[Note du transcripteur : Cette monographie a été extraite et préparée
à partir de sa version publiée dans le Bulletin de la Société de
géographie commerciale de Bordeaux, no 17, 1894.]
[Illustration : CARTE DU =BONDOU= D’APRÈS LES TRAVAUX _du Capitaine
ROUX de l’Infanterie de Marine et du Docteur RANÇON Médecin de
Première Classe des Colonies_
Supplément au BULLETIN de SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE COMMERCIALE DE
BORDEAUX du 6 Août 1894]
=LE BONDOU=
=Étude de géographie et d’histoire soudaniennes.=
* * * * *
Il y a quelques années, un superbe noir, à la figure intelligente et
fine, excita à un haut degré la curiosité de la capitale. Sa haute
taille, le burnous dont il se drapait fièrement, le petit bonnet de
cotonnade dont il était coiffé éveillaient dans l’esprit des
passants une admiration sympathique. Ce qui cependant étonnait le
plus, c’était de voir briller sur sa poitrine la croix de chevalier
de la Légion d’honneur dont le rouge ruban de soie moirée
tranchait d’une façon éclatante sur la blancheur immaculée de
son manteau. Une suite nombreuse de noirs africains l’accompagnait
dans ses promenades et ses visites, et un officier, au teint bruni
par le soleil des tropiques, lui servait de cicerone. Les revues
illustrées lui consacrèrent plusieurs de leurs dessins les mieux
réussis, et nos plus grands journaux publièrent sa biographie et
contèrent ses hauts faits.
Mais, en France, tout s’use rapidement, et les hommes les plus
illustres n’y acquièrent guère que la célébrité d’un jour. Un
simple fait divers, une première à sensation, un procès scandaleux
suffisent pour passionner l’opinion publique et lui faire oublier
son idole de la veille. Aussi notre personnage fut-il rapidement
délaissé, et, aujourd’hui, son souvenir s’est complètement
effacé de la mémoire de ceux qui lui firent jadis une si brillante
réclame.
C’était pourtant une curieuse figure et un étrange caractère
que le prince Sissibé, Ousman Gassy, almamy du Bondou.
Quelques rares officiers que leur service ou les devoirs de
leurs fonctions appellent dans les régions qu’il commanda,
se souviennent encore des services qu’il a rendus à la France
en Afrique et savent qu’il a succombé, dans toute la force de
l’âge, victime de ce terrible climat du Soudan, au cours de la
glorieuse campagne que dirigea contre le sombre Ahmadou, sultan de
Ségou, le colonel Archinard.
Il en est bien moins encore qui connaissent l’empire sur lequel il
régna. Jusqu’à ce jour, on n’a pu recueillir sur sa géographie
et son histoire que des données absolument incomplètes et le nom de
Bondou sous lequel on le désigne n’éveille guère dans l’esprit
de la grande majorité du public qu’une image bien vague et bien
incertaine de paysages tropicaux, de brillants horizons et de sombres
villages brûlés par un soleil ardent, au milieu desquels errent
de leur pas mélancolique et grave de noirs adeptes de la religion
du prophète.
Nous ne connaissons que deux auteurs qui se soient occupés
de cet intéressant pays, et encore les mémoires qu’ils lui
ont consacrés, tout captivants qu’ils soient, sont-ils fort
incomplets. En 1884, M. J.-J. Lamartiny, négociant au Sénégal,
conseiller général, qu’une mort prématurée a trop tôt enlevé,
il y a quelques années, à l’estime de ses concitoyens, publia,
sous les auspices de la Société de géographie commerciale de
Paris, une monographie qui, à l’époque où elle parut, a pu
être considérée à juste titre comme une véritable nouveauté
géographique et historique. Neuf ans plus tard, en 1893, notre
excellent ami, le capitaine Roux, de l’infanterie de marine,
alors commandant du cercle de Bakel, dans une brochure éditée
à Saint-Louis du Sénégal, reprit cette étude au point de
vue purement historique et les documents nouveaux qu’il y fit
connaître jetèrent un jour tout particulier sur le passé de ce
petit empire africain.
Mais ces deux importantes relations, dont les récits de notre ami,
le prince Sissibé, Abdoul-Séga, chef de Koussan-Almamy, l’un des
plus anciens et des principaux villages du Bondou, forment, pour ainsi
dire, toute la substance, ne sont que des essais de grande valeur que
nous avons pu, au cours de nos voyages au Soudan, compléter d’une
façon méthodique aux différents points de vue de la géographie,
de l’histoire, de l’ethnographie et de la sociologie.
C’est ce nouveau travail que nous avons l’honneur de présenter
à ceux qu’intéressent les questions coloniales, en les priant de
vouloir bien lui accorder toute la sympathie et toute l’indulgence
avec lesquelles ils ont accueilli nos précédentes études.
_Limites, frontières._ — En y comprenant le Tiali, le Nieri,
le Diaka et le Ferlo, ses provinces tributaires, le Bondou est à
peu près situé entre les 14° 20′ et 15° 50′ de longitude à
l’ouest du méridien de Paris et les 13° 12′ et 14° 45′ de
latitude nord. Dans ses plus grandes dimensions, il mesure environ
de l’est à l’ouest 190 kilomètres et du nord au sud 170
kilomètres. Sa superficie dépasse 33,000 kilomètres carrés. Ces
chiffres ne sont, bien entendu, qu’absolument approximatifs, car,
dans l’état actuel des choses, il n’est guère possible de
donner de ce pays des mensurations rigoureusement exactes.
Il n’a pas, pour ainsi dire, de frontières naturelles. Elles ne
sont formées presque partout que par une ligne fictive déterminée
par les travaux des différentes missions qui se sont succédé
dans ces régions. Elle passe au nord à environ 3 kilomètres
au sud du village d’Allahina. De là elle se dirige vers le
sud-sud-est jusqu’au marigot de Samba-Kouta qu’elle coupe pour
s’orienter vers l’est jusqu’à la rivière Falémé. Ce cours
d’eau sert de frontière au Bondou jusqu’au petit village
de Guita situé sur sa rive droite à environ 7 kilomètres au
nord-nord-est de Sénoudébou. De Guita, la ligne de démarcation
suit une direction générale sud, coupe de nouveau la Falémé
à 10 kilomètres au sud-sud-est du village de Bountou. Là, elle
oblique vers le sud-ouest et est ainsi orientée jusqu’au confluent
du Fala-Koulou et du marigot de Boumba. Puis, elle remonte vers le
nord-ouest jusqu’au Mahel-Sanou qui sert de limite au Bondou dans
ces régions jusqu’à son confluent avec le Niéri-Kô. De ce point,
la ligne de démarcation se dirige directement au nord-ouest, suit
pendant quelques kilomètres le petit marigot de Koromadji jusqu’au
point où il se jette dans le Sandougou ou Badiara. Brusquement,
elle oblique alors vers le nord, suit cette orientation jusqu’à
ce qu’elle rencontre le marigot de Tiangol-Ouoloff. A partir de
là, elle se dirige d’une façon générale vers le nord-nord-est
jusqu’en un point situé à huit kilomètres environ du petit
village de Allah-Lewi, d’où elle rejoint le point initial en
formant un coude dont la convexité est dirigée vers le sud. Cette
ligne frontière n’a pas moins de 625 kilomètres de développement.
Le Bondou confine au nord au Guoy, au nord-est au Kamera, à
l’est au Gadiaga, au pays de Farabana et au Niagala ; au sud-est
au Bélédougou et au désert de Tandaba qui le sépare du Badon,
au sud au pays de Gamon, au Tenda-Touré et au Ouli ; au sud-ouest
au Ouli, à l’ouest au Kalonkadougou dont le sépare une vaste
étendue de steppes absolument stériles et inhabitées, et enfin
au nord-ouest au désert du Ferlo et au Damga.
_Aspect général._ — L’aspect général du Bondou est
plutôt celui d’un pays de plaine que celui d’une région
montagneuse. Les reliefs du sol y sont, en effet, peu nombreux et de
peu d’importance. On peut à ce point de vue le diviser en cinq
régions bien distinctes. La région nord est de beaucoup la plus
accidentée. Elle est sillonnée de nombreuses collines peu élevées
qui enserrent des vallées d’une étonnante fertilité, mais où
ne peuvent guère être cultivées que des espèces indigènes.
La région est comprend toute la partie de la vallée de la Falémé
qui s’étend à peu près depuis le village de Bountou au sud au
village de Balou au nord. Elle est bien arrosée par de nombreux
marigots. Le sol y est fertile et couvert surtout sur les rives de
la rivière et celles des marigots d’une riche végétation.
La région sud qui est formée par le Tiali, le Diaka, le Nieri
et une partie du Ferlo-Maodo est couverte de belles forêts qui
alternent avec des plateaux absolument dénudés et stériles. Dans
les parties relativement fertiles de cette région, la flore diffère
sensiblement de celle des provinces plus septentrionales. Là, on
commence à rencontrer les belles essences qui caractérisent la
végétation des Rivières du sud. Le sol y est, dans les vallées
des marigots, éminemment fertile et le Tiali et le Nieri notamment
ont toujours été regardés par les almamys du Bondou comme leur
véritable grenier d’abondance.
A l’ouest, nous retrouvons les plaines nues et arides qui sont
particulières au Sénégal et au Soudan. C’est la steppe monotone
et triste dans toute l’acception du mot, avec son sol argileux
où croissent de maigres végétaux rabougris et rachitiques et une
brousse épaisse dont les cypéracées et les graminées inférieures
forment les principaux éléments.
Enfin, la région centrale tient à la fois de celles qui
l’environnent ; à côté de vallées relativement riches,
on trouve des plaines absolument stériles. Elle est faiblement
arrosée. Pendant la saison sèche, ses marigots sont absolument
taris, et pendant l’hivernage, ils sont transformés en véritables
marécages absolument impropres à la culture. Le sol y est à peine
vallonné et ses productions sont à peine suffisantes pour nourrir
les populations qui l’habitent.
_Hydrologie_[1]. — Sous ce rapport le Bondou appartient à la fois
au bassin de la Falémé et à celui de la Gambie. Une chaîne de
collines peu élevées et dirigées du nord au sud depuis le village
de Bordé jusqu’aux environs de Kippi dans le Tiali séparent les
régions Bondounkées qu’arrosent les marigots tributaires de ces
deux grands cours d’eau.
La Falémé coule dans le Bondou pendant environ 150
kilomètres. Pendant l’hivernage, elle y est navigable pour des
vapeurs calant 1m 50 à 2 mètres. Mais, pendant la saison sèche,
elle n’est praticable que pour des chalands à fond plat et des
pirogues indigènes.
Cette rivière, dont certains explorateurs ont cru devoir faire
des descriptions si séduisantes, ne mérite que médiocrement la
réputation qu’on lui a faite. Elle suit le régime de tous les
grands cours d’eau de l’Afrique occidentale. Pendant la saison des
pluies, c’est une belle rivière dont la largeur atteint en maints
endroits 200 et 300 mètres. Son courant est alors rapide et a une
force qui parfois dépasse quatre nœuds. Sa navigation présente
alors de sérieux dangers, car son lit est parsemé de bancs de
sable et de rochers qui forment autant d’écueils difficiles à
éviter pour ceux qui ne connaissent qu’imparfaitement son chenal.
Elle présente, au cours de la même année, des différences
de niveau considérables. Là où, à l’époque de la crue,
on trouvait des fonds de 8 à 10 mètres, on ne rencontre plus,
à peine quelques semaines plus tard, qu’un mince filet d’eau.
Ses rives sont couvertes d’une riche végétation, mais elle
s’étend à peine à 700 ou 800 mètres à l’intérieur des
terres. Toutefois la rive occidentale nous a paru plus boisée que
la rive opposée. Enfin, pendant la saison sèche, ses bords sont
absolument à pic et cela s’explique aisément si l’on songe
que son courant est pendant l’hivernage absolument torrentueux en
certains endroits.
Si maintenant nous descendons le cours de la Falémé depuis le point
où elle entre dans le Bondou jusqu’au moment où elle en sort,
nous verrons que dans ce trajet, elle suit une direction générale
sud-sud-est nord-nord-ouest.
Née des montagnes du Fouta-Djallon, sur le versant opposé à celui
où le Sénégal prend sa source, elle arrose avant de pénétrer dans
le Bondou le Sangala, le Gounianta, le Dentilia, le Sirimana et le
désert de Tandaba sur sa rive gauche, le Fantofa, le Dialloungala,
le Konkodougou-Sintedougou, le Diébédougou, le Kamanah, le Kilé,
et le pays de Makhana, sur sa rive droite.
En face du village de Makhana sur la rive droite de la Falémé et
à l’ouest se trouve le petit village de Bountou, le premier qui
appartienne au Bondou dans cette région. Ce fut à Bountou qu’en
1859 M. Baur, ingénieur des mines, se livra à des essais de lavage
des sables aurifères de la rivière.
Un peu au nord de Bountou, se trouve le petit village de Farabanna
qui fut visité en septembre 1859 par l’aviso _le Griffon_. Là, la
rivière se partage en un grand nombre de canaux au milieu desquels
se trouvent de petits îlots. Ces canaux sont de plus coupés par
des bancs de rochers qui laissent entre eux d’étroits passages.
Les ruines du petit village de Fatendi sont situées sur la rive
gauche un peu au nord de Farabanna. Presque en face se trouve le
petit village de Touteko. A 15 kilomètres de Fatendi se trouve
Sansandig sur la rive gauche. Sur la rive droite se trouvait jadis
un second village qui portait le même nom.
Tomboura que l’on trouve ensuite à 5 kilomètres de Sansandig est
le village le plus considérable de cette région. En face sur la
rive droite existe un petit village qui porte le même nom et qui
est habité par des Peulhs du Fouta-Djallon.
Médina est maintenant en ruines et la plupart de ses habitants ont
formé le petit village de Malionaki situé à 4 kilomètres environ
en aval.
N’Dagan qui est distant de ce dernier de 8 kilomètres est
situé sur la rive droite de la rivière. Il fut brûlé en 1857 par
Brossard de Corbigny, commandant l’aviso _le Grand-Bassam_. Pendant
l’occupation de Kéniéba il servit de magasin de dépôt et on y
avait élevé un petit blockhaus. De N’Dagan partait une route de
vingt mètres de large allant à Kéniéba. On n’en trouve plus
traces aujourd’hui.
Jusqu’à Débou, nous ne trouvons plus que des ruines et des
villages de culture de peu d’importance. C’est dans cette
région que se trouvait autrefois le village de Kakoulou, capitale de
l’ancien état malinké de Countou. Il fut détruit par Maka-Djiba,
l’un des premiers almamys du Bondou. A Kakoulou, la Falémé est
obstruée par un banc de roches qui la transforme en un véritable
rapide. Pendant la saison sèche, on n’y trouve pas plus de un à
deux pieds d’eau.
Non loin de là se trouvait Amdallaye, qui fut construit par
l’almamy Boubakar-Saada qui en fit sa résidence pendant
l’occupation française.
Débou n’est plus qu’un petit village de culture d’environ
150 habitants. Il dépend de Sénoudébou et n’est plus, pour
ainsi dire, peuplé que par les captifs des princes Sissibés qui
résident dans ce dernier village.
Devant Débou, la Falémé a une largeur de 180 à 200 mètres. Elle
y atteint jusqu’à 5 ou 6 mètres de profondeur.
Un peu en aval de Débou se trouve le rapide de Guétié. Il divise le
fleuve en petits canaux. Aux basses eaux, on n’y trouve pas plus
de un pied et demi à deux pieds d’eau. Le passage de Guétié est
difficile à pratiquer. Les courants qui y atteignent une force de
5 ou 6 nœuds pendant les hautes eaux permettent fort difficilement
d’y naviguer. Ces rapides n’ont pas moins de 500 mètres de
longueur.
Quinze cents mètres plus loin se trouve le gros village de
Sénoudébou qui fut longtemps la capitale du Bondou et résidence
de l’almamy Boubakar-Saada. Ce village, d’origine peu ancienne,
doit son importance au fort français qui y fut construit en 1845. Ce
fort fut détruit pendant la guerre contre Mahmadou-Lamine par les
bandes de ce faux prophète. Il n’en reste plus maintenant que
l’enceinte dans laquelle sont construites les cases de plusieurs
princes Sissibés et de leurs femmes. Nous en reparlerons plus
longuement dans le cours de ce travail. Sénoudébou, depuis qu’il
a été abandonné par l’almamy, n’est plus qu’un village de
second ordre.
A l’époque des basses eaux, la Falémé peut être traversée
à gué devant Sénoudébou, quelques centaines de mètres en aval
du fort.
Entre Sénoudébou et Guita se trouvait autrefois le
village de Kaynoura, près duquel devait se trouver le fort
Saint-Pierre-de-Kaynoura construit en 1715 par ordre d’André Bruë,
directeur de la compagnie de Galam.
Guita, situé à environ 5 kilomètres en aval de Sénoudébou sur
la rive gauche, n’a plus que 60 habitants. On y voit les ruines
d’un vaste tata, où résidait en 1843 le roi du Khasso Sambala
et qui fut construit par l’almamy du Bondou pour son royal hôte.
A quelques kilomètres de Guita se trouvent les ruines de Naïé,
dont le gué du même nom est fameux dans les fastes du Bondou.
Un peu en aval de Naïé se trouvent les ruines de Kidira-tata,
puis celles de Kidira-Tioubalo (Kidira des pêcheurs). Ce fut à
Kidira-tata que Raffenel trouva lors de son passage la princesse
Sadioba, fille du roi de Médine et veuve de Duranthon, voyageur
français qui mourut dans ce dernier village. On y voit encore
son tombeau.
Le petit village de Selen ou Seleng se trouve à environ 5 kilomètres
de Kidira-Tioubalo. Il n’a pas plus d’une centaine d’habitants
et est dépourvu de tata. Il est formé de deux villages construits
à environ 500 mètres l’un de l’autre.
Entre Selen et Dialiguel on ne trouve que des ruines fort rapprochées
les unes des autres. Ce sont celles de Ouro-Amady, de Beligaoudou
et de Belioude.
Dialiguel n’a plus aujourd’hui qu’une centaine
d’habitants. Les Peulhs y sont en majorité et il est complètement
construit en paille.
Un peu en aval de Dialiguel se trouvent les roches de Djurkel. Ce
sont d’énormes blocs de quartz qui s’élèvent au milieu du
fleuve et autour desquelles le courant est assez violent.
Dialiguel est le dernier village du Bondou que l’on rencontre
en descendant la Falémé. A douze kilomètres de là, la rivière
coule alors entre le Guoy et le Kamera pendant dix kilomètres et
se jette dans le Sénégal entre Aroundou et Goutioubé, en face du
gros village de Dioukountourou qui se trouve dans le Guidimakha.
A peu de distance de la frontière se trouve le petit village de
Balou dont la population formée de Sarracolés est d’environ 350
habitants. Au pied de ce village s’étend un grand banc de roches
qui barre une partie de la rivière sur la rive gauche, tandis que
sur la droite s’avance un banc de sable, ne laissant entre eux
qu’un passage de 3 mètres de large. Pendant les hautes eaux,
tous ces bancs et rochers sont submergés et forment des écueils
dangereux pour la navigation.
Ces rochers sont l’objet d’une légende fort connue dans tout
le Guoy, le Kaméra et le Bondou. On les désigne sous le nom de
Penda-Balou, du nom de l’héroïne dont nous allons conter ici les
aventures ; car, suivant les récits des griots, elles se passèrent
à l’époque où Balou appartenait aux almamys du Bondou. Comme
Lamartiny, nous empruntons cette relation à Raffenel ; elle nous
a été, du reste, contée dans tous ses détails par les griots
de Sénoudébou.
Penda-Balou était autrefois une princesse d’une rare beauté qui
suivait la loi du prophète avec une irréprochable fidélité. Elle
était bonne, généreuse et sensible.
D’une modestie rare, elle choisissait, pour faire le bien et
aller consoler les malheureux, le moment où le tam-tam et la flûte
appelaient les jeunes filles à la danse sous le grand tamarinier
du village. Elle se montrait rarement dans les réunions dont elle
était la reine et par sa beauté et par ses vertus.
Souvent elle allait s’asseoir sur une pointe de ces noirs rochers
et aimait à s’y laisser rêver au doux souffle de la brise.
Refusant toutes les demandes en mariage qu’elle et sa mère
recevaient tous les jours, malgré les avantages qu’elles pouvaient
offrir : ses nombreux prétendants disaient que Penda-Balou était
fiancée à quelque génie malfaisant.
Hélas ! c’était vrai : la pauvre Penda était devenue amoureuse
d’un génie qu’elle voyait seule, et qui, sous la forme d’un
beau jeune homme, lui avait raconté les choses les plus séduisantes
et les plus propres à inspirer l’amour.
Ses visites se renouvelaient souvent au rocher ; mais son amant
devenant plus pressant et plus passionné, elle se décida à
en parler à sa mère pour lui demander de la laisser épouser
celui qu’elle aimait. Mais sa mère, s’attachant à elle, jura
qu’elle ne consentirait jamais à une union qui devait la séparer
éternellement de sa fille (car telle était la condition du génie).
La malheureuse Penda se laissa entraîner par le charme et la beauté
de son amant, et abandonna celle qui lui avait donné le jour.
Dès que sa proie fut enfin en son pouvoir, le génie, dépouillant
ses formes séduisantes, reprit sa nature primitive, celle d’un
gros caïman au ventre vert. Aux palais enchantés qu’avait rêvés
la douce Penda, succédèrent des cavernes noires et fétides, et
à la douce voix de ses compagnes et de ses captives succéda le
croassement des hideux habitants des ondes profondes.
En vain la pauvre Africaine demande pardon et appelle sa mère,
tout reste sourd à ses prières.
Une oreille compatissante entendit cependant ses gémissements et
lui dit d’une voix mystérieuse : « La puissance de ton époux
n’est point aussi absolue que tu le crois ; elle échoue devant
la fermeté et l’énergie de celles qui tombent victimes de ses
pièges. Mais, hélas ! infortunée, le secret que je t’apprends là
ne te sauvera qu’à demi, car je ne puis rien contre les vengeances
de Golaksala (c’était le nom du génie) et elles sont terribles. En
lui résistant, tu parviendras bien à te soustraire à ses odieuses
assiduités, mais tu perdras ta forme gracieuse et tu seras changée
en rocher. Telle est la volonté du destin. Choisis et hâte-toi. »
La jeune fille accueillit avec empressement le changement, qui devait
apporter un remède à ses malheurs, et, malgré les prières et
les supplications de son époux, elle resta ferme dans sa volonté.
Dès lors s’accomplit sa malheureuse destinée. Le lendemain, les
habitants de Balou apercevaient un énorme bloc de quartz qui domine
le groupe de rochers noirs qui baigne ses pieds dans la rivière.
Mais restée visible pour son époux, celui-ci éprouva toujours
pour elle un violent amour. Elle se débat, elle repousse le
monstre. Pendant ce temps une tempête éclate, le ciel est gris, le
vent souffle avec furie, et le tonnerre gronde. Les flots, soulevés
avec force, vont se briser en écumant sur les pieds du rocher. Les
habitants consternés prient et attendent avec anxiété la fin de
cette tourmente.
Lors de la visite de Golaksala à Penda-Balou, il était toujours
arrivé, racontent les anciens du village, qu’une jeune fille et
un jeune homme disparaissaient du village. C’est là une tradition
qui s’est longtemps transmise de père en fils.
Balou semblait voué à tout jamais à ce triste sort par la cruauté
du génie Golaksala, lorsqu’un jeune pèlerin, venant de faire
ses dévotions à La Mecque, passa dans le village, et touché des
malheurs qui affligeaient ses habitants, recommanda le jeûne et la
prière, écrivit des amulettes et ordonna de faire des offrandes. Les
prescriptions de ce saint marabout furent religieusement observées,
et depuis lors cessèrent les mystérieuses disparitions des jeunes
gens, sauf dans quelques rares exceptions où la population avait
commis quelque écart de conduite, et perdu par là la protection
qu’elle avait obtenue, sur les prières du pieux pèlerin.
Dans le Bondou, la Falémé reçoit sur sa rive droite de nombreux
marigots, en général de peu d’importance. Mais, avant d’en
donner l’énumération, disons en quelques mots ce que l’on
entend par cette expression de _marigot_. On désigne ainsi la plus
grande partie des affluents des grands fleuves de la côte occidentale
d’Afrique. Ce ne sont pas, en réalité, des affluents véritables ;
et ils diffèrent profondément des rivières et ruisseaux. Le régime
de leurs eaux est, en effet, tout différent. Ils n’ont pas, en
général, de sources qui leur soient propres. Ce sont plutôt des
déversoirs du fleuve ou rivière dont ils sont tributaires. Au début
de la saison des pluies, ils amènent les eaux de l’intérieur
dans le cours d’eau principal. Pendant les hautes eaux, ils en
reçoivent le trop-plein. Leur courant est alors dirigé du fleuve
ou de la rivière vers l’intérieur des terres. Pendant la saison
sèche, au contraire, ils se déversent dans le cours d’eau au
bassin duquel ils appartiennent. Leur courant est alors dirigé
en sens inverse que précédemment. Certains conservent dans les
parties basses de leur lit de fortes quantités d’eau et forment
ainsi de vastes réservoirs qui sont autant de foyers d’infection
palustre. Sur la rive droite de la Falémé, il en est quelques-uns
qui proviennent de sources trop faibles pour alimenter leur cours
et forment aussi de vastes réservoirs qui ne tarissent jamais sur
une longueur de 2 à 3 kilomètres. Ceux-ci proviennent surtout
des montagnes. Mais d’une façon générale, on peut dire que les
marigots sont absolument taris dans la plus grande partie de leur
cours, pendant la saison sèche. Comme le disent fort exactement
les indigènes, en cette dernière saison ils sont « vides »,
tandis que, pendant l’hivernage, ils sont « pleins ».
Si donc nous procédons du sud au nord, c’est-à-dire d’amont en
aval, nous trouvons sur la rive droite de la Falémé les marigots
suivants :
Le Makhana-kô qui passe à Makhana et se jette dans la Falémé
non loin de Bountou ;
Le Koba-kô qui reçoit le Sirokoto, le Samoro et le Diara et
passe à Koba, petit village situé à 5 kilomètres environ de
son embouchure ;
Le Louda-kô qui se jette non loin de l’ancien village de
Sambayaya ;
Le marigot de Boloni qui reçoit celui de Dara ;
Le Diemoma-kô qui passe à Kéniéba ;
Enfin un grand nombre d’autres marigots de peu d’importance qui
n’ont pas reçu de noms particuliers et qui prennent, en général,
celui du village principal près duquel ils coulent.
Les affluents de la rive gauche sont plus nombreux et plus
importants. Leur cours est généralement peu développé, car la
ligne qui sépare le bassin de la Gambie de celui de la Falémé
est très rapprochée relativement de cette dernière. Ce sont,
en procédant d’amont en aval :
Le Gandoma-kô qui reçoit le Saboué-kô, le Mourounou-kô,
le Dagué-kô et le Codiari-kô dans le désert de Tandaba et se
jette dans la Falémé à 15 kilomètres environ au nord de Bountou,
après avoir reçu dans la dernière partie de son cours de nombreux
petits marigots qui passent non loin des ruines de Safico, de Segala
et de Moricou.
Le Goulongo-kô qui passe à Goulongo dans le Tiali et dont
l’embouchure se trouve à quelques kilomètres au sud de celle du
marigot de Koba.
Le marigot de Fatendi de peu d’importance et qui passe non loin
des ruines de ce village.
Le marigot de Toumboura de peu d’importance ;
Le Deuguillé-kô dont une des branches passe à Diddé dans le
Tiali et qui se jette non loin du village de Malouiaki à quelques
kilomètres au sud de N’Dagan ;
Le Séno-Séléiabé-kô qui passe dans les environs des ruines
du village du même nom et qui, après avoir reçu le Séno-Bané,
le Sabou Allah qui passe au sud de Koussan-Almamy, le Ourodoliré
qui passe au pied même de ce village, le Tiangot-Maïssa qui passe
à Sambacolo et au confluent duquel se trouve Goundiourou et le
Tiangot-Ourobaldi, débouche dans la Falémé non loin du petit
village de Débou ;
Le Tunka-Souté qui se jette non loin de Sénoudébou ;
Le Dialla-kô qui débouche dans la Falémé dans les environs
de Guita après avoir reçu le Tioban-kô, le Dassé-kô sur les
bords duquel s’élève le village de Diamwély, et le Dogui-kô
qui coule non loin de Boulébané. Le marigot de Dialla passe à peu
de distance du village de Fyssa-Daro dont il sera souvent question
dans la suite de ce récit ;
Le Boumba-kô qui passe à Dimbé se jette non loin de ce dernier ;
Le Senoudiagué-kô peu important arrose le village de ce nom et
son embouchure est peu éloignée de Kidira-Tata.
Le marigot de Mamandas et celui de Selen sont peu importants.
Enfin le Bakili dont la branche nord passe non loin des ruines
d’Amady et la branche sud près de celles de Guedié se jette à
peu de distance du village de Dialiguel.
Il serait fastidieux de faire ici une énumération complète des
autres marigots, tributaires de la Falémé dans cette partie de
son cours. Ils sont, du reste, de peu d’importance.
Les marigots dépendant du bassin de la Gambie et qui arrosent le
Bondou ou ses provinces tributaires, se jettent dans cinq cours
d’eau que ce fleuve reçoit sur sa rive droite. Ces cinq cours
d’eau sont : le Niocolo-koba, le Niéri-kô, le Bira-kô, le
Niaoulé et le Sandougou.
Au bassin du Niocolo-koba appartiennent les marigots suivants : le
Fala-Koulou, le marigot de Maramasita, le Neréba et le Bantignol
qui passe à Codioloï. Tous ces cours d’eau se jettent dans le
Boumba-kô qui passe à Kippi et à Coufadou et qui est tributaire
du Niocolo-koba. Ils coulent tous dans le Tiali.
Le Niéri-kô reçoit tous les marigots qui arrosent le Diaka,
le Niéri et le Ferlo-Balignama. C’est le cours d’eau le
plus important du Bondou. Beaucoup de géographes ont cru, au
commencement du siècle, qu’il faisait communiquer le Sénégal
avec la Gambie. Il est aujourd’hui absolument démontré qu’il
en est autrement. Toujours est-il que son origine est proche du
premier de ces deux grands fleuves, mais leurs eaux ne se mélangent
nulle part. Il naît dans la partie la plus septentrionale du
Ferlo-Balignama sur la frontière du Lèze-Bondou. La direction
générale de son cours est nord-nord-est sud-sud-ouest. Il n’est
navigable que dans sa partie ultime et encore pour des pirogues
indigènes seulement. Il traverse le Ferlo-Balignama et le Niéri
du nord au sud et passe par les villages suivants : N’Dia,
Saho, Guina-Sebé, Guina-Tarobé, Ouro-Kaba, Feto-Paté dans le
Ferlo-Balignama ; Kouddi, Bodé, Talimangot, Goubaïel, les ruines
de Bougoulou et celles de Bagadadié dans le Niéri.
Dans la première moitié de son cours, il est complètement à
sec pendant la saison sèche. Dans la seconde moitié, c’est,
au contraire, une jolie rivière dont les eaux coulent en toutes
saisons, très poissonneuse et dont les bords sont couverts d’une
riche végétation.
Sur sa rive droite, il ne reçoit qu’un seul affluent l’Ilam-Ciré
qui passe à 1 kilomètre du village de Boulel.
Sur sa rive gauche on trouve, en procédant d’amont en aval :
Le Diaré-kô qui passe à Diaré, Sovekoum et Garalla.
Le Lengué-Doud qui passe à Lewa.
Le marigot de Goundor qui passe à Kaparta et dont une des branches
passe à Dendoudi.
L’Anguidiouol-kô dont l’origine est auprès des ruines de
Belekindé. Il passe non loin de Soutouta et de Goundiourou, et à
Médina-Diaka et se jette dans le Niéri-kô à Talimangot et reçoit
un marigot important qui passe à Dalafine, Niossonko et Diankémaka
dans le Tiali, et un petit cours d’eau relativement profond qui
coule à quelques kilomètres à l’ouest de Bani-Israïla.
Le marigot de Bentenani qui sert de déversoir à la grande mare
que l’on trouve au sud de ce village.
Le Balaouol-kô qui passe à Bala et à Goudé-Seïni et reçoit le
marigot de Comoti et le Balamat-kô.
Enfin le Mahel-Sanou, le plus important de tous, dont l’origine est
près des ruines de Makadinga et qui passe à Sarougni. Le Mahel-Sanou
sert dans cette région de frontière au Bondou et le sépare du
Tenda. Il reçoit dans le Bondou un grand nombre de petits marigots
dont les plus importants passent à Samé, Diannah et à Sarougni.
Le Bira-kô est peu important. Non loin de son origine il passe
à Simbanou.
Le Niaoulé qui arrose le Ferlo-Maodo passe à Soumouïel et reçoit
le Godjieil-kô qui coule non loin des ruines du village du même nom.
Le Sandougou prend dans la première partie de son cours le nom
de Badiara-kô.
C’est un cours d’eau aussi considérable que le Niéri-kô,
et il a un développement de près de 300 kilomètres. Il suit le
même régime que les autres marigots de cette région et passe
à Boldi-Kadjolé, Boké-Guilé, Dendoudi, Maïel, Biramdigué et
Badiara dans le Ferlo-M’Bal.
Sur sa rive droite, il reçoit le marigot de Boggal qui passe à
Magulé, Boggal et Ouindou-Aly.
Sur sa rive gauche, il reçoit les marigots de Naoudé qui passe
à Naoudé, de Kokiara sur la rive droite duquel se trouvent les
ruines du village du même nom, celui d’Idakoto et enfin celui de
Koromadji qui forme la frontière du Bondou et du Ouli.
Nous citerons en terminant le Tiangol-Ouolof qui dans une partie de
son cours sépare le Bondou du désert du Ferlo et qui naît de la
grande mare de Djoulambo.
La partie la plus septentrionale du Bondou dépend du bassin du
Sénégal et est arrosée par plusieurs petits marigots tributaires
de ce fleuve. Ce sont : le Baloukholé qui passe à Kaguel et à
Somsom-Tata ; le Samba-Kouté qui passe à Gabou résidence actuelle
de l’almamy régnant, et enfin un dernier marigot important qui
passe à Bordé, Bordé-Diowara, Diabal et Céra.
Outre les cours d’eau dont nous venons de parler, on trouve
encore dans le Bondou bon nombre de mares, dont quelques-unes
ne tarissent jamais. Nous citerons particulièrement celles de :
Pounegui dans le Nagué-Horé Bondou, de Windou-Balky et de Batga
dans le Ferlo-Balignama, de Bentenani dans le Niéri, et de Kessegui
dans le Ferlo-Maodo.
Dans les villages, on se sert pour les usages domestiques, et quand on
le peut, des eaux des marigots. Dans le cas contraire, on est obligé
de recourir à celles des puits. Leur profondeur varie suivant les
régions, depuis 1m 50 jusqu’à 18 et 20 mètres. L’eau qu’ils
donnent est généralement de bonne qualité, car elle a filtré à
travers des couches épaisses de terrain qui ne contiennent aucun
principe nuisible. Elle est, par exemple, presque toujours chargée
de matières terreuses, surtout pendant l’hivernage. Aussi faut-il,
avant de la boire, avoir soin de la laisser reposer et de décanter
ensuite. Ces puits sont particulièrement creusés par les Ouolofs,
qui sont aussi chargés de leur entretien. Ils ne sont nullement
maçonnés. Aussi se produit-il parfois des éboulements qui les
comblent en partie. Pour y puiser on se sert d’une calebasse
attachée à l’extrémité d’une corde faite avec des fibres de
baobab ou de bambous. Leur ouverture est recouverte de pièces de
bois jointives qui reposent sur le sol et qui forment une sorte de
plancher au milieu duquel est ménagé un espace libre, assez grand
pour donner passage aux calebasses qui servent de seaux, mais pas
assez ouvert pour qu’un homme y puisse tomber.
_Orographie._ — Le système orographique du Bondou est des plus
simples. On n’y trouve guère à signaler comme relief important
du sol que la chaîne de collines qui forme la ligne de partage
des eaux des bassins de la Falémé et de la Gambie. Cette chaîne
part de Bakel et vient se terminer dans le désert de Tandaba. Sa
hauteur varie de 25 à 100 mètres suivant les régions, et elle est
à peu près orientée nord-sud. A droite et à gauche elle émet de
petits contreforts qui laissent entre eux de petites vallées au fond
desquelles coulent les marigots. Une autre chaîne, moins importante,
se détache de celle-ci dans le Ferlo-M’Bal, et se rapprochant de
la Falémé vient se terminer dans le Nagué-Horé-Bondou. Elle passe
non loin de Sénoudébou, à 2 kilomètres environ à l’ouest de
cet important village.
Le Tiali présente également des reliefs assez importants. Ils
sont généralement orientés est-ouest et suivent le cours des
marigots. Il en est de même dans le Diaka et le Niéri. Quant au
Ferlo, c’est un pays absolument plat dont le sol est à peine
vallonné. Aussi, à l’époque des hautes eaux, les marigots y
débordent-ils aisément et y couvrent de vastes étendues de terrain.
Dans le Bondou, comme dans les autres parties du Soudan, on rencontre
par-ci par-là de ces collines isolées qui ne font partie d’aucun
système orographique défini et qui de loin ressemblent à s’y
méprendre à de véritables buttes de tir. Leur hauteur varie depuis
10 à 15 mètres jusqu’à 60 et 80 et ont la forme d’une pyramide
quadrangulaire tronquée.
_Constitution géologique du sol._ — Le Bondou, à ce point de vue,
appartient tout entier à la période secondaire. On n’y trouve, en
effet, que les terrains qui caractérisent cet âge géologique. Sans
doute, on peut y signaler des alluvions anciennes et récentes,
mais l’ossature, le squelette entier du pays, si je puis parler
ainsi, ne saurait être rattaché à aucune autre époque. Nul doute
qu’il n’ait été longtemps enseveli sous les eaux et qu’il
n’ait été une des dernières régions soudaniennes qui aient
émergé. L’aspect déchiqueté des roches que l’on y rencontre
ne peut laisser aucun doute à ce sujet. La ligne de partage des
eaux s’est certainement montrée la première et l’on voit encore
maintes régions qui sont complètement recouvertes par les eaux et
qui présentent les caractères de véritables marais ou de terrains
en formation.
Le sous-sol est formé de deux terrains, le terrain ardoisier et
un terrain de formation secondaire auquel on est convenu de donner
le nom de terrain ferrugineux. Le terrain ardoisier se trouve
dans les plaines particulièrement et y est caractérisé par ses
roches essentielles, schistes micacés, ardoisiers et lamelleux. Le
terrain ferrugineux est propre surtout aux collines et aux plateaux
élevés. Les roches que l’on y rencontre ne sont pas moins
concluantes. Ce ne sont, en effet, et à l’exclusion de toutes
autres, que des grès, des quartz et des conglomérats. Les grès
et les quartz sont simples ou fortement colorés en rouge par des
oxydes de fer. Quant aux conglomérats, ils sont formés de grès
et de quartz agglutinés dans une gangue silico-argileuse.
On a pu remarquer en certains endroits du Bondou de beaux blocs
de granit gris. Ce qui a fait dire à certains voyageurs qu’il y
avait là un terrain primitif. C’est là une profonde erreur contre
laquelle nous ne saurions trop nous élever. En effet, le granit
que l’on peut rencontrer au Soudan, et particulièrement dans le
Bondou, n’y existe jamais à l’état de bancs, à l’état de
systèmes. Ce ne sont jamais que des blocs isolés, épars dans le
terrain de formation secondaire. En un mot, ce sont uniquement des
roches erratiques qui ont été entraînées là et déposées par
les eaux.
La croûte terrestre diffère également suivant les régions. Au
sous-sol ardoisier correspondent les argiles compactes dues à la
désagrégation des roches qui composent ce terrain. Ces argiles
couvrent les 4/5 de la superficie totale du pays. Elles sont
stériles et généralement peu cultivées. C’est le terrain de
tout le Ferlo. La latérite recouvre le sous-sol ferrugineux. Elle
est produite par l’effritement des roches qui le composent.
On la trouve surtout dans le Tiali, le Niéri, le Diaka et le
Bondou proprement dit. Elle constitue un terrain d’une remarquable
fertilité et c’est là que les indigènes font leurs plus beaux
lougans.
Les bords de la Falémé sont presque partout formés d’argiles et
absolument taillés à pic, à cause de la rapidité du courant. Il
en est de même de ceux des marigots qui en sont tributaires. Au
contraire, les rives des marigots qui dépendent du bassin de la
Gambie sont couvertes de dépôts argileux glissants qui en rendent
le passage très difficile surtout pour les animaux. Le fond en est
presque partout vaseux.
La couche d’humus est dans tout le Bondou peu épaisse. On n’en
trouve guère que dans le fond des vallées, dans les forêts et
sur les bords des grands marigots.
La nappe d’eau souterraine se trouve à des profondeurs variables
suivant les régions. Très peu profonde dans le Ferlo, elle est,
au contraire, à un niveau fort éloigné de la croûte terrestre
dans le Diaka et le Niéri. Elle repose, suivant les terrains, sur
des argiles compactes ou bien sur des sables ou un lit de quartz et
de grès ferrugineux.
Dans le terrain ardoisier, on traverse avant d’y arriver les
couches suivantes : 1o argiles compactes ; 2o sables siliceux ;
3o grès et quartz ferrugineux ; 4o terrain ardoisier ; 5o nappe
d’eau souterraine reposant sur une couche d’argiles.
Dans le terrain ferrugineux, au contraire, on rencontre : 1o la
latérite ; 2o grès et quartz ; 3o sables siliceux ; 4o nappe
d’eau reposant sur un lit de sable ou de cailloux ferrugineux
résultant de la désagrégation des conglomérats. Il est facile
de voir d’après ce qui précède que les eaux des puits, quel
que soit le terrain où ils sont creusés, doivent être propres à
tous les usages domestiques. Elles ne peuvent contenir, en effet,
que fort peu de principes nuisibles.
Les sables sont assez communs dans tout le Bondou. On les trouve
surtout dans les terrains à latérite, et ils couvrent les lits de
la plupart des marigots tributaires de la Falémé et le fond de la
plus grande partie de cette rivière.
_Produits minéraux._ — Le fer se trouve partout, soit à l’état
natif, soit à l’état d’oxydes. Il est presque toujours uni
soit aux grès, soit aux quartz. Quoiqu’on le trouve en notable
quantité, son exploitation ne sera jamais rémunératrice. Cela
tient surtout à ce que les gisements sont fort éloignés les uns
des autres et que le rendement est relativement peu considérable.
Le métal qui donne un produit plus certain, sans cependant être
rémunérateur, est assurément l’or. Il ne faut pas toutefois
s’en faire une idée trop enthousiaste, car les gisements sont
loin d’être aussi riches qu’on a bien voulu le dire. Pour se
faire une idée exacte de ce que valent les fameuses mines d’or du
Bondou, il n’y a qu’à se reporter à ce qu’a écrit à ce sujet
M. Lamartiny, qui a pu étudier sur place cette importante question.
Les sables aurifères de la Falémé proviennent des montagnes du
Fouta-Djallon et du Bambouck, d’où ils sont détachés par les
pluies. Ils sont alors roulés et entraînés par la rivière, les
paillettes les plus lourdes se déposant les premières et les plus
légères étant portées beaucoup plus loin.
Les bancs de roches, les îlots qui barrent le fleuve, sont autant
d’obstacles qui donnent lieu à des dépôts d’alluvions et
en même temps aurifères. Tels sont les bancs que l’on voit à
Farabanna, à Sansankoto et tout le long de la rivière. La tète
du banc est généralement plus riche que la partie arrière.
La richesse d’un banc et surtout la grosseur des paillettes
qu’il renferme se mesurent à la grosseur des galets qui y sont
déposés. Et ceci est naturel : le caillou roulé subit les mêmes
lois de la pesanteur que la paillette aurifère.
Plus on remonte la Falémé et plus ces dépôts sont riches.
Outre les dépôts actuels de la Falémé, il existe encore dans
la plus grande partie du bassin de cette rivière un vaste dépôt
aurifère dont on doit la découverte à M. Roux de Béthune,
ingénieur des mines, qui étudia cette question dans tous ses
détails. Ce dépôt, divisé en nombreux lambeaux d’une superficie
assez vaste, se trouve à une profondeur moyenne de 5 à 6 mètres.
Lamartiny a reconnu ce gisement depuis Farabanna jusqu’aux environs
de Séleng ou Sélen, sur une largeur de 5 à 6 kilomètres.
On le voit bien tranché sur les rives de la Falémé, où l’on peut
suivre ses contours sinueux. Il a dû être formé par un cataclysme
qui a entraîné et arraché du flanc des montagnes les quartz qui
l’accompagnent. Il repose sur un amas de grès schisteux, et a
comme toit une épaisse couche d’argiles de 5 à 6 mètres.
Malgré les études et les missions faites sur ces points, soit par
des ingénieurs, soit par des officiers du génie ou autres, aucun
rapport n’avait encore fait mention de ce riche dépôt appelé
à tripler la valeur des sables aurifères de la Falémé.
Raffenel, dans son voyage, nous parle bien des sables aurifères
déposés le long des rives, mais il n’a pas remarqué ceux qui
y forment un dépôt déjà ancien.
Ces richesses ne sont pas inconnues des populations indigènes
du bord de la rivière et surtout des femmes Malinkées qui ont
là-dessus une expérience pratique acquise depuis longtemps. Comme
Lamartiny, nous avons remarqué à Tomboura, Sansandig, à Fatendi,
le soin avec lequel elles grattent la partie inférieure de la
couche reposant directement sur les grès du mur. Cette partie
est en effet d’une richesse extraordinaire : les cailloux de la
partie supérieure, ayant fait filtre, ont laissé déposer les
parties lourdes et argileuses. Ayant un dépôt fixe, dont nous
pouvons déterminer l’étendue, la superficie et la capacité
en mètres cubes, nous avons des données certaines sur lesquelles
peut se baser une exploitation, connaissant la teneur moyenne de ce
dépôt. Les alluvions de la Falémé ne nous présentent plus cette
même certitude, et là encore on est obligé de marcher au hasard.
Outre les alluvions de la Falémé, le Bondou possède encore
d’autres mines, particulièrement celles de Kéniéba que
le gouvernement français a essayé d’exploiter en 1859 et
1860. Nous empruntons à Lamartiny l’étude qu’il en a faite
d’après le rapport de M. Maritz, capitaine du génie, directeur
de l’exploitation.
Le village de Kéniéba est situé à 25 kilomètres de la Falémé,
à l’est du village de N’Dagan. Il fut saccagé en 1840
par l’almamy du Bondou qui voulut tirer vengeance de pillages
exercés par les Malinkés sur les cultivateurs des bords de la
rivière. Depuis cette époque, il fait partie du Bondou et fut
repeuplé en partie par des Peulhs émigrés du Fouta-Djallon.
En 1856, Boubakar-Saada, aidé de Bougoul, chef de Farabanna,
alla attaquer Kéniéba qui était au pouvoir des partisans
d’El-Hadj-Oumar. Ils prirent le village, qu’ils mirent à notre
disposition pour l’exploitation de ses mines. Le 28 juillet 1858,
une colonne française, sous le commandement du gouverneur Faidherbe,
s’y installa sans coup férir. Un poste et des magasins y furent
de suite construits et l’exploitation des mines entreprise sous la
direction de M. Maritz. Le pays jouit alors d’une tranquillité et
d’un bien-être jusqu’alors inconnus. Mais l’ardeur du climat
qui décimait nos malheureux soldats et les moyens imparfaits
avec lesquels se faisait l’exploitation ne donnèrent point
les résultats attendus, et l’abandon en fut décidé deux ans
après. C’est à 4 kilomètres au nord-est de Kéniéba que sont
situées les alluvions aurifères, au pied d’une montagne de forme
conique d’une hauteur de 80 mètres environ. C’est le mont Pellel.
Les abords des mines sont couverts de quartz blanc légèrement
veiné de rouge, extrait des puits pendant l’exploitation. Ces
quartz renferment de l’or natif, et, souvent, en les cassant,
on en voit d’assez beaux morceaux visibles à l’œil nu. Le
terrain des mines se compose :
1o D’une couche d’argile rouge avec débris de quartz d’une
épaisseur variable. Cette couche renferme des paillettes d’or ;
2o D’une couche d’argiles schisteuses rouges renfermant des
paillettes d’or ;
3o Une couche d’argile blanche, semblable à de la chaux
hydraulique. Cette couche ne contient pas d’or. Elle happe à la
langue. Attaquable par les acides, son résidu est insoluble dans
l’acide sulfurique ;
4o Une couche de schiste micacé, noirâtre, sous laquelle est
un sable primitif noirâtre, renfermant des paillettes d’or en
abondance. C’est la principale couche aurifère. Elle est à une
profondeur de 12 à 18 mètres.
Au-dessous de cette couche se trouve une couche de schiste ardoisier
d’une dureté excessive, et qu’on ne peut enlever qu’à la mine.
Le mont Pellel, sur lequel se voient encore deux puits creusés dans
la roche, est un immense conglomérat ferrugineux, ainsi que toutes
les montagnes environnantes.
L’exploitation de ces mines par les indigènes n’a lieu
actuellement que pendant l’hivernage. Elle ne se fait plus par
puits. Ils se contentent de prendre les terres de la surface, sur
les bords des ravins et des marigots, et en retirent de magnifiques
résultats, relativement, bien entendu, à ceux que l’on obtient
en lavant les sables de la Falémé.
Les orpailleuses opèrent à l’aide de calebasses, absolument
de la même manière que les orpailleurs de la Californie et de
l’Australie avec des sébilles. Pour cela, après avoir recueilli
les terres dans leurs calebasses, elles les portent sur les bords
du marigot, les débourbent avec les mains et, par une suite
d’oscillations et de mouvements, font venir les parties les plus
légères à la surface. Ces parties sont rejetées au fur et à
mesure, et bientôt il ne reste au fond de la calebasse qu’un
sable noir, assez fin, composé de fer oxydulé et d’émeri,
au milieu duquel on distingue facilement les paillettes d’or.
Les essais faits par M. Maritz sur les terres de Kéniéba ont donné
les résultats suivants :
« Cent kilogrammes de terre provenant de l’une de nos galeries,
traitée comme il vient d’être dit, produisirent 0g177. On prit
le résidu, c’est-à-dire les terres rejetées des calebasses par
les orpailleuses ; ces terres furent pilées dans un mortier en bois
avec un pilon en bois, c’est-à-dire bien imparfaitement, puis
lavées, puis repilées et relavées, en tout quatre fois. Après
chaque opération, on trouva plus d’or qu’à la première,
et après les quartz on obtint 1g300 à ajouter à 0g177.
» Les 100 kilogrammes de minerai, au lieu de 0g177, produisirent
donc 1g477.
» Les derniers résidus auraient encore pu être pilés et lavés,
et auraient sans doute produit un peu d’or.
» Les sables de la surface du sol, traités de la même manière,
ont donné 0g00091 par 100 kilog.
» Traités par des procédés plus complets, il est certain que
leur rendement serait considérablement augmenté. »
En 1843, M. Huart Bessignères, chargé par le gouvernement
d’explorer ces mines, disait que les indigènes ne retiraient pas
le centième du précieux métal qu’elles contenaient.
En 1853, M. Rey annonçait que les terres de Kéniéba rendraient
1 kilog. d’or pour 5,000 kilog. de terre.
Tout cela avait engagé le gouvernement français à entreprendre
l’exploitation de ces terres, réputées si riches ;
malheureusement, les appréciations de ces voyageurs se trouvèrent
erronées, et l’exploitation fut si peu avantageuse qu’elle fut
abandonnée en 1860.
Ces essais n’ont été exécutés que sur des terres privées des
débris de quartz, qui, eux aussi, contiennent de l’or.
Du poste que nous avions construit, il reste à
peine quelques vestiges de murailles pour en indiquer
l’emplacement. Boubakar-Saada, craignant que les Malinkés ne
parvinssent à s’en emparer et à s’y retrancher, en ordonna
la destruction.
Le Père Labat, dans son récit du voyage de Compagnon, cite encore
bien des mines d’or, dont on n’a pu jusqu’ici retrouver la
trace, ni même le souvenir. D’après lui, il y en aurait deux
à Naié. Aujourd’hui, les habitants ne se souviennent nullement
en avoir jamais entendu parler. Il en est de même pour celle de
Fourquarane, où, d’après le même auteur, il y aurait aussi une
mine d’argent dont on n’a jamais pu, malgré les plus actives
recherches, retrouver l’emplacement.
Outre les mines d’or, le Bondou posséderait encore, d’après
certains auteurs, des gisements de mercure natif, ou du moins des
indices que jusqu’ici l’on n’a pas pu bien définir. Je me hâte
de dire que, malgré mes recherches, je n’ai pu m’en assurer par
moi-même. Je ne fais donc que rapporter ici l’opinion de voyageurs
plus heureux que moi, en leur en laissant toute la responsabilité.
Le mercure apparaît à l’état de petits globules très purs
dans les argiles des couches supérieures, dans le village même
de Sénoudébou.
On en a trouvé aussi à Farabanna, sur la rive droite de la
rivière, et le long de cette rive sur environ cinquante mètres. Rien
jusqu’ici n’est venu indiquer sa provenance ; mais, malgré les
histoires plus ou moins fantaisistes que l’on a racontées à ce
sujet, il n’est pas probable que des mains humaines se soient plu
à verser là une quantité de mercure aussi considérable que celle
qu’on a retirée jusqu’à ce jour.
A Farabanna, M. Baur, ingénieur civil des mines, eut connaissance
de cette apparition du mercure, et en fit recueillir plusieurs
bouteilles.
A l’époque des pluies, on voit le mercure apparaître dans les
couches supérieures en très grande abondance. Il est facile alors,
en soumettant ces terres à un lavage à la calebasse, d’en obtenir
en peu d’instants une assez grande quantité. Des enfants mêmes
s’amusent à le recueillir. En 1873, dès sa première apparition,
les habitants, prenant cela pour de l’argent, s’empressèrent
d’en remplir des bouteilles qu’ils ont conservées assez
longtemps.
Le calcaire fait absolument défaut dans le Bondou. Cela n’a
rien d’étonnant, étant donné l’âge géologique auquel il
appartient. On trouve bien en maints endroits, notamment dans le
Tiali et le Niéri, des roches d’un aspect blanc grisâtre que
l’on a pris pour du calcaire véritable. Il n’en est rien. Ces
roches ne sont, en effet, que des conglomérats formés de coralliens,
et qui ont été déposées par les eaux en se retirant. On ne les
trouve qu’à la surface du sol, où elles sont éparses, ou à une
faible profondeur. Elles donnent à la cuisson non pas de la chaux,
mais un ciment de mauvaise qualité.
Le charbon y est de même parfaitement inconnu. Quelle que soit
la profondeur à laquelle on soit descendu jusqu’à ce jour,
on n’en a jamais trouvé trace.
_Flore, productions du sol, cultures._ — La végétation est
relativement pauvre dans le Bondou, du moins dans sa partie
septentrionale. Dans les régions méridionales, sans être
cependant remarquable, elle est plus riche. Le Ferlo et le Bondou
proprement dits appartiennent tout entiers à la région des steppes
soudaniennes. La flore est là d’une pauvreté remarquable. On
y rencontre de vastes étendues couvertes d’acacias et de
baobabs. C’est la patrie des mimosées et des graminées
inférieures. Il y existe en assez grande abondance une certaine
variété de gommier dont le produit ne jouit dans le commerce que
d’une valeur absolument relative. C’est là encore que l’on
trouve ces végétaux peu connus qui donnent la gomme de kellé,
que les indigènes regardent comme un véritable porte-bonheur, et le
hammout, cette résine qui présente les caractères de l’encens et
qui est regardée dans tout le Soudan occidental comme une panacée
universelle. Le gonakié (_Acacia Adansonii_) est surtout commun
sur les bords de la Falémé. Si nous ajoutons à cela quelques
rares ficus et quelques échantillons peu nombreux de benténier
(_Eriodendron anfractuosum_), nous aurons cité les principales
essences qui composent la flore de cette région du Bondou. Elle est
bien plus riche au fur et à mesure que l’on s’avance vers le
sud et dans le Tiali, le Diaka, la partie la plus extrême du Niéri
et du Ferlo-Maodo, nous voyons apparaître les grandes essences
qui caractérisent les pays tropicaux. Les grandes légumineuses
commencent à y prendre de respectables dimensions. Les nétés
(_Parkia biglobosa_) y sont particulièrement communs. Le vène
(_Pterocarpus erinaceus_), le caïlcédrat (_Kaya Senegalensis_), le
tamarinier (_Tamarindus Indica_), le bambou (_Bambusa arundinacea_),
le fromager (_Bombax Ceiba_), le n’taba (_Sterculia cordifolia_),
le palmier rônier (_Borassus flabelliformis_), les ficus de
toutes variétés, etc., etc., y sont assez communs. Mais ils n’y
forment nulle part des forêts assez importantes pour donner lieu
à une exploitation rémunératrice. Les papayers et les dattiers
croissent en abondance dans les villages du Diaka et du Niéri et
donnent des fruits savoureux. Dans les forêts existent de nombreux
échantillons des différentes variétés de cette fameuse _vigne
du Soudan_, à laquelle certains auteurs ont cru devoir donner
une importance qu’elle est loin d’avoir. Le karité (_Bassia
Parkii_) n’existe que dans le Tiali, et encore en très petite
quantité. Enfin, dans le Niéri, le Ferlo-Maodo, le Diaka et le
Tiali lui-même, commencent à apparaître les lianes à caoutchouc
et à gutta-percha : fafetone, laré ou saba, delbi et bonghi. Les
plantes médicinales y sont communes, et la pharmacopée indigène
trouve aisément à s’y alimenter selon les besoins. Citons au
hasard : les sénés, le kinkélibah, le ricin, la casse, le bakis,
etc., etc. Le Tiali et le Niéri jouissent sous ce rapport d’une
réputation bien méritée. Enfin, les plaines et les plateaux
sont couverts d’une brousse épaisse dont les graminées forment
les éléments principaux, et qui constituent pour les bestiaux un
excellent fourrage.
Le Bondou a été jusqu’au milieu du XIXe siècle un des pays
les plus riches sous le rapport de la production. Grâce à
la nombreuse population qu’il renfermait alors, il possédait
de vastes plaines, entièrement cultivées et situées près des
villages qui s’échelonnaient sur les rives de la Falémé et dans
l’intérieur des terres. Depuis le passage d’El-Hadj-Oumar, ce
nouvel Attila qui a porté la dévastation dans ce beau pays, emmenant
à sa suite des villages entiers, trompés par de vaines promesses,
il est tombé dans un profond état d’abandon et de pauvreté.
Les terrains argileux sont propices à la culture du mil (_Sorghum
vulgare_). On y trouve, suivant les régions, toutes les variétés
de sorgho cultivables au Soudan. Dans les terrains dont la latérite
forme la base, le maïs, les arachides, les haricots, que l’on
y appelle « niébés », croissent à merveille et donnent un
rendement considérable. Il serait bien plus grand encore si
les habitants amélioraient leurs procédés de culture. Ils se
contentent, en effet, de gratter légèrement la terre après
l’avoir débroussaillée, et d’y enfouir peu profondément
les graines. Les fumures et les irrigations leur sont absolument
inconnues. Sur les bords des marigots et dans les marais, surtout
dans le sud, le riz prospère d’une façon remarquable et y est
d’une excellente qualité. Autour des villages se trouvent de
beaux lougans (champs cultivés) de coton et d’indigo. Enfin,
dans les cours mêmes des habitations, les femmes et les enfants
cultivent avec succès : courges, calebasses, oseille, oignons et
ce tabac vulgaire (_Nicotiana rustica_) dont les indigènes sont
si friands. Le manioc, la patate douce et le diabéré, cette sorte
d’aroïdée qui donne des turions qui rappellent le chou caraïbe,
prospèrent surtout dans les régions les plus méridionales.
Quant aux cultures européennes, il n’y faut pas songer, à mon
avis. La nature du sol et surtout le climat ne leur permettront jamais
d’y prospérer et d’y produire. On ne peut guère songer qu’à y
cultiver, et encore avec de grands soins et une vigilance de tous les
instants, les quelques légumes nécessaires à notre alimentation.
_Faune, animaux domestiques._ — On trouve dans le Bondou presque
tous les animaux de l’Afrique occidentale. Le lion y devient assez
rare. La panthère, le chat-tigre, le lynx y sont plus communs. La
girafe se rencontre encore assez fréquemment dans les régions
qui avoisinent le désert du Ferlo. Les antilopes y sont moins
communes que dans certaines autres régions. Toutes les variétés
connues y sont cependant représentées, et parmi elles nous citerons
particulièrement les kobas, dumsas et diguidiankas. Par contre, les
biches, gazelles et sangliers y foisonnent littéralement. Il n’est
guère possible d’y chevaucher sans en faire fuir devant soi un
grand nombre. Ce dernier animal s’y multiplie surtout beaucoup,
car la population étant presque complètement musulmane, n’en
mange pas la chair et, par conséquent, ne le chasse pas. Le bœuf
sauvage, que l’on désigne sous le nom de _lour_, ou de _vache
brune_, tend chaque jour à y disparaître. On n’en trouve plus
que quelques rares individus. Sa chair est littéralement succulente.
L’hippopotame y habite principalement les grands bassins de la
Falémé et les grands marigots, le Niéri-kô et le Sandougou. Le
caïman y atteint des proportions extraordinaires, et pendant la
saison sèche on peut faire dans la rivière et les grands marigots
des pêches absolument merveilleuses. Le poisson y est très abondant,
et il en existe une espèce, que l’on désigne sous le nom de
_capitaine_, qui est supérieure à nos meilleures carpes.
L’éléphant se trouve surtout dans l’ouest et dans le sud. Il
y devient de plus en plus rare.
Le gibier à plume y est très commun. La pintade se voit par vols
nombreux. La perdrix, la tourterelle, l’outarde, la poule de
rochers, la caille de Barbarie y sont en très grand nombre.
On trouve dans les bois de beaux oiseaux de parure ; le merle
métallique, le colibri, le guépier, le geai bleu, le martin-pêcheur
y ont un plumage aux couleurs les plus vives et les plus variées. Les
échassiers vivent sur les bords de la Falémé par nombreuses
bandes. L’oiseau-trompette, dont la peau est très estimée ;
le marabout, qui fournit une très belle fourrure ; l’ibis,
l’aigrette blanche, etc., fréquentent les îlots de la rivière
et les bancs de sable quand elle est à sec. La sarcelle et le gros
canard sauvage l’habitent aussi. Par contre, les oiseaux de proie
y sont aussi relativement nombreux, et autour des villages on voit
rôder en grand nombre des milans et des aiglons qui viennent jusque
dans les cours enlever les jeunes poulets.
Les serpents y sont assez rares. Nous citerons particulièrement : le
boa, le python, les couleuvres, le serpent-corail, le serpent-bananier
et une variété de reptile venimeux, que l’on désigne à tort
sous le nom de trigonocéphale.
Les insectes pullulent littéralement partout. Nous citerons plus
particulièrement les moustiques et les maringouins, cette plaie
des pays chauds, destinée sans doute à éprouver la patience des
voyageurs. Les abeilles sont surtout communes dans le Tiali, le
Diaka et le Niéri. Elles donnent un miel savoureux et abondant. Les
indigènes de ces deux provinces sont des apiculteurs consommés,
et tout autour des villages les arbres sont couverts de ruches. Les
fourmis sont très nombreuses et il en existe un grand nombre
d’espèces, parmi lesquelles nous citerons surtout la fourmi-rouge,
la fourmi-cadavre, dont une seule suffit pour empester une case,
et la fourmi-manian, dont la piqûre est horriblement douleureuse et
suffit pour paralyser pendant quelques heures le membre qu’elle a
blessé. Enfin, les termites se rencontrent partout et construisent en
grand nombre leurs édifices aux formes aussi bizarres que variées.
Les animaux domestiques sont relativement nombreux, et ils le seraient
bien plus encore si les indigènes veillaient avec plus de soin à
la reproduction et à l’élevage.
Le cheval y est petit, mais très vigoureux. La race maure, qui vit et
se développe bien dans le nord, périclite dans le sud. Là, c’est
le cheval du Ouli et du Cayor qui offre le plus de résistance.
Les bœufs y sont élevés en quantité notable, surtout par les
Peulhs et les Diakankés. Ils donnent une viande de boucherie un peu
dure et peu abondante, mais le lait des vaches est parfait et très
riche en matières grasses. Elles n’en donnent malheureusement
que fort peu.
Les chèvres et les moutons sont également assez communs, mais
leur chair est généralement peu savoureuse. Il en est de même
de celle des poulets, qui est absolument coriace. Ces derniers sont
très nombreux dans tous les villages.
Nous citerons enfin en terminant l’âne, qui y est petit, mais
élégant de formes et très vigoureux. C’est, dans toute cette
région, la bête de somme par excellence. Malheureusement, les
indigènes ne se préoccupent pas assez de le multiplier. Il rend
de grands services aux caravanes et pourrait faire l’objet d’un
commerce important.
_Climatologie._ — Le climat du Bondou appartient à la classe
des climats chauds par excellence. Comme dans toute cette partie de
l’Afrique occidentale, il y existe deux saisons bien tranchées :
la saison sèche et la saison des pluies ou hivernage.
La saison sèche commence, en général, vers la fin d’octobre ou au
commencement de novembre. Elle dure jusqu’à la fin de juin. Mais
cela n’est vrai que pour la partie nord du pays. Dans les régions
méridionales, elle est beaucoup plus courte. Elle est caractérisée
par une élévation considérable de la température, et il n’est
pas rare de voir le thermomètre, pendant les mois d’avril et de mai
surtout, marquer jusqu’à 46 et 47 degrés centigrades à l’ombre
et jusque dans l’intérieur des cases. Le baromètre est toujours
très haut et ne varie pas plus de un millimètre à un millimètre
et demi. Les vents régnants sont alors ceux d’est-nord-est,
qui arrivent surchauffés par les sables brûlants du Sahara, sur
lesquels ils passent. L’atmosphère est alors absolument dépourvue
d’humidité. En quelques jours, tout se dessèche rapidement,
et la campagne prend ce caractère de solitude et d’aridité
saharienne qui frappe et attriste quand, pour la première fois,
on met le pied sur ce sol ingrat et désolé.
Pendant sept mois de l’année, il ne tombe pas une goutte d’eau,
sauf toutefois dans les premiers jours de février, durant cette
courte période que l’on est convenu de désigner sous le nom de
petit hivernage. Les vents passent alors au sud et au sud-ouest,
le ciel se couvre, le baromètre baisse, et généralement le matin,
pendant six à sept jours au plus, tombe une pluie fine que la terre
desséchée a bien vile absorbée. Mais le soleil ne tarde pas à se
montrer à nouveau, et alors, jusqu’au mois de juin, rien ne vient
plus altérer la sérénité de l’atmosphère. — Ces chaleurs
torrides, mais sèches, sont relativement bien supportées par
l’Européen et sa santé ne s’altère pas trop. Il subit bien
quand même l’influence du climat, se débilite, s’anémie ;
mais il est, à cette époque de l’année, bien moins exposé à
ces terribles maladies qui sont l’apanage de ce pays meurtrier. Il
n’a guère alors à craindre que les dysenteries, très fréquentes
dans les mois de novembre, décembre et janvier, où le rayonnement
nocturne est si prononcé et si rapide qu’en moins de deux heures
la température s’abaisse parfois jusqu’à 8 degrés centigrades
au-dessus de zéro. Il convient alors de ne pas coucher dehors et
de se bien couvrir le ventre soit avec une couverture de laine,
soit avec la classique ceinture rouge en flanelle.
Dans la partie nord, les premières pluies commencent à tomber
vers la fin de juin. Dans les régions méridionales, l’hivernage
est beaucoup plus précoce et dure aussi plus longtemps. Dans le
Diaka et la partie sud du Niéri, par exemple, il pleut depuis la
fin de mai jusqu’à la fin de novembre. Les premiers orages sont
généralement courts, et il ne tombe alors qu’une petite quantité
d’eau qui occasionne une légère crue passagère des rivières et
des marigots. Un mois après, la saison pluvieuse est définitivement
établie. Chaque jour, ce sont des orages épouvantables, des
tornades terribles, pendant lesquels le vent souffle en fureur, et
qui se terminent par des pluies diluviennes. Il faut lire dans le
_Roman d’un Spahi_, de Pierre Loti, la description de cet étrange
météore que l’on désigne sous le nom de _tornade_. Nul mieux
que lui n’en a parlé. Qu’on me permette de rapporter ici les
quelques lignes qu’il lui a consacrées : « Cependant, il faut
avoir habité le _pays de la soif_ pour comprendre les délices
de cette première pluie, le bonheur qu’on éprouve à se faire
mouiller par les larges gouttes de cette première ondée d’orage.
» Oh ! la première tornade !... Dans un ciel immobile, plombé,
une sorte de dôme sombre, un étrange _signe du ciel_ monte de
l’horizon. Cela monte, monte toujours, affectant des formes
inusitées, effrayantes. On dirait d’abord l’éruption d’un
volcan gigantesque, l’explosion de tout un monde. De grands arcs
se dessinent dans le ciel, montent toujours, se superposent avec
des contours nets, des masses opaques et lourdes ; on dirait des
voûtes de pierre près de s’effondrer sur le monde, et tout cela
s’éclaire de lueurs métalliques, bleues, verdâtres ou cuivrées,
et monte toujours.
» Les artistes qui ont peint le _déluge_, les cataclysmes du monde
primitif, n’ont pas imaginé d’aspects aussi fantastiques, de
ciels aussi terrifiants. Et toujours, pas un souffle dans l’air,
pas un frémissement dans la nature accablée.
» Puis, tout à coup, une grande rafale terrible, un coup de
fouet formidable couche les arbres, les herbes, les oiseaux,
fait tourbillonner les vautours affolés, renverse tout sur son
passage. C’est la tornade qui se déchaîne, tout tremble et
s’ébranle ; la nature se tord sous la puissance effroyable du
météore qui passe.
» Pendant vingt minutes environ, toutes les cataractes du ciel
sont ouvertes sur la terre ; une pluie diluvienne rafraîchit le
sol altéré d’Afrique, et le vent souffle avec furie, jonchant
la terre de feuilles, de branches et de débris.
» Et puis, brusquement, tout s’apaise. C’est fini. Les dernières
rafales chassent les derniers nuages aux teintes de cuivre, balayent
les derniers lambeaux déchiquetés du cataclysme, le météore est
passé, et le ciel redevient pur, immobile et bleu. »
A cette époque de l’année, la température n’est pas
relativement très élevée. Elle ne dépasse guère 34 degrés ; mais
c’est à peine si, pendant la nuit, il se produit une rémission
d’un ou deux degrés. L’atmosphère est lourde, surchargée
d’humidité et d’électricité. C’est la saison excellemment
pernicieuse à l’Européen. Sa santé s’altère rapidement, il
s’étiole, et, plus qu’en tout autre moment, il est sujet à
ces mortelles endémies qui pardonnent si rarement. Le paludisme
est alors au paroxysme et la fièvre, cette terrible fièvre aux
symptômes si multiples et si différents les uns des autres, ne
tarde pas à paralyser et à anéantir le courage le mieux trempé
et l’organisme le plus énergique.
Les animaux eux-mêmes n’échappent pas à l’influence de ce
climat, et chiens, mulets et chevaux, importés d’Europe, lui
paient, comme l’homme, un effrayant tribut de mortalité.
Et pourtant, antithèse terrible, la nature prend alors son aspect
le plus riant et le plus enchanteur. Le sol se couvre de verdure
et les arbres revêtent leur plus beau manteau de feuilles. C’est
l’époque où le baobab lui-même, ce squelette géant des forêts
africaines, sent couler dans ses vastes flancs une sève plus
généreuse : en quelques jours, son tendre feuillage se développe
et ses fleurs gigantesques s’épanouissent. Mais il ne faut pas se
le dissimuler, quand on le voit ainsi rajeunir, c’est l’annonce
de cette triste et funeste saison. Les indigènes ont, du reste,
pour caractériser ces deux époques de l’année si différentes
l’une de l’autre, un proverbe que je tiens à relater ici :
« Quand le baobab, disent-ils, se couvre de feuilles, c’est
le signal de la mort des Blancs ; mais quand il les perd, c’est
l’annonce de celle du Noir. »
Pendant toute la durée de l’hivernage, le baromètre subit des
variations brusques et d’énormes écarts. J’ai pu remarquer
qu’en général, les tornades s’annonçaient presque toujours
par une forte dépression qui atteignait son maximum six heures
environ avant l’apparition de la tourmente.
_Ethnographie._ — Le Bondou, si l’on en croit la tradition
que se sont transmise les griots et les marabouts, était, avant
l’arrivée dans le pays du marabout toucouleur Malick-Sy,
qui marquera pour nous la fin de la période légendaire, une
agglomération de petits états indépendants les uns des autres,
commandés par de véritables roitelets absolus dans leurs minuscules
royaumes. — La population de certains de ces états était nomade,
celle des autres sédentaire. Ces premiers habitants du Bondou ne
se ressemblaient guère : ils n’avaient ni les mêmes mœurs,
ni les mêmes usages, ni les mêmes instincts ; ils ne parlaient
pas non plus la même langue.
La partie qui forme aujourd’hui le Nagué-Horé-Bondou n’était
habitée que par un petit nombre d’individus. Les uns habitaient
dans des huttes en paille et d’autres se logeaient dans le creux
des rochers, où ils se creusaient encore de véritables cavernes.
On comprendra facilement que des peuplades qui différaient autant
à tous les points de vue, n’aient pas vécu en bonne intelligence
et en paix. La légende nous apprend, en effet, que tour à tour
elles avaient eu le pouvoir. Chaque race avait, à tour de rôle,
commandé aux autres. Tout cela dépendait du sort des armes. Le
plus fort, le vainqueur, était le maître. Véritable dictateur,
il imposait ses volontés aux vaincus, jusqu’à ce qu’une
révolution vînt lui enlever le pouvoir. C’était, en un mot,
l’anarchie la plus complète.
Parmi ces peuplades, les unes étaient musulmanes et les autres
fétichistes. En voici l’énumération, telle que nous l’a
transmise la légende. C’étaient : les Tambadounabés, les
Guirobés, les Fadoubés, les Badiars, les Oualiabés et les
Bakiris. A ces différents éléments vinrent s’ajouter, vers la
fin du XVIIe siècle, les Sissibés, Toucouleurs du Fouta-Toro,
venus avec le marabout Malick-Sy. C’est là, d’ailleurs,
la version donnée par le tamsir Bodéoul, le marabout favori de
Boubakar-Saada. En raison des populations si diverses qui avaient
autrefois peuplé le Bondou, ce savant homme ne l’appelait jamais
que le Tamguifabaouabasy, nom formé de la première syllabe des
noms de ces différents peuples.
Quoi qu’il en soit, on ne commence guère à voir clair dans
l’histoire du Bondou qu’à l’époque où le marabout Malick-Sy
vint s’y établir avec sa famille.
Voici quel était l’état du Bondou à l’époque où nous voyons
entrer en scène le marabout toucouleur.
Les Guirobés étaient des Toucouleurs-Torodos venus du Fouta. Ils
appartenaient à la famille des Guénars et s’étaient établis
dans le village de Guirobé, à huit kilomètres environ au nord de
Sénoudébou. On ne les désigne que sous le nom de Guirobés, du
nom même de leur village. Il existe encore dans le Bondou quelques
descendants de cette famille qui ont conservé leur nom primitif. Ils
étaient musulmans.
Les Fadoubés, fétichistes, habitaient surtout le village de
Boubaïa ou Boubania. Ils paraissent avoir été les plus anciens
habitants du Bondou. Ce qui est certain, c’est que Malick-Sy,
quand il prit possession du pays, les y trouva. Il signa avec eux
un traité d’alliance sous un tamarinier, dont on montre encore
l’emplacement. Tous les griots et les marabouts s’accordent
pour dire qu’ils venaient de Kolkol, village du Djolof, situé
sur la route du Fouta-Toro. Opprimés par la lourde domination du
bourba (roi) du Djolof, les Fadoubés, gens paisibles, cultivateurs
et chasseurs, avaient émigré et étaient venus demander asile au
roi des Bakiris (le tunka de Tuabo, tel était son titre), qui leur
donna le pays où Malick-Sy les a trouvés. Les Fadoubés s’y
établirent donc et entretinrent des relations très intimes avec
les Guirobés ; mais ils en restèrent toujours séparés par leurs
goûts, leurs mœurs et leur religion. Ils étaient fétichistes et
superstitieux et avaient des usages et des coutumes bizarres. Les
forêts les plus sombres leur servaient de retraites. Ils immolaient
souvent des victimes au pied des vieux arbres, en teignaient le tronc
avec le sang et mangeaient la chair des animaux morts de maladie,
sans les avoir saignés, et celle du sanglier. Ils logeaient dans le
creux des arbres ou dans de misérables huttes en paille. Par leurs
mœurs, ils se rapprochaient beaucoup des Badiars, des Coniaguiés et
des Bassarés, que l’on trouve encore dans la partie nord-ouest
du Fouta-Djallon, au sud de Damantan. Tout porte à croire que
cette étrange peuplade n’est, comme les précédentes, qu’un
rameau à l’état primitif de la race mandingue. Aujourd’hui,
les Fadoubés qui existent encore dans le Bondou se sont soumis à
la coutume commune et construisent des cases ; mais ils ont gardé
de leur passé barbare l’habitude de manger la chair du sanglier,
malgré l’interdiction formelle du Coran. Ils ont toujours été
l’objet du plus profond mépris et ont été traqués comme de
véritables bêtes malfaisantes par les conquérants toucouleurs. Il
y a quelques années, ainsi, se trouvait près de Tambacounda, dans
le Ouli, un petit village de Fadoubés qui se nommait Kottiar. Il
fut détruit par Ousman-Gassy, qui leur reprochait d’attirer des
malheurs sur le pays. Les Malinkés prétendent qu’ils _devinent
la pensée_.
Les Tambadounabés étaient également des Torodos venus du Fouta. Ils
avaient leur chef-lieu à Ouro-Daouda, au nord-ouest de Sénoudébou,
derrière la ligne de hauteurs qui sépare le bassin de la Falémé
de celui du Sénégal. Ils furent toujours des alliés fidèles
pour Malick-Sy.
L’origine des Torodos, d’après mon ami le capitaine Roux, un
des ethnographes soudaniens les plus autorisés, n’est autre que
le résultat de l’application d’une prescription du Coran, qui
dit que « quiconque donne la liberté à un esclave croyant sera
récompensé ». Les Torodos sont donc, en général, des captifs
qui, ayant fait preuve d’intelligence, ont été instruits dans
la religion et libérés. Leurs descendants sont également Torodos
et forment une sorte de caste qui, chez les Toucouleurs, conserve
néanmoins la tare de son origine. Les Torodos peuvent appartenir à
toutes les races ; mais c’est principalement dans le Fouta-Toro que
la coutume de libérer les captifs qui se sont signalés par leurs
aptitudes à l’école musulmane a pris de l’extension. D’où
vient le nom de Torodos qu’on leur a donné.
Les Badiars avaient leur dernier village à Demba-Coly, sur une des
branches du Niéri-kô, non loin de Farigué-Toumbala, habité alors
par les gens du Tenda. D’origine mandingue, ils ont complètement
disparu du Bondou.
Les Oualiabés étaient des Malinkés originaires du Bambouck. Ils
avaient quelques villages à l’ouest de la Falémé ; les
principaux étaient Goundiourou, près de Sambacolo, et Miromguikou,
près de Koussan-Almamy. Leur village principal était Goubaïel,
sur le Niéri-kô. Les almamys leur firent une guerre acharnée
et les chassèrent du pays. Ils se sont réfugiés à l’ouest
du Niéri-kô et sur les bords de la Gambie et y ont fondé
l’état de Ouli. Kakoulou, sur la Falémé, était encore
un village de Malinkés. Il était habité par les familles des
Contoukobés. Chassés par les Sissibés, ils sont allés fonder le
gros village de Tambacounda (Ouli), où leurs descendants habitent
encore.
Les Bakiris, dont le chef portait le titre de Tunka et résidait à
Tuabo, sur le Sénégal, dans le Guoy, étaient avant l’arrivée
de Malick-Sy les maîtres du pays. Le royaume du Tunka s’étendait
depuis le Sénégal jusqu’au marigot de Tunka-Souté (île du
Tunka), entre Sénoudébou et Débou. Le Kaméra actuel lui était
soumis. Les Bakiris peuvent être considérés comme un rameau de
la race mandingue voisin des Sarracolés. Ils parlent, du reste,
la même langue.
Le reste du Bondou, et particulièrement la rive gauche de la
Falémé, depuis Sénoudébou environ, était habité par des
Malinkés du Bambouck.
Telle était la situation du Bondou au moment où y arriva le marabout
toucouleur-torodo Malick-Sy. C’est de lui que date la véritable
histoire de ce pays, histoire dont bien des côtés touchent à
la légende et au merveilleux, mais qui n’en est pas moins fort
intéressante.
=Histoire du Bondou.=
D’après les renseignements que nous avons pu nous procurer, ce
serait vers 1681 que Malick-Sy vint définitivement s’établir
dans le Bondou. Il est le fondateur incontesté de ce royaume.
Malick-Sy, torodo-toucouleur, naquit, on ne sait trop en quelle
année, à Souïma, village du Fouta-Toro qui se trouve à quelques
kilomètres de Podor. Son père était un des grands marabouts du pays
et son grand-père avait été chef d’une tribu toucouleure du Toro.
Si l’on en croit certains griots et certains marabouts très
versés dans l’histoire des peuplades du Soudan, la famille de
Malick-Sy serait très ancienne. Elle descendrait d’un chérif ou
d’un marabout nommé Ibnou-Morvan, qui serait venu dans le Toro
on ne sait trop à quelle époque. Les griots et les marabouts
ne possédant pas de documents écrits, il est fort difficile de
préciser les dates. Quoi qu’il en soit, ils s’accordent tous
pour dire qu’Ibnou-Morvan aurait eu des démêlés, on ne sait trop
pourquoi, avec quatre chefs de tribus voisines. Il en serait résulté
une guerre longue et acharnée, qui aurait obligé Ibnou-Morvan à
quitter le Sahel pour venir s’établir à Souïma. Y séjourna-t-il
quelque temps seulement, ou bien s’y fixa-t-il définitivement, on
n’en sait trop rien. Toujours est-il qu’il s’y maria avec une
femme du Toro. On sait que les chérifs, quand ils sont en voyage,
ont l’habitude de se marier dans les villages où ils désirent
séjourner quelque temps. De ce mariage, il eut un fils auquel il
donna le nom de Hamet. Dès lors, on perd absolument les traces
d’Ibnou-Morvan. Hamet donna le jour à deux fils : N’Diob-Hamet
et Daouda-Hamet, et à deux filles : Maty-Hamet et Tiéougué-Hamet.
L’aîné, N’Diob-Hamet, donna le jour à une nombreuse famille
qui devait, dans la suite, prêter un grand secours aux descendants
de Malick-Sy, comme nous le verrons plus loin.
Maty-Hamet fut mariée à un grand marabout qui émigra vers le
Fouta-Djallon et dont le fils devait régner plus tard sur ce pays
sous le nom d’Almamy-Boubakar. Ses fils devaient eux aussi, plus
tard, prêter main-forte à Malick-Sy lui-même.
Daouda-Hamet, de son côté, donna le jour à un garçon qu’il
nomma Malick-Sy.
Malick-Sy fit ses premières études de marabout dans la maison
paternelle. A l’âge de quinze ans, il se rendit à Pyroum-N’Davy
ou simplement Pyr, dans le Saniakhor, canton du Cayor, situé
sur la route de Keur-Mandoumbé-Kary à Thiès, pour y suivre les
leçons d’un marabout très instruit et très renommé qui s’y
trouvait alors. Il y resta cinq ans et revint ensuite dans la maison
paternelle. Trois ans après, son père étant venu à mourir, il
se chargea de toute sa famille. A l’âge de vingt-sept ans, il se
maria. Trois ans après, sa femme accoucha d’un garçon qu’il
nomma Boubou-Malick. D’une autre femme qu’il avait épousée
peu après la première, il eut deux fils : Toumané-Malick et
Mody-Malick.
En revenant de Pyr, il fit à Temeye, village du Oualo, près de
Mérinaghem, la connaissance d’un pauvre griot, à peu près aussi
âgé que lui, et qui se nommait Layal. Ce griot, s’étant pris
d’amitié pour Malick-Sy, s’attacha à sa fortune et, ayant
obtenu de ses parents l’autorisation d’accompagner le marabout,
il revint avec lui à Souïma. Ce fut son premier compagnon.
Malick-Sy avait pris dans ses voyages le goût des aventures. Aussi ne
put-il pas rester longtemps à Souïma. Il voulait connaître un peu
le monde et faire fortune. Laissant donc à Souïma toute sa famille,
il se mit en route avec le griot Layal, son fidèle compagnon. Il
visita ainsi le Fouta-Toro, écrivant et distribuant des gris-gris
aux guerriers partout sur son passage, et arriva chez le tunka de
Tuabo, qui le retint pendant près de trois ans dans sa capitale et
lui fit faire des amulettes pour lui et les hommes de sa suite.
Pendant les trois années qu’il resta dans le Guoy, Malick-Sy était
allé souvent rendre visite aux Torodos-Guirobés et Tambadounabés
dans leur canton. Ils l’avaient toujours bien accueilli. Il
s’était familiarisé avec eux et s’était ainsi attiré leur
amitié et leurs sympathies. Ce fut sans doute alors qu’il remarqua
la fertilité du sol et qu’il conçut le projet de venir se fixer
dans cette région avec toute sa famille.
Le tunka le congédia enfin, après lui avoir fait de beaux et riches
cadeaux qui consistaient en bœufs, or et captifs.
Malick-Sy retourna alors à Souïma ; mais il n’y put rester plus de
deux ans. Repris par ses goûts aventureux, il se remit en route. Ce
voyage devait être très long. Il traversa, en effet, le Fouta, le
Guoy, le Kaméra, le Khasso et passa le Sénégal dans le Logo. Son
but était d’aller à Diara, capitale des Sarracolés-Diawaras,
dans le Touroungoumé, pays situé à l’est de Nioro.
Ce voyage se fit sans incidents, et Malick-Sy arriva sans encombres
à Diara, dont le roi, nommé Farègne, le reçut très bien, et
d’autant mieux qu’il attendait de lui un grand service.
Ce roi avait plusieurs femmes, mais celle qu’il préférait
était restée stérile depuis son mariage. Il demanda donc au
marabout toucouleur de prier Dieu afin que sa femme favorite devint
enceinte. Il lui promit que si jamais elle lui donnait un enfant,
il lui ferait cadeau de quinze captifs ou leur valeur en bœufs et
en or à son choix.
Le marabout lui fit des gris-gris ainsi qu’à sa femme, et quatre
mois après elle devint enceinte. Le roi fut au comble de la joie,
et la considération que Malick-Sy retira de cet heureux événement
ne fit qu’augmenter non seulement à la cour du roi, mais encore
dans tout le royaume. Il fut comblé de cadeaux par Farègne qui le
retint pendant quatre ans à Diara, durant lesquels Malick-Sy sut
gagner les cœurs de tous les notables et ramassa une grande fortune.
Mais une autre idée le retenait encore à la cour du roi Diawara,
et c’était elle qui était la cause principale et le seul but de
son voyage.
Un jour, on ne sait comment ni par qui, Malick-Sy avait appris qu’un
grand chef des pays du nord-est et du Fouta-Toro possédait un sabre
merveilleux doué de ce privilège étrange : « Que quiconque verrait
sa lame et l’aurait longuement contemplée était sûr de monter
tôt ou tard sur le trône, quand même serait-il le dernier des
hommes, de n’importe quel pays et de n’importe quelle condition
que ce soit. » Malick avait appris dans ses voyages que ce chef
n’était autre que Farègne, roi des Diawaras, dont la résidence
était Diara, capitale du Touroungoumé. Ce fut alors qu’il
entreprit ce long voyage. Il n’avait que deux compagnons, le griot
Layal et un forgeron de ses amis, nommé Tamba-Kanté, qui portait
sur la tête sa peau de bouc remplie de livres saints et de gris-gris.
En arrivant près de Diara, ils avaient rencontré un chasseur qui
revenait de la chasse. Celui-ci leur souhaita le bonjour et leur
demanda où ils allaient. Malick-Sy lui ayant répondu poliment à
toutes ses questions, le chasseur lui dit : « Marabout, qui que tu
sois, je veux être de ta compagnie. Je marcherai avec toi partout
où tu iras ; je ferai tout ce que je pourrai pour t’être utile. »
Ce fut ainsi qu’il recruta un troisième compagnon auquel il donna
le nom de Terry-Kafo, dont les descendants devaient, dans la suite,
rendre de grands services aux petits-fils de Malick-Sy. Terry-Kafo
signifie mot à mot : _un compagnon de plus_.
Ce sont ces trois hommes qui ont été les premiers compagnons
de Malick-Sy. Ce sont eux qui ont partagé toutes ses fatigues,
ses veilles, ses infortunes et ses travaux. Ce sont eux aussi qui
ont été les plus récompensés, et, de nos jours encore, leurs
descendants sont toujours, de préférence à tout autre, l’objet
des faveurs des almamys.
Mais revenons au sabre miraculeux, à la recherche duquel Malick-Sy
était allé jusqu’à Diara, uniquement dans le but de le
contempler, afin que la prédiction se réalisât au profit de
son ambition.
Partout, on désignait cette arme merveilleuse sous le nom de
_oualé_. Le grand service que Malick-Sy venait de rendre au roi
lui donnait, on le comprend, les plus grandes facilités pour mettre
son projet à exécution.
Il profita de la grande joie qui régnait à la cour du roi Farègne
et dans le cœur de sa femme, jusque-là stérile et qui se voyait
enceinte, pour pénétrer chez elle et lui demander un service. Il
lui promit que, si elle le lui rendait, il lui donnerait un gris-gris
qui aurait pour vertu de lui permettre de devenir mère de sept
garçons et d’autant de filles.
La reine lui demanda alors ce dont il s’agissait, en lui promettant
de faire tout ce qu’elle pourrait pour lui être utile.
« Voici ce que je désirerais, lui dit alors Malick-Sy. J’ai appris
que le Oualé était ici, chez toi, dans ta case. Eh bien ! j’ai
oublié quelques paroles d’un verset du Coran qui me serait
de grande utilité pour mes gris-gris. Je te prierais donc de me
faire voir ce sabre où sont inscrits tous ces versets dont j’ai
besoin. Ceux mêmes qui s’appliquent à ton cas y sont inscrits. »
La reine, qui était très naïve et qui estimait beaucoup Malick-Sy,
à qui elle devait une grande reconnaissance, pénétra aussitôt
dans sa seconde chambre, ouvrit un coffre et sortit le sabre
qu’elle apporta à Malick-Sy. Celui-ci le retira de son fourreau
et le contempla longtemps en le tournant et le retournant. Il le
remit enfin à la reine et prit congé d’elle après l’avoir
remerciée. Mais un des captifs du roi l’avait vu au moment où il
le donnait à la reine. Il alla aussitôt prévenir Farègne qui,
abandonnant l’assemblée des notables qu’il présidait alors,
se dirigea en toute hâte vers la case de sa favorite. Il rencontra
Malick-Sy au moment où il en sortait, et lui dit vivement :
« Marabout, d’où viens-tu et qu’est-ce que tu es allé faire
dans la case de ma femme ? » Ce à quoi le rusé Toucouleur lui
répondit tranquillement : « Je suis allé voir la reine et savoir
si elle n’est pas malade, car, avec le petit qu’elle a dans le
ventre, il faut se méfier des sorciers. C’est pour cela que j’y
vais de temps en temps pour que mes travaux ne soient pas vains. —
Marabout, lui répondit Farègne, je crois bien que tu me trompes ;
mais enfin il est trop tard, ce qui est fait est fait. »
Malick-Sy, ayant atteint le but qu’il se proposait, n’avait plus
rien à faire à Diara, d’autant plus que Farègne, craignant que
la prophétie ne se réalisât à ses dépens, l’engageait vivement
à s’éloigner. Malgré cela, le marabout y resta encore quatre
années, afin d’amasser la fortune qui lui était nécessaire
pour pouvoir acheter les armes et les chevaux indispensables à ses
futurs guerriers.
Il se remit alors en route pour Souïma en suivant l’itinéraire
suivant : il passa vis-à-vis du Natiaga, traversa ce pays et remonta
par Kourba dans le Tambaoura, où il resta six mois à faire une
étude approfondie du pays. Mais n’ayant pas été satisfait sans
doute de ce qu’il avait trouvé, le septième mois, il se remit en
marche, descendit la chaîne du Tambaoura, passa par San-Faradala et
arriva dans le Kamana qu’il traversa, visita ensuite le Niagala et
passa la Falémé à l’emplacement actuel de Sénoudébou. Il vint
alors à Guirobé. Après un repos de quelques jours, dont il avait
bien besoin après un aussi long voyage, Malick-Sy quitta Guirobé
et alla rendre visite à son ami le tunka de Tuabo, qu’il avait
quitté quelques années auparavant.
A Tuabo, il fit part au tunka du désir qu’il avait de quitter
le Toro avec sa famille pour venir s’établir auprès de lui. Il
lui fit comprendre combien cela serait avantageux pour lui. Enfin,
il fit si bien que celui-ci lui promit que, si lui et les siens
venaient s’établir dans son royaume, il leur accorderait tous
les terrains dont ils pourraient avoir besoin.
Tout allait donc à merveille pour le marabout toucouleur. Il partit
immédiatement de Tuabo, promettant au tunka d’être bientôt revenu
avec les siens. Il n’eut pas, en effet, beaucoup de peine à faire
émigrer sa famille et vint s’établir à Guirobé. Lorsqu’il
l’eut installée, il vint à Tuabo pour annoncer au tunka
son arrivée et pour lui rappeler la promesse qu’il lui avait
faite. Le Tunka lui répondit alors : « Rentre dans ton camp à
Guirobé. Repars en demain dès le point du jour. De même je partirai
de mon côté de Tuabo, et l’endroit où nous nous rencontrerons
sera la limite entre mes états et les terrains que je te donnerai. »
Le marabout toucouleur, moins honnête que le tunka, partit de chez
lui dès la nuit tombante. Le tunka, observant strictement la parole
donnée, ne partit qu’au lever du jour de Tuabo, de sorte que, dans
la matinée, ils se rencontrèrent dans la plaine même de Boula,
près de Bakel, sur les bords du marigot de Fouraouol.
Surpris, le tunka apostropha vivement le marabout
torodo. « Quoi ! lui dit-il, j’avais confiance en toi, tu m’as
trompé et me voilà frustré ! Mais un roi n’a que sa parole. Aussi
je tiendrai fidèlement la promesse que je t’ai faite. »
Le marigot de Fouraouol fut donc fixé comme la limite entre le
Guoy et la concession faite à Malick-Sy. Au sud, cette concession
s’arrêtait non loin de Sénoudébou, au marigot de Tunka Souté. Le
reste du pays était alors en partie désert et en partie habité
par les Malinkés du Bambouck, les Oualiabés, les Contoukobés et
les Badiars.
Malick-Sy rentra alors à Guirobé et construisit dans les environs
le village de Ouro-Alpha, qui fut le premier village fondé par
lui. Malick-Sy, à peine en possession de son petit territoire, se
mit en mesure de s’assurer des alliés. Il conclut avec les chefs
guirobés un traité dans lequel il fut convenu que les notables
seraient nommés à l’élection, et que le doyen des deux tribus
deviendrait le chef du pays. Il se fit reconnaître par les Fadoubés
comme leur chef et marabout à la condition qu’ils se construiraient
des cases. En revanche, il leur accordait de continuer à manger
la chair du sanglier. Peu après Malick-Sy fut élu chef des trois
tribus sous le titre d’_Elimane_ (chef de religion). La dîme
aumônière et la dîme des récoltes lui furent accordées.
Mais dès l’année suivante, Malick-Sy ne tarda pas à avoir des
démêlés avec le tunka du Tuabo, qui venait de s’apercevoir,
mais trop tard, que le marabout torodo était un profond ambitieux et
qu’il avait des projets qu’il ne pouvait pas lui laisser mettre
à exécution sans grand dommage pour son royaume et son autorité.
La délimitation des frontières des deux états fut la cause
première de leur querelle. Malick, qui depuis longtemps rêvait
de commander aux pays qui se trouvent sur les deux rives de la
Falémé, avait fait percevoir par ses agents les dîmes des récoltes
faites dans les deux régions. Mais le tunka de Tuabo s’y opposa
vivement. De plus, Malick-Sy prétendait que les possessions du
tunka sur les bords du Sénégal, au delà du marigot de Foura-Ouol,
devaient s’arrêter du côté du sud aux terrains qui seraient
seulement inondés pendant l’hivernage. Le tunka s’y refusa
net. De là une guerre acharnée.
Malick-Sy leva une armée composée de Torodos et de Malinkés et des
autres peuplades qui habitaient les cantons limitrophes du sien. Il
traversa la Falémé à Sénoudébou et marcha immédiatement sur
Goutioubé, village situé sur le Sénégal à 1 kil. 500 environ à
l’est de l’embouchure de la Falémé, en face d’Arondou. Il
prétendait avoir beaucoup à s’en plaindre. — Le tunka, ayant
eu vent des projets du marabout torodo, leva aussitôt une armée
et marcha en grande diligence pour aller délivrer les siens. Ce
fut le commencement des hostilités.
Les deux adversaires se rencontrèrent dans la plaine de Goutioubé
et l’action s’engagea aussitôt. Malgré des prodiges de valeur,
et après deux heures de combat acharné, Malick-Sy, vaincu, fut
forcé de se retirer en laissant sur le champ de bataille bon nombre
des siens.
Le tunka le poursuivit jusqu’au gué de Bodogal, près de Dialiguel,
sur la Falémé. Il lui barra la route avec une partie de ses hommes,
tandis que l’autre partie cherchait à le tourner. Malick-Sy
se vit perdu et à la merci de son ennemi. Voyant le gué au
pouvoir des Sarracolés, il s’avança en désespéré à la
tête de ses guerriers, sur les hommes qui le gardaient. Par cette
attaque imprévue, il rompit les rangs ennemis et put franchir
la rivière. Mais, dans ce dernier combat, il fut mortellement
atteint. Toujours poursuivi et ne pouvant plus se tenir à cheval,
il se fit transporter en civière. Il ne devait pas revoir son
village et expira à Goumba-Koka, près de Sélen, sur la Falémé, en
regrettant de ne pouvoir transmettre ses dernières volontés à son
fils Boubou-Malick-Sy qu’il avait envoyé quelques mois auparavant
dans le Fouta-Djallon, auprès de ses cousins les fils de Maty-Hamet,
sœur de son père, afin d’y recruter des guerriers. Malick-Sy
mourut en 1699. Il avait commencé à fonder le royaume de Bondou et
à asseoir l’autorité de sa race. Il revenait au fils de continuer
l’œuvre commencée par le père.
BOUBOU-MALICK-SY (1699-1718).
Malick-Sy laissa trois fils, Boubou-Malick-Sy, Mody-Malick et
Toumané-Malick. Ce fut l’aîné, Boubou-Malick-Sy qui lui
succéda et hérita du titre d’élimane qui avait été donné
à son père. Il avait réussi dans la mission qui lui avait été
confiée, et revenait du Fouta-Djallon avec une nombreuse armée,
lorsqu’à Miranguikou, le manque d’eau l’obligea à faire un
grand détour. Ce retard fut un malheur pour Malick-Sy qui succombait
à Goumba-Koka au moment où l’armée que lui amenait son fils
arrivait à Diamwély, non loin de Boulébané.
En prenant le pouvoir, il ne rêva qu’une chose, ce fut de venger
son père. Après lui avoir rendu, à Ouro-Alpha, les derniers
honneurs, il entra immédiatement en campagne.
Pendant que le tunka fêtait sa victoire à Tuabo, Boubou-Malick
envahit le Guoy et le Kaméra, s’empara de Kounguel, Goulmy et
Arondou, traversa la Falémé à son confluent avec le Sénégal,
s’empara de vive force de Goutioubé, et son armée victorieuse
parcourut les états du tunka jusqu’au petit village de Kéniou
en pillant et brûlant tout sur son passage. Plus de trente kovas
(c’est le nom que l’on donnait alors aux chefs de villages du
Guoy et du Kaméra) tombèrent sous ses coups.
Après cette belle et rapide campagne, Boubou-Malick était rentré à
Ouro-Alpha avec un riche butin. Son père était vengé. Il congédia
alors ses alliés du Fouta-Djallon. Quelques-uns se fixèrent auprès
de lui et les autres regagnèrent leur pays, enrichis des dépouilles
du Guoy et du Kaméra.
Tranquille maintenant du côté des Bakiris et certain que les
prétentions de son père seraient respectées par le tunka,
Boubou-Malick songea dès lors à élargir son royaume du côté du
sud. Le plus petit prétexte (et les noirs en savent toujours trouver)
lui servit pour entrer en campagne contre les Malinkés et les
Badiars. Afin de les surveiller et de les empêcher de venir piller
sur son territoire, il vint s’établir à Boubou-Ya, au nord-ouest
de Sénoudébou (Boubou-Ya en langue malinké signifie : « la maison
de Boubou »). De Boubou-Ya, on ne tarda pas à faire Boubaïa.
C’est vers cette époque que le Bondou prit son nom d’un puits
qui avait été creusé à l’endroit où se trouve actuellement
Boubaïa. Deux versions sont données sur l’origine du nom de
Bondou. Suivant la première, lorsque Malick-Sy suivi de ses élèves
arriva en cet endroit, il existait un puits qui appartenait à une
femme nommée « Coumba ». Ce puits s’effondrant chaque jour,
les élèves durent le réparer et il fut désigné sous le nom
de « Bondou-Coumba » (puits de Coumba). Réparé ensuite par
Boubou-Malick, on donna à l’endroit où ce puits avait été
creusé le nom de « Bondou-Bonadou-Malick-Sy » (puits réparé
par Boubou-Malick-Sy). De là serait venu, par extension, le nom
de Bondou donné au pays soumis à l’autorité des descendants de
Malick-Sy. La deuxième version laisserait encore croire que Malick-Sy
aurait creusé un puits en avant de Ouro-Daouda, puits auquel on
aurait donné le nom de Bondou-Bâ (puits du pré ou grand puits),
d’où par élision on aurait fait Bondou.
Pendant qu’il s’installait à Boubaïa près de Bondou-Coumba,
Boubou faisait en même temps construire à Féna, à un kilomètre
environ du village actuel de Koussan-Almamy, un solide tata
(forteresse) dans lequel il installait, sous les ordres de son fils
Maka-Guiba ou Maka-Djiba, un grand nombre de captifs appelés à
défendre les alentours contre les attaques des Malinkés.
Il ne tarda pas à se mettre en campagne et s’empara de plusieurs
villages malinkés riverains de la Falémé et situés dans la partie
sud de Sénoudébou.
Réussissant partout, Boubou-Malick-Sy ne savait se contenir, et
après avoir reçu des tributs considérables des Malinkés, il marcha
quand même de nouveau contre eux et entraîna ses guerriers contre
le village de Samba N’gala, dont on voit encore les ruines entre
Goundiourou et Diddé, à l’est de Koussan-Almamy. Ce village fut
pris d’assaut et les habitants furent tous massacrés ou emmenés
en captivité. Mais le succès coûta cher à Boubou-Malick-Sy : il
fut mortellement blessé à la poitrine. Ses hommes le portèrent
sur la tête pour le ramener à Ouro-Alpha. Il mourut en route à
Ouassa, entre Sambacolo et Soumourdaka.