SOMMAIRE. --Le roi des ribauds. --Recherches sur les prérogatives,
le rang et la charge de cet officier de la maison royale.
--Définition de ses attributions. --Analogie des _ministeriales
palatini_ de Charlemagne avec les rois des ribauds. --Attributions
des _ministeriales palatini_. --_Ribaldus_ ou _ribaud_.
--Philippe-Auguste organise les ribauds en corps de troupes
soldées. --Témoignages de bravoure et d'intrépidité de ces hordes
pillardes et débauchées. --Le _roi des ribauds_. --Avantages
honorifiques et lucratifs de cette charge. --_Nu comme un ribaud._
--Diminution successive d'importance de la _royauté_ des ribauds.
--La _ribaudie_. --Appréciation de la charge du roi des ribauds
dans l'intérieur de la maison du roi. --Recherches sur les gages
du roi des ribauds. --Crasse Joë, roi des ribauds de Philippe
le Long. --Jean Guérin, roi des ribauds du duc de Normandie et
d'Aquitaine, fils de Charles V. --Droits d'exécution et d'aubaine
du roi des ribauds sur certains patients. --Jean Boulart et
Pernette la Basmette. --Le roi des ribauds devait être un fidèle
et incorruptible défenseur de la personne du roi. --Coquelet.
--Preuves de dévouement de Jean Talleran, seigneur de Grignaux,
roi des ribauds de François Ier. --Redevance hebdomadaire des
_vassales_ du roi des ribauds. --Dernière transformation de
l'office du roi des ribauds à la cour de France. --Les _dames
des filles de joie suivant la cour_. --Olive Sainte. --Cécile de
Viefville. --Des _rois des ribauds_ relevant de celui de l'hôtel
du roi. --Colin-Boule, roi des ribauds de Philippe le Bon, duc de
Bourgogne. --Le curé de Notre-Dame d'Abbeville, _roi des ribauds_.
--Balderic, roi des ribauds de Henri II, roi d'Angleterre et duc
de Normandie. --Attributions des rois des ribauds des villes de
province. --Antoine de Sagiac, commissaire du roi des ribauds de
Mâcon, et Colette, femme de Pierre Talon.
C'est ici que nous avons à faire comparaître un singulier
personnage, que l'histoire ne nous montre pas, du moins sous son nom
caractéristique, avant le règne de Philippe-Auguste, et qui pourrait
bien être contemporain de Charlemagne. Le roi des ribauds, _rex
ribaldorum_, fut évidemment, dès l'origine, le souverain juge de la
Prostitution à la cour des rois de France. Un grand nombre de savants,
depuis Jean Dutillet jusqu'à Gouye de Longuemare, se sont livrés à
de doctes recherches et à d'ingénieuses dissertations, pour préciser
quels étaient les prérogatives, le rang et la charge de ce bizarre
officier de la maison royale; ils ont cité des textes d'ordonnances,
exhumé des faits nouveaux, fait parler le Trésor des Chartes, et
cherché la vérité au milieu d'un amas de preuves contradictoires; mais
ils ne sont pas tombés d'accord sur le véritable caractère du roi des
ribauds, à force de vouloir systématiquement l'exalter ou le ravaler
dans ses fonctions, aussi complexes qu'étendues, aussi bizarres que
terribles. Nous allons nous occuper, après tant de travaux d'érudition
et de critique consacrés à éclaircir ce sujet obscur, de l'office du
roi des ribauds, que nous regardons comme le précurseur solennel des
commissaires de police d'aujourd'hui. Nous croyons pouvoir, à ce titre,
donner d'assez longs développements historiques à une sorte d'enquête
sur cet ancien office de cour, qui se rattache intimement à l'histoire
de la Prostitution en France.
Presque tous les auteurs qui ont parlé du roi des ribauds, et qui
ont essayé de définir ses attributions, se sont plus ou moins trompés
dans la conclusion de leurs recherches, parce qu'ils n'ont considéré
qu'une des faces de ce personnage et de son office. Ainsi, Jean
Boutillier, qui écrivait sa _Somme rurale_ vers 1460, représente le
roi des ribauds comme l'_exécuteur des sentences et commandements des
maréchaux et de leurs prévôts_, à la suite du roi; Jean le Ferron en
fait le _premier sergent des maîtres d'hôtel du roi_; Carondas, le
_sergent_ ou le _commissaire du prévôt de l'hôtel_; Claude Fauchet,
le _concierge du palais royal_; Belleforest, le _prévôt de l'hôtel
du roi_; Ragueau, le _grand maître des filles publiques_; Étienne
Pasquier, le _bailli_ ou le _sénéchal des ribauds_. Chacun donne au
roi des ribauds une physionomie particulière, un pouvoir plus ou moins
restreint, une dignité plus ou moins considérable, sans tenir compte
des changements successifs que le temps apporta dans une institution
qui comprenait des devoirs très-divers et très-multiples. La réunion,
par ordre chronologique, de tous les sentiments des historiens et des
jurisconsultes, à l'égard de la mystérieuse charge du roi des ribauds,
prouverait que pas un d'entre eux ne s'est expliqué le rôle que jouait
cet officier du palais, à l'époque de sa création, et la décadence
que son emploi a dû subir, à mesure que d'autres officiers se sont
établis, dans la maison du roi, aux dépens de ses priviléges et de ses
droits. Le roi des ribauds a cessé d'exister, quand sa qualification
est devenue honteuse, quand son ancienne autorité a passé en plusieurs
mains, et quand ses compétiteurs, portant des noms honorables, se sont
partagé, de son vivant, la succession de sa charge, tombée en discrédit
plutôt qu'en désuétude. Ce dernier roi des ribauds, à la cour de
France, après avoir vu les plus beaux fleurons de sa couronne disputés
et enlevés par le prévôt de l'hôtel, le concierge du palais, le prévôt
des maréchaux, et d'autres officiers, de fondation plus récente que la
sienne, eut le chagrin de voir, à l'avénement de François Ier, le reste
de sa vieille suprématie, celle qu'il exerçait sur la Prostitution
_suivant la cour_, passer entre les mains d'une _dame des filles de
joie_; c'est ainsi que son sceptre tomba tout à fait en quenouille.
Nous avons dit, en citant un capitulaire de Charlemagne sur la police
intérieure des domaines royaux (tome III, p. 319), que les officiers
du palais (_ministeriales palatini_), préposés à la surveillance et
à la garde de ces domaines, avaient beaucoup d'analogie avec les rois
des ribauds, que nous retrouverons, quatre siècles plus tard, exerçant
la même surveillance dans l'hôtel du roi. En effet, ces _ministeriales
palatini_, parmi lesquels les grands officiers de la couronne ont pris
naissance, devaient avoir l'oeil et la main à expulser des résidences
royales tout individu suspect, homme ou femme, qui y aurait pénétré:
c'étaient surtout les vagabonds (_gadales_) et les prostituées
(_meretrices_), qui redoutaient la juridiction du _ministérial
palatin_; lequel jugeait souverainement les causes de cette nature
et faisait battre de verges les délinquants. Voilà bien le premier
office du roi des ribauds, et l'on peut dire, avec toute apparence
de raison, que, s'il ne fut nommé ainsi que sous Philippe-Auguste,
il remplissait déjà sa charge sous Charlemagne. Il est tout naturel
que cette charge ait été instituée d'abord dans ces vastes fermes
(_villæ_) ou centres d'exploitation agricole et manufacturière, que
les rois francs possédaient sur divers points de leur empire, et dont
les revenus composaient la principale richesse du fisc royal. Les serfs
et les serves, soumis à certaines lois de police et d'administration,
n'étaient maîtres ni de leurs corps ni de leur temps; on avait soin
d'éloigner d'eux toute influence d'oisiveté et de Prostitution: leur
travail, leur santé et leurs moeurs se trouvaient de la sorte protégés
par une prévoyance paternelle. Il était donc très-important que des
inconnus ne s'introduisissent pas dans les gynécées et les dortoirs;
la régularité de la vie commune aurait souffert du contact malfaisant
des femmes de mauvaise vie, et il n'eût fallu que la présence d'un
lépreux, d'un débauché, d'un larron ou d'un mendiant, pour répandre
la contagion, physique ou morale, parmi la paisible population de ces
retraites séculières, qui rassemblaient sur un même point plusieurs
milliers d'esclaves des deux sexes. L'officier à qui appartenait
spécialement le soin d'interdire aux intrus l'entrée et le séjour d'une
villa royale, paraît être le concierge; et son office, en ce temps-là,
équivalait à ceux de grand bouteiller, de grand camérier et de grand
sénéchal. Il n'y eut qu'un nom à changer pour faire le roi des ribauds.
Les rois mérovingiens et carlovingiens, accompagnés d'une suite
nombreuse d'officiers et de serviteurs, se portaient sur un domaine
ou sur un autre, pour y faire résidence, et la multitude de personnes,
qu'ils traînaient partout après eux, se grossissait inévitablement de
quantité de femmes étrangères, qu'attirait l'appât du gain et que la
débauche mettait à sa solde. Il fallait donc une autorité permanente
et spéciale pour maintenir l'ordre parmi cette masse de gens et pour
rendre des arrêts qui exigeaient une exécution prompte et irrévocable,
soit que le roi fût en voyage ou en _chevauchée_, soit qu'il se reposât
dans ses terres. De là l'établissement d'un officier ou _ministérial_
du palais, ayant droit de vie et de mort sur tout individu qui causait
du trouble ou du désordre dans la maison du roi. Aimoin (liv. V, ch.
10) rapporte que Louis le Débonnaire chassa du palais une immense
troupe de femmes qui se disaient attachées au service de la reine et
des soeurs du roi (_omnem coetum foemineum, qui permaximus erat, palatio
excludi indicavit_), et l'on n'excepta de cette mesure qu'un petit
nombre de suivantes qu'on jugea indispensables aux besoins du service
royal. Mais, sans doute, cette affluence féminine ne tarda pas à
reparaître, et la cour des rois, des reines et des princes devint le
but de toutes les ambitions faméliques, de tous les vices intéressés,
de toutes les basses domesticités. On conçoit aisément que la justice
expéditive du roi des ribauds était en pleine vigueur, avant que son
nom eût caractérisé ses attributions ordinaires, et indiqué l'espèce de
gens qui relevaient plus directement de son tribunal sans appel. Ce nom
qualificatif ne paraît pas antérieur au règne de Philippe-Auguste.
Ce fut sous ce règne, que le mot _ribaldus_ ou _ribaud_, dont nous
avons ailleurs étudié l'étymologie, fit son apparition dans la
langue vulgaire, et y figura dès lors en mauvaise part. On désignait
ainsi, dans le principe, les gens sans aveu de l'un et de l'autre
sexe, que nous trouvons errant et butinant autour de l'_ost_ ou de
la _chevauchée_ du roi, et vivant de Prostitution, de vol, de jeu
et d'aumône. Cette tourbe dégradée s'était prodigieusement accrue
avec le prétexte des croisades, et dans une armée, le nombre des
goujats et valets suivant la cour pouvait être bien supérieur
à celui des combattants. Parmi ces goujats, toujours prêts au
pillage, il y avait des femmes qui entretenaient l'incontinence et
l'impudicité sous l'oriflamme du roi et sous les bannières de ses
vassaux. Philippe-Auguste imagina de faire tourner à son profit un
mal nécessaire: au lieu de chercher à se débarrasser du fléau de la
_ribaudie_ par des supplices et des menaces, ce qu'il avait peut-être
essayé inutilement, il organisa en corps de troupes soldées ces
hordes parasites, qui étaient moins nuisibles à l'ennemi lui-même qu'à
l'armée qu'elles suivaient comme une nuée de sauterelles dévorantes.
Les historiens se taisent sur la manière dont il enrôla ces enfants
perdus, et dont il les retint, en les disciplinant, à son service
militaire: mais on peut supposer qu'il leur laissa en partie leurs
habitudes pillardes et débauchées, qu'il ferma les yeux sur leurs excès
détestables, et qu'il ne les empêcha pas d'emmener à la guerre autant
de femmes qu'ils en pouvaient recruter sur leur passage. Quoi qu'il
en soit, cette bande de ribauds, composée de la lie d'une soldatesque
vagabonde et forcenée, se distingua par de tels faits d'armes, par
de si merveilleux coups de main, par de si nombreux témoignages
de bravoure et d'intrépidité, que Philippe-Auguste en fit un corps
d'élite, et l'attacha particulièrement à la garde de sa personne.
Les chroniqueurs disent que le roi avait à se garantir du poignard
des assassins, que le Vieux de la Montagne envoyait sans cesse contre
lui, et qui venaient l'un après l'autre se jeter sur les épées nues
des ribauds du roi très-chrétien. Ces ribauds accompagnent partout
Philippe-Auguste dans ses guerres, où ils n'épargnent pas leur sang,
animés qu'ils sont par l'ardeur du pillage. Guillaume le Breton, qui se
plaît à décrire leurs prouesses dans sa _Philippide_, les dépeint comme
des héros indomptables qui ne reculent devant aucun péril, et qui ne
daignent pas même se couvrir d'une armure:
Et ribaldorum nihilominus agmen inerme,
Qui nunquam dubitant in quævis ire pericla.
Ailleurs, le poëte nous les montre tout chargés de butin:
Nec munus armigeri, ribaldorumque manipli,
Ditati spoliis, et rebus, equisque subibant.
Quand Philippe-Auguste vint assiéger Tours, après avoir subjugué le
Poitou, c'est un capitaine ribaud (_duce ribaldo_) qu'il choisit pour
chercher un gué dans la Loire; le gué trouvé miraculeusement (_quasi
per miracula_) par ce capitaine, l'armée traversa le fleuve, et les
_ribauds du roi_ (_ribaldi regis_, dit Rigord), qui ont coutume de
monter les premiers à l'assaut (_qui primos impetus in expugnandis
munitionibus facere consueverunt_), coururent aux échelles, et la ville
n'attendit pas qu'elle fût prise et mise à sac, pour ouvrir ses portes
au roi.
D'après ces passages et beaucoup d'autres du même genre, il est
certain que les ribauds de Philippe-Auguste formaient une milice
très-redoutable, mais peu disciplinée et capable de toutes les
violences. Le roi, en faveur de leurs services, n'exigeait pas d'eux la
même soumission et les mêmes devoirs disciplinaires, que de la part des
autres milices; néanmoins, comme il n'était pas possible, à cause du
mauvais exemple, de laisser tous les crimes impunis dans cette troupe
désordonnée, qui reconnaissait à peine la voix de ses chefs, et qui,
quand elle ne se battait pas, n'avait pas d'autre occupation que de
faire la débauche, de jouer aux dés, de s'enivrer et de blasphémer,
le roi confia le commandement suprême de ces indomptables ribauds
à un des grands officiers de sa maison, à celui qui était chargé de
la police intérieure du logis et de l'_ost_ royal, et qui exerçait
traditionnellement une redoutable autorité sur les auteurs des délits
de toute nature commis dans le domaine de sa juridiction. Cet officier
du palais se présentait ainsi, entouré d'un antique prestige de respect
et de terreur; car il se faisait suivre partout d'un geôlier et d'un
bourreau; il ne mettait pas d'intervalle entre la condamnation et
l'exécution; il prononçait la peine de mort aussi facilement que des
peines légères, qu'il ne séparait jamais d'une amende à son profit.
La charge de roi des ribauds devint très-lucrative, tant à cause de
ces amendes criminelles, que des redevances qu'il prélevait sur les
brelans, les tavernes et les filles publiques. Il avait aussi sa part
dans le butin que les ribauds rapportaient de leurs expéditions, et il
s'attribuait même un droit sur les prisonniers de guerre. On lit, dans
la liste des chevaliers qui furent pris à la bataille de Bouvines, en
1214: _Rogerus de Wafalia. Hunc habuit Rex Ribaldorum, quia dicebat se
esse servientem._ Ce passage important, cité par Ducange, prouve que
le roi des ribauds prenait la qualité de _sergent d'armes_ du roi, en
temps de guerre; mais il ne nous permet pas de décider si cet officier
de la couronne de France avait à remplir un rôle actif dans les
batailles, et s'il combattait à la tête de sa bande, comme les autres
capitaines. On pourrait le supposer, d'après une fiction du _Roman de
la Rose_, composé au treizième siècle par Guillaume de Lorris, qui fait
du roi des ribauds un capitaine, lorsque le _Dieu d'amour_ rassemble
son armée pour délivrer _Bel-accueil_ de sa prison; mais le choix qu'il
fait de _Faux-semblant_, pour conduire la ribaudaille à l'assaut,
témoigne assez que la mauvaise réputation des soldats rejaillissait
sur leur chef. Voici les vers du _Roman de la Rose_, où le Dieu d'amour
interpelle Faux-semblant, en lui traçant la conduite qu'il doit tenir:
Faux-semblant, par tel convenant,
Tu seras à moy maintenant,
Et à nos amis aideras,
Et point tu ne les greveras,
Ains penseras les enlever
Et tous nos ennemis grever.
Tien soit le pouvoir et le baux,
Car le roy seras des ribaux.
Il est clair que, dans cette citation, comme le fait observer
Pasquier, le roi des ribauds est représenté sous la figure d'un
capitaine d'armes, et non pas avec le caractère d'un magistrat. On a
lieu pourtant de supposer qu'il pouvait être l'un et l'autre, quand
on imagine ce que c'était que les ribauds de Philippe-Auguste, lors
même qu'ils furent organisés en gardes du corps du roi. Un chef qui
n'aurait pas eu la prépondérance d'un juge, ne fût jamais venu à bout
de discipliner ce ramas de misérables que la crainte seule pouvait
retenir dans le devoir. Tous les historiens de cette époque sont
pleins de sinistres portraits, qui nous initient à la pénible et
dangereuse mission du roi des ribauds. Écoutons Guillaume de Neubrige
(liv. V, chap. II): «Certains enfants-perdus de cette espèce d'hommes
qui s'appellent _ribauds_.» Écoutons Mathieu Pâris: «Des voleurs,
des bannis, des fuyards, des excommuniés, que la France confond
vulgairement sous le nom de _ribauds_.» Mais nulle part le genre de
vie des ribauds n'est mieux décrit que dans la Chronique de Longpont,
où le prieur de l'abbaye demande à Jean de Montmirel ce qu'il comptait
faire dans le monde: «Je veux être ribaud!» répond fièrement le jeune
homme, qui devait devenir un saint canonisé. «Est-il bien vrai!»
s'écrie le prieur stupéfait; «aspirez-vous donc à faire partie de ces
vilaines gens, qui sont aussi méprisables devant Dieu que devant les
hommes? Est-ce que, pour vous mettre sur le pied de pareils scélérats,
il ne faudra point jurer comme eux, vous parjurer sans cesse, jouer
aux dés, porter un écriteau (_tabellam comportare_), traîner avec
vous une concubine (_pellicem circumducere_), et être constamment
pris de vin?» On conçoit sans peine que les rixes et les meurtres
étaient fréquents parmi de tels bandits, et que le roi des ribauds
devait souvent intervenir pour mettre le holà entre ces forcenés, qui
nous apparaissent partout escortés de leurs ribaudes, aussi rapaces,
aussi turbulentes, aussi incorrigibles qu'eux-mêmes. Il est probable
que la compagnie des ribauds du roi fut licenciée après la mort de
Philippe-Auguste, peut-être à la suite de quelque révolte; car, si
les ribauds figurent encore dans toutes les croisades, dans toutes les
guerres, dans toutes les chevauchées, ils ne diffèrent plus des goujats
d'armée; ils sont mal armés, mal vêtus, si bien que le proverbe, _nu
comme un ribaud_, avait cours dès l'année 1230, suivant une ancienne
Chronique manuscrite dont Ducange a extrait quelques vers. Guillaume
Guiart, qui met en scène les ribauds dans son poëme historique des
_Royaux lignages_, les dépeint sous les couleurs les plus misérables,
tantôt:
Bruient soudoiers et ribaus,
Qui de tout perdre sont si baus;
Tantôt:
Ribauz, qui volentiers oidivent,
Par coustume d'antiquité,
Queurent aux murs de la cité.
Tantôt:
Ribaus, qui de l'ost se departent,
Par les chans çà et là s'espardent:
Li uns une pilete porte;
L'autre, croc ou massue torte.
Enfin, ce ne sont plus des troupes régulières ni soldées, ce sont
des pillards qui dévorent le pays sur le passage de l'ost royal, et
qui, se recrutant de toutes parts, forment ces bandes redoutables
d'_aventuriers_, de _routiers_, de _cottereaux_, de _brabançons_,
que la France vit se multiplier avec leurs horribles excès jusqu'au
règne de Charles V: «Tels gens,» dit une vieille Chronique française,
inédite, citée par Ducange, «tels gens comme cottereaux, brigands, gens
de compagnie, pillards, robeurs, larrons, c'est tout un, et sont gens
infâmes, et dissolus, et excommuniez.»
Le roi des ribauds avait donc beaucoup à faire avec ces gens-là,
surtout quand l'armée du roi était aux champs; il rendait une justice
expéditive, et présidait quelquefois aux exécutions, pour leur
donner un caractère plus solennel et inspirer plus de terreur à ses
détestables sujets. Mais sa royauté diminua d'importance, à mesure
que le tribunal des maréchaux augmenta la sienne; car, le roi des
ribauds étant attaché personnellement à l'hôtel du roi, on ne le voyait
figurer que dans les chevauchées où le roi se trouvait en personne.
Partout ailleurs, dans les expéditions militaires, dans les camps
et dans les garnisons, la connaissance et le jugement de tous les
crimes et délits revenaient de droit aux prévôts des maréchaux, qui
s'emparèrent peu à peu de l'autorité du roi des ribauds. Cet officier
fut même supplanté par le grand prévôt des maréchaux, dans l'_ost_
ou _chevauchée du roi_, vers la fin du quatorzième siècle; ce qui
faisait dire à Jean Boutillier, que le roi des ribauds était chargé
de l'exécution des jugements rendus par le prévôt des maréchaux: «Et
s'il advenoit, ajoute-t-il, que aucun forface qui soit mis à exécution
criminelle, le prévost, de son droit, a l'or et l'argent de la ceinture
du malfaiteur, et les maréchaux ont le cheval et les harnois et tous
autres outils, se ils y sont, reservé le drap et les habits, quels
qu'ils soient, et dont ils soient vestus, qui sont au roy des ribaux
qui en fait l'exécution.» A l'époque où Boutillier rédigeait sa _Somme
rurale_, le roi des ribauds n'était plus qu'une ombre, en comparaison
de ce qu'il avait été; son titre même prêtait à sa déconsidération,
et les revenus de sa charge ne servaient pas trop à l'honorer: «Le roi
des ribaux, ajoute Boutillier, a, de son droit, à cause de son office,
connoissance sur tous jeux de dez, de berlan, et d'autres qui se font
en ost et chevauchée du roy. _Item_, sur tous les logis des bourdeaulx
et des femmes bourdellières, doit avoir deux sols la sepmaine.» Ce
n'est pas tout: le pouvoir du roi des ribauds de l'hôtel du roi était
circonscrit dans les limites de sa juridiction, hors de laquelle
agissaient, chacun dans son centre, une foule d'autres rois des
ribauds, préposés à la police des moeurs, et nommés par les seigneurs
ou par les villes, ou même par les ignobles suppôts de leur triste
royauté. Là où était une _ribaudie_, il y avait naturellement un roi
des ribauds. Cette qualification de _roi_ appartenait coutumièrement
au chef ou à l'élu d'une corporation, notamment à ceux qui régissaient
plusieurs communautés distinctes, ou qui réunissaient sous leur
sceptre un grand nombre d'individus de professions diverses. Ainsi,
on ne nommait pas de _rois_, chez les pelletiers, les épiciers, les
boulangers et les autres états, qui n'élisaient que des maîtres jurés,
parce qu'ils ne renfermaient que des confrères du même ordre et des
travaux de même nature; mais il y avait un _roi des jongleurs_, un
_roi des ménétriers_, un _roi des arbalétriers_, et enfin, un _roi
des ribauds_. La royauté des jongleurs ou des poëtes rassemblait, en
une seule corporation, les genres et les talents les plus variés: les
poëtes _royaux_ et les _vielleux_; les ménétriers, qui succédèrent
aux jongleurs, ou qui les englobèrent dans les statuts d'une grande
confrérie, comptaient parmi eux, non-seulement les musiciens et les
poëtes, mais encore les baladins, les danseurs et les mimes. Quant aux
arbalétriers, ils se recrutaient indifféremment dans tous les corps
d'état, pour en composer un qui nommait un roi, choisi par le sort ou
désigné comme le plus adroit tireur d'arbalète. La _ribaudie_, composée
également d'individus de toute espèce, vivant d'une foule de métiers
malhonnêtes, tels que filles de joie, courtiers de Prostitution,
débauchés, joueurs, brelandiers, gueux, vagabonds et autres de même
qualité, la ribaudie, en un mot, était bien digne d'avoir aussi son
roi. Le roi des ribauds de la cour exerçait assurément, du moins dans
certaines occasions, une suprématie quelconque sur le commun des rois
de la ribaudie.
Claude Fauchet, dans son premier livre des _Dignités et magistrats de
la France_, nous donne une appréciation assez juste de la charge du
roi des ribauds dans l'intérieur de la maison du roi: «Celuy, dit-il,
qu'on appelloit _roy des ribaux_, ne faisoit pas l'estat du grand
prevost de l'hostel, comme aucuns ont cuidé; ains estoit celuy qui
avoit charge de bouter hors de la maison du roy ceux qui n'y devoient
manger ni coucher; car, au temps passé, ceux qui estoient délivrez
de viandes (qui est ce que depuis on a dit avoir _bouche en cour_),
après la cloche sonnée, se trouvoient au _tinnel_, ou salle commune
pour manger, et les autres estoient contraints de vuider la maison;
et la porte fermée, les clefs estoient apportées sur la table du grand
maistre, parce qu'il estoit défendu, à ceux qui n'avoient leurs femmes,
de coucher en l'hostel du roy; et aussi, pour voir si aucuns estrangers
s'estoient cachez ou avoient amené des garces, ce roy des ribaux,
une torche au poing, alloit, par tous les coings et lieux secrets de
l'hostel, chercher ces estrangers, soit larrons ou autres de la qualité
susdite.» Fauchet, qui était presque contemporain du dernier roi des
ribauds, le représente, dans l'exercice de ses fonctions, tel qu'on
l'avait vu encore à la cour de Louis XII; mais Fauchet n'envisage pas
cet officier sous toutes ses faces, et il ne nous le montre pas, à
toutes les époques de sa grandeur et de sa décadence.
Étienne Pasquier a extrait cet article, d'un mémorial de la Chambre
des comptes, sous l'année 1285: «Item, le roi des ribaux a six deniers
de gages, et une provende, et un valet à gages, et soixante sols pour
robbe par an.» Comme, avant le susdit article, les deux _portiers en
parlement, quand le roy n'y est_, sont appointés chacun à deux sols
de gages _pour toute chose_, on a conclu, de ce rapprochement, que le
roi des ribauds, n'ayant que six deniers de gages, occupait un rang
inférieur à celui de portier; mais il y a peut-être une erreur dans
cet extrait, car le roi des ribauds, outre ses six deniers de gages
et sa _provende_ (ou provision d'avoine pour son cheval), a soixante
sols _pour robbe_ par an, ce qui ne permet pas de douter que ses gages
de six deniers ne fussent journaliers et en dehors des revenus de
son office. Dans un Compte de l'hôtel du roi, sous l'année 1312, son
_valet à gages_ est nommé son _prévot_: _Præpositus regis ribaldorum,
qui duxit IV valletos qui vulnaverant_, etc. Ce prévôt commandait
évidemment une troupe d'archers ou de sergents, puisque nous le voyons
conduire en prison quatre valets accusés d'avoir blessé un homme.
Dans un autre Compte de l'hôtel du roi Philippe le Long, en 1317, on
voit reparaître le roi des ribauds, en qualité de chef suprême de la
police du palais; après l'énumération des _huissiers de salle_, des
_portiers_, des _valets de porte_, avec leurs gages, provendes et
profits, on lit cet article: «Item, Crasse Joë, roy des ribaux, ne
mangera point à cour et ne vendra (viendra) en salle, s'il n'y est
mandé; mais il aura six deniers tournois de pain et deux quartes de
vin, une pièce de chair et une poule, et une provende d'avoine et
treize deniers de gages, et sera monté par l'Escuerie, et se doit
tenir tousjours hors la porte et garder illec qu'il n'y entre que ceux
qui doivent entrer.» Un autre article du même Compte nous montre le
roi des ribauds en exercice, aux heures des repas, et cet article est
assez conforme à l'idée que Fauchet nous donne des attributions de
cet officier dans l'intérieur de l'hôtel du roi: «Item, assavoir est
que les huissiers de salle, si tost comme l'en aura crié: _Aux Queux!_
feront vuider la salle de toutes gens, fors ceux qui doivent mangier,
et les doivent livrer, à l'huys de la salle, aux varlez de la porte, et
les varlez de porte aux portiers, et les portiers doivent tenir la cour
nette et les livrer au roy des ribaux, et le roy des ribaux doit garder
que il n'entre plus à la porte, et cil qui sera trouvé défaillans sera
pugny par le maistre d'hostel qui servira à la journée.» Ainsi, sous
le règne de Philippe le Long, le roi des ribauds se voyait déjà déchu
de ses anciens priviléges, au point de n'avoir pas _bouche en cour_,
et d'être subordonné aux maîtres de l'hôtel du roi. Cette prééminence
des maîtres de l'hôtel apparaît surtout dans un arrêt du parlement du
16 mars 1404, qui nous apprend «que les vallets du roy des ribaux ne
portoient verges, comme faisoient les huissiers de la salle et portiers
de l'hostel du roy, et que les maistres de l'hostel du roy avoient
juridiction sur lesdits vallets du roy des ribaux.» La décadence
progressive de l'office du roi des ribauds est encore mieux constatée,
par la diminution de ses gages: un Compte de l'hôtel du roi les fixe à
vingt sous, en 1324; ils ne sont plus que de 5 sous par jour, en 1350,
d'après une ordonnance de Philippe de Valois; en 1386, une ordonnance
de Charles VI porte: «Le roy des ribaux, quatre sols parisis par jour,
quand il sera à cour, pour toutes choses.»
Cet office de la couronne, malgré sa décadence, conserva un certain
relief jusqu'à ce qu'il fut supprimé tout à fait, au commencement
du seizième siècle. Dutillet dit «qu'il a esté longuement remply de
gentilshommes de bonne maison et grand service, l'authorité desquelz
contenoit les familles des princes, seigneurs et autres suyvans la cour
du roy, de bien vivre et payer leurs hostes.» Cependant l'histoire
fait mention d'un roi des ribauds, qui fut dégradé et mis au pilori
avec son prévôt, pour avoir probablement forfait dans l'exercice de sa
charge. Un Compte de l'hôtel du duc de Normandie et d'Aquitaine, fils
de Charles V, en 1388, signale en ces termes ce fait remarquable: «Jean
Guérin, roi des ribaux, pour les despens de lui et de trois autres, en
allant de Corbeil à Sedane mener Guillet, naguère roi des ribaux, et le
Picardiau, son prévost, pour faire mettre iceux au pilory.» On pourrait
supposer que le roi des ribauds, qu'on menait de la sorte au pilori,
n'avait pas été en charge dans la maison du roi, mais plutôt dans
quelque ville dépendant de la juridiction du roi des ribauds de l'hôtel
royal. Ce dernier avait droit d'exécution et d'aubaine sur certains
patients qui lui étaient livrés, après jugement, par les tribunaux
ordinaires de l'hôtel du roi, comme il en est fait mention dans les
registres de la Chambre des comptes, sous l'année 1330: «Les gens
des requestes du palais imposent silence perpétuel à deux femmes qui
s'estoient pourveues contre un arrest de la Chambre, à peine d'estre
livrées au roy des ribaux et d'estre punies comme infâmes.» Dans un
Compte de l'hôtel du roi, en 1396, soixante-huit sous parisis sont
payés, par la main du roi des ribauds, à l'exécuteur qui avait pendu
un malfaiteur, nommé Jean Boulart, et fait enterrer vive une femme,
nommée Pernette la Basmette, pour vol de vaisselle de cour au château
de Compiègne. Un roi des ribauds avait fort à faire dans l'hôtel du
roi, quand il voulait remplir exactement les devoirs de sa charge: il
n'assistait pas sans doute en personne aux exécutions qui lui étaient
confiées, et son prévôt le suppléait d'ordinaire en ces désagréables
commissions, mais il payait lui-même le bourreau, et il répondait de la
_besogne_, que ses valets laissaient à d'autres mains. Ceux-ci, de même
que leur maître, portaient des _hoquetons à l'enseigne de l'épée_, dit
Dutillet, pour rappeler que le roi des ribauds avait autrefois exercé
la justice criminelle dans l'hôtel du roi.
Ce personnage devait être un serviteur éprouvé de la royauté, un
fidèle et incorruptible défenseur de la personne du roi, puisque la
garde des portes et la police intérieure du palais, pendant les repas
et après le couvre-feu, lui étaient spécialement attribuées. Aussi,
n'est-on pas surpris de voir un roi des ribauds, nommé Coquelet, mourir
subitement d'émotion, au sacre de Charles VI, en 1380. Celui qu'on
regarde comme le dernier titulaire de cette charge, Jean Talleran,
seigneur de Grignaux, fit preuve de dévouement à la couronne, en
conseillant au jeune duc d'Angoulême, qu'il voyait fort épris de
Marie d'Angleterre, de ne pas s'exposer à donner un héritier direct
au vieux roi Louis XII; ce fut là, pour ainsi dire, le testament de
cette étrange royauté, qui ne survécut pas à ce conseil de prévoyance
politique, devant lequel le jeune prince, qui fut François Ier, sentit
se refroidir et s'éteindre son imprudent amour. Le roi des ribauds ne
sortait pas trop de ses attributions officielles, lorsqu'il conseillait
de la sorte son futur souverain, car il n'était point étranger aux
questions d'adultère; et, selon plusieurs érudits, il exigeait cinq
sous d'or de toute femme mariée, qui avait un commerce illicite avec un
autre homme que son mari. Mais il est probable que le roi des ribauds
de la cour ne participait point aux priviléges locaux des autres rois
de la ribaudie. Nous avons peine à lui appliquer, par exemple, ce
que dit, de l'amende des cinq sous sur toute femme adultère, l'auteur
anonyme de l'_Histoire des inaugurations_ (Bévy): «Si elle refusoit de
payer, il avoit droit de saisir sa selle,» c'est-à-dire probablement
sa _chaire_, ou siége d'honneur, qu'elle occupait habituellement. Que
les femmes bordelières suivant la cour lui payassent patente, c'est
une circonstance qui n'a rien de contraire aux us et coutumes du droit
féodal, où chaque feudataire était tenu à des redevances envers son
seigneur. La redevance hebdomadaire des vassales du roi des ribauds
aurait été de deux sous d'or, si l'on en croit Boutillier et Ragueau.
Jean le Ferron, qui représente cet officier comme gardant la chambre
du roi, n'hésite pourtant pas à l'avilir, en prétendant qu'il logeait
chez lui et hébergeait les filles publiques à l'usage de la cour. Cette
nouvelle attribution, dont s'enrichit la royauté des ribauds de l'hôtel
du roi, ne nous semblera pas si dénuée de vraisemblance, quand nous
verrons tout à l'heure s'établir, sur les ruines de cette charge, celle
de _dame des filles de joie suivant la cour_, charge analogue, qui fut
en plein exercice pendant la majeure partie du seizième siècle. Enfin,
Dutillet ajoute aux redevances de ces filles de cour, envers leur roi
des ribauds, qu'elles étaient tenues de _faire son lit_ pendant tout le
cours du mois de mai.
La royauté des ribauds étant tombée en quenouille après la mort du
_bon_ seigneur de Grignaux, «ce fut une dame, et une grande dame
quelquefois, dit M. Rabutaux, qui resta chargée de la police des femmes
de la cour.» En 1535, elle se nommait Olive Sainte, et recevait de
François Ier un don de quatre-vingt-dix livres «pour lui aider, et aux
susdites filles, à vivre et supporter les despenses qu'il leur convient
faire à suivre ordinairement la cour.» (Voy. le _Glossaire_ de Ducange
et Carpentier, au mot MERETRICALIS _vestis_.) On a conservé plusieurs
ordonnances du même genre rendues entre les années 1539 et 1546, et
ces ordonnances font foi que chaque année, au mois de mai, toutes les
filles suivant la cour étaient admises à l'honneur de présenter au roi
le bouquet du _renouveau_ ou du _valentin_, qui annonçait le retour du
printemps et des plaisirs de l'amour. Le 30 juin 1540, François Ier
ordonne à Jean du Val, trésorier de son épargne, de «payer comptant
à Cécile de Viefville, dame des filles de joie suivant la cour, la
somme de 45 livres tournois, faisant la valeur de 20 escus d'or, à
45 sols la pièce: dont il lui fait don, tant pour elle que pour les
autres femmes et filles de sa vacation, à despartir entre elles ainsi
qu'elles adviseront, et ce, pour le droit du moys de mai dernier passé,
ainsi qu'il est accoustumé faire de toute ancienneté.» Nous ne sommes
pourtant pas de l'avis de M. Rabutaux, qui confond Cécile de Viefville
avec une _duchesse_ de l'ancienne maison de la Vieuville, qui n'eut
des marquis que sous Henri III, et des ducs que sous Louis XIV. M.
Champollion-Figeac, en publiant cette remarquable ordonnance dans
ses _Mélanges historiques_ (t. IV, p. 479), n'a eu garde de voir la
noble épouse d'un duc et pair dans l'héritière collatérale du roi des
ribauds de l'hôtel du roi! Cette honteuse charge subsistait encore en
1558, puisque Gouye de Longuemare a découvert une ordonnance de Henri
II, en date du 13 juillet de cette année-là, qui réforme les abus de
l'institution: «Il est très-expressément enjoint et recommandé à toutes
filles de joie et autres, non estant sur le roole de ladicte dame
desdites filles, vuider la cour incontinent après la publication (de
l'ordonnance), avec deffenses à celles estant sur le roole de ladicte
dame, d'aller par les villages, et aux chartiers, muletiers et autres,
les mener, retirer ni loger, jurer et blasphémer le nom de Dieu,
sur peine du fouet et de la marque; et injonction, par mesme moyen,
auxdictes filles de joie, d'obéir et suivre ladicte dame, ainsi qu'il
est accoustumé, avec deffense de l'injurier, sous peine du fouet.»
Telle fut la dernière transformation de l'office du roi des ribauds à
la cour de France.
Quant aux autres rois des ribauds, qui relevaient certainement de
celui de l'hôtel du roi, on les retrouve partout dans l'histoire
municipale des villes, et aussi dans l'histoire particulière des
maisons princières. Il y avait ainsi, à la cour de Bourgogne, un
roi des ribauds dont les fonctions étaient réglées sur celles de son
confrère de la cour de France. Colinboule était en charge sous le
duc Philippe le Bon, et ce nom-là n'annonce pas un personnage de haute
distinction. En 1423, il est vrai, le titre de _roi des ribauds_ avait
perdu beaucoup de son éclat, et le curé de Notre-Dame d'Abbeville
ne devait pas être très-flatté de s'entendre qualifier de _roi des
ribauds_, parce que les jongleurs, dits _ribauds_, lui rendaient
hommage et redevance pour leurs représentations scéniques. On comprend
que cette qualification n'était pas faite pour inspirer du respect
à qui savait les excès des ribauds, que leur roi ne gouvernait qu'à
force de sévérité. Cet officier avait été, dans l'origine, bien plus
considéré et bien plus puissant, car la ribaudie ne lui avait point
encore imprimé la tache de son nom. Dans une charte de Henri II, roi
d'Angleterre et duc de Normandie, qui régnait en 1154 (voy. Ducange,
au mot PANAGATOR), il est question évidemment de la charge du roi des
ribauds; et le sergent du roi, qui remplit cette charge, Balderic, fils
de Gillebert, honoré des grâces de son maître, et institué grand prévôt
des maréchaux dans la province de Normandie, est appelé «gardien des
filles publiques qui se prostituent dans le _lupanar_ de Rouen (_custos
meretricum publice venalium in lupanar de Roth._).»
Dans les villes de province, le roi des ribauds était tantôt juge,
tantôt exécuteur de la justice criminelle sur le fait de _ribauderie_.
Un ancien registre de l'hôtel de ville de Bordeaux constate que tout
condamné était «livré au roy des ribauds, pour le faire courir par
la ville, avec bonnes verges et bonnes glèbes.» Metz avait aussi son
roi des ribauds, qui ne faisait pas un personnage plus relevé. Le
roi des ribauds de la ville de Laon ne vivait pas toujours en bonne
intelligence avec le bailli de Vermandois: en 1270, son prévôt,
nommé Poinsard (_Poinçardus, præpositus ribaldorum_), fut décrété
d'accusation au tribunal du bailli, pour avoir, de complicité avec les
nommés Jean le Croseton et Wiet Lipois, commis des actes de violence
contre l'abbaye de Saint-Martin de Laon et son abbé (voy. les _Olim_,
publiés par le comte Beugnot, t. I, p. 813). Cette affaire motiva
sans doute la suppression de l'office de roi des ribauds à Laon;
car Philippe III, dans une ordonnance de 1283, ordonne au bailli de
Vermandois de ne pas souffrir que cet office subsiste, sous aucun
prétexte, soit publiquement, soit en cachette (_quod, clam vel palam
vel sub aliquo simulato colore, non permittat, regem ribaldorum in
villa Laudunensi_). Cette interdiction d'office ne s'étendait pas à
toutes les localités; car, en 1483, la ville de Saint-Amand avait un
«roi des filles amoureuses,» nommé Jacob de Godunesme. Le bourreau de
Toulouse prenait le titre de _roi des ribauds_, comme pour discréditer
encore davantage cette pauvre royauté. Enfin, la Coutume de Cambrai
définit, sans réticence, les priviléges de son roi des ribauds:
«Ledit roy doit avoir, prendre et recepvoir, sur chacune femme qui
s'accompagne de homme carnelement, en wagnant son argent, pour tout,
tant qu'elle ait terme ou tiegne maison à louage en la cité: cinq sols
parisis pour une fois. Item, sur toutes femmes qui viennent en la cité,
qui sont de l'ordonnance, pour la première fois: deux sols tournois.
Item, sur chacune femme de ladite ordonnance qui se remue (déménage)
et va demeurer de maison ou estuve en autre, ou qui va hors de la ville
et demeure une nuit: douze deniers, touttes fois que le cas y esquiet.
Item, doit avoir une table et brælang à part luy, sur un des fiefs du
palais, ou en telle place qu'au bailli plaira ordonner.»
Ces articles de la Coutume de Cambrai nous font connaître d'une manière
précise la redevance que le roi des ribauds de cette ville exigeait
non-seulement des femmes publiques qui étaient à demeure, mais encore
de celles qui ne faisaient que passer sur son domaine. Cette redevance
et toutes celles de même nature ne s'acquittaient pas toujours sans
difficulté, et les agents du roi des ribauds rencontraient parfois une
terrible opposition. C'est ainsi qu'un certain Antoine de Sagiac, qui
se disait commissaire du roi des ribauds de Mâcon et suppôt de l'ordre
de l'État des _goliards_, ou des _bouffons_ de cette ville, périt dans
une rixe, en 1380, au village de Beaujeu, où il avait voulu taxer à
cinq sous d'amende une femme mariée, qu'il accusait d'avoir commis un
adultère. Pierre Talon (_Calcis_), mari de cette femme, nommée Colette
(_Cola_), et son frère Étienne intervinrent pour prendre la défense
de leur épouse et belle-soeur. Antoine de Sagiac était un ribaud de
la pire espèce, qui hantait les cabarets et qui vivait aux dépens des
malheureuses qu'il mettait à contribution, sous prétexte de _ribaudie_,
de _goliardie_ et de _bouffonie_, en les menaçant de la prison. Il
s'adressait mal cette fois, et Colette, forte de son innocence, soutint
qu'elle n'avait pas couché avec un autre homme que son mari; celui-ci
se porta garant pour elle de son innocence, et comme le ribaud voulait
se saisir de la prétendue adultère et la mener à Mâcon, Pierre Talon
et son frère l'assommèrent sur place. Le bailli de Mâcon instruisit
l'affaire contre les meurtriers et Colette qui était cause du meurtre;
mais l'enquête démontra que le défunt avait accusé à tort Colette de
s'être abandonnée à un autre homme que son mari (_contra veritatem
imponens quod ipsa cum alio quam viro occubuerat_), et que ce ribaud
(_se gerens pro ribaldo et se dicens de ordine seu de statu goliardorum
seu buffonum_) menait la vie la plus scandaleuse dans les tavernes
et les mauvais lieux, en abusant de la simplicité des femmes les plus
honnêtes, qu'il taxait au nom du roi des ribauds. On sollicita et on
obtint des lettres de rémission en faveur des prévenus, qui ne furent
pas inquiétés davantage au sujet de la mort d'Antoine de Sagiac;
mais, dans ces lettres, qui justifiaient Colette, il n'était pas dit
d'une manière formelle que le roi des ribauds de Mâcon n'eût pas le
droit de taxer à cinq sous d'amende chaque femme mariée convaincue
d'adultère (_super qualibet muliere uxorata adulterante, sibi competere
et posse exigere quinque solidos et pro eisdem dictam talem mulierem
de suo tripede pignorare_). Le roi de France semblait, au contraire,
reconnaître implicitement cette vieille redevance de la Prostitution
(_de talique et alio vili quæstu_), que s'arrogeait la ribaudie de
Mâcon.