée de fusil de ceux du village, afin de s’abriter. Du matin
au soir, ce ne fut alors qu’un échange continuel de coups de fusil.
Cependant, les assiégeants parvinrent à franchir le fossé
qui entoure le village et à faire évacuer les postes qui
se trouvaient entre le fossé extérieur et le sagné. Ils
réussirent même à ouvrir quelques portes du sagné en coupant
les lianes qui les retenaient. Mais ce n’étaient là que de
maigres succès, et l’armée alliée se décimait peu à peu
sans obtenir de grands résultats. Elle se disposait à donner un
assaut décisif, lorsque tout à coup en entendit de grands cris
du côté du campement du Fouladougou. C’était du secours qui
arrivait à l’ennemi. Attaquée à l’improviste par de nombreux
contingents venant de Carantaba, l’armée alliée, prise entre deux
feux, se débanda. Ce fut une panique générale et un effroyable
désordre. Alpha-Ibrahima et Boubakar, abandonnés par leurs hommes,
n’eurent que le temps de monter à cheval et de s’enfuir. Ils
faillirent même être cernés par des cavaliers ennemis, dont
quelques-uns arrivèrent jusqu’à eux, et ils eussent été
faits prisonniers si Ousman-Gassy et Modi-Yaya ne s’étaient
pas vivement portés à leur secours et n’avaient pas dispersé
les assaillants. Toute la soirée ils couvrirent la retraite des
deux rois et purent repasser le Sandougou au gué de Paquéba. Ils
rentrèrent alors à Sini, où ils se reposèrent deux jours pour
rallier leurs hommes, dispersés de tous côtés et qui s’étaient
enfuis jusque dans le Kalonkadougou et sur les bords de la Gambie,
car les guerriers du Niani et du Sandougou les avaient poursuivis dans
toutes les directions. Trois cents hommes environ furent tués ; neuf
cents avaient été faits prisonniers, et cinq ou six cents avaient
disparu. Trois jours après, Boubakar reprit le chemin du Bondou,
et Alpha-Ibrahima, après avoir passé la Gambie à Passamassy,
était rentré à Kadé. Moussa-Molo regagna le Fouladougou par
Oualiba-Counda.
Ce désastre mit le Bondou entier en émoi. La nouvelle en parvint
à Saint-Louis, où le bruit courut même que Boubakar y avait perdu
la vie.
Quelque temps après, les habitants du Niani recommencèrent de
nouveau à piller dans le Ferlo-Maodo et le Ferlo-M’Bal. Ils
s’emparaient de tout ce qui leur tombait sous la main : hommes,
femmes, enfants, bœufs, et allaient vendre dans les pays voisins
le fruit de leurs rapines. Cet état de choses ne pouvait durer plus
longtemps sans plonger le Ferlo dans la plus épouvantable misère,
d’autant plus que Sénoudébou était trop éloigné pour pouvoir
les défendre efficacement. De plus, il était excessivement pressuré
par les captifs de Boubakar et par les hommes de sa suite, qui ne
cessaient de venir à chaque instant dans les villages imposer aux
habitants des redevances que leurs caprices seuls leur faisaient
percevoir et auxquelles ils n’avaient aucun droit. C’était le
pillage des deux côtés à la fois. Il y eut alors dans le Ferlo
une épouvantable émigration. Boubakar, pour tenter de l’enrayer,
y envoya des guerriers pour les protéger en cas de besoin et en même
temps aussi pour arrêter leur fuite. Une partie de ses troupes alla
camper à Saré-Diaguili, sous les ordres de son fils Ousman-Gassy, et
l’autre partie, commandée par son neveu Malick-Touré, s’établit
à Sabouciré. Ils passèrent l’hivernage dans le Ferlo, et, au
mois de novembre, Boubakar alla en personne s’établir à Longué,
où il construisit un fort sagné. Il réussit alors à décider le
lam (roi) des Fadoubés de N’Dogan à se retirer à Sabouciré,
et à se rapprocher ainsi du Bondou, où il serait plus en sûreté.
Les affaires du Bondou arrangées, les guerriers du Bondou rentrèrent
avec leurs chefs à Sénoudébou.
Au mois de mars 1881, Boubakar-Saada réunit de nouveau ses guerriers
et fit appel à ses alliés du Guoy, du Kaméra, du Fouta et du Khasso
pour recommencer la campagne contre Koussalan. Il alla camper à
Diamwély, où il attendit ses alliés, et, le 20 avril suivant, il se
mit en marche pour Koussalan. Mais arrivé à Sambardé, sur les bords
du Niéri-kô, il y fit la rencontre de quelques Dioulas du Bondou,
qui vinrent se plaindre à lui qu’en revenant du Niocolo, où ils
étaient allés commercer, ils avaient été pillés par les gens du
village de Gamon, et que, malgré leurs réclamations, on n’avait
jamais voulu leur rendre leurs marchandises. Le traité passé
avec les chefs du Tenda était donc ouvertement violé. Boubakar
envoya des cavaliers à Gamon pour le faire remarquer aux chefs
de ce village. Mais ceux-ci leur répondirent avec arrogance,
les maltraitèrent même et les chassèrent du village. A cette
nouvelle, Boubakar, furieux, renonça à son expédition contre
Koussalan et marcha contre Gamon. Il comptait bien s’en emparer
dans la première quinzaine d’avril. Mais toutes ses attaques furent
repoussées, et il dut se retirer à Bentenani et se contenter de les
harceler par des escarmouches répétées. Quelques jours après, il
envoya contre Gamon trois ou quatre cents cavaliers commandés par
Ousman-Gassy et Saada-Ahmady. Le 30 avril, ils arrivèrent devant
Gamon, échangèrent quelques coups de fusil avec les défenseurs
et s’emparèrent de quelques bœufs. Mais ils ne purent entamer
le village, et furent obligés de rentrer à Bentenani quelques
jours après, sans avoir obtenu de résultats appréciables. Gamon
résistait à toutes les attaques.
Cela dura ainsi jusqu’au mois de juin suivant, époque à laquelle
les habitants de Gamon, voyant que la saison des semailles approchait,
comprirent qu’ils devaient traiter avec Boubakar s’ils voulaient
pouvoir cultiver leurs lougans et ne pas s’exposer à la famine
pendant l’hivernage. Ils vinrent donc trouver l’almamy à
Bentenani, et la paix y fut conclue. Boubakar revint hiverner à
Sénoudébou avec ses guerriers.
La paix et la tranquillité régnèrent alors dans le
Bondou jusqu’au mois de septembre 1882, époque à laquelle
Mahmoud-N’Darry, frère de Maba, roi du Saloum, réunit une colonne
de huit cents fantassins environ et quatre cents cavaliers, et
marcha sur Sabouciré, village habité par le lam Paddo de N’Dogan,
dont les Torodos, réfugiés dans le Niani, avaient beaucoup à se
plaindre ; car ils avaient prétendu que c’était le chef des
Fadoubés, le lam Paddo, qui les dénonçait toujours auprès de
Boubakar et qui leur pillait leurs biens. Mahmoud-N’Darry tomba donc
sur Sabouciré et s’en empara au bout d’un quart d’heure. Le lam
Paddo trouva la mort dans cette affaire, et la moitié de ses enfants
furent faits prisonniers. Il n’échappa de Sabouciré que ceux qui
étaient allés aux lougans. Mahmoud-N’Darry reprit aussitôt le
chemin du Niani sans attendre seulement une demi-heure sur le champ
de bataille, et quand Boubakar-Saada arriva, quelques jours après,
de Sénoudébou pour venger les siens, il ne trouva que des cadavres.
Cependant, les habitants de Gamon avaient encore violé certains
articles du traité. Boubakar leva de nouveau ses guerriers et revint
camper à Benténani, d’où il leur envoya, comme la première
fois, des émissaires qui furent fort mal reçus. Il recommença
alors à les harceler par des colonnes volantes jusqu’au mois
de juillet, époque à laquelle les plaines marécageuses du Tenda
étant inondées, la cavalerie ne pouvait plus opérer. Il fut donc
obligé d’ajourner ses projets et d’en remettre l’exécution
à la fin de l’hivernage.
Au mois de février, Boubakar vint camper à Safalou, et de là
à Tenda-Médina, sur le marigot qui forme la limite du Badon et
du Bondou. De là, il envoya contre le village rebelle une colonne
pour le harceler avant son arrivée. Cette colonne était commandée
par Ousman-Gassy. Il put arriver jusque sur le tata après avoir
franchi les sagnés. Le combat dura trois heures, après lesquelles
les Bondounkés durent battre en retraite. Au fort de la mêlée,
un des fils de Toumané, massa (roi) du Badon, nommé Couroundy, et
qui avait été élevé par Boubakar, fut tué à ses côtés. Il
commandait les auxiliaires du Badon. Le lendemain matin, Boubakar
se mit en marche et vint cerner le tata sans l’attaquer. Il campa
autour et s’empara des puits et du marigot qui fournissaient
l’eau à la population. Au bout de quatre jours, la population,
dévorée par une soif ardente, se précipita sur les portes pour
les enfoncer. Les auxiliaires du Badon, ayant entendu ce tumulte,
accoururent vers le village, qui les reçut par une fusillade bien
nourrie. Ils y répondirent, arrivèrent bravement jusqu’au tata
et, par une ouverture qu’ils avaient pratiquée, purent incendier
quelques cases. Mais les assiégés accoururent en grand nombre,
éteignirent le feu, qui commençait à se propager, et repoussèrent
les assaillants.
Étroitement bloqués dans leur village, les habitants de
Gamon ne pouvaient avoir assez d’eau pour leurs besoins
journaliers. Arrêtés dans leur première tentative de sortie, ils en
tentèrent une seconde du côté du campement du Bondou. Trois cents
guerriers environ sortirent par une porte qu’ils avaient défoncée,
malgré les ordres des chefs du village, et se dirigèrent sur le
marigot. Les Bondounkés se portèrent immédiatement en avant pour
leur barrer le passage. Pendant quatre heures ils échangèrent une
vive fusillade, et des deux côtés personne ne recula. Boubakar-Saada
fit des pertes très sensibles. Trois des meilleurs captifs de la
couronne tombèrent, et peu après eux un de ses confidents intimes,
El-Hadj-Kaba, qui avait été élevé avec lui, avait partagé
tous ses travaux et couru tous les dangers auxquels il avait été
exposé. Il fut blessé au front, et expira peu après. Toutes ces
pertes découragèrent l’almamy, et on battit en retraite.
A cette vue, les habitants de Gamon, qui déjà désespéraient de
pouvoir soutenir plus longtemps le siège, poussèrent des cris de
joie et se mirent à la poursuite de l’armée du Bondou. La retraite
se transforma bientôt en une déroute générale. Vigoureusement
harcelée par les troupes du brigand Mahmoudou-Fatouma, qui était
venu avec ses hommes prêter main-forte aux guerriers de Gamon,
l’armée du Bondou rentra à Sénoudébou après avoir perdu
environ trois cents hommes. Durant la poursuite, les gens de Gamon
firent environ deux cents prisonniers, qui furent aussitôt passés
par les armes ou vendus dans le Niani comme captifs.
Boubakar revint à Sénoudébou très affecté de ce
désastre. L’émigration du Ferlo acheva de le démoraliser. Il
tomba alors sérieusement malade. Peu de jours avant sa mort, il
envoya son fils Ousman-Gassy avec une colonne contre le village de
Farabanna, sur les bords de la Falémé, pour le punir d’avoir
pillé des caravanes du Bondou. Farabanna fut pris d’assaut,
et trente hommes environ périrent dans cette journée.
Quelque temps après, le marabout Mahmadou-Lamine lui écrivit à
Sénoudébou pour lui demander de joindre ses forces aux siennes afin
de pouvoir conquérir les pays infidèles et surtout le village de
Gamon, auquel Boubakar ne pouvait pardonner l’échec qu’il lui
avait infligé. L’almamy lui fit répondre qu’il ne convoitait
aucune alliance avec n’importe quel marabout que ce fût et
qu’il ne s’engagerait qu’avec les amis de la France. Quels
que pussent être ses desseins, il lui défendait formellement de
mettre les pieds dans le Bondou. S’il transgressait cet ordre, il
l’en chasserait par les armes. Quinze jours après, il mourait à
Sénoudébou d’une maladie de poitrine contractée depuis longtemps
au cours de ses campagnes et conséquence des fatigues qu’il avait
éprouvées (10 décembre 1885).
L’almamy Boubakar était chevalier de la Légion d’honneur.
Il laissa huit enfants, dont la plupart sont encore vivants. Ce
sont : Ahmady-Bokkar, mort jeune ; Ousman-Gassy, qui régna et
mourut en 1891, au cours de la campagne contre Nioro ; Saada-Bokkar,
Ouapa-Bokkar, Ciré-Touré, Moussa-Yéro, Suleyman-Bokkar, et enfin
Séga-Bokkar, qui habitent Sénoudébou.