Le licencié Torralba.--Des procès de sorcellerie et de la croyance aux
sorciers depuis le XVIe siècle jusqu'à nos jours.
Vous le connaissez tous, ce licencié fameux, car don Quichotte en
parlait avec Sancho lorsque, monté sur Chevillard, il entreprenait de
détruire l'enchantement qui avait couvert de barbe le menton des dames
du château du duc. «Souviens-toi, disait le chevalier de la Manche, que
les diables emportèrent Torralba dans l'air, à cheval sur un roseau, les
yeux bandés; qu'il arriva à Rome en douze heures, où il descendit à la
tour de Nona, qui est une rue de cette ville, d'où il put voir le choc
et la mort du Bourbon, et que, le lendemain matin, il était déjà de
retour à Madrid, où il rendit compte de tout ce qu'il avait vu. Il
raconta aussi qu'étant dans les airs, le diable lui dit d'ouvrir les
yeux, ce qu'ayant fait, il se vit si près du disque de la lune qu'il
aurait pu la toucher de la main, et qu'il n'osa point tourner ses
regards sur la terre, crainte de s'évanouir.»
Célèbre entre tous les sorciers de l'Espagne, Torralba a raconté
lui-même sa vie aux inquisiteurs qui furent chargés de le poursuivre, et
nous la raconterons d'après lui-même, parce qu'elle offre dans l'espèce
une variété particulière, et qu'elle montre que, si pour de malheureux
hallucinés, la sorcellerie était un rêve dangereux, elle pouvait aussi
quelquefois, pour des intrigants habiles, devenir, en dépit des
inquisiteurs eux-mêmes, une assez bonne spéculation. Le licencié
Torralba naquit dans la ville de Cuença; à quinze ans il fut attaché au
Cardinal Soderini. Vers 1501, il fut reçu médecin, et se lia d'amitié
avec un juif nommé Alphonse, qui avait renoncé à la loi de Moïse pour
celle de Mahomet, à laquelle il renonça bientôt pour se faire chrétien,
et revenir ensuite par une nouvelle évolution à la religion naturelle.
Alphonse fit faire à Torralba la connaissance d'un certain moine
dominicain, nommé frère Pierre, lequel, à son tour, le mit en rapport
avec un esprit élémentaire nommé Zéquiel, que nul autre esprit n'égalait
dans la connaissance de l'avenir et des choses cachées. Zéquiel, sur
l'invitation de frère Pierre, apparut sous la figure d'un jeune homme
blanc et blond, vêtu d'un habit couleur de chair et d'un surtout noir.
Il dit à Torralba: «Je serai à toi pour tout le temps que tu vivras, et
te suivrai partout où tu seras obligé d'aller.» Depuis ce temps,
l'esprit tint sa promesse; il apparut à son protégé aux différents
quartiers de la lune, et lui enseigna les secrets merveilleux propres à
la guérison des maladies. Il lui apprit en même temps à connaître
l'avenir par l'inspection des mains, ce qui fit au licencié une grande
réputation et le mit en rapport avec les principaux personnages de son
temps. Torralba se trouvait, en 1510, à la cour de Ferdinand le
Catholique, lorsque Zéquiel le chargea de dire à ce prince qu'il
recevrait bientôt une nouvelle désagréable. Le lendemain on apprit par
un courrier d'Afrique, la défaite de l'expédition entreprise contre les
Maures, et la mort de don Garcie de Tolède, fils du duc d'Albe, qui
commandait l'armée espagnole. Une autre fois, Torralba prédit à
l'archevêque Ximenès de Sisneros, qu'il parviendrait à être roi, ce qui
se vérifia, au moins quant au fait, puisqu'il fut gouverneur absolu de
toutes les Espagnes et des Indes. En 1513, Torralba, qui se trouvait
alors à Rome, eut envie de voir un de ses amis intimes dont la résidence
était Venise. Zéquiel, qui connut son désir, le mena dans cette ville et
le ramena à Rome en si peu de temps que les personnes qui faisaient sa
société habituelle ne s'aperçurent point qu'il leur eût manqué.
Le 5 mai 1525, Zéquiel dit au licencié que le lendemain la ville de Rome
serait prise par les troupes de l'empereur. Le licencié pria l'esprit de
le conduire dans la capitale du monde chrétien pour être témoin de ce
grand événement. Zéquiel y consentit; il remit à son affidé un bâton
plein de noeuds en lui disant: «Ferme les yeux, ne t'effraye pas, prends
ceci dans ta main, et il ne t'arrivera rien de fâcheux.» Ils se
trouvèrent bientôt à Rome. C'est à cet événement que don Quichotte fait
allusion. Après avoir assisté à toutes les péripéties de la prise de
cette ville, ils revinrent à Valladolid en une heure et demie. Torralba
publia tout ce qu'il avait vu, et comme on ne tarda pas à apprendre à
la cour la nouvelle de tous les événements qui venaient de s'accomplir
en Italie, la réputation du licencié, qui était alors médecin de
l'amiral de Castille, se répandit dans toute l'Espagne, et on le
proclama le plus grand nécromancien, le plus grand sorcier, le plus
habile devin qui eût encore existé.
Jusqu'à ce moment, Torralba en exploitant habilement les connaissances
surhumaines de son lutin Zéquiel, était parvenu à se faire un nom
célèbre, à ramasser de grosses sommes d'argent, à se donner auprès des
grands, importance et crédit. Il n'avait oublié qu'une chose, c'est
qu'il fallait, un jour ou l'autre, compter avec l'inquisition. Après
avoir subi une détention de trois ans dans les prisons du saint-office,
il fut arrêté au commencement de l'année 1528, et, après un an
d'information, il fut décrété que Torralba serait appliqué à la question
autant que son âge et sa qualité pouvaient le permettre, afin de savoir
quelle avait été son intention en recevant et en gardant auprès de lui
l'esprit Zéquiel; s'il croyait fermement que ce fût un mauvais ange,
s'il avait fait un pacte pour se le rendre favorable, quel avait été ce
pacte, comment s'était passée la première entrevue, si alors, ou depuis
ce jour, il avait employé la conjuration pour l'invoquer, etc. Le
licencié ne s'effraya point, il donna des détails précis qui ne
permirent point aux inquisiteurs de douter de l'existence de Zéquiel,
et ils suspendirent la condamnation pendant l'espace d'un an, pour se
donner la gloire d'amener à une éclatante conversion un sorcier si
fameux. Frère Augustin Barragan, prieur du couvent des dominicains de
Cuença, et Diègue Manrique, chanoine de la cathédrale de la même ville,
furent chargés de préparer la réconciliation de l'accusé avec l'Église.
Celui-ci répondit aux exhortations des deux prêtres qu'il se repentait
beaucoup de toutes ses fautes; mais que, quant aux conseils qu'on lui
donnait, de s'interdire toute communication avec l'esprit Zéquiel, la
chose n'était pas en son pouvoir attendu que cet esprit était beaucoup
plus puissant que lui; que du reste il consentait à ne plus l'appeler,
et qu'il s'engageait à n'écouter à l'avenir aucune de ses propositions.
Les inquisiteurs se contentèrent de la réponse, et l'amiral de Castille
aidant, le licencié fut bientôt mis en liberté. Le procès de Torralba
fut longtemps célèbre en Espagne où Zéquiel est encore populaire, et un
historien moderne, en racontant toutes les péripéties de cette affaire
célèbre, dit qu'on ne sait ce qui doit le plus étonner, ou la crédulité
et l'ignorance des inquisiteurs et des conseillers du saint-office, ou
l'audace de l'accusé, qui entreprend de faire passer ses impostures pour
des faits, malgré un emprisonnement de trois années, et les tourments
de la question. Ce même historien ajoute, avec raison, que c'est là un
exemple frappant de ce que l'homme est capable d'entreprendre lorsqu'il
veut attirer sur lui l'attention publique, et s'élever à la fortune et
aux honneurs. L'histoire de bien des sorciers dans ce monde est en
réalité la même que celle du licencié Torralba.
La torture était, pour ainsi dire, le seul mode d'information, et il
résultait de là que les accusés se trouvaient toujours condamnés d'après
leur propre témoignage, car ceux qui persistaient à se déclarer
innocents au milieu des douleurs atroces qu'on leur faisait subir, ne
formèrent jamais qu'une très-faible minorité. Il suffit de jeter les
yeux sur les interrogatoires de quelques sorciers pour reconnaître qu'il
n'y a là que les hallucinations de la folie, ou des réponses
incohérentes arrachées par d'intolérables douleurs. Consultons, par
exemple, les «faits et dicts mémorables advenus en la confession de
Marie de Sains, princesse de magie.» Nous verrons Marie de Sains
déclarer qu'elle avait donné son corps et son âme au diable; avait occis
plusieurs petits enfants, les avait ouverts tout vifs, afin de les
sacrifier au diable; en avait égorgé plusieurs, mangé le coeur à
d'autres. Elle en avait volé et les avait tués pour les porter au
sabbat; elle les avait premièrement étouffés. Elle en avait rôti, noyé,
brûlé, bouilli, jeté dans les latrines, dans des fours échauffés, donné
à manger aux loups, lions, serpents; elle en avait pendu par les pieds,
par les bras, par le cou; chiqueté aucuns si menu que sel; à aucuns
brisé la teste contre une muraille; escorché d'autres, assommé comme on
assomme boeufs, tiré les entrailles du ventre; elle en avait lié à de
gros chiens pour les écarteler, tenaillé et crucifié pour dépiter et
faire déshonneur à celui qui les avait créés. Elle avait adoré le prince
du sabbat, Louis Gaufridi, et cependant elle se croyait une sainte,
quoiqu'elle eût mangé journellement la chair des petits enfants. Elle
avait chanté en l'honneur de Lucifer le psaume: _Laudate Dominum de
coelis_, et autres; méprisé le paradis de tout son coeur, désiré l'enfer
pour son éternelle demeure; donné au démon toutes les parties de son
corps, toutes les gouttes de son sang, tous ses nerfs, tous ses os,
toutes ses veines, etc., etc.»
Didyme, sorcière, s'accusera de faits analogues[8]: «Le diable lui a
conseillé de prendre l'habit dans un couvent pour y jeter le trouble;
elle a semé des poudres dans tous les parloirs, dans les cloîtres, dans
les jardins, pour que ceux qui y viendraient se rompissent le cou; le
diable l'a incitée à faire devenir fous, à faire mourir subitement tous
les habitants de la maison.
[Footnote 8: Voy. _Histoire mémorable des trois possédées de Flandre_.
Paris, 1628, in-8°.--La confession Maistre Jehan de Bas qui fut ars à
Paris pour les arts magiques. Biblioth. imp. mss., fonds Saint-Victor,
n° 515.]
«Elle a mangé de la chair des petits enfants; elle en a porté sept ou
huit à la synagogue, où on les a tués; elle a mangé de la chair d'un de
ces enfants, et du coeur d'autres enfants. Elle en a tué un de ses
propres mains, avec un licou; c'est Béelzébuth qui le lui a
commandé.--Elle a été baptisée au nom de très-méchants démons.
«Elle a donné au diable une cédule signée de son propre sang, par
laquelle elle lui donnait son corps et son âme. Elle a renié Dieu, sa
mère et toute la cour céleste.»
Pour échapper aux affreuses souffrances auxquelles ils étaient soumis
dans la torture, les sorciers au moyen de certaines drogues dont la
recette est aujourd'hui perdue, arrivaient à un état complet
d'insensibilité. Cet état est attesté par un grand nombre d'écrivains,
entre autres par Laboureur, avocat du roi au bailliage de Dijon, qui,
dans son _Traité des faux sorciers et de leurs impostures_, publié en
1585, dit qu'il est inutile de donner la question, à cause d'une drogue
engourdissante que les geôliers vendaient aux accusés. Nicolas Eymeric,
grand inquisiteur d'Aragon, dans son _Directoire des inquisiteurs_,
parle également en termes formels de sorciers qui, appliqués à la
torture, paraissaient insensibles. Les phénomènes de l'éthérisation
donnent à ces faits un nouveau degré de vraisemblance; mais, si les
accusés parvenaient ainsi à se dérober aux douleurs de la question, ils
ne se dérobaient point pour cela au supplice,--car les juges, en voyant
l'adresse des bourreaux impuissante et vaincue, se rejetaient encore sur
le diable, qu'ils accusaient d'être l'auteur de ce phénomène, après
l'avoir accusé, toutefois, comme nous l'avons vu plus haut, d'abandonner
ses disciples lorsqu'ils tombaient sous la main de la justice,--et
l'insensibilité fut regardée comme la preuve la plus certaine de la
culpabilité. Que pouvait-on attendre de juges comme de Lancre, comme
Boguet ou comme les membres du parlement d'Aix, qui siégèrent dans le
procès du curé Gaufridi? Ces derniers entraient pour tenir séance dans
la grande chambre, lorsque tout à coup on vit rouler sur le parquet, au
milieu d'un nuage de poussière, un objet volumineux et noir. Messieurs
de la Tournelle, épouvantés, s'imaginant qu'ils avaient affaire au
diable, se mirent à fuir en criant, hormis le rapporteur, qui,
embarrassé dans sa robe, s'était agenouillé en marmottant des prières.
L'objet noir, à son tour, demanda pardon, et tout s'éclaircit. Le
prétendu diable était un petit ramoneur qui, en train de nettoyer la
cheminée, avait perdu l'équilibre; les fugitifs se remirent en séance;
le rapporteur commença la lecture des pièces, et Gaufridi fut condamné
au feu, sans qu'il leur vînt à l'idée que d'autres avaient pu, comme
eux, prendre un ramoneur pour le diable.
C'est à peine si, durant de longs siècles, quelques voix s'élevèrent
pour protester contre ces cruautés et ces folies qui infestèrent les
plus beaux jours du règne de Louis XIV lui-même. Fénelon, La Fontaine,
La Bruyère, Molière, s'élèvent en plusieurs passages de leurs écrits
immortels contre l'absurde croyance à l'astrologie judiciaire,
toute-puissante encore dans les hautes classes de la société; et,
quoique tout soit possible aux hommes en fait de sottise et de
méchanceté, on ne peut comprendre que les procès de Loudun et de
Louviers soient contemporains de la _Méthode de Descartes_, de
_Polyeucte_ et de _Cinna_. La lumière, cependant, brillait d'un éclat
trop vif pour que les ténèbres de la sorcellerie ne fussent point
bientôt dissipées. La croyance absolue, qui avait été si longtemps la
règle générale, devint enfin l'exception. Le parlement donna le signal
de la réaction officielle. Il demanda, avant de condamner au feu, des
preuves certaines et évidentes. Il infirma ou modéra un grand nombre de
sentences des juges inférieurs, craignant justement, dit le père Le
Brun, que certes on n'accusera pas de scepticisme, de condamner des
visionnaires plutôt que des malfaiteurs; et il posa en principe qu'on
ne devait examiner les accusés que par des voies naturelles et
légitimes. En 1672, une déclaration de Louis XIV défendit à tous les
tribunaux du royaume d'admettre les simples accusations de sorcellerie;
enfin, en 1682, une ordonnance nouvelle réduisit les crimes de magie à
des proportions naturelles, en les traitant comme des impiétés et des
sacrilèges. L'exemple de Louis XIV fut suivi en Angleterre, et, là comme
en France, cette date de 1682 marque la fin des persécutions.
Depuis cette époque jusqu'à nos jours, on vit encore ça et là se
reproduire quelques faits qui attestent combien est puissante la
persistance des traditions. En 1732, Dangis publia un traité sur la
magie, en appelant sur les sorciers la sévérité des lois. En 1750, à
Wurtzbourg, on brûla une religieuse qui se prétendait sorcière, et qui
affirmait avoir donné la mort à plusieurs personnes, quoique ces
personnes vécussent encore. Des illuminés fondèrent en Allemagne une
école de magie et de théurgie, et recrutèrent de nombreux disciples;
enfin, de notre temps même, le 2 décembre 1823, un arrêt de la cour
prévôtale de la Martinique condamna aux galères à perpétuité un nègre,
nommé Raymond, comme véhémentement soupçonné d'avoir usé de sortilèges
et maléfices.
Aujourd'hui la sorcellerie s'est réfugiée au fond des campagnes, plutôt
comme un souvenir que comme une croyance encore vivace et agissante.
Les bergers en sont les derniers représentants, comme Matthieu Laensberg
est le dernier représentant des astrologues, comme les fées sont les
dernières filles des druides. Mais les fées ont perdu leur baguette; les
sorts des bergers ne changent plus en loups les jeunes agneaux; le
voyageur qui se met en route sans manteau, sur la foi de Matthieu
Laensberg, est souvent trempé par la pluie; et ce monde fantastique dont
nous venons de raconter l'histoire s'est évanoui devant les clartés de
notre âge comme le palais de Morgane aux premiers rayons du jour. Malgré
son impuissance et sa folie, la sorcellerie n'en a pas moins dominé
longtemps avec l'autorité des choses les plus vraies et les plus
saintes; elle a tenté de supplanter la science; elle s'est révoltée
contre Dieu; elle a fait éclater au grand jour tout ce qu'il y a de
folie et de méchanceté au fond de l'âme humaine, et, de quelque point de
vue que l'on se place pour la juger, soit du point de vue religieux,
soit du point de vue physiologique ou médical, soit même du point de vue
de la simple curiosité, elle présentera toujours l'un des phénomènes les
plus étranges, les plus attrayants et les plus douloureux de l'histoire;
un phénomène étrange, parce qu'elle montre avec quelle facilité l'erreur
s'impose et persiste; douloureux, parce qu'elle laisse à travers les
siècles une trace sanglante; attrayante, parce qu'on y voit poindre
toutes les curiosités de l'esprit humain, et qu'elle cherche en dehors
de toute observation positive, la solution de quelques-uns des problèmes
que la science moderne a résolus. Par l'alphabet sympathique, elle veut
correspondre aux extrémités du monde, et aujourd'hui le télégraphe
électrique marche comme la pensée elle-même. Elle demande à l'anneau du
voyageur la locomotion rapide et sans fatigue, et la vapeur plus
rapidement encore que d'après les anciennes croyances l'anneau
mystérieux ne le pouvait faire; le _fulgurateur_ antique veut à son gré
faire tomber la foudre, et Franklin, le _fulgurateur_ moderne, arrache
au ciel la foudre obéissante; enfin la sorcière volante veut se frayer
un chemin à travers les airs, et le ballon, dans cette route des
oiseaux, nous emporte plus loin que les aigles et plus haut que les
nuages.