I love and hate her.

Shakespeare, _Cymb._, III, 5.

Je l’aime et je la hais.

--Sa haine contre la personne aimée l’enflamme alors et va si loin qu’il

tue sa maîtresse puis se donne la mort. Il se produit chaque année des

exemples de cette sorte, on les trouve dans les journaux. Que de vérité

dans ces vers de Gœthe:

Par tout amour méprisé! par les éléments infernaux!

Je voudrais connaître une imprécation encore plus atroce!

Ce n’est vraiment pas une hyperbole quand un amoureux traite de cruauté

la froideur de sa bien-aimée, ou le plaisir qu’elle trouve à le faire

souffrir. Il est, en effet, sous l’influence d’un penchant qui, analogue

à l’instinct des insectes, l’oblige malgré la raison à suivre absolument

son but, et à négliger tout le reste. Plus d’un Pétrarque a dû traîner

son amour tout le long de sa vie, sans espoir, comme une chaîne, comme

un boulet de fer au pied, et exhaler ses soupirs dans la solitude des

forêts; mais il n’y a eu qu’un Pétrarque doué en même temps du don de

poésie; à lui s’applique le beau vers de Gœthe:

Et quand l’homme dans sa douleur se tait,

Un dieu m’a donné d’exprimer combien je souffre.

Le génie de l’espèce est toujours en guerre avec les génies protecteurs

des individus, il est leur persécuteur et leur ennemi, toujours prêt à

détruire sans pitié le bonheur personnel, pour arriver à ses fins; et on

a vu le salut de nations entières dépendre parfois de ses caprices;

Shakespeare nous en donne un exemple dans Henri VI, p. 3, act. 3, sc. 2

et 3. L’espèce, en effet, en laquelle notre être prend racine, a sur

nous un droit antérieur et plus immédiat que l’individu, ses affaires

passent avant les nôtres. Les anciens ont senti cela, quand ils ont

personnifié le génie de l’espèce dans Cupidon, dieu hostile, dieu cruel,

malgré son air enfantin, dieu justement décrié, démon capricieux,

despotique, et pourtant maître des dieux et des hommes:

σὺ δ’ὦ θεῶν τύραννε κἀνθρώπων, Ἔρως!

Tu, deorum hominumque tyranne, Amor!

Des flèches meurtrières, un bandeau et des ailes sont ses attributs. Les

ailes marquent l’inconstance, suite ordinaire de la déception qui

accompagne le désir satisfait.

Comme en effet la passion reposait sur l’illusion d’une félicité

personnelle, au profit de l’espèce, le tribut une fois payé à l’espèce,

l’illusion décevante doit s’évanouir. Le génie de l’espèce qui avait

pris possession de l’individu, l’abandonne de nouveau à sa liberté.

Délaissé par lui, il retombe dans les bornes étroites de sa pauvreté, et

s’étonne de voir qu’après tant d’efforts sublimes, héroïques et infinis,

il ne lui reste rien de plus qu’une vulgaire satisfaction des sens:

contre toute attente, il ne se trouve pas plus heureux qu’avant. Il

s’aperçoit qu’il a été la dupe de la volonté de l’espèce. Aussi, règle

générale, Thésée une fois heureux abandonne son Ariane. La passion de

Pétrarque eût-elle été satisfaite, son chant aurait cessé, comme celui

de l’oiseau, dès que les œufs sont posés dans le nid.

Remarquons en passant que ma métaphysique de l’amour déplaira sûrement

aux amoureux qui se sont laissé prendre au piège. S’ils étaient

accessibles à la raison, la vérité fondamentale que j’ai découverte les

rendrait plus que toute autre capables de surmonter leur amour. Mais il

faut bien s’en tenir à la sentence du vieux poète comique: _Quæ res in

se neque consilium, neque modum habet ullum, eam consilio regere non

potes._

Les ménages d’amour sont conclus dans l’intérêt de l’espèce et non au

profit de l’individu. Il est vrai, les individus s’imaginent travailler

à leur propre bonheur: mais le but véritable leur est étranger à

eux-mêmes, puisqu’il n’est autre que la procréation d’un être qui n’est

possible que par eux. Obéissant l’un et l’autre à la même impulsion, ils

doivent naturellement chercher à s’accorder ensemble le mieux possible.

Mais très souvent, grâce à cette illusion instinctive qui est l’essence

de l’amour, le couple ainsi formé se trouve sur tout le reste dans le

plus criant désaccord. On le voit bien dès que l’illusion s’est

fatalement évanouie. Alors il arrive que les mariages d’amour sont assez

régulièrement malheureux, parce qu’ils assurent le bonheur de la

génération future, mais aux dépens de la génération présente. _Quien se

casa por amores, ha de vivir con dolores._--Quiconque se marie par

amour, vivra dans les douleurs, dit le proverbe espagnol.--C’est le

contraire qui a lieu dans les mariages de convenance, conclus la plupart

du temps d’après le choix des parents. Les considérations qui agissent

ici, de quelque nature qu’elles puissent être, ont du moins une réalité

et ne peuvent disparaître d’elles-mêmes. Ces considérations sont

capables d’assurer le bonheur des époux, mais aux dépens des enfants qui

doivent naître d’eux, et encore ce bonheur reste problématique. L’homme

qui, en se mariant, se préoccupe plus encore de l’argent que de son

inclination, vit plus dans l’individu que dans l’espèce; ce qui est

absolument opposé à la vérité, à la nature, et mérite un certain mépris.

Une jeune fille qui, malgré les conseils de ses parents, refuse la main

d’un homme riche et encore jeune, et rejette toutes les considérations

de convenances, pour choisir selon son goût instinctif, fait à l’espèce

le sacrifice de son bonheur individuel. Mais justement à cause de cela,

on ne saurait lui refuser une certaine approbation, car elle a préféré

ce qui importe plus que le reste, elle agit dans le sens de la nature

(ou plus exactement de l’espèce), tandis que les parents conseillaient

dans le sens de l’égoïsme individuel.--Il semble donc que dans la

conclusion d’un mariage il faille sacrifier les intérêts de l’espèce ou

ceux de l’individu. La plupart du temps, il en est ainsi, tant il est

rare de voir les convenances et la passion marcher la main dans la main.

La misérable constitution physique, morale ou intellectuelle de la

plupart des hommes provient sans doute en partie de ce que les mariages

sont conclus habituellement non par choix ou inclination pure, mais pour

des considérations extérieures de toute sorte et d’après des

circonstances accidentelles. Lorsque, en même temps que les convenances,

l’inclination est jusqu’à un certain point respectée, c’est comme une

transaction que l’on fait avec le génie de l’espèce. Les mariages

heureux sont, comme on le sait, fort rares; justement parce qu’il est de

l’essence du mariage de n’avoir pas principalement pour but la

génération actuelle, mais la génération future. Cependant ajoutons

encore pour la consolation des natures tendres et aimantes que l’amour

passionné s’associe parfois à un sentiment d’une origine toute

différente, je veux dire l’amitié, fondée sur l’accord des caractères;

mais elle ne se déclare qu’une fois que l’amour s’éteint dans la

jouissance. L’accord des qualités complémentaires, morales,

intellectuelles et physiques, nécessaire au point de vue de la

génération future pour faire naître l’amour, peut aussi, au point de vue

des individus eux-mêmes, par une sorte d’opposition concordante de

tempérament et de caractère, produire l’amitié.

Toute cette métaphysique de l’amour que je viens de traiter ici, se

rattache étroitement à ma métaphysique en général, elle l’éclaire d’un

jour nouveau, et voici comment:

On a vu que, dans l’amour des sexes, la sélection attentive, s’élevant

peu à peu jusqu’à l’amour passionné, repose sur l’intérêt si haut et si

sérieux que l’homme prend à la constitution spéciale et personnelle de

la race à venir. Cette sympathie extrêmement remarquable confirme

justement deux vérités présentées dans les précédents chapitres: d’abord

l’indestructibilité de l’être en soi qui survit pour l’homme, dans ces

générations à venir. Cette sympathie, si vive et si agissante, qui naît

non de la réflexion et de l’intention, mais des aspirations et des

tendances les plus intimes de notre être, ne pourrait exister d’une

manière si indestructible et exercer sur l’homme un si grand empire, si

l’homme était absolument éphémère, et si les générations se succédaient

réellement et absolument distinctes les unes des autres, n’ayant d’autre

lien que la continuité du temps. La seconde vérité, c’est que l’être en

soi réside dans l’espèce plus que dans l’individu. Car cet intérêt pour

la constitution spéciale de l’espèce, qui est à l’origine de tout

commerce d’amour, depuis le caprice le plus passager, jusqu’à la passion

la plus sérieuse, est véritablement pour chacun la plus grande affaire,

c’est-à-dire celle dont le succès ou l’insuccès le touche de la façon la

plus sensible; d’où lui vient par excellence le nom d’affaire de cœur.

Aussi, quand cet intérêt a parlé d’une manière décisive, tout autre

intérêt ne concernant que la personne privée lui est subordonné et au

besoin sacrifié. L’homme prouve ainsi que l’espèce lui importe plus que

l’individu, et qu’il vit plus directement dans l’espèce que dans

l’individu.--Pourquoi donc l’amoureux est-il suspendu avec un complet

abandon aux yeux de celle qu’il a choisie, et est-il prêt à lui faire

tout sacrifice?--Parce que c’est la partie immortelle de son être qui

soupire vers elle; tandis que tout autre de ses désirs ne se rapporte

qu’à son être fugitif et mortel.--Cette aspiration vive, fervente,

dirigée vers une certaine femme, est donc un gage de l’indestructibilité

de l’essence de notre être et de sa continuité dans l’espèce. Considérer

cette continuité comme quelque chose d’insuffisant et d’insignifiant,

c’est une erreur qui naît de ce que, par la continuité de vie de

l’espèce, on n’entend pas autre chose que l’existence future d’êtres

semblables à nous, mais nullement identiques: et cela parce que, partant

d’une connaissance dirigée vers les choses extérieures, l’on ne

considère que la figure extérieure de l’espèce, telle que nous la

concevons par intuition, et non son intime essence. Cette essence

intérieure est justement ce qui est au fond de notre conscience et en

forme le point central, ce qui est même plus immédiat que cette

conscience: et, en tant que chose en soi, affranchie du «_principium

individuationis_» cette essence se trouve absolument identique dans tous

les individus, qu’ils existent au même moment ou qu’ils se succèdent.

C’est là ce que j’appelle, en d’autres termes, la volonté de vivre,

c’est-à-dire cette aspiration pressante à la vie et à la durée. C’est

justement cette force que la mort épargne et laisse intacte, force

immuable qui ne peut conduire à un état meilleur. Pour tout être vivant,

la souffrance et la mort sont non moins certaines que l’existence. On

peut cependant s’affranchir des souffrances et de la mort par la

négation de la volonté de vivre, qui a pour effet de détacher la volonté

de l’individu du rameau de l’espèce, et de supprimer l’existence dans

l’espèce. Ce que devient alors cette volonté, nous n’en avons point

d’idée et nous manquons de toutes données sur ce point. Nous ne pouvons

désigner un tel état que comme ayant la liberté d’être volonté de vivre

ou de ne l’être pas. Dans ce dernier cas, c’est ce que le bouddhisme

appelle Nirvana; c’est précisément le point qui par sa nature même reste

à jamais inaccessible à toute connaissance humaine.--

Si maintenant, nous mettant au point de vue de ces dernières

considérations, nous plongeons nos regards dans le tumulte de la vie,

nous voyons sa misère et ses tourments occuper tous les hommes; nous

voyons les hommes réunir tous leurs efforts pour satisfaire des besoins

sans fin et se préserver de la misère aux mille faces, sans pourtant

oser espérer autre chose que la conservation, pendant un court espace de

temps, de cette même existence individuelle si tourmentée. Et voilà

qu’en pleine mêlée, nous apercevons deux amants dont les regards se

croisent pleins de désirs.--Mais pourquoi tant de mystère, pourquoi ces

allures craintives et dissimulées?--Parce que ces amants sont des

traîtres, qui travaillent en secret à perpétuer toute la misère et les

tourments qui, sans eux, auraient une fin prochaine, cette fin qu’ils

veulent rendre vaine, comme d’autres avant eux l’ont rendue vaine.

* * * * *

Si l’esprit de l’espèce qui dirige deux amants, à leur insu, pouvait

parler par leur bouche et exprimer des idées claires, au lieu de se

manifester par des sentiments instinctifs, la haute poésie de ce

dialogue amoureux, qui dans le langage actuel ne parle que par images

romanesques et paraboles idéales d’aspirations infinies, de

pressentiments d’une volupté sans bornes, d’ineffable félicité, de

fidélité éternelle, etc. se traduirait ainsi:

DAPHNIS.--J’aimerais à faire cadeau d’un individu à la génération

future, et je crois que tu pourrais lui donner ce qui me manque.

CHLOÉ.--J’ai la même intention, et je crois que tu pourrais lui donner

ce que je n’ai pas. Voyons un peu!

DAPHNIS.--Je lui donne une haute stature et la force musculaire: tu n’as

ni l’une ni l’autre.

CHLOÉ.--Je lui donne de belles formes et de très petits pieds: tu n’as

ni ceci ni cela.

DAPHNIS.--Je lui donne une fine peau blanche que tu n’as pas.

CHLOÉ.--Je lui donne des cheveux noirs et des yeux noirs: tu es blond.

DAPHNIS.--Je lui donne un nez aquilin.

CHLOÉ.--Je lui donne une petite bouche.

DAPHNIS.--Je lui donne du courage et de la bonté qui ne sauraient venir

de toi.

CHLOÉ.--Je lui donne un beau front, l’esprit et l’intelligence, qui ne

pourraient lui venir de toi.

DAPHNIS.--Taille droite, belles dents, santé solide, voilà ce qu’il

reçoit de nous deux: vraiment, tous les deux ensemble nous pouvons douer

en perfection l’individu futur; aussi je te désire plus que toute autre

femme.

Pensées, maximes et fragments · 第 24 / 46 题