Jamais je n’ai mieux apprécié la mesure intelligente par laquelle
l’Assemblée constituante supprima l’ancienne division de la France en
provinces, et lui substitua la division en départements, qu’en
parcourant pour ma triangulation les royautés espagnoles limitrophes, de
Catalogne, de Valence et d’Aragon. Les habitants de ces trois provinces
se détestaient cordialement, et il ne fallut rien moins que le lien
d’une haine commune pour les faire agir simultanément contre les
Français. Telle était leur animosité, en 1807, que je pouvais à peine me
servir à la fois de Catalans, d’Aragonais et de Valenciens, lorsque je
me transportais avec mes instruments d’une station à l’autre. Les
Valenciens en particulier étaient traités de peuple léger, futile,
inconsistant, par les Catalans. Ceux-ci avaient l’habitude de me dire:
_En el reino de Valencia la carne es verdura, la verdura agua, los
hombres mujeres, las mujeres nada;_ ce qui peut se traduire ainsi: «Dans
le royaume de Valence, la viande est légume, les légumes de l’eau, les
hommes des femmes, et les femmes rien.»
D’autre part, les Valenciens, parlant des Aragonais, les appelaient
_schuros_.
Ayant demandé à un pâtre de cette province, qui avait mené des chèvres
près d’une de mes stations, quelle était l’origine de cette
dénomination, dont ses compatriotes se montraient si offensés:
«Je ne sais, me dit-il en souriant finement, si je dois vous
répondre.--Allez, allez, lui dis-je, je puis tout entendre sans me
fâcher.--Eh bien, le mot de _schuros_ veut dire qu’à notre grande honte,
nous avons quelquefois été gouvernés par des rois français. Le
souverain, avant de prendre le pouvoir, était tenu de promettre sous
serment de respecter nos franchises et d’articuler à haute voix les mots
solennels _lo juro!_ Comme il ne savait pas prononcer la _Jota_, il
disait _schuro_. Êtes-vous satisfait, señor?--Je lui répondis: Oui, oui!
Je vois que la vanité, que l’orgueil ne sont pas morts dans ce pays-ci.»
Puisque je viens de parler d’un pâtre, je dirai qu’en Espagne, la classe
d’individus des deux sexes préposée à la garde des troupeaux m’apparut
toujours moins éloignée qu’en France des peintures que les poëtes
anciens nous ont laissées des bergers et des bergères, dans leurs
poésies pastorales. Les chants par lesquels ils cherchent à tromper les
ennuis de leur vie monotone sont plus distingués dans la forme et dans
le fond que chez les autres nations de l’Europe auprès desquelles j’ai
eu accès. Je ne me rappelle jamais sans surprise qu’étant sur une
montagne située au point de jonction des royaumes de Valence, d’Aragon
et de Catalogne, je fus tout à coup enveloppé dans un violent orage qui
me força de me réfugier sous ma tente et de m’y tenir tout blotti.
Lorsque l’orage se fut dissipé et que je sortis de ma retraite,
j’entendis, à mon grand étonnement, sur un pic isolé qui dominait ma
station, une bergère qui chantait une chanson dont je me rappelle
seulement ces huit vers, qui donneront une idée du reste:
. . . . . . . . . . . .
A los que amor no saben
Ofreces las dulzuras
Y a mi las amarguras
Que sé los que es amar.
Las gracias al me certé
Eran cuadro de flores
Te cantaban amores
Por hacerte callar.
Oh! combien il y a de sève dans cette nation espagnole! quel dommage
qu’on ne veuille pas lui faire produire des fruits!