Après la mort de Malick, tous les Sissibés influents se mirent
en avant pour lui succéder. Ahmadou-Sy son frère, héritier
direct, avait peu de partisans. En présence de compétitions aussi
nombreuses, les courtisans et les captifs de la couronne se réunirent
et nommèrent Saada-Ahmady-Aïssata, fils d’Ahmady-Aïssata. Le
sort favorisait encore la branche de Boulébané. Les Sissibés
de Koussan-Almamy durent baisser la tête, non sans exprimer leur
mécontentement.
A peine fut-il monté sur le trône qu’il eut à soutenir contre
le Guoy et le Kaméra une guerre qui se termina promptement sans
grandes pertes des deux côtés. Peu après il eut à lutter contre
les Maures qui, sans aucun motif, avaient, sous la conduite de leur
chef Déya, envahi une partie des états de l’almamy. Celui-ci se
porta à leur rencontre et les attaqua au gué de Béréba, près de
N’Dangan, sur la Falémé. Les Maures furent complètement défaits,
et depuis cette époque ils ne se sont plus hasardés à traverser
la Falémé pour envahir le Tiali.
Mais toutes ces expéditions étaient peu fructueuses, et le butin
qu’elles rapportaient était bien insuffisant pour satisfaire
l’avidité de la horde affamée des princes sissibés. Aussi,
afin de se faire bien venir d’eux, Saada leva-t-il une nombreuse
armée dont il prit le commandement et alla-t-il attaquer le Saloum,
dont les habitants pillaient toutes les caravanes qui revenaient du
Bondou après y avoir fait le commerce des chevaux et des captifs. Il
traversa le Ouli et le Niani en quelques jours, et s’empara de
plusieurs villages du Djoloff.
Le roi du Saloum, Bala-Dougou, dut faire sa soumission et demander
la paix, que Saada lui accorda, moyennant une forte somme d’argent
et plusieurs centaines de pièces de guinée. Il lui fit promettre,
en outre, de ne jamais plus inquiéter les caravanes du Bondou et de
les laisser commercer librement sur tout son territoire. Il rentra
chez lui, ramenant un immense butin et une partie de la population
des pays soumis.
Durant cette campagne, il causa une telle frayeur et une telle
admiration aussi aux tiédos (soldats) du bour (roi) du Saloum que
ceux qui eurent, cette année-là, des enfants mâles dans le pays,
les surnommèrent Saada.
L’expédition du Saloum eut un grand retentissement. Tous les
souverains voisins s’empressèrent d’envoyer vers l’almamy
des députations chargées de lui faire part de leur sincère
désir de vivre en paix avec le Bondou, et, pour donner plus de
poids à leurs protestations respectueuses, lui firent offrir des
présents assez importants. Le Tenda seul refusa de lui témoigner
ses déférences. Aussi Saada résolut-il de se venger et leva
une armée qui vint s’installer sous les murs de Diamjoïko,
capitale du Tenda. Après une énergique résistance des assiégés,
les Bondounkés s’emparèrent de cette ville et firent main basse
sur toutes les richesses qu’elle renfermait. Après un repos de
quelques jours, l’armée de Saada reprit le chemin du Bondou,
en infligeant de dures leçons à tous les villages du Tenda qui,
trop faibles pour l’attaquer, arrivaient à l’inquiéter et à
retarder sa marche.
Saada avait une cavalerie absolument dépourvue de montures, et
pour remplir ce vide il ne trouva rien de mieux que de tomber sur
le Ouli pour y ramasser un butin en vue de subvenir aux achats de
chevaux. Comme il arrivait à Naoudé (village de la frontière sud
du Bondou), il se trouva insulté par Lalli-Penda, chef de Gouniam,
près de Bakel, qui l’accompagnait et avait répondu par un refus
formel à une demande de l’almamy.
Invité de suite à quitter le camp, Lalli-Penda rentra chez lui
et apprenant peu de jours après que Saada voulait l’attaquer,
il lui fit des propositions de paix. Sur le point de les accueillir
favorablement, car il lui semblait peu politique d’entrer en lutte
avec les Bakiris, ennemis acharnés de Mayacine, de Makhana, qui
était en guerre continuelle avec le Bondou, Saada préféra à la
politique l’honneur de son pays et refusa toute réconciliation. De
ce moment il ordonna à tous ses soldats de tout ravager et de
tout brûler sur leur passage et, après des fatigues inouïes,
arriva devant Gouniam, qu’il attaqua le lendemain. Malgré tous
ses efforts, l’armée du Bondou dut battre en retraite après
avoir perdu beaucoup de monde.
Deux mois après, Lalli-Penda, comprenant que son succès amènerait
infailliblement une revanche, dont il prévoyait les suites terribles,
fit de nouvelles propositions de paix à Saada qui, cette fois,
les accueillit favorablement.
L’année suivante, Saada se dirigeait vers le Bambouck, mais les
Sissibés mécontents de lui, ne voulurent pas le seconder. Il dut se
contenter de parcourir le pays en prélevant des impôts et pénétra
même jusque dans le Tambaoura, dont il rapporta de riches butins.
C’est sous son règne que fut envoyée vers l’almamy du Bondou une
mission française chargée de traiter avec lui de l’établissement
d’un comptoir à Sénoudébou. Ce comptoir devait être en même
temps un poste frontière.
Cette mission était composée de MM. Parent, officier du génie,
chef ; Menu-Dessables, Paul Holle, commandant du fort de Bakel,
et Potin-Patterson, agent de la Compagnie.
Saada convoqua à Sénoudébou tous les Sissibés de Boulébané et de
Koussan-Almamy pour leur transmettre la proposition du gouvernement
français. Elle fut combattue par ces derniers : « Si vous laissez
les blancs, disaient-ils à l’almamy, s’installer chez nous,
nous ne serons bientôt plus maîtres de nos femmes et de nos
captifs ; nous voulons commercer avec eux, mais nous n’entendons
pas qu’ils soient nos maîtres. Du reste, vous êtes souverain,
décidez et nous nous inclinerons. »
L’almamy répondit à ces observations : « Le Bondou
m’appartient, à moi donc de décider. Je veux que les blancs
s’établissent dans notre pays. »
Le fort fut vite construit, et à peine les bastions furent-ils
élevés que chacun se trouva garni d’une pièce de canon. A
cette vue Saada devint furieux : « J’avais permis, disait-il,
l’établissement d’un comptoir et non d’un fort armé. »
Ce fut seulement au mois d’août 1847 que M. de Grammont, gouverneur
du Sénégal, vint à Sénoudébou et eut une entrevue avec Saada,
qui persistait toujours pour l’enlèvement des canons.
Paul Holle, qui accompagnait le gouverneur, très lié avec le roi
du Bondou qui avait grande confiance en lui, crut devoir essayer de
son influence et lui dit : « Almamy Saada, vous avez à Boulébané
deux canons que vous a donnés Duranthon et ils vous servent à
protéger vos biens de tout pillage. Pourquoi ne voulez-vous pas que
nous protégions par les mêmes moyens les grandes valeurs que nous
allons déposer dans notre comptoir ? Si nous n’avions rien pour
intimider les voleurs, ils viendraient prendre nos marchandises et
feraient ainsi une mauvaise réputation à votre pays. »
Ces paroles et un cadeau persuadèrent Saada, et les canons
restèrent.
Les richesses du Bondou et les produits qu’on en tirait avaient
captivé la Compagnie de Galam, qui espérait qu’à proximité
des mines de Kéniéba, les seules connues, on pourrait tenter la
création d’ateliers de lavage des terres aurifères ; mais les
difficultés que l’on rencontra firent abandonner ce projet,
dont les résultats étaient fort douteux. Déjà, en 1843, une
mission avait été envoyée pour faire l’hydrographie de la
Falémé et visiter les mines d’or de Kéniéba. M. Raffenel,
officier du commissariat de la marine, en faisait partie et eut
à rédiger le journal de route. La mission rendit visite à
l’almamy Saada à Boulébané. L’accueil qu’elle en reçut
fut cordial. Elle eut surtout à se louer de son fils Boubakar,
qui lui offrit l’hospitalité à Sénoudébou.
L’almamy Saada mourut dans les derniers jours de l’année
1851. Cette année-là les sauterelles avaient envahi le Bondou
et y avaient fait de grands ravages. Il laissa six enfants :
Ahmady-Saada, mort à Gabou sans avoir régné ; Boubakar-Saada, qui
régna ; Ciré-Soma, mort sans régner et dont le fils vit encore
à Sénoudébou ; Koli-Mody, mort tout récemment dans le Macina ;
Ousman-Saada, mort sans avoir régné, et enfin Oumar-Penda, qui
régna et fut tué par le marabout Mahmadou-Lamine.