Mes parents m’envoyèrent à l’école primaire d’Estagel, où j’appris de
bonne heure à lire et à écrire. Je recevais en outre, dans la maison
paternelle, des leçons particulières de musique vocale. Je n’étais, du
reste, ni plus ni moins avancé que les autres enfants de mon âge. Je
n’entre dans ces détails que pour montrer à quel point se sont trompés
ceux qui ont imprimé que, à l’âge de quatorze à quinze ans, je n’avais
pas encore appris à lire.
Estagel était une étape pour une portion des troupes qui, venant de
l’intérieur, allaient à Perpignan ou se rendaient directement à l’armée
des Pyrénées. La maison de mes parents se trouvait donc presque
constamment remplie d’officiers et de soldats. Ceci, joint à la vive
irritation qu’avait fait naître en moi l’invasion espagnole, m’avait
inspiré des goûts militaires si décidés, que ma famille était obligée de
me faire surveiller de près pour empêcher que je ne me mêlasse
furtivement aux soldats qui partaient d’Estagel. Il arriva souvent qu’on
m’atteignit à une lieue du village, faisant déjà route avec les troupes.
Une fois, ces goûts guerroyants faillirent me coûter cher. C’était la
nuit de la bataille de Peires-Tortes. Les troupes espagnoles, en
déroute, se trompèrent en partie de chemin. J’étais sur la place du
village, avant que le jour se levât; je vis arriver un brigadier et cinq
cavaliers qui, à la vue de l’arbre de la liberté, s’écrièrent: _Somos
perdidos!_ Je courus aussitôt à la maison m’armer d’une lance qu’y avait
laissée un soldat de la levée en masse, et, m’embusquant au coin d’une
rue, je frappai d’un coup de cette arme le brigadier placé en tête du
peloton. La blessure n’était pas dangereuse; un coup de sabre allait
cependant punir ma hardiesse, lorsque des paysans, venus à mon aide et
armés de fourches, renversèrent les cinq cavaliers de leurs montures et
les firent prisonniers. J’avais alors sept ans.