XVI.

De l'aiguillette.--Comment on la noue et on la dénoue.--Des

philtres.--Les sorciers improvisent l'amour et l'amitié--De l'alphabet

sympathique et de la télégraphie humaine.

En même temps qu'il donnait la mort par l'envoûtement, le sorcier, par

l'aiguillette, empêchait l'homme ou la femme de transmettre la vie. Ce

maléfice, connu de l'antiquité, est mentionné dans Virgile et dans

Ovide. Le nouement de l'aiguillette se faisait ordinairement pendant la

cérémonie du mariage. Le sorcier opposait aux paroles du prêtre des

paroles magiques, en prononçant le nom des deux époux, s'il voulait les

ensorceler, tous deux, ou seulement le nom du mari ou le nom de la

femme; s'il ne voulait en ensorceler qu'un seul. De plus, lorsque le

prêtre disait les paroles sacramentelles, celui qui pratiquait le

maléfice faisait un ou plusieurs noeuds à un bout de cuir, de laine, de

coton ou de soie qu'il tenait à la main, et dès ce moment l'aiguillette

était nouée, c'est-à-dire que la consommation du mariage devenait

impossible, et restait impraticable aussi longtemps que le noeud n'était

point défait. Le maléfice était beaucoup plus puissant encore, quand on

avait fait passer le noeud magique à travers l'anneau nuptial. La femme

pouvait elle-même nouer l'aiguillette à son mari, et pour cela il lui

suffisait, le jour de ses noces, de jeter son anneau de mariage à la

porte de l'église où la bénédiction lui avait été donnée, ou bien, la

première union contractée devant un prêtre, d'en contracter

immédiatement une seconde devant un juif, un excommunié ou un Turc, ou

bien encore d'envelopper une aiguille dans un drap mortuaire et de

mettre cette aiguille sous du fumier. Dans l'antiquité, les procédés

étaient différents. On faisait des figures de cire, comme dans

l'envoûtement du moyen âge; on prononçait sur ces figures des

imprécations, et on leur enfonçait des clous ou des aiguilles à la place

du foie, siège de l'amour. Le moyen le plus sûr de se préserver de ces

maléfices, c'était de porter dans le chaton d'une bague une dent de

belette; mais une fois le sortilége opéré, la personne qui avait noué

l'aiguillette pouvait seule la dénouer. Elle devait surtout faire

attention à ne point couper le noeud, car dans ce cas l'enchantement

était éternel.

L'aiguillette, comme toutes les choses du moyen âge, avait son

contraire, et les hommes qui, dans certains cas, détruisaient l'amour,

le produisaient dans d'autres circonstances. La huitième églogue de

Virgile fait connaître avec détail les pratiques au moyen desquelles on

allumait dans le coeur des hommes ou des femmes d'irrésistibles

passions. Dans ce curieux morceau de poésie, on voit une sorcière,

fatiguée de l'indifférence de son amant Daphnis, essayer, pour exciter

ses feux, des formules les plus efficaces. On la voit portant une figure

de cire au pied des autels, l'apostropher dans les termes les plus

passionnés. Elle ceint cette figure de trois bandelettes de couleurs

différentes, et s'adressant à Amaryllis, elle la conjure de nouer les

trois bandelettes de trois noeuds, et de dire, en faisant cette

opération, qu'elle serre les liens de Vénus. On opérait encore au moyen

des breuvages connus sous le nom de philtres; mais ces breuvages

n'étaient souvent, et tout simplement, que des boissons aphrodisiaques,

et même des poisons, comme on le voit par le philtre qui donna, dit-on,

la mort au poëte Lucrèce.

Les philtres furent également connus du moyen âge. On les fabriquait

avec de la racine d'_emilæ campanæ_, cueillie la veille de la

Saint-Jean, de la _pomme d'or_, de l'ambre gris, le tout mêlé et trituré

avec adjonction d'un morceau de papier sur lequel était écrit le mot

_sheva_. Leur usage était extrêmement répandu; sous le règne de Louis

XIV, les plus hauts personnages en usaient avec une confiance aveugle,

et le résultat le plus certain de cette mode singulière fut d'enrichir

les charlatans qui les vendaient et de ruiner souvent la santé de ceux

qui les avaient achetés.

L'amitié s'improvisait avec la même facilité que l'amour. On n'avait,

pour la faire naître, qu'à fabriquer deux figures de cire qui

s'embrassaient, et à les lier ensemble au moyen de cordonnets de soie.

Les hommes dont elles offraient l'image, et dont elles portaient le nom,

restaient amis aussi longtemps qu'elles restaient attachées elles-mêmes

par leurs cordonnets. L'_alphabet sympathique_, auquel bien des gens

croient encore aujourd'hui, complète toute la partie de la sorcellerie

qui se rapporte à l'amitié. Pour composer cet alphabet, on se traçait

sur le bras la figure des vingt-quatre lettres, au moyen d'une aiguille,

et on introduisait dans les piqûres le sang de l'ami avec lequel on

voulait correspondre à tous les moments de la vie et à toutes les

distances. Cet ami répétait sur lui-même une opération semblable, et dès

ce moment, quand l'un des deux individus voulait donner de ses nouvelles

à l'autre, il n'avait qu'à toucher successivement toutes les lettres

composant les mots nécessaires à la correspondance; l'autre personne

ressentait immédiatement une légère douleur au bras, à chacune des

lettres que son ami avait touchées. C'était un véritable télégraphe

humain, moins les résultats positifs.

La sorcellerie · 第 24 / 36 题