L’événement le plus insignifiant suffisait pour modifier les
dispositions de ces barbares. J’étais descendu, un jour, en ville, et
j’étais assis à table chez M. Dubois-Thainville, lorsque le consul
d’Angleterre, M. Blankley, arriva en toute hâte, annonçant à notre
consul l’entrée au port d’une prise française. «Je n’ajouterai jamais
inutilement, dit-il avec bienveillance, aux rigueurs de la guerre; je
viens vous annoncer, mon collègue, que je vous rendrai vos prisonniers
sur un reçu qui me permettra la délivrance d’un nombre égal d’Anglais
détenus en France.--Je vous remercie, répondit M. Dubois-Thainville,
mais je n’en déplore pas moins cet événement qui retardera indéfiniment
peut-être le règlement de compte dans lequel je suis engagé avec le
dey.»
Pendant cette conversation, armé d’une lunette, je regardais par la
fenêtre de la salle à manger, cherchant à me persuader du moins que le
bâtiment capturé n’avait pas une grande importance. Mais il fallut céder
à l’évidence: il était percé d’un grand nombre de sabords. Tout à coup,
le vent ayant déployé les pavillons, j’aperçois avec surprise le
pavillon français sur le pavillon anglais. Je fais part de mon
observation à M. Blankley; il me répond sur-le-champ: «Vous ne prétendez
pas sans doute mieux observer avec votre mauvaise lunette que je ne l’ai
fait avec mon _dollon_.--Vous ne prétendez pas, lui dis-je à mon tour,
mieux voir qu’un astronome de profession; je suis sûr de mon fait. Je
demande à M. Thainville ses pouvoirs, et vais à l’instant visiter cette
prise mystérieuse.»
Je m’y rendis en effet, et voici ce que j’appris:
Le général Duhesme, gouverneur de Barcelone, voulant se débarrasser de
ce que sa garnison renfermait de plus indiscipliné, en forma la
principale partie de l’équipage d’un bâtiment, dont il donna le
commandement à un lieutenant de Babastro, célèbre corsaire de la
Méditerranée.
On voyait, parmi ces marins improvisés, un hussard, un dragon, deux
vétérans, un sapeur avec sa longue barbe, etc., etc. Le bâtiment, sorti
de nuit de Barcelone, échappa à la croisière anglaise, et se rendit à
l’entrée du port de Mahon. Une _lettre de marque anglaise_ sortait du
port; la garnison du bâtiment français sauta à l’abordage, et il
s’engagea sur le pont un combat acharné dans lequel les Français eurent
le dessus. C’était cette _lettre de marque_ qui arrivait à Alger.
Investi des pleins pouvoirs de M. Dubois-Thainville, j’annonçai aux
prisonniers qu’ils allaient être immédiatement rendus à leur consul. Je
respectai même la ruse du capitaine qui, blessé de plusieurs coups de
sabre, s’était fait envelopper la tête de son principal pavillon. Je
rassurai sa femme; mais tous mes soins se portèrent particulièrement sur
un passager que je voyais amputé d’un bras.
«Où est le chirurgien, lui dis-je, qui vous a opéré?
--Ce n’est pas notre chirurgien, me dit-il; il a fui lâchement avec une
partie de l’équipage, et s’est sauvé à terre.
--Qui donc vous a coupé le bras?
--C’est le hussard que vous voyez ici.
--Malheureux! m’écriai-je, qui a pu vous porter, vous dont ce n’est pas
le métier, à faire cette opération?
--La demande pressante du blessé. Son bras avait acquis déjà un énorme
volume; il voulait qu’on le lui coupât d’un coup de hache. Je lui
répondis qu’en Égypte, étant à l’hôpital, j’avais vu faire plusieurs
amputations, que j’imiterais ce que j’avais vu, que peut-être
réussirais-je; qu’en tout cas, cela vaudrait mieux qu’un coup de hache.
Tout fut convenu; je m’armai de la scie du charpentier, et l’opération
fut faite.»
Je sortis sur-le-champ, et j’allai au consulat d’Amérique réclamer
l’intervention du seul chirurgien digne de confiance qui fût alors à
Alger. M. Triplet, je crois me rappeler que c’est le nom de l’homme de
l’art distingué dont j’invoquai le concours, vint aussitôt à bord du
bâtiment, visita l’appareil, et déclara, à ma très-vive satisfaction,
que tout était bien, et que l’Anglais survivrait à son horrible
blessure.
Le jour même nous fîmes transporter sur des brancards les blessés dans
la maison de M. Blankley; cette opération, exécutée avec un certain
apparat, modifia un tant soit peu les dispositions du dey à notre égard,
dispositions qui nous devinrent encore plus favorables à la suite d’un
autre événement maritime, pourtant fort insignifiant.
On vit un jour, à l’horizon, une corvette armée d’un très-grand nombre
de canons et se dirigeant vers le port d’Alger: survint, immédiatement
après, un brick de guerre anglais, toutes voiles dehors; on s’attendait
à un combat, et toutes les terrasses de la ville se couvrirent de
spectateurs; le brick paraissait avoir une marche supérieure et nous
semblait pouvoir atteindre la corvette; mais celle-ci, ayant viré de
bord, sembla vouloir engager le combat; le bâtiment anglais fuit devant
elle; la corvette vira de bord une seconde fois et dirigea de nouveau sa
route vers Alger, où on aurait cru qu’elle avait une mission spéciale à
remplir. Le brick changea de route à son tour, mais il se tint
constamment hors de portée du canon de la corvette; enfin, les deux
bâtiments arrivèrent successivement dans le port et y jetèrent l’ancre,
au vif désappointement de la population algérienne, qui avait espéré
assister sans danger à un combat maritime entre des _chiens de
chrétiens_ appartenant à deux nations également détestées au point de
vue religieux; mais elle ne put cependant réprimer de grands éclats de
rire, en voyant que la corvette était un bâtiment marchand et qu’elle
n’était armée que de simulacres de canons en bois. On dit dans la ville
que les matelots anglais, furieux, avaient été au moment de se révolter
contre leur trop prudent capitaine.
J’ai bien peu de choses à rapporter en faveur des Algériens;
j’accomplirai donc acte de justice, en disant que la corvette partit le
lendemain pour les Antilles, sa destination, et qu’il ne fut permis au
brick de mettre à la voile que le surlendemain.