XXIV.

La sorcellerie au XVIe siècle.--Scepticisme et crédulité de cette

époque.--Les diableries de Luther.--Poursuites nombreuses.--Causes de

ces poursuites.--Interrogatoires, aveux et supplices.--Sorciers emportés

par le diable.

Le XVIe siècle, que l'on est convenu de regarder comme une époque

d'affranchissement pour l'esprit humain, se montra, en ce qui touche les

sciences occultes, plus crédule et aussi cruel que les siècles

précédents. Le nombre des sorciers s'accrut par toute l'Europe dans une

proportion considérable; et les traités de sorcellerie et de démonologie

qui furent à cette date publiés dans toutes les langues et chez tous les

peuples de la chrétienté, contribuèrent à fortifier encore les erreurs

populaires, chez les catholiques aussi bien que chez les réformés.

La plupart des prédicateurs institués après l'adoption des doctrines de

Luther étaient en général des hommes dépourvus d'instruction, des

artisans étrangers à toute espèce de science et de littérature. Au lieu

de combattre la sorcellerie, ils contribuèrent encore à la propager dans

les sectes nouvelles, et Luther lui-même leur donna l'exemple. Les

sympathies de l'orgueil et de la révolte rapprochent le démon et le

réformateur, et pour le moine de Worms il semble que le monde ne soit

qu'une immense diablerie: il tient avec le diable des conférences

théologiques; et il arriva même un jour que Luther, ne sachant que

répondre aux arguties de son adversaire, lui lança, à défaut de

raisonnements et de textes, son écritoire à la figure; on montra

longtemps dans la chambre célèbre de la Wartbourg une large tache

d'encre qui rappelait la dispute. Dans ce grand siècle du scepticisme,

qui est aussi le grand siècle de la crédulité, Satan se relève de son

antique déchéance, et il vient d'un souffle puissant éteindre les lueurs

tremblantes de la raison, comme autrefois il éteignait les lampes dans

le cloître de Cîteaux.

Ainsi qu'au temps de Salvien, le diable est partout avec son cortège de

sorciers. Au nord et au midi, en Italie, en Espagne, en France, en

Angleterre, la ronde échevelée du sabbat emporte dans son tourbillon

fantastique les adorateurs de Satan. Les bûchers brident sans

s'éteindre. En quelques années, le seul électorat de Trêves vit périr

plus de six mille de ses habitants. En Angleterre, un enfant de cinq ans

fut accusé de tourmenter ceux que lui désignaient les initiés, et des

gens qui s'imaginaient avoir été mordus par lui montraient sur leur

corps les marques de ses dents. Les animaux mêmes ne furent point

épargnés, et l'on pendit un chien pour crime de sorcellerie.

En France, la persécution fut incessante et sans miséricorde. Pierre de

Lancre, magistrat au parlement de Bordeaux, devint conseiller d'État

pour avoir envoyé à la mort, dans le pays de Labourd, environ cinq cents

malheureux, qui furent tous brûlés. Un conseiller du duché de Lorraine,

Nicolas Rémi, dit avec un certain orgueil, en résumant ses services: «Je

compte que depuis quinze ans que je juge à mort en Lorraine, il n'y a

pas eu moins de neuf cents sorciers convaincus envoyés au supplice par

notre tribunal.» Il existait, dit-on, à Paris, sous le règne de Charles

IX, plus de trente mille individus qui s'occupaient de sorcellerie. En

1515, cinq cents sorciers furent exécutés à Genève dans le cours de

trois mois. Un millier périrent en une année dans le diocèse de Côme,

et, plus tard, dans le même diocèse, on en brûla une centaine, terme

moyen, par année.

A cette triste époque, l'art de reconnaître les sorciers, de les

interroger, de les torturer, de pénétrer dans les secrets de leur

science, devint, pour quelques hommes, une spécialité qui leur valut des

honneurs, du pouvoir, de la renommée. De Lancre, Bodin, Delrio, Boguet,

le roi d'Angleterre Jacques II, ont excellé dans les questions de

sorcellerie, et l'on conçoit que du moment où ces écrivains admettaient

la réalité des faits consignés dans leurs livres, ils aient cru

réellement rendre un grand service à la société et à la religion en

débarrassant la terre de ces malfaiteurs insignes qui la souillaient par

leur présence. On peut en juger par les quinze chefs d'accusation

suivants qui nous ont été conservés par Bodin, et qui tous, selon lui,

méritent une _mort exquise_: 1° Les sorciers renient Dieu; 2° ils le

blasphèment; 3° ils adorent le diable; 4° ils lui vouent leurs enfants;

5° ils les lui sacrifient avant qu'ils soient baptisés; 6° ils les

consacrent à Satan dès le ventre de leur mère; 7° ils lui promettent

d'attirer tous ceux qu'ils pourront à son service; 8° ils jurent par le

nom du diable, et s'en font honneur; 9° ils commettent des incestes; 10°

ils tuent les personnes, les font bouillir et les mangent; 11° ils se

nourrissent de charognes et de pendus; 12° ils font mourir les gens par

le poison et par les sortilèges; 13° ils font crever le bétail; 14° ils

font périr les fruits et causent la stérilité; 15° enfin ils ont

copulation charnelle avec le diable.

On frémit quand on voit sur quels soupçons et sur quelles preuves

impossibles reposent la plupart des procès de sorcellerie. Les juges

voient des coupables partout, et comme le dit avec raison Walter Scott

en parlant des écrits de de Lancre, son histoire ressemble à la relation

d'une guerre à outrance entre Satan, d'un côté, et les commissaires du

roi de l'autre, attendu, dit le démonographe, que rien n'est plus propre

à frapper de terreur le diable et tout son empire qu'une commission

armée de tels pouvoirs. La simple accusation équivalait la plupart du

temps à un arrêt de mort, car il était toujours impossible de prouver

qu'on n'avait point de rapports avec Satan. Une épidémie venait-elle à

éclater dans une ville, un orage avait-il ravagé la campagne, un paysan

perdait-il ses boeufs ou ses moutons, il ne manquait jamais de gens

pour accuser les sorciers de ces malheurs. C'était là, pour les haines

et les vengeances, une accusation commode, et c'était aussi, pour la

cupidité, une source féconde de profit, car, en plusieurs pays, les

biens des condamnés étaient répartis, après confiscation, non-seulement

entre les rois, les princes, les villes, etc., mais encore entre les

dénonciateurs et les juges, et ce fait, aussi bien que la crédulité,

peut expliquer le grand nombre des accusations[7]. Le président Hénault

rapporte que demandant à La Peyrère, auteur d'une histoire de Groënland,

pourquoi il y avait tant de sorciers dans le nord, celui-ci lui

répondit: «C'est que le bien de ces prétendus sorciers que l'on fait

mourir est en partie confisqué au profit de ceux qui les condamnent.»

[Footnote 7: Voy. _Discours des sorciers_, avec six advis en faict de

sorcellerie, et une instruction pour un juge en semblable matière, par

H. Boguet, grand juge en la terre de Saint-Oyan-de-Joux. Lyon, 1610, 3e

édit.]

Dans les procès pour sortilèges, l'audition des témoins n'était qu'une

formalité insignifiante, et souvent dangereuse pour ces témoins

eux-mêmes, que l'on ne manquait pas d'accuser aussi lorsqu'ils

manifestaient le moindre doute ou la moindre pitié. Les circonstances

les plus futiles étaient regardées comme des preuves irrécusables de

culpabilité. Ainsi nous avons vu plus haut que, d'après une croyance

générale, Satan, dans les initiations du sabbat, imprimait avec l'ongle

du petit doigt une marque presque invisible sur le corps des néophytes.

L'un des premiers soins des juges était de retrouver cette marque sur

les accusés, et il suffisait souvent de la plus légère cicatrice pour

être déclaré sorcier. L'insensibilité, telle qu'elle existe dans la

catalepsie, et quelquefois même dans le sommeil; l'extrême abattement du

regard, l'impossibilité de pleurer, étaient aussi considérés comme des

témoignages irrécusables, et les faits les plus simples, traduits en

faits merveilleux, prenaient de suite le caractère du crime. Nous ne

citerons qu'un exemple, tiré du démonographe Boguet, exemple qui nous

dispensera des autres par sa sottise et son atrocité: Un paysan, couché

auprès de sa femme, s'aperçut que celle-ci était complètement immobile.

Il l'appela, la tira par le bras, mais en vain; il lui sembla que le

souffle même était complètement suspendu en elle, lorsqu'il la vit tout

à coup, aux premières clartés du jour, se lever sur son séant, ouvrir de

grands yeux, et pousser un grand cri. Le paysan, épouvanté, alla de

suite raconter cet événement à Boguet. Aussitôt celui-ci fit emprisonner

la femme, et trouva dans les circonstances racontées par le mari les

éléments d'une accusation des plus graves. La pauvre femme eut beau

protester, en attribuant son sommeil et son insensibilité à la fatigue

éprouvée dans le travail du jour, elle fut condamnée et brûlée.

Ce n'étaient pas seulement les hommes, mais les démons eux-mêmes qui

punissaient les sorciers. Wier raconte qu'une sorcière d'Angleterre,

pressentant sa mort prochaine, dit à ses enfants: «Aujourd'hui ma

charrue est parvenue à son dernier sillon. Les diables viendront

chercher mon corps et mon âme. Je vous prie donc de prendre ce corps, de

le coucher dans une peau de cerf, de l'enfermer clans une bière de

pierre, et de serrer le couvercle de cette pierre avec trois grandes

chaînes. Peut-être la terre ne voudra-t-elle point recevoir ma

dépouille. Cependant quatre jours après ma mort, vous me donnerez la

sépulture, et pendant cinquante jours et cinquante nuits, vous ferez

dire des messes et réciter des prières.» Les enfants exécutèrent la

volonté de leur mère; le corps fut porté dans une église, les prêtres

officièrent autour du cercueil; mais vers la troisième nuit on entendit

tout à coup un bruit effroyable, les portes du temple furent brisées en

morceaux; des hommes d'une figure étrange apparurent aussitôt; l'un

d'eux, plus grand et d'un aspect encore plus terrible que les autres,

s'avança vers le cercueil, et ordonna à la morte de se lever. Celle-ci

répondit qu'elle ne le pouvait pas à cause de la chaîne qui liait son

cercueil. «Cette chaîne sera brisée,» dit l'inconnu, qui n'était autre

que le diable. La chaîne en effet fut brisée comme verre; le diable

poussant du pied, le couvercle de la bière, prit la morte par la main et

la conduisit à la porte de l'église. Là un cheval noir, magnifiquement

enharnaché, hennissait et battait la terre du pied; le démon fit asseoir

le cadavre sur une selle toute garnie de pointes de fer; le cheval

partit au galop. On entendit pendant deux lieues la sorcière qui criait

et appelait du secours; bientôt ses plaintes se perdirent dans la nuit,

et ceux qui furent témoins de cette étrange aventure ne doutèrent point

qu'elle ne fût partie pour l'enfer.» Les instruments qui servaient aux

maléfices des sorciers étaient traités avec la même rigueur que les

sorciers eux-mêmes; on brisait leurs anneaux, et on brûlait leurs

livres. Cet usage remonte aux premiers temps de l'Église, comme on le

voit par l'exemple de saint Paul, qui brûla dans la ville d'Éphèse une

masse considérable de volumes magiques représentant une valeur de

cinquante mille livres d'argent.

La sorcellerie · 第 32 / 36 题