IV

Mon père étant allé résider à Perpignan, comme trésorier de la monnaie,

toute la famille quitta Estagel pour l’y suivre. Je fus alors placé

comme externe au collége communal de la ville, où je m’occupai presque

exclusivement d’études littéraires. Nos auteurs classiques étaient

devenus l’objet de mes lectures de prédilection. Mais la direction de

mes idées changea tout à coup, par une circonstance singulière que je

vais rapporter.

En me promenant un jour sur le rempart de la ville, je vis un officier

du génie qui y faisait exécuter des réparations. Cet officier, M.

Cressac, était très-jeune; j’eus la hardiesse de m’en approcher et de

lui demander comment il était arrivé si promptement à porter

l’épaulette. «Je sors de l’École polytechnique, répondit-il.--Qu’est-ce

que cette école-là?--C’est une école où l’on entre par

examen.--Exige-t-on beaucoup des candidats?--Vous le verrez dans le

programme que le Gouvernement envoie tous les ans à l’administration

départementale; vous le trouverez d’ailleurs dans les numéros du journal

de l’École, qui existe à la bibliothèque de l’école centrale.»

Je courus sur-le-champ à cette bibliothèque; et c’est là que, pour la

première fois, je lus le programme des connaissances exigées des

candidats.

A partir de ce moment, j’abandonnai les classes de l’école centrale, où

l’on m’enseignait à admirer Corneille, Racine, La Fontaine, Molière,

pour ne plus fréquenter que le cours de mathématiques. Ce cours était

confié à un ancien ecclésiastique, l’abbé Verdier, homme fort

respectable, mais dont les connaissances n’allaient pas au delà du cours

élémentaire de La Caille. Je vis d’un coup d’œil que les leçons de M.

Verdier ne suffiraient pas pour assurer mon admission à l’École

polytechnique; je me décidai alors à étudier moi-même les ouvrages les

plus nouveaux, que je fis venir de Paris. C’étaient ceux de Legendre, de

Lacroix et de Garnier. En parcourant ces ouvrages, je rencontrai souvent

des difficultés qui épuisaient mes forces. Heureusement, chose étrange

et peut-être sans exemple dans tout le reste de la France, il y avait à

Estagel un propriétaire, M. Raynal, qui faisait ses délassements de

l’étude des mathématiques transcendantes. C’était dans sa cuisine, en

donnant ses ordres à de nombreux domestiques, pour les travaux du

lendemain, que M. Raynal lisait avec fruit l’_Architecture hydraulique_

de Prony, la _Mécanique analytique_ et la _Mécanique céleste_. Cet

excellent homme me donna souvent des conseils utiles; mais, je dois le

dire, mon véritable maître, je le trouvai dans une couverture du traité

d’algèbre de M. Garnier. Cette couverture se composait d’une feuille

imprimée sur laquelle était collé extérieurement du papier bleu. La

lecture de la page non recouverte me fit naître l’envie de connaître ce

que me cachait le papier bleu. J’enlevai ce papier avec soin, après

l’avoir humecté, et je pus lire dessous ce conseil donné par d’Alembert

à un jeune homme qui lui faisait part des difficultés qu’il rencontrait

dans ses études: «Allez, Monsieur, allez, et la foi vous viendra.»

Ce fut pour moi un trait de lumière: au lieu de m’obstiner à comprendre

du premier coup les propositions qui se présentaient à moi, j’admettais

provisoirement leur vérité, je passais outre, et j’étais tout surpris,

le lendemain, de comprendre parfaitement ce qui, la veille, me

paraissait entouré d’épais nuages.

Je m’étais ainsi rendu maître, en un an et demi, de toutes les matières

contenues dans le programme d’admission, et j’allai à Montpellier pour

subir l’examen. J’avais alors seize ans. M. Monge le jeune, examinateur,

fut retenu à Toulouse par une indisposition et écrivit aux candidats

réunis à Montpellier qu’il les examinerait à Paris. J’étais moi-même

trop indisposé pour entreprendre ce long voyage, et je rentrai à

Perpignan.

Là, je prêtai l’oreille, un moment, aux sollicitations de ma famille,

qui tenait à me faire renoncer aux carrières que l’École polytechnique

alimentait. Mais, bientôt, mon goût pour les études mathématiques

l’emporta; j’augmentai ma bibliothèque de l’_Introduction à l’analyse

infinitésimale_ d’Euler, de la _Résolution des équations numériques_, de

la _Théorie des fonctions analytiques_ et de la _Mécanique analytique_

de Lagrange, enfin de la _Mécanique céleste_ de Laplace. Je me livrai à

l’étude de ces ouvrages avec une grande ardeur. Le journal de l’École

renfermant des travaux tels que le Mémoire de M. Poisson sur

l’élimination, je me figurais que tous les élèves étaient de la même

force que ce géomètre, et qu’il fallait s’élever jusqu’à sa hauteur pour

réussir.

A partir de ce moment, je me préparai à la carrière d’artilleur, point

de mire de mon ambition; et comme j’avais entendu dire qu’un officier

devait savoir la musique, faire des armes et danser, je consacrai les

premières heures de chaque journée à la culture de ces trois arts

d’agrément.

Le reste du temps, on me voyait me promenant dans les fossés de la

citadelle de Perpignan, et cherchant, par des transitions plus ou moins

forcées, à passer d’une question à l’autre, de manière à être assuré de

pouvoir montrer à l’examinateur jusqu’où mes études s’étaient

étendues[2].

[2] Méchain, membre de l’Académie des sciences et de l’Institut, fut

chargé en 1792 d’aller prolonger la mesure de la méridienne en

Espagne, jusqu’à Barcelone. Pendant ses opérations dans les

Pyrénées, en 1794, il avait connu mon père qui était un des

administrateurs du département des Pyrénées-Orientales. Plus tard,

en 1803, lorsqu’il s’agissait de continuer la mesure de la

méridienne jusqu’aux îles Baléares, M. Méchain passa de nouveau à

Perpignan et vint rendre visite à mon père. Comme j’allais partir

pour subir l’examen d’admission à l’École polytechnique, mon père se

hasarda à lui demander s’il ne pourrait pas me recommander à M.

Monge. «Volontiers, répondit-il; mais, avec la franchise qui me

caractérise, je ne dois pas vous laisser ignorer que, livré à

lui-même, il me paraît peu probable que votre fils se soit rendu

complétement maître des matières dont se compose le programme. Au

reste, s’il est reçu, qu’il se destine à l’artillerie ou au génie,

la carrière des sciences, dont vous m’avez parlé, est vraiment trop

difficile à parcourir, et à moins d’une vocation spéciale, votre

fils n’y trouverait que des déceptions.» En anticipant un peu sur

l’ordre des dates, rapprochons ces conseils de ce qu’il avint.

J’allai à Toulouse, je subis l’examen et je fus reçu; une année et

demie après, je remplissais à l’Observatoire la place de secrétaire,

devenue vacante par la démission du fils de M. Méchain; une année et

demie plus tard, c’est-à-dire quatre ans après l’horoscope de

Perpignan, je remplaçais en Espagne, avec M. Biot, le célèbre

académicien qui y était mort victime de ses fatigues.

V

Le moment de l’examen arriva enfin, et je me rendis à Toulouse, en

compagnie d’un candidat qui avait étudié au collége communal. C’était la

première fois que des élèves venant de Perpignan se présentaient au

concours. Mon camarade, intimidé, échoua complètement. Lorsque, après

lui, je me rendis au tableau, il s’établit entre M. Monge,

l’examinateur, et moi, la conversation la plus étrange:

«Si vous devez répondre comme votre camarade, il est inutile que je vous

interroge.

--Monsieur, mon camarade en sait beaucoup plus qu’il ne l’a montré;

j’espère être plus heureux que lui; mais ce que vous venez de me dire

pourrait bien m’intimider et me priver de tous mes moyens.

--La timidité est toujours l’excuse des ignorants; c’est pour vous

éviter la honte d’un échec que je vous fais la proposition de ne pas

vous examiner.

--Je ne connais pas de honte plus grande que celle que vous m’infligez

en ce moment. Veuillez m’interroger; c’est votre devoir.

--Vous le prenez de bien haut, Monsieur! Nous allons voir tout à l’heure

si cette fierté est légitime.

--Allez, Monsieur, je vous attends!»

M. Monge m’adressa alors une question de géométrie à laquelle je

répondis de manière à affaiblir ses préventions. De là, il passa à une

question d’algèbre, à la résolution d’une équation numérique. Je savais

l’ouvrage de Lagrange sur le bout du doigt; j’analysai toutes les

méthodes connues en en développant les avantages et les défauts: méthode

de Newton, méthode des séries récurrentes, méthode des cascades, méthode

des fractions continues, tout fut passé en revue; la réponse avait duré

une heure entière. Monge, revenu alors à des sentiments d’une grande

bienveillance, me dit: «Je pourrais, dès ce moment, considérer l’examen

comme terminé: je veux cependant, pour mon plaisir, vous adresser encore

deux questions. Quelles sont les relations d’une ligne courbe et de la

ligne droite qui lui est tangente?» Je regardai la question comme un cas

particulier de la théorie des osculations que j’avais étudiée dans le

_Traité des jonctions analytiques_ de Lagrange. «Enfin, me dit

l’examinateur, comment déterminez-vous la tension des divers cordons

dont se compose une machine funiculaire?» Je traitai ce problème suivant

la méthode exposée dans la _Mécanique analytique_. On voit que Lagrange

avait fait tous les frais de mon examen.

J’étais depuis deux heures et quart au tableau; M. Monge, passant d’un

extrême à l’autre, se leva, vint m’embrasser, et déclara solennellement

que j’occuperais le premier rang sur sa liste. Le dirai-je? pendant

l’examen de mon camarade, j’avais entendu les candidats toulousains

débiter des sarcasmes très-peu aimables pour les élèves de Perpignan:

c’est surtout à titre de réparation pour ma ville natale que la démarche

de M. Monge et sa déclaration me transportèrent de joie.

Histoire de ma jeunesse · 第 13 / 74 题