XV.

Opérations de la sorcellerie contre les hommes.--Maladies

effroyables.--Envoûtement.--La fièvre du roi Duffus.--L'évêque Guichard,

la reine Blanche et sa fille Jeanne.--De l'envoûtement à la cour de

France au XVIe siècle.

En suivant les pratiques de la sorcellerie d'après l'échelle ascendante

des êtres, nous arrivons des éléments à la matière, de la matière à

l'animal, de l'animal à l'homme, et nous trouvons le magicien opérant

sur ses semblables et, en dernière analyse, sur lui-même; en d'autres

ternies, le sorcier _ensorcelle_ les autres et finit aussi par

s'ensorceler. Ici encore nous allons le suivre pas à pas à travers ses

ténébreuses pratiques.

Lorsque le sorcier agit sur les autres ou pour les autres, c'est, en

général, pour nuire ou servir des passions coupables, et en cela il

diffère essentiellement de l'enchanteur et même du magicien, tel que ce

dernier est présenté par les croyances orientales, ou par les plus

anciens poèmes chevaleresques, car dans ces poèmes, comme dans ces

croyances, le magicien fait plus volontiers le bien que le mal et on

peut le prendre sans scrupule pour un savant ou pour un sage. Quant au

sorcier, c'est toujours et partout, dans ses rapports avec ses

semblables, l'homme que nous avons vu plus haut pactiser avec le diable;

c'est toujours un être foncièrement méchant; on en jugera par ce qui

suit.

Comme les dieux de l'enfer païen, le sorcier ne sait point s'attendrir,

et pour se venger de ses ennemis, quelquefois même pour tourmenter par

plaisir ceux qui lui font envie, il les frappe de maladies effroyables.

M. de Saint-André parle d'une jeune fille ensorcelée, qui, après avoir

perdu le mouvement et la respiration, vomit, pendant plusieurs mois, des

coques d'oeufs, du verre, des coquilles, des clous de roues de chariot,

des couteaux, des aiguilles et des pelotes de fil. D'autres vomissaient

des crapauds, des serpents, des hiboux; quelquefois le sorcier ordonnait

au diable lui-même d'entrer dans le corps de la victime, et alors on

voyait se produire, par l'effet du maléfice, tous les phénomènes de la

possession. Les ensorcelés qui portaient en eux un autre être, se

détournaient de la société des hommes pour s'exiler dans les cimetières,

et jusque dans les tombeaux. Leur figure avait la couleur du cèdre;

leurs yeux rouges comme des charbons, sortaient des orbites; leur

langue, roulée comme un cornet, pendait sur leur menton, et le contact

et la vue des choses saintes produisaient sur eux le même effet que

l'eau sur les hydrophobes. La médecine était impuissante à les guérir,

et ils mouraient souvent comme suffoqués par le diable.

On envoyait aussi la maladie et la mort, soit aux personnes avec

lesquelles on pouvait communiquer, soit à celles qui se trouvaient à de

grandes distances, à l'aide de figures de cire, faites à leur image; ce

genre de maléfice, connu au moyen âge sous le nom _d'envoussure_ ou

_d'envoûtement_, fut souvent pratiqué, principalement contre les grands

personnages. Après avoir baptisé, nommé et habillé la figure qui servait

à l'envoûtement, on la frappait, on la blessait plus ou moins fort, on

la jetait à l'eau, on la brûlait, on l'enterrait, on la pendait, on

l'étouffait, et toutes les tortures à laquelle elle était soumise se

répétaient sur les corps des vivants. Quelquefois, lorsqu'on voulait

faire mourir à petit feu l'_envoussé_, on enfonçait dans la statuette,

où on les laissait fixées à demeure, des épingles très-aiguës, de telle

sorte que le malheureux sentît constamment dans ses chairs la pointe

meurtrière.

Les affaires d'envoûtement sont très-nombreuses au moyen âge, et même à

une époque assez rapprochée de nous; elles sont de plus répandues dans

toute l'Europe. On racontait en Écosse que le roi Duffus, ayant été

attaqué tout à coup d'une fièvre brûlante et de sueurs continuelles,

dont rien ne pouvait calmer l'ardeur ou diminuer l'abondance, les

médecins déclarèrent que leur art était impuissant, et que sans aucun

doute Duffus était ensorcelé. Les sergents et les magistrats se mirent

en quête et trouvèrent deux femmes d'une fort mauvaise réputation, qui

faisaient des cérémonies étranges sur une petite statuette de cire

qu'elles chauffaient à un grand feu. Les femmes, conduites en prison,

avouèrent qu'elles avaient envoûté le roi, et que c'étaient elles qui

avaient causé la fièvre et les sueurs; les médecins alors ordonnèrent de

placer la statuette dans un endroit frais. L'ordre fut exécuté. Aussitôt

le roi cessa de suer, et ne tarda point à se rétablir.

Les premières années du XIVe siècle offrirent un célèbre procès

d'envoûtement, et ce procès fit d'autant plus de bruit, que l'accusé

était un grand dignitaire de l'Église, Guichard, évêque de Troyes, que

le peuple avait surnommé le fils de l'incube. La reine, Blanche de

Navarre, étant morte en 1304, et sa fille Jeanne l'ayant suivie de près

dans la tombe, à l'âge de trente-trois ans, Guichard fut accusé d'avoir

fait périr ces deux princesses par _oeuvre magique_. On instruisit son

procès, et voici ce qu'on lit dans l'acte d'accusation: L'évêque

Guichard portait une haine mortelle à la reine Jeanne et à sa mère,

parce que c'était à leur poursuite qu'il avait été chassé du conseil du

roi. Il s'était vanté de les faire mourir, et s'était associé dans ce

but une sorcière, une _femme inspiritée_, et un moine jacobin; ils

avaient tous trois évoqué le diable, et le diable interrogé avait

répondu qu'il fallait faire une image de cire, ressemblant à la reine,

la baptiser, lui donner les noms de cette princesse, l'approcher du feu,

la piquer avec une aiguille au cou et à la tête; que la reine alors

commencerait à se mal porter, et qu'elle mourrait aussitôt que la cire

serait fondue: d'après ce conseil du diable, Guichard fit l'image et la

baptisa, conjointement avec le jacobin, dans l'ermitage de Saint-Flavy;

il y fit fondre l'image et aussitôt la reine mourut.

De nombreux témoins furent interrogés, entre autres l'ermite de

Saint-Flavy, qui confirma les faits; l'évêque fut condamné, mais le

caractère dont il était revêtu le sauva du dernier supplice, et il resta

en prison jusqu'en 1313, époque à laquelle son innocence fut reconnue.

Vers le même temps, des accusations de sorcellerie furent aussi, on le

sait, portées contre les templiers, mais moins heureux que l'évêque

Guichard, ils expièrent sur le bûcher les crimes, pour la plupart

imaginaires, dont on les avait chargés.

Au XVIe siècle, la mode des envoûtements devint tout à fait populaire.

On sait que la duchesse de Montpensier employa souvent ce maléfice

contre Henri III, et qu'elle ne recourut au poignard de Jacques Clément

qu'après en avoir reconnu l'inutilité. Catherine de Médicis, qui

patronna toutes les folies et toutes les scélératesses, se servit aussi

plusieurs fois de l'envoûtement, tout en redoutant pour elle-même ses

terribles effets, et lorsque La Mole et Coconas furent livrés au dernier

supplice, elle se montra fort inquiète de savoir s'ils ne l'avaient

point envoûtée: c'est qu'en effet, du moment où l'efficacité de cette

pratique était admise, il n'y avait plus de sécurité, même au sein de la

puissance absolue, et la garde des barrières du Louvre n'en défendait

pas les rois.

La sorcellerie · 第 23 / 36 题