La veille de notre départ d’Alger, un corsaire déposa, chez le consul,
la malle de Mayorque qu’il avait prise sur un bâtiment dont il s’était
emparé; c’était la collection complète des lettres que les habitants des
Baléares écrivaient à leurs amis du continent. «Tenez, me dit M.
Dubois-Thainville, voilà de quoi vous distraire pendant la traversée,
vous qui gardez presque toujours la chambre à cause du mal de mer;
décachetez et lisez toutes ces lettres, et voyez si elles renferment
quelques renseignements dont on puisse tirer parti pour venir en aide
aux malheureux soldats qui meurent de misère et de désespoir dans la
petite île de Cabrera.»
A peine arrivé à bord de notre bâtiment, je me mis à l’œuvre et remplis
sans scrupule et sans remords le rôle d’un employé du cabinet noir, avec
cette seule différence que les lettres étaient décachetées sans
précaution. J’y trouvai plusieurs dépêches dans lesquelles l’amiral
Collingwood signalait au gouvernement espagnol la facilité qu’on aurait
à délivrer les prisonniers. Dès notre arrivée à Marseille, on envoya ces
lettres au ministre de la marine, qui, je crois, n’y fit pas grande
attention.
Je connaissais presque tout le grand monde à Palma, capitale de
Mayorque. Je laisse à deviner avec quelle curiosité je lisais les
missives dans lesquelles les belles dames de la ville exprimaient leur
haine contre _los malditos cavachios_ (_Français_), dont la présence en
Espagne avait rendu nécessaire le départ pour le continent d’un
magnifique régiment de hussards: combien de personnes j’aurais pu
intriguer, si, sous le masque, je m’étais trouvé avec elles au bal de
l’Opéra!
Plusieurs de ces lettres, dans lesquelles il était question de moi,
m’intéressèrent particulièrement; j’étais sûr pour le coup que rien
n’avait gêné la franchise de ceux qui les avaient écrites. C’est un
avantage dont peu de gens peuvent se vanter d’avoir joui au même degré.
Le bâtiment sur lequel j’étais, quoique chargé de balles de coton, avait
des papiers de corsaire de la Régence, et était censé l’escorte de trois
bâtiments marchands richement chargés qui se rendaient en France.
Nous étions devant Marseille le 1er juillet, lorsqu’une frégate anglaise
vint nous barrer le passage: «Je ne vous prends pas, disait le capitaine
anglais; mais venez devant les îles d’Hyères, et l’amiral Collingwood
décidera de votre sort.--J’ai reçu, répondait le capitaine barbaresque,
la mission expresse de conduire ces bâtiments à Marseille, et je
l’exécuterai.--Vous ferez individuellement ce que bon vous semblera,
reprit l’Anglais; quant aux bâtiments marchant sous votre escorte, ils
seront, je vous le répète, conduits devant l’amiral Collingwood.» Et il
donna sur-le-champ à ces bâtiments l’ordre de faire voile à l’Est.
La frégate s’était déjà un peu éloignée, lorsqu’elle s’aperçut que nous
nous dirigions vers Marseille. Ayant appris alors, des équipages des
bâtiments marchands, que nous étions nous-mêmes chargés de coton, elle
vira de bord pour s’emparer de nous.
Elle allait nous atteindre, lorsque nous pûmes entrer dans le port de la
petite île de Pomègue. La nuit, elle mit ses chaloupes à la mer pour
tenter de nous enlever; mais l’entreprise était trop périlleuse, et elle
n’osa pas la tenter.
Le lendemain matin, 2 juillet 1809, je débarquai au lazaret.