XXV.

Le licencié Torralba.--Des procès de sorcellerie et de la croyance aux

sorciers depuis le XVIe siècle jusqu'à nos jours.

Vous le connaissez tous, ce licencié fameux, car don Quichotte en

parlait avec Sancho lorsque, monté sur Chevillard, il entreprenait de

détruire l'enchantement qui avait couvert de barbe le menton des dames

du château du duc. «Souviens-toi, disait le chevalier de la Manche, que

les diables emportèrent Torralba dans l'air, à cheval sur un roseau, les

yeux bandés; qu'il arriva à Rome en douze heures, où il descendit à la

tour de Nona, qui est une rue de cette ville, d'où il put voir le choc

et la mort du Bourbon, et que, le lendemain matin, il était déjà de

retour à Madrid, où il rendit compte de tout ce qu'il avait vu. Il

raconta aussi qu'étant dans les airs, le diable lui dit d'ouvrir les

yeux, ce qu'ayant fait, il se vit si près du disque de la lune qu'il

aurait pu la toucher de la main, et qu'il n'osa point tourner ses

regards sur la terre, crainte de s'évanouir.»

Célèbre entre tous les sorciers de l'Espagne, Torralba a raconté

lui-même sa vie aux inquisiteurs qui furent chargés de le poursuivre, et

nous la raconterons d'après lui-même, parce qu'elle offre dans l'espèce

une variété particulière, et qu'elle montre que, si pour de malheureux

hallucinés, la sorcellerie était un rêve dangereux, elle pouvait aussi

quelquefois, pour des intrigants habiles, devenir, en dépit des

inquisiteurs eux-mêmes, une assez bonne spéculation. Le licencié

Torralba naquit dans la ville de Cuença; à quinze ans il fut attaché au

Cardinal Soderini. Vers 1501, il fut reçu médecin, et se lia d'amitié

avec un juif nommé Alphonse, qui avait renoncé à la loi de Moïse pour

celle de Mahomet, à laquelle il renonça bientôt pour se faire chrétien,

et revenir ensuite par une nouvelle évolution à la religion naturelle.

Alphonse fit faire à Torralba la connaissance d'un certain moine

dominicain, nommé frère Pierre, lequel, à son tour, le mit en rapport

avec un esprit élémentaire nommé Zéquiel, que nul autre esprit n'égalait

dans la connaissance de l'avenir et des choses cachées. Zéquiel, sur

l'invitation de frère Pierre, apparut sous la figure d'un jeune homme

blanc et blond, vêtu d'un habit couleur de chair et d'un surtout noir.

Il dit à Torralba: «Je serai à toi pour tout le temps que tu vivras, et

te suivrai partout où tu seras obligé d'aller.» Depuis ce temps,

l'esprit tint sa promesse; il apparut à son protégé aux différents

quartiers de la lune, et lui enseigna les secrets merveilleux propres à

la guérison des maladies. Il lui apprit en même temps à connaître

l'avenir par l'inspection des mains, ce qui fit au licencié une grande

réputation et le mit en rapport avec les principaux personnages de son

temps. Torralba se trouvait, en 1510, à la cour de Ferdinand le

Catholique, lorsque Zéquiel le chargea de dire à ce prince qu'il

recevrait bientôt une nouvelle désagréable. Le lendemain on apprit par

un courrier d'Afrique, la défaite de l'expédition entreprise contre les

Maures, et la mort de don Garcie de Tolède, fils du duc d'Albe, qui

commandait l'armée espagnole. Une autre fois, Torralba prédit à

l'archevêque Ximenès de Sisneros, qu'il parviendrait à être roi, ce qui

se vérifia, au moins quant au fait, puisqu'il fut gouverneur absolu de

toutes les Espagnes et des Indes. En 1513, Torralba, qui se trouvait

alors à Rome, eut envie de voir un de ses amis intimes dont la résidence

était Venise. Zéquiel, qui connut son désir, le mena dans cette ville et

le ramena à Rome en si peu de temps que les personnes qui faisaient sa

société habituelle ne s'aperçurent point qu'il leur eût manqué.

Le 5 mai 1525, Zéquiel dit au licencié que le lendemain la ville de Rome

serait prise par les troupes de l'empereur. Le licencié pria l'esprit de

le conduire dans la capitale du monde chrétien pour être témoin de ce

grand événement. Zéquiel y consentit; il remit à son affidé un bâton

plein de noeuds en lui disant: «Ferme les yeux, ne t'effraye pas, prends

ceci dans ta main, et il ne t'arrivera rien de fâcheux.» Ils se

trouvèrent bientôt à Rome. C'est à cet événement que don Quichotte fait

allusion. Après avoir assisté à toutes les péripéties de la prise de

cette ville, ils revinrent à Valladolid en une heure et demie. Torralba

publia tout ce qu'il avait vu, et comme on ne tarda pas à apprendre à

la cour la nouvelle de tous les événements qui venaient de s'accomplir

en Italie, la réputation du licencié, qui était alors médecin de

l'amiral de Castille, se répandit dans toute l'Espagne, et on le

proclama le plus grand nécromancien, le plus grand sorcier, le plus

habile devin qui eût encore existé.

Jusqu'à ce moment, Torralba en exploitant habilement les connaissances

surhumaines de son lutin Zéquiel, était parvenu à se faire un nom

célèbre, à ramasser de grosses sommes d'argent, à se donner auprès des

grands, importance et crédit. Il n'avait oublié qu'une chose, c'est

qu'il fallait, un jour ou l'autre, compter avec l'inquisition. Après

avoir subi une détention de trois ans dans les prisons du saint-office,

il fut arrêté au commencement de l'année 1528, et, après un an

d'information, il fut décrété que Torralba serait appliqué à la question

autant que son âge et sa qualité pouvaient le permettre, afin de savoir

quelle avait été son intention en recevant et en gardant auprès de lui

l'esprit Zéquiel; s'il croyait fermement que ce fût un mauvais ange,

s'il avait fait un pacte pour se le rendre favorable, quel avait été ce

pacte, comment s'était passée la première entrevue, si alors, ou depuis

ce jour, il avait employé la conjuration pour l'invoquer, etc. Le

licencié ne s'effraya point, il donna des détails précis qui ne

permirent point aux inquisiteurs de douter de l'existence de Zéquiel,

et ils suspendirent la condamnation pendant l'espace d'un an, pour se

donner la gloire d'amener à une éclatante conversion un sorcier si

fameux. Frère Augustin Barragan, prieur du couvent des dominicains de

Cuença, et Diègue Manrique, chanoine de la cathédrale de la même ville,

furent chargés de préparer la réconciliation de l'accusé avec l'Église.

Celui-ci répondit aux exhortations des deux prêtres qu'il se repentait

beaucoup de toutes ses fautes; mais que, quant aux conseils qu'on lui

donnait, de s'interdire toute communication avec l'esprit Zéquiel, la

chose n'était pas en son pouvoir attendu que cet esprit était beaucoup

plus puissant que lui; que du reste il consentait à ne plus l'appeler,

et qu'il s'engageait à n'écouter à l'avenir aucune de ses propositions.

Les inquisiteurs se contentèrent de la réponse, et l'amiral de Castille

aidant, le licencié fut bientôt mis en liberté. Le procès de Torralba

fut longtemps célèbre en Espagne où Zéquiel est encore populaire, et un

historien moderne, en racontant toutes les péripéties de cette affaire

célèbre, dit qu'on ne sait ce qui doit le plus étonner, ou la crédulité

et l'ignorance des inquisiteurs et des conseillers du saint-office, ou

l'audace de l'accusé, qui entreprend de faire passer ses impostures pour

des faits, malgré un emprisonnement de trois années, et les tourments

de la question. Ce même historien ajoute, avec raison, que c'est là un

exemple frappant de ce que l'homme est capable d'entreprendre lorsqu'il

veut attirer sur lui l'attention publique, et s'élever à la fortune et

aux honneurs. L'histoire de bien des sorciers dans ce monde est en

réalité la même que celle du licencié Torralba.

La torture était, pour ainsi dire, le seul mode d'information, et il

résultait de là que les accusés se trouvaient toujours condamnés d'après

leur propre témoignage, car ceux qui persistaient à se déclarer

innocents au milieu des douleurs atroces qu'on leur faisait subir, ne

formèrent jamais qu'une très-faible minorité. Il suffit de jeter les

yeux sur les interrogatoires de quelques sorciers pour reconnaître qu'il

n'y a là que les hallucinations de la folie, ou des réponses

incohérentes arrachées par d'intolérables douleurs. Consultons, par

exemple, les «faits et dicts mémorables advenus en la confession de

Marie de Sains, princesse de magie.» Nous verrons Marie de Sains

déclarer qu'elle avait donné son corps et son âme au diable; avait occis

plusieurs petits enfants, les avait ouverts tout vifs, afin de les

sacrifier au diable; en avait égorgé plusieurs, mangé le coeur à

d'autres. Elle en avait volé et les avait tués pour les porter au

sabbat; elle les avait premièrement étouffés. Elle en avait rôti, noyé,

brûlé, bouilli, jeté dans les latrines, dans des fours échauffés, donné

à manger aux loups, lions, serpents; elle en avait pendu par les pieds,

par les bras, par le cou; chiqueté aucuns si menu que sel; à aucuns

brisé la teste contre une muraille; escorché d'autres, assommé comme on

assomme boeufs, tiré les entrailles du ventre; elle en avait lié à de

gros chiens pour les écarteler, tenaillé et crucifié pour dépiter et

faire déshonneur à celui qui les avait créés. Elle avait adoré le prince

du sabbat, Louis Gaufridi, et cependant elle se croyait une sainte,

quoiqu'elle eût mangé journellement la chair des petits enfants. Elle

avait chanté en l'honneur de Lucifer le psaume: _Laudate Dominum de

coelis_, et autres; méprisé le paradis de tout son coeur, désiré l'enfer

pour son éternelle demeure; donné au démon toutes les parties de son

corps, toutes les gouttes de son sang, tous ses nerfs, tous ses os,

toutes ses veines, etc., etc.»

Didyme, sorcière, s'accusera de faits analogues[8]: «Le diable lui a

conseillé de prendre l'habit dans un couvent pour y jeter le trouble;

elle a semé des poudres dans tous les parloirs, dans les cloîtres, dans

les jardins, pour que ceux qui y viendraient se rompissent le cou; le

diable l'a incitée à faire devenir fous, à faire mourir subitement tous

les habitants de la maison.

[Footnote 8: Voy. _Histoire mémorable des trois possédées de Flandre_.

Paris, 1628, in-8°.--La confession Maistre Jehan de Bas qui fut ars à

Paris pour les arts magiques. Biblioth. imp. mss., fonds Saint-Victor,

n° 515.]

«Elle a mangé de la chair des petits enfants; elle en a porté sept ou

huit à la synagogue, où on les a tués; elle a mangé de la chair d'un de

ces enfants, et du coeur d'autres enfants. Elle en a tué un de ses

propres mains, avec un licou; c'est Béelzébuth qui le lui a

commandé.--Elle a été baptisée au nom de très-méchants démons.

«Elle a donné au diable une cédule signée de son propre sang, par

laquelle elle lui donnait son corps et son âme. Elle a renié Dieu, sa

mère et toute la cour céleste.»

Pour échapper aux affreuses souffrances auxquelles ils étaient soumis

dans la torture, les sorciers au moyen de certaines drogues dont la

recette est aujourd'hui perdue, arrivaient à un état complet

d'insensibilité. Cet état est attesté par un grand nombre d'écrivains,

entre autres par Laboureur, avocat du roi au bailliage de Dijon, qui,

dans son _Traité des faux sorciers et de leurs impostures_, publié en

1585, dit qu'il est inutile de donner la question, à cause d'une drogue

engourdissante que les geôliers vendaient aux accusés. Nicolas Eymeric,

grand inquisiteur d'Aragon, dans son _Directoire des inquisiteurs_,

parle également en termes formels de sorciers qui, appliqués à la

torture, paraissaient insensibles. Les phénomènes de l'éthérisation

donnent à ces faits un nouveau degré de vraisemblance; mais, si les

accusés parvenaient ainsi à se dérober aux douleurs de la question, ils

ne se dérobaient point pour cela au supplice,--car les juges, en voyant

l'adresse des bourreaux impuissante et vaincue, se rejetaient encore sur

le diable, qu'ils accusaient d'être l'auteur de ce phénomène, après

l'avoir accusé, toutefois, comme nous l'avons vu plus haut, d'abandonner

ses disciples lorsqu'ils tombaient sous la main de la justice,--et

l'insensibilité fut regardée comme la preuve la plus certaine de la

culpabilité. Que pouvait-on attendre de juges comme de Lancre, comme

Boguet ou comme les membres du parlement d'Aix, qui siégèrent dans le

procès du curé Gaufridi? Ces derniers entraient pour tenir séance dans

la grande chambre, lorsque tout à coup on vit rouler sur le parquet, au

milieu d'un nuage de poussière, un objet volumineux et noir. Messieurs

de la Tournelle, épouvantés, s'imaginant qu'ils avaient affaire au

diable, se mirent à fuir en criant, hormis le rapporteur, qui,

embarrassé dans sa robe, s'était agenouillé en marmottant des prières.

L'objet noir, à son tour, demanda pardon, et tout s'éclaircit. Le

prétendu diable était un petit ramoneur qui, en train de nettoyer la

cheminée, avait perdu l'équilibre; les fugitifs se remirent en séance;

le rapporteur commença la lecture des pièces, et Gaufridi fut condamné

au feu, sans qu'il leur vînt à l'idée que d'autres avaient pu, comme

eux, prendre un ramoneur pour le diable.

C'est à peine si, durant de longs siècles, quelques voix s'élevèrent

pour protester contre ces cruautés et ces folies qui infestèrent les

plus beaux jours du règne de Louis XIV lui-même. Fénelon, La Fontaine,

La Bruyère, Molière, s'élèvent en plusieurs passages de leurs écrits

immortels contre l'absurde croyance à l'astrologie judiciaire,

toute-puissante encore dans les hautes classes de la société; et,

quoique tout soit possible aux hommes en fait de sottise et de

méchanceté, on ne peut comprendre que les procès de Loudun et de

Louviers soient contemporains de la _Méthode de Descartes_, de

_Polyeucte_ et de _Cinna_. La lumière, cependant, brillait d'un éclat

trop vif pour que les ténèbres de la sorcellerie ne fussent point

bientôt dissipées. La croyance absolue, qui avait été si longtemps la

règle générale, devint enfin l'exception. Le parlement donna le signal

de la réaction officielle. Il demanda, avant de condamner au feu, des

preuves certaines et évidentes. Il infirma ou modéra un grand nombre de

sentences des juges inférieurs, craignant justement, dit le père Le

Brun, que certes on n'accusera pas de scepticisme, de condamner des

visionnaires plutôt que des malfaiteurs; et il posa en principe qu'on

ne devait examiner les accusés que par des voies naturelles et

légitimes. En 1672, une déclaration de Louis XIV défendit à tous les

tribunaux du royaume d'admettre les simples accusations de sorcellerie;

enfin, en 1682, une ordonnance nouvelle réduisit les crimes de magie à

des proportions naturelles, en les traitant comme des impiétés et des

sacrilèges. L'exemple de Louis XIV fut suivi en Angleterre, et, là comme

en France, cette date de 1682 marque la fin des persécutions.

Depuis cette époque jusqu'à nos jours, on vit encore ça et là se

reproduire quelques faits qui attestent combien est puissante la

persistance des traditions. En 1732, Dangis publia un traité sur la

magie, en appelant sur les sorciers la sévérité des lois. En 1750, à

Wurtzbourg, on brûla une religieuse qui se prétendait sorcière, et qui

affirmait avoir donné la mort à plusieurs personnes, quoique ces

personnes vécussent encore. Des illuminés fondèrent en Allemagne une

école de magie et de théurgie, et recrutèrent de nombreux disciples;

enfin, de notre temps même, le 2 décembre 1823, un arrêt de la cour

prévôtale de la Martinique condamna aux galères à perpétuité un nègre,

nommé Raymond, comme véhémentement soupçonné d'avoir usé de sortilèges

et maléfices.

Aujourd'hui la sorcellerie s'est réfugiée au fond des campagnes, plutôt

comme un souvenir que comme une croyance encore vivace et agissante.

Les bergers en sont les derniers représentants, comme Matthieu Laensberg

est le dernier représentant des astrologues, comme les fées sont les

dernières filles des druides. Mais les fées ont perdu leur baguette; les

sorts des bergers ne changent plus en loups les jeunes agneaux; le

voyageur qui se met en route sans manteau, sur la foi de Matthieu

Laensberg, est souvent trempé par la pluie; et ce monde fantastique dont

nous venons de raconter l'histoire s'est évanoui devant les clartés de

notre âge comme le palais de Morgane aux premiers rayons du jour. Malgré

son impuissance et sa folie, la sorcellerie n'en a pas moins dominé

longtemps avec l'autorité des choses les plus vraies et les plus

saintes; elle a tenté de supplanter la science; elle s'est révoltée

contre Dieu; elle a fait éclater au grand jour tout ce qu'il y a de

folie et de méchanceté au fond de l'âme humaine, et, de quelque point de

vue que l'on se place pour la juger, soit du point de vue religieux,

soit du point de vue physiologique ou médical, soit même du point de vue

de la simple curiosité, elle présentera toujours l'un des phénomènes les

plus étranges, les plus attrayants et les plus douloureux de l'histoire;

un phénomène étrange, parce qu'elle montre avec quelle facilité l'erreur

s'impose et persiste; douloureux, parce qu'elle laisse à travers les

siècles une trace sanglante; attrayante, parce qu'on y voit poindre

toutes les curiosités de l'esprit humain, et qu'elle cherche en dehors

de toute observation positive, la solution de quelques-uns des problèmes

que la science moderne a résolus. Par l'alphabet sympathique, elle veut

correspondre aux extrémités du monde, et aujourd'hui le télégraphe

électrique marche comme la pensée elle-même. Elle demande à l'anneau du

voyageur la locomotion rapide et sans fatigue, et la vapeur plus

rapidement encore que d'après les anciennes croyances l'anneau

mystérieux ne le pouvait faire; le _fulgurateur_ antique veut à son gré

faire tomber la foudre, et Franklin, le _fulgurateur_ moderne, arrache

au ciel la foudre obéissante; enfin la sorcière volante veut se frayer

un chemin à travers les airs, et le ballon, dans cette route des

oiseaux, nous emporte plus loin que les aigles et plus haut que les

nuages.

La sorcellerie · 第 33 / 36 题