La sorcellerie au XVIe siècle.--Scepticisme et crédulité de cette
époque.--Les diableries de Luther.--Poursuites nombreuses.--Causes de
ces poursuites.--Interrogatoires, aveux et supplices.--Sorciers emportés
par le diable.
Le XVIe siècle, que l'on est convenu de regarder comme une époque
d'affranchissement pour l'esprit humain, se montra, en ce qui touche les
sciences occultes, plus crédule et aussi cruel que les siècles
précédents. Le nombre des sorciers s'accrut par toute l'Europe dans une
proportion considérable; et les traités de sorcellerie et de démonologie
qui furent à cette date publiés dans toutes les langues et chez tous les
peuples de la chrétienté, contribuèrent à fortifier encore les erreurs
populaires, chez les catholiques aussi bien que chez les réformés.
La plupart des prédicateurs institués après l'adoption des doctrines de
Luther étaient en général des hommes dépourvus d'instruction, des
artisans étrangers à toute espèce de science et de littérature. Au lieu
de combattre la sorcellerie, ils contribuèrent encore à la propager dans
les sectes nouvelles, et Luther lui-même leur donna l'exemple. Les
sympathies de l'orgueil et de la révolte rapprochent le démon et le
réformateur, et pour le moine de Worms il semble que le monde ne soit
qu'une immense diablerie: il tient avec le diable des conférences
théologiques; et il arriva même un jour que Luther, ne sachant que
répondre aux arguties de son adversaire, lui lança, à défaut de
raisonnements et de textes, son écritoire à la figure; on montra
longtemps dans la chambre célèbre de la Wartbourg une large tache
d'encre qui rappelait la dispute. Dans ce grand siècle du scepticisme,
qui est aussi le grand siècle de la crédulité, Satan se relève de son
antique déchéance, et il vient d'un souffle puissant éteindre les lueurs
tremblantes de la raison, comme autrefois il éteignait les lampes dans
le cloître de Cîteaux.
Ainsi qu'au temps de Salvien, le diable est partout avec son cortège de
sorciers. Au nord et au midi, en Italie, en Espagne, en France, en
Angleterre, la ronde échevelée du sabbat emporte dans son tourbillon
fantastique les adorateurs de Satan. Les bûchers brident sans
s'éteindre. En quelques années, le seul électorat de Trêves vit périr
plus de six mille de ses habitants. En Angleterre, un enfant de cinq ans
fut accusé de tourmenter ceux que lui désignaient les initiés, et des
gens qui s'imaginaient avoir été mordus par lui montraient sur leur
corps les marques de ses dents. Les animaux mêmes ne furent point
épargnés, et l'on pendit un chien pour crime de sorcellerie.
En France, la persécution fut incessante et sans miséricorde. Pierre de
Lancre, magistrat au parlement de Bordeaux, devint conseiller d'État
pour avoir envoyé à la mort, dans le pays de Labourd, environ cinq cents
malheureux, qui furent tous brûlés. Un conseiller du duché de Lorraine,
Nicolas Rémi, dit avec un certain orgueil, en résumant ses services: «Je
compte que depuis quinze ans que je juge à mort en Lorraine, il n'y a
pas eu moins de neuf cents sorciers convaincus envoyés au supplice par
notre tribunal.» Il existait, dit-on, à Paris, sous le règne de Charles
IX, plus de trente mille individus qui s'occupaient de sorcellerie. En
1515, cinq cents sorciers furent exécutés à Genève dans le cours de
trois mois. Un millier périrent en une année dans le diocèse de Côme,
et, plus tard, dans le même diocèse, on en brûla une centaine, terme
moyen, par année.
A cette triste époque, l'art de reconnaître les sorciers, de les
interroger, de les torturer, de pénétrer dans les secrets de leur
science, devint, pour quelques hommes, une spécialité qui leur valut des
honneurs, du pouvoir, de la renommée. De Lancre, Bodin, Delrio, Boguet,
le roi d'Angleterre Jacques II, ont excellé dans les questions de
sorcellerie, et l'on conçoit que du moment où ces écrivains admettaient
la réalité des faits consignés dans leurs livres, ils aient cru
réellement rendre un grand service à la société et à la religion en
débarrassant la terre de ces malfaiteurs insignes qui la souillaient par
leur présence. On peut en juger par les quinze chefs d'accusation
suivants qui nous ont été conservés par Bodin, et qui tous, selon lui,
méritent une _mort exquise_: 1° Les sorciers renient Dieu; 2° ils le
blasphèment; 3° ils adorent le diable; 4° ils lui vouent leurs enfants;
5° ils les lui sacrifient avant qu'ils soient baptisés; 6° ils les
consacrent à Satan dès le ventre de leur mère; 7° ils lui promettent
d'attirer tous ceux qu'ils pourront à son service; 8° ils jurent par le
nom du diable, et s'en font honneur; 9° ils commettent des incestes; 10°
ils tuent les personnes, les font bouillir et les mangent; 11° ils se
nourrissent de charognes et de pendus; 12° ils font mourir les gens par
le poison et par les sortilèges; 13° ils font crever le bétail; 14° ils
font périr les fruits et causent la stérilité; 15° enfin ils ont
copulation charnelle avec le diable.
On frémit quand on voit sur quels soupçons et sur quelles preuves
impossibles reposent la plupart des procès de sorcellerie. Les juges
voient des coupables partout, et comme le dit avec raison Walter Scott
en parlant des écrits de de Lancre, son histoire ressemble à la relation
d'une guerre à outrance entre Satan, d'un côté, et les commissaires du
roi de l'autre, attendu, dit le démonographe, que rien n'est plus propre
à frapper de terreur le diable et tout son empire qu'une commission
armée de tels pouvoirs. La simple accusation équivalait la plupart du
temps à un arrêt de mort, car il était toujours impossible de prouver
qu'on n'avait point de rapports avec Satan. Une épidémie venait-elle à
éclater dans une ville, un orage avait-il ravagé la campagne, un paysan
perdait-il ses boeufs ou ses moutons, il ne manquait jamais de gens
pour accuser les sorciers de ces malheurs. C'était là, pour les haines
et les vengeances, une accusation commode, et c'était aussi, pour la
cupidité, une source féconde de profit, car, en plusieurs pays, les
biens des condamnés étaient répartis, après confiscation, non-seulement
entre les rois, les princes, les villes, etc., mais encore entre les
dénonciateurs et les juges, et ce fait, aussi bien que la crédulité,
peut expliquer le grand nombre des accusations[7]. Le président Hénault
rapporte que demandant à La Peyrère, auteur d'une histoire de Groënland,
pourquoi il y avait tant de sorciers dans le nord, celui-ci lui
répondit: «C'est que le bien de ces prétendus sorciers que l'on fait
mourir est en partie confisqué au profit de ceux qui les condamnent.»
[Footnote 7: Voy. _Discours des sorciers_, avec six advis en faict de
sorcellerie, et une instruction pour un juge en semblable matière, par
H. Boguet, grand juge en la terre de Saint-Oyan-de-Joux. Lyon, 1610, 3e
édit.]
Dans les procès pour sortilèges, l'audition des témoins n'était qu'une
formalité insignifiante, et souvent dangereuse pour ces témoins
eux-mêmes, que l'on ne manquait pas d'accuser aussi lorsqu'ils
manifestaient le moindre doute ou la moindre pitié. Les circonstances
les plus futiles étaient regardées comme des preuves irrécusables de
culpabilité. Ainsi nous avons vu plus haut que, d'après une croyance
générale, Satan, dans les initiations du sabbat, imprimait avec l'ongle
du petit doigt une marque presque invisible sur le corps des néophytes.
L'un des premiers soins des juges était de retrouver cette marque sur
les accusés, et il suffisait souvent de la plus légère cicatrice pour
être déclaré sorcier. L'insensibilité, telle qu'elle existe dans la
catalepsie, et quelquefois même dans le sommeil; l'extrême abattement du
regard, l'impossibilité de pleurer, étaient aussi considérés comme des
témoignages irrécusables, et les faits les plus simples, traduits en
faits merveilleux, prenaient de suite le caractère du crime. Nous ne
citerons qu'un exemple, tiré du démonographe Boguet, exemple qui nous
dispensera des autres par sa sottise et son atrocité: Un paysan, couché
auprès de sa femme, s'aperçut que celle-ci était complètement immobile.
Il l'appela, la tira par le bras, mais en vain; il lui sembla que le
souffle même était complètement suspendu en elle, lorsqu'il la vit tout
à coup, aux premières clartés du jour, se lever sur son séant, ouvrir de
grands yeux, et pousser un grand cri. Le paysan, épouvanté, alla de
suite raconter cet événement à Boguet. Aussitôt celui-ci fit emprisonner
la femme, et trouva dans les circonstances racontées par le mari les
éléments d'une accusation des plus graves. La pauvre femme eut beau
protester, en attribuant son sommeil et son insensibilité à la fatigue
éprouvée dans le travail du jour, elle fut condamnée et brûlée.
Ce n'étaient pas seulement les hommes, mais les démons eux-mêmes qui
punissaient les sorciers. Wier raconte qu'une sorcière d'Angleterre,
pressentant sa mort prochaine, dit à ses enfants: «Aujourd'hui ma
charrue est parvenue à son dernier sillon. Les diables viendront
chercher mon corps et mon âme. Je vous prie donc de prendre ce corps, de
le coucher dans une peau de cerf, de l'enfermer clans une bière de
pierre, et de serrer le couvercle de cette pierre avec trois grandes
chaînes. Peut-être la terre ne voudra-t-elle point recevoir ma
dépouille. Cependant quatre jours après ma mort, vous me donnerez la
sépulture, et pendant cinquante jours et cinquante nuits, vous ferez
dire des messes et réciter des prières.» Les enfants exécutèrent la
volonté de leur mère; le corps fut porté dans une église, les prêtres
officièrent autour du cercueil; mais vers la troisième nuit on entendit
tout à coup un bruit effroyable, les portes du temple furent brisées en
morceaux; des hommes d'une figure étrange apparurent aussitôt; l'un
d'eux, plus grand et d'un aspect encore plus terrible que les autres,
s'avança vers le cercueil, et ordonna à la morte de se lever. Celle-ci
répondit qu'elle ne le pouvait pas à cause de la chaîne qui liait son
cercueil. «Cette chaîne sera brisée,» dit l'inconnu, qui n'était autre
que le diable. La chaîne en effet fut brisée comme verre; le diable
poussant du pied, le couvercle de la bière, prit la morte par la main et
la conduisit à la porte de l'église. Là un cheval noir, magnifiquement
enharnaché, hennissait et battait la terre du pied; le démon fit asseoir
le cadavre sur une selle toute garnie de pointes de fer; le cheval
partit au galop. On entendit pendant deux lieues la sorcière qui criait
et appelait du secours; bientôt ses plaintes se perdirent dans la nuit,
et ceux qui furent témoins de cette étrange aventure ne doutèrent point
qu'elle ne fût partie pour l'enfer.» Les instruments qui servaient aux
maléfices des sorciers étaient traités avec la même rigueur que les
sorciers eux-mêmes; on brisait leurs anneaux, et on brûlait leurs
livres. Cet usage remonte aux premiers temps de l'Église, comme on le
voit par l'exemple de saint Paul, qui brûla dans la ville d'Éphèse une
masse considérable de volumes magiques représentant une valeur de
cinquante mille livres d'argent.