Arago était doué d’une organisation particulière, il était savant comme
on est poëte, coloriste, musicien. Il cherchait par instinct la cause
des choses, il trouvait leurs lois par besoin; où d’autres se laissent
borner dans la contemplation par le sentiment, il voulait voir au delà
et il pénétrait. Il avait à un degré extraordinaire cette noble faculté
de trouver les rapports des choses cachées, de les poursuivre, de les
coordonner et de les rendre.
Mais à côté de cette pensée si grande, de ce besoin de science
insatiable, il y avait, grâce à cette organisation poétiquement
scientifique, grâce à cette vocation, des instincts primitifs pleins de
charme, des passions de cœur sympathiques et que l’on ne s’attend guère
à rencontrer dans le cabinet du savant qui médite; une sensibilité
profonde, restée chez lui entière; des croyances morales, un
patriotisme, un amour de l’humanité toujours émus. Contraste heureux qui
attirait à lui l’affection, la vénération sympathique, en même temps que
l’estime et l’admiration.
Deux parts sont à faire dans l’histoire des savants: l’histoire de ce
qu’ils ont ajouté au monument de la connaissance humaine d’une part, et
d’autre part leur esprit en lui-même, en quelque sorte l’anecdote de
leur vie.
Pour apprécier le caractère privé de François Arago, il faut avoir joui
des douceurs de sa bienveillance, il faudrait peindre cet intérieur
patriarcal de l’Observatoire, redire ce que l’on a vu dans cette
retraite de l’homme de génie et du sage. Mais comment ouvrir à l’œil du
public l’intérieur de cette famille aujourd’hui désolée, et révéler le
secret dont aiment à s’envelopper les esprits nobles et délicats, les
pures et touchantes vertus?
Arago était un de ces hommes que notre temps ne reproduit pas. Les idées
que le dernier siècle a allumées sur le monde étaient dans son esprit
comme des croyances simples, comme les lumières du sens commun qui
n’admettent ni doutes ni raffinements. Mais à l’esprit de son époque il
joignait la simplicité de mœurs, le respect du devoir, la sagesse
pratique. Son esprit juste, vaste, droit, positif, allait au but et
préférait le vrai et l’utile aux idées brillantes et hasardées. Sa
probité et sa justice en firent un de ces religieux gardiens du bien
public qui accomplissent par devoir ce que d’autres tentent par
ambition. En faisant bien, il cédait à la pente de son esprit, aux
résolutions de sa volonté, et il lui aurait fallu se contraindre pour
agir autrement.
Ce savant si illustre, cet esprit si vaste, cet homme si austère, si
inflexible, était aimable et serein. Dans les dernières années de sa
vie, malgré ses souffrances, sa bienveillance active et constante ne se
démentit jamais; une gaieté douce jointe à un esprit plein de finesse
donnait un charme inexprimable à son commerce. Son esprit, animé par
mille souvenirs, prêtait à son entretien un intérêt soutenu, profond, et
l’on pressentait toujours, même dans les causeries les plus légères, les
richesses d’âme de cet homme à part dans l’élite de la famille humaine.
Quelques anecdotes serviront à peindre son caractère et la tournure de
son esprit.
Nous l’avons dit, Arago n’a jamais porté une décoration, il avait
peut-être toutes celles de l’Europe. Jamais il n’écrivit pour remercier
ceux qui lui envoyaient ces marques de distinction, jamais surtout il ne
fit aucune démarche pour les obtenir.
Un de ses élèves, celui qui l’a payé de sa protection par la plus noire
ingratitude, venait d’être nommé chevalier de la Légion d’honneur. _Ivre
de joie_, c’est M. Salvandy qui l’a dit, il voulut être présenté au roi
Louis-Philippe, en habit d’académicien et avec sa croix. Malheureusement
il n’avait reçu que son brevet, et son habit de membre de l’Institut
n’était pas encore taillé. De là grand déplaisir de la part du jeune
savant, et il l’exprimait dans la chambre d’Arago. Celui-ci lui dit avec
ce sourire plein de malice qui n’appartenait qu’à lui: _Je ne puis vous
prêter mon habit, il serait trop grand pour vous; mais prenez dans mes
décorations, si vous voulez, vous en aurez l’étrenne: je ne les ai
jamais mises._
Après la chute de l’empire, Arago, douloureusement affecté par
l’invasion de la France, s’enferma à l’Observatoire pour ne pas voir les
étrangers vainqueurs. Il était déjà célèbre. Le roi de Prusse voulut le
voir. M. de Humboldt, l’illustre ami d’Arago, fit de vains efforts pour
obtenir de lui qu’il se laissât présenter au roi de Prusse. Arago
refusa.
Un soir, Arago venait de se lever de table et il était entré avec deux
amis dans la salle de billard. On entend le bruit d’une chaise de poste.
Un instant après, M. de Humboldt entre accompagné d’un monsieur en
casquette et en costume de voyage.
«Je pars pour Berlin, dit-il à Arago, et je n’ai pas voulu partir sans
venir vous embrasser. Monsieur part avec moi et je l’ai prié de monter
près de vous pour qu’il ne m’attendît pas dans la voiture.»
Arago salue l’étranger, lui montre une banquette en le priant de
s’asseoir, et il se met à causer affectueusement avec M. de Humboldt. Au
bout d’une heure de causerie, M. de Humboldt prend congé d’Arago,
l’étranger se lève, salue et se retire avec M. de Humboldt sans que l’on
se fût autrement occupé de lui. A peine sont-ils partis, Arago se met à
rire. «Cet excellent ami, dit-il, il croit sans doute que je n’ai pas
reconnu le roi de Prusse.»
En effet, c’était le roi de Prusse lui-même qui était venu en casquette
et en costume de voyage. Il tenait à voir Arago et il allait aussi vers
les montagnes quand elles ne se dérangeaient pas pour venir à lui.
Nous avons prononcé plus haut le nom de Waterloo. Ce nom prononcé nous
rappelle une anecdote que M. Quetelet raconta dans la séance du cercle
artistique de Bruxelles, où, sur la prière des membres du cercle, il
parla de François Arago et de ses découvertes, quelque temps après la
mort de ce grand homme. Dans un voyage que les deux astronomes avaient
fait à Londres, quelques Anglais, avec plus d’insistance peut-être que
d’urbanité, voulaient conduire leurs hôtes au pont de Waterloo et leur
faire admirer ce chef-d’œuvre du génie anglais. François Arago, que ce
mot de Waterloo blessait profondément, parce qu’il lui rappelait en même
temps qu’un grand désastre l’invasion qui s’ensuivit, François Arago
refusa obstinément l’invitation. Ses hôtes, voyant qu’il n’y avait pas
moyen de le vaincre de front sur ce chapitre, eurent recours à la ruse.
Ils s’embarquèrent, un jour, sur la Tamise avec l’illustre savant, sous
prétexte de lui faire contempler le tableau admirable que présente le
mouvement de la navigation sur la Tamise, et c’est ainsi que, tout en
regardant et en causant, François Arago se trouva malgré lui en présence
du pont qu’il ne voulait pas voir.
«Eh bien, lui dirent les Anglais ravis du succès de leur ruse, eh bien,
que dites-vous de notre pont?
«Votre pont, répondit Arago, prenant son parti de la surprise qui lui
était faite, votre pont de Waterloo a une arche de trop, tout au moins,
et cette arche, pour être à sa place, devrait être reportée à Berlin.»
La conversation remise par cette saillie sur le ton de la plaisanterie,
la promenade continua sans encombre. Quelques sceptiques essayeront de
sourire de ce patriotisme visible dans les plus petits détails, les
honnêtes gens de tous les pays y applaudiront au contraire.
A défaut des confidences trop intimes de la famille, qu’il nous soit
permis de divulguer, une fois encore, celles de l’amitié dans un détail
qui, pour être puéril, n’en est pas moins charmant: l’homme se peint
dans les petites choses non moins que dans les grandes.
F. Arago, dans les heures qu’il était forcé parfois de dérober à la
science, était d’un commerce si aimable, si enjoué, d’une si charmante
bonhomie, qu’on retrouvait en lui la candeur et la naïveté gauloise dans
tout son épanouissement. Il se trouvait un soir à Louvain avec son
confrère de Bruxelles, M. Quetelet, dont on ne s’étonnera pas que nous
invoquions volontiers le nom et les souvenirs. Il n’y avait qu’une seule
chambre disponible pour les deux savants, dans l’hôtel où ils étaient
descendus. Cette chambre avait bien deux lits; mais une chambre à
partager, c’était déjà, à ce qu’il paraît, quelque chose d’assez
embarrassant pour les deux amis, peu habitués à une aussi complète
communauté. F. Arago se tournait et se retournait dans ladite chambre.
M. Quetelet en faisait autant, et leur toilette de nuit n’avançait pas.
F. Arago, plus impatient que son savant collègue, prit enfin un grand
parti, et, se plaçant résolûment devant le secrétaire perpétuel de
l’Académie de Bruxelles:
--«C’est que, lui dit-il en homme qui est décidé à ne pas reculer d’une
semelle, c’est que j’ai l’habitude de me coiffer la nuit d’un _casque à
mèche_!»
Et quand la chose fut dite, il respira.
«_D’un casque à mèche_! répliqua son interlocuteur, respirant à son
tour: c’est comme moi, je n’osais pas vous le dire.»
Mais si c’était tout pour M. Quetelet, ce n’était pas tout pour F.
Arago. Il lui restait un second aveu à faire, aveu qui lui coûtait sans
doute autant que le premier, car il se promenait de long en large dans
sa chambre, et le seul progrès accompli dans ses préparatifs se dressait
au haut de sa tête retombant à demi sur son front encore soucieux. La
promenade semblait interminable. Son confrère, dont le flegme est bien
connu à Bruxelles, attendait patiemment qu’elle finît, pensant que, sans
doute, son compagnon était plongé dans quelque méditation profonde,
quand François Arago, faisant face tout d’un coup au danger:
--«C’est que, dit-il avec un surcroît d’énergie, c’est que je ne vous ai
pas tout dit. Je ne vous ai fait que la moitié de ma confession; voici
le reste. Dès que j’ai fermé les yeux, _je ronfle!!_
--«Si ce n’est que cela, dit M. Quetelet, rassurez-vous; je dors, moi,
comme un enfant, et dès que je dors, il n’est pas de bruit qui me
réveille.»
Quelques secondes après, les deux amis dormaient chacun à leur façon, et
la nuit fut bonne pour tous deux.
Personne n’a eu le sentiment de la nationalité plus fortement développé
qu’Arago. Les offres d’argent de Napoléon détrôné et désirant se
réfugier en Amérique ne purent pas le décider à abandonner la France; la
promesse de la direction des sciences en Russie, alors même que la
Restauration se montrait hostile à son égard, ne put le décider à
quitter le sol natal. «Tant qu’on me laissera un coin de terre pour y
poser le pied d’un télescope, je dois le résultat de mes travaux à mon
pays.» Telle est la réponse que fit un jour le savant désintéressé à un
envoyé d’Alexandre.
Nous avons parlé plus haut de cette faculté merveilleuse d’Arago de
rendre claires et intelligibles aux intelligences les plus ordinaires
les considérations scientifiques de l’ordre le plus élevé. Il avait
adopté, pour reconnaître que son auditoire l’avait compris, un procédé
curieux et singulier.
Lorsqu’il donnait son cours d’astronomie, et qu’en discourant il
éclairait de sa parole les labyrinthes de la science, que tout le monde
les arpentait avec lui, bien sûr de retrouver plus tard son chemin,
alors il avait une habitude fort originale. D’un regard il parcourait
son auditoire, il y cherchait le front le plus déprimé, la figure la
plus inintelligente, la physionomie la plus insignifiante; cet auditeur
si singulièrement choisi étant trouvé, Arago ne s’adressait plus qu’à
lui. C’est sur ce visage inintelligent qu’il étudiait l’effet de ses
paroles. Il le regardait s’illuminer peu à peu aux vibrations de sa
parole claire et lumineuse.
Lorsque sur cette figure Arago pouvait lire qu’il était compris, alors
il était certain que tout le monde avait compris aussi, et qu’il ne
restait de doute pour personne. Cet auditeur était son thermomètre
intellectuel.
Un jour, Arago déjeunait en famille. On annonce une visite. Un monsieur
entre. C’était précisément le thermomètre de la séance de la veille. Il
salue, parle de son admiration, puis, entre parenthèses, remercie Arago
de l’attention toute particulière qu’il lui a accordée la veille. «Vous
aviez l’air, dit-il, de ne donner votre leçon que pour moi.»
Et les témoins de cette scène de rire aux larmes; eux qui connaissaient
les habitudes d’Arago, ils savaient ce que cette distinction avait de
flatteur pour celui qui se vantait d’en avoir été l’objet.
V
D’autres savants, tels que Cuvier, par exemple, avaient de singulières
prétentions à la qualité d’hommes d’État, d’hommes politiques influents;
c’étaient des titres et des dignités dont ils recouvraient et
affublaient parfois leur vrai génie. Chez Arago on ne trouve pas ce
sentiment de fausse vanité. Quand il accepta une fonction publique, ce
fut toujours un sacrifice douloureux qu’il fit à son pays, à sa
conscience. Après avoir passé par la députation, par le gouvernement
provisoire, par son double ministère, il rentra dans la vie privée,
simplement, sans regrets, heureux de pouvoir reprendre le cours de ses
travaux scientifiques.
Quelle émotion s’empara de l’Académie lorsque, au commencement de 1850,
l’homme qui venait de passer au gouvernement provisoire de la
république, qui avait été chargé de deux départements ministériels, le
grand citoyen, l’illustre savant, miné par la maladie et devenu presque
aveugle, demanda la parole, et s’exprima en ces termes:
«Le mauvais état de ma santé et l’altération profonde que ma vue a
éprouvée presque subitement, m’ont inspiré le désir, j’ai presque dit
m’ont imposé le devoir de procéder à une prompte publication des
résultats scientifiques obtenus par moi, et qui, depuis longtemps,
dorment dans mes cartons.
«Je me suis décidé à commencer par la photométrie, cette science qui,
née au sein de notre académie, est restée stationnaire au milieu des
progrès que l’optique a faits depuis un demi siècle.
«Au moment de livrer au public le fruit de recherches poursuivies à
bâtons rompus, durant de longues années, avec des instruments
perfectionnés de mon invention, il m’a paru que mes communications ne
devaient pas porter sur des faits isolés; qu’il valait mieux donner des
résultats liés entre eux et constituant chacun un chapitre de la
science.»
Aussitôt le plus profond silence règne dans la salle. Tous les esprits
sont éveillés, tous les regards tendus vers l’illustre physicien qui
passe sans s’arrêter à l’examen de ses mémoires, lesquels resteront
comme un monument glorieux.
Ces expositions verbales se suivirent régulièrement à chaque séance de
l’Académie; pendant plus d’une grande heure, Arago, sans reprendre
haleine, sans emprunter le secours des figures ou des instruments, sans
consulter une note ni tourner seulement la couverture de son manuscrit,
développait une série prolongée d’expériences, de calculs, de déductions
logiques qui surpassaient en délicatesse et en rigueur tout ce que la
physique offre de plus compliqué.
La lumière et ses jeux infinis, les subtiles métamorphoses qu’elle
éprouve en passant au filtre des cristaux, c’était la matière des
discours qu’Arago prononçait chaque semaine devant un auditoire dont la
grande partie n’eût pas su, au début, ce que c’est qu’un rayon polarisé.
A la fin de ces admirables leçons, tout le monde avait compris, et
l’émotion qu’avaient éveillée les premiers mots de l’orateur avait
changé de caractère sans rien perdre de sa vivacité.
Finissant comme il avait commencé, Arago, qui, bien jeune encore, avait
refusé son vote à l’établissement du premier empire, refusa son serment
à Napoléon III, après le 2 décembre. On n’osa pas le frapper pour cet
acte de courage; il fut jugé supérieur à la loi qui venait d’être faite
pour tous.
Depuis bien longtemps déjà, la mort était assise à son chevet; elle
dévorait son illustre proie, avec un cortége inaccoutumé de maladies
mortelles. D’abord ce fut un diabète sucré, peu intense, mais qui épuisa
rapidement les forces du malade. Au diabète succéda une albuminurie, ou
maladie de Bright, dont on ne cite pas une seule guérison, qui détruit
incessamment l’organisme, pour ne plus laisser, au bout de quelques
mois, qu’un cadavre. Cette fois, une hydropisie de poitrine, avec
épanchement, étouffements, enflure des extrémités, ne donna pas à
l’albuminurie le temps de triompher d’une des plus puissantes
organisations humaines.
Arago, à la veille de sa mort, avait conservé toute la jeunesse de son
intelligence, toute sa force audacieuse. Il avait conservé cette volonté
puissante et supérieure dirigeant la recherche, saisissant la vérité, la
pressant dans tous ses enchaînements, l’approfondissant en tous ses
points. Quelques jours avant sa mort, il voulut aller encore à
l’Académie, pour y dépouiller la correspondance et présenter des
rapports. Jamais il ne fut plus jeune d’idée, plus clair, plus profond.
Dans une salle à côté, sa nièce et son médecin attendaient avec anxiété,
croyant que cette âme si puissante allait briser son enveloppe
affaiblie.
Il mourut tout à coup le 2 octobre 1853, à l’âge de soixante-sept ans et
sept mois, entouré de la plupart des siens et jetant une dernière pensée
à son plus jeune frère, qu’il aima toujours comme l’aîné de ses fils. Il
savait, il disait que l’exilé ne pouvait rien solliciter, pas même la
plus triste faveur, d’un pouvoir à qui lui-même avait refusé le serment.
Les adversaires naturels de François Arago, ceux que la politique et la
différence des tempéraments devaient lui faire, ses adversaires, même
ceux du jour de sa mort, n’ont pu lui refuser une part de la justice
qu’il méritait.
Voici en quels termes bizarres M. de Sainte-Beuve, historiographe donné
à la mémoire d’Arago par le _Moniteur_ du nouvel Empire, résume sa
pensée ou peut-être le mot d’ordre donné à sa pensée à la fin d’un
article dans le courant duquel on ne retrouve que la moitié des qualités
félines de l’auteur des _Causeries littéraires_, la griffe s’y montrant
plus que le velours; M. Sainte-Beuve, mélange singulier de souplesse et
de lenteur, esprit difficile à classer, et qu’un naturaliste définissait
ainsi: «Genre nouveau, manquant de caractères, produit de races
opposées; si c’est quelque chose, et c’est en effet quelque chose, c’est
un phénomène, c’est un écureuil patient;» M. Sainte-Beuve devait
éprouver quelques difficultés à faire le portrait de François Arago; ce
n’est pas une de ces figures qu’on peut peindre en miniature. Homme de
goût, malgré tout, M. de Sainte-Beuve le sent bien. Aussi, après avoir
tourné pendant quatre colonnes au bas du géant sans parvenir à
l’entamer, il se décide enfin à se hisser dessus et, élargissant tout à
coup sa manière, il fait de sa plume un ciseau de sculpteur, et avec une
emphase rare chez lui, il dit: «Un grand portrait de François Arago,
portrait en pied, serait à faire, et, si on le traitait de la même
manière qu’il a traité les autres, Monge par exemple, et pas plus
délicatement, il s’y peindrait tant bien que mal tout entier. Pour moi,
qui ne puis que rêver à ces choses, je me figurerais volontiers une
double statue d’Arago, l’une de lui jeune, dans la beauté de son ardeur
et dans son plus mâle essor, voué à la pure science, à la mesure du
globe, à la découverte des esprits célestes et des lois de la lumière,
tel qu’il pouvait être à vingt et un ans dans ses veilles sereines sur
le plateau du _Desierto de las Palmas_. La seconde statue, qu’il
conviendrait peut-être de placer sur un écueil, nous le présenterait,
après la double carrière fournie, figure visiblement attristée,
imposante toujours; de haute stature; la tête inclinée et fléchie, et
comme à demi foudroyée; semblant avertir par un geste les savants de ne
point donner trop à l’aveugle sur le seuil populaire: mais même alors,
et de quelque côté qu’on regarde, gravez et faites lire encore sur le
piédestal la date mémorable des services rendus.»
Deux statues, soit. Quant à l’attitude indiquée pour la seconde, la
réponse à M. Sainte-Beuve et au _Moniteur_ est dans ce fait: au jour
marqué pour les obsèques de François Arago, soixante mille personnes,
qu’on eût eu de la peine à rassembler sans doute pour tout autre membre
de l’Institut et peut-être pour l’Institut tout entier, soixante mille
personnes, malgré les mesures prises par le gouvernement, plus jaloux de
ce deuil public qu’il ne voulait le faire paraître, et malgré une pluie
battante, lui formèrent spontanément le cortége funèbre le plus
glorieux. On y voyait les hommes les plus considérables dans les
lettres, dans les sciences, dans les arts, dans la politique parmi ceux
à qui le 2 décembre a laissé une patrie. Le gouvernement même et l’armée
lui rendirent de grands honneurs. Le prince de la science méritait bien
d’être traité comme un prince de la guerre. La jeunesse des écoles, les
ouvriers de toutes les industries, un bouquet d’immortelles à la
boutonnière, se pressaient autour du cercueil d’un homme qu’ils savaient
avoir tant aimé les jeunes gens et le peuple.
Comme citoyen, Arago est regretté autant que comme savant. Au milieu de
cette versatilité des convictions, de cette corruption des consciences
qui désolent notre âge, il est consolant de voir ces hommes antiques qui
restent debout pour indiquer à la génération qui s’égare les voies de la
vérité et de la justice. Quand ces hommes disparaissent, c’est un deuil
public, car ils ne se remplacent pas.
Aussi sa mort, quoique prévue par les hommes de l’art, quoique annoncée
partout comme prochaine, imminente, a-t-elle produit une profonde
sensation. A Paris, à Berlin, à Londres, à New-York, à Bruxelles, à
Genève, partout où il y a un monde savant ou politique, dans les grandes
cités de tous les pays aussi bien que dans les plus petits villages de
cette France qu’il aimait tant et où il était si populaire, ce fut un
événement douloureux, dont chacun parlera longtemps. Heureux privilége
d’une grande science et d’un beau caractère, la mort d’Arago ne trouva
indifférents ni le savant, ni l’artiste, ni le littérateur, ni l’homme
politique; l’agriculteur lui-même est ému de la perte immense qu’a faite
l’humanité.
C’est le propre des grands génies de ne rien laisser en dehors de leur
influence, de ne pas passer sans qu’un seul homme puisse dire: Je ne lui
dois rien. Savants, industriels, agriculteurs, ouvriers, soldats, hommes
du monde, Arago a travaillé pour tous! tous devaient le regretter, tous
le regrettèrent.
Quelques semaines après sa mort, ses œuvres, dont il n’avait jamais
voulu tirer un écu de son vivant, furent achetées 100,000 francs, prix
modique, eu égard à leur valeur, par des libraires de Paris.