Mme ACKERMANN. (_L’amour et la mort._)

Oui c’est elle-même qui déjà s’agite dans le choix circonspect,

déterminé, opiniâtre, cherchant à satisfaire cet instinct qui s’appelle

l’amour; c’est déjà la volonté de vivre de l’individu nouveau, que les

amants peuvent et désirent engendrer; que dis-je? déjà dans

l’entrecroisement de leurs regards chargés de désirs s’allume une vie

nouvelle, un être futur s’annonce, création complète, harmonieuse. Ils

aspirent à une union véritable, à la fusion en un seul être; cet être

qu’ils vont engendrer sera comme le prolongement de leur existence, il

en sera la plénitude; en lui les qualités héréditaires des parents,

fusionnées et réunies, continuent à vivre. Au contraire, une antipathie

réciproque et obstinée entre un homme et une jeune fille est le signe

qu’ils ne pouvaient engendrer qu’un être mal constitué, sans harmonie et

malheureux. Aussi, est-ce avec un sens profond que Calderon représente

la cruelle Sémiramis, qu’il nomme une fille de l’air, comme le fruit

d’un viol, qui fut suivi du meurtre de l’époux.

Cette souveraine force qui attire exclusivement l’un vers l’autre deux

individus de sexe différent, c’est la volonté de vivre manifeste dans

toute l’espèce; elle cherche à se réaliser selon ses fins dans l’enfant

qui doit naître d’eux; il tiendra du père la volonté ou le caractère; de

la mère, l’intelligence, de tous les deux sa constitution physique;

pourtant les traits reproduiront plutôt ceux du père, la taille

rappellera plutôt celle de la mère... S’il est difficile d’expliquer le

caractère tout à fait spécial et exclusivement individuel de chaque

homme, il n’est pas moins difficile de comprendre le sentiment également

particulier et exclusif qui entraîne deux personnes l’une vers l’autre;

au fond, ces deux choses n’en font qu’une. La passion est implicitement,

ce que l’individualité est explicitement. Le premier pas vers

l’existence, le véritable _punctum saliens_ de la vie, c’est en réalité

l’instant où nos parents commencent à s’aimer--_to fancy each other_,

selon une admirable expression anglaise, et comme nous l’avons dit c’est

de la rencontre et de l’attachement de leurs ardents regards que naît le

premier germe de l’être nouveau, germe fragile, prompt à disparaître

comme tous les germes. Cet individu nouveau est en quelque sorte une

nouvelle idée platonicienne: et comme toutes les idées font un effort

violent pour arriver à se manifester dans le monde des phénomènes,

avides de saisir la matière favorable que la loi de causalité leur livre

en partage, de même cette idée particulière d’une individualité humaine

tend avec une violence, une ardeur extrêmes à se réaliser dans un

phénomène. Cette énergie, cette impétuosité, c’est justement la passion

que les deux parents futurs éprouvent l’un pour l’autre. Elle a des

degrés infinis dont les deux extrêmes pourraient être désignés sous le

nom de l’amour vulgaire, Ἀφροδίτη πάνδημος, et de l’amour divin,

οὐρανία:--mais quant à l’essence de l’amour, elle est partout et

toujours la même. Dans ses divers degrés elle est d’autant plus

puissante qu’elle est plus individualisée, en d’autres termes elle est

d’autant plus forte que la personne aimée, par toutes ses qualités et

ses manières d’être, est plus capable, à l’exclusion de toute autre

personne, de répondre au vœu particulier et au besoin déterminé qu’elle

a fait naître chez celui qui l’aime.

L’amour par essence et du premier mouvement est entraîné vers la santé,

la force et la beauté, vers la jeunesse qui en est l’expression, parce

que la volonté désire, avant tout, créer des êtres capables de vivre

avec le caractère intégral de l’espèce humaine; l’amour vulgaire

(Ἀφροδίτη πάνδημος) ne va guère plus loin. Puis viennent d’autres

exigences plus spéciales, et qui grandissent et fortifient la passion.

Il n’y a d’amour puissant que dans la conformité parfaite de deux

êtres... Et comme il n’y a pas deux individus absolument semblables,

chaque homme doit trouver chez une certaine femme les qualités qui

correspondent le mieux à ses qualités propres, toujours au point de vue

des enfants à naître. Plus cette rencontre est rare, plus rare aussi

l’amour vraiment passionné. C’est précisément parce que chacun de nous

porte en puissance ce grand amour que nous comprenons la peinture que

nous en fait le génie des poètes.--Justement parce que cette passion de

l’amour vise exclusivement l’être futur et les qualités qu’il doit

avoir, il peut arriver qu’entre un jeune homme et une jeune fille,

d’ailleurs agréables et bien faits, une sympathie de sentiment, de

caractère et d’esprit fasse naître une amitié étrangère à l’amour; il se

peut même que, sur ce dernier point, il y ait entre eux une certaine

antipathie. La raison en est que l’enfant qui naîtrait d’eux manquerait

de l’harmonie intellectuelle ou physique, qu’en un mot son existence et

sa constitution ne correspondraient pas aux plans que se propose la

volonté de vivre dans l’intérêt de l’espèce. Il peut arriver, au

contraire, qu’en dépit de la dissemblance des sentiments, du caractère

et de l’esprit, en dépit de la répugnance et de l’aversion même qui en

résultent, l’amour naisse pourtant et subsiste, parce qu’il rend aveugle

sur ces incompatibilités. S’il en résulte un mariage, ce mariage sera

nécessairement très malheureux.

Allons maintenant au fond des choses.--L’égoïsme en chaque homme a des

racines si profondes, que les motifs égoïstes sont les seuls sur

lesquels on puisse compter avec assurance pour exciter l’activité d’un

être individuel. L’espèce, il est vrai, a sur l’individu un droit

antérieur, plus immédiat et plus considérable que l’individualité

éphémère. Pourtant, quand il faut que l’individu agisse et se sacrifie

pour le maintien et le développement de l’espèce, son intelligence,

toute dirigée vers les aspirations individuelles, a peine à comprendre

la nécessité de ce sacrifice et à s’y soumettre aussitôt. Pour atteindre

son but, il faut donc que la nature abuse l’individu par quelque

illusion, en vertu de laquelle il voie son propre bonheur dans ce qui

n’est, en réalité, que le bien de l’espèce; l’individu devient ainsi

l’esclave inconscient de la nature, au moment où il croit n’obéir qu’à

ses seuls désirs. Une pure chimère aussitôt évanouie flotte devant ses

yeux et le fait agir. Cette illusion n’est autre que l’instinct. C’est

lui qui, dans la plupart des cas, représente le sens de l’espèce, les

intérêts de l’espèce devant la volonté. Mais ici comme la volonté est

devenue individuelle, elle doit être trompée de telle sorte qu’elle

perçoive par le sens de l’individu les desseins que le sens de l’espèce

a sur elle: ainsi, elle croit travailler au profit de l’individu, tandis

qu’en réalité elle ne travaille que pour l’espèce, dans son sens le plus

spécial. C’est chez l’animal que l’instinct joue le plus grand rôle et

que sa manifestation extérieure peut être le mieux observée; mais quant

aux voies secrètes de l’instinct, comme pour tout ce qui est intérieur,

nous ne pouvons apprendre à les connaître qu’en nous-mêmes. On

s’imagine, il est vrai, que l’instinct a peu d’empire sur l’homme, ou du

moins qu’il ne se manifeste guère que chez le nouveau-né cherchant à

saisir le sein de sa mère. Mais en réalité, il y a un instinct très

déterminé, très manifeste et surtout très compliqué, qui nous guide dans

le choix si fin, si sérieux, si particulier de la personne que l’on aime

et dont on désire la possession. S’il n’y avait de caché sous le plaisir

des sens que la satisfaction d’un impérieux besoin, la beauté ou la

laideur de l’autre individu serait indifférente. La recherche passionnée

de la beauté, le prix qu’on y attache, le choix qu’on y apporte, ne

concernent donc pas l’intérêt personnel de celui qui choisit, bien qu’il

se l’imagine, mais évidemment l’intérêt de l’être futur dans lequel il

importe de maintenir le plus possible intégral et pur le type de

l’espèce. En effet, mille accidents physiques et mille disgrâces morales

peuvent amener une déviation de la figure humaine: pourtant le vrai type

humain, dans toutes ses parties, est toujours rétabli à nouveau, grâce à

ce sens de la beauté qui domine toujours et dirige l’instinct des sexes,

sans quoi l’amour ne serait plus qu’un besoin révoltant.

Ainsi donc il n’est point d’homme qui tout d’abord ne désire ardemment

et ne préfère les plus belles créatures, parce qu’elles réalisent le

type le plus pur de l’espèce; puis il recherchera surtout les qualités

qui lui manquent, ou parfois les imperfections opposées à celles qu’il a

lui-même et les trouvera belles: de là vient, par exemple, que les

grandes femmes plaisent aux petits hommes, et que les blonds aiment les

brunes, etc.--L’enthousiasme vertigineux qui s’empare de l’homme à la

vue d’une femme dont la beauté répond à son idéal, et fait luire à ses

yeux le mirage du bonheur suprême s’il s’unit avec elle, n’est autre

chose que le sens de l’espèce qui reconnaît son empreinte claire et

brillante et qui par elle aimerait à se perpétuer...

Ces considérations jettent une vive lumière sur la nature intime de tout

instinct; comme on le voit ici, son rôle consiste presque toujours à

faire mouvoir l’individu pour le bien de l’espèce. Car, évidemment, la

sollicitude d’un insecte pour trouver une certaine fleur, un certain

fruit, un excrément ou un morceau de chair, ou bien comme l’ichneumon la

larve d’un autre insecte pour déposer ses œufs là et pas ailleurs, et

son indifférence de la peine ou du danger quand il s’agit d’y parvenir,

sont fort analogues à la préférence exclusive de l’homme pour une

certaine femme, celle dont la nature individuelle répond à la sienne: il

la recherche avec un zèle si passionné que, plutôt que de manquer son

but, au mépris de toute raison, il sacrifie souvent le bonheur de sa

vie; il ne recule ni devant un mariage insensé, ni devant des liaisons

ruineuses, ni devant le déshonneur, ni devant des actes criminels,

adultère ou viol, et cela uniquement pour servir les buts de l’espèce

sous la loi souveraine de la nature aux dépens même de l’individu.

Partout en effet l’instinct semble dirigé par une intention

individuelle, tandis qu’il y est tout à fait étranger. Toutes les fois

que l’individu livré à lui-même serait incapable de comprendre les vues

de la nature, ou porté à lui résister, elle fait surgir l’instinct:

voilà pourquoi l’instinct a été donné aux animaux et surtout aux animaux

inférieurs les plus dénués d’intelligence; mais l’homme n’y est guère

soumis que dans le cas spécial qui nous occupe. Ce n’est pas que l’homme

fût incapable de comprendre le but de la nature, mais il ne l’aurait

peut-être pas poursuivi avec tout le zèle nécessaire aux dépens même de

son bonheur particulier. Ainsi dans cet instinct, comme dans tous les

autres, la vérité se revêt d’illusion pour agir sur la volonté. C’est

une illusion de volupté qui fait miroiter devant les yeux de l’homme

l’image décevante d’une félicité souveraine dans les bras de la beauté

que n’égale à ses yeux nulle autre créature humaine; illusion encore,

quand il s’imagine que la possession d’un seul être au monde lui assure

un bonheur sans mesure et sans limites. Il se figure sacrifier à sa

seule jouissance sa peine et ses efforts, tandis qu’en réalité il ne

travaille qu’au maintien du type intégral de l’espèce, à la création

d’un certain individu tout à fait déterminé qui a besoin de cette union

pour se réaliser et arriver à l’existence. C’est tellement là le

caractère de l’instinct d’agir en vue d’une fin dont pourtant il n’a pas

l’idée, que l’homme, poussé par l’illusion qui le possède, a quelquefois

horreur du but auquel il est conduit, qui est la procréation des êtres;

il voudrait même s’y opposer; c’est le cas de presque toutes les amours

en dehors du mariage. Une fois sa passion satisfaite, tout amant éprouve

une étrange déception; il s’étonne de ce que l’objet de tant de désirs

passionnés ne lui procure qu’un plaisir éphémère, suivi d’un rapide

désenchantement. Ce désir est en effet aux autres désirs qui agitent le

cœur de l’homme, ce que l’espèce est à l’individu, ce que l’infini est

au fini. L’espèce seule au contraire profite de la satisfaction de ce

désir, mais l’individu n’en a pas conscience; tous les sacrifices qu’il

s’est imposés, poussé par le génie de l’espèce, ont servi à un but qui

n’est pas le sien. Aussi tout amant, le grand œuvre de la nature une

fois accompli, se trouve mystifié; car l’illusion qui le rendait dupe de

l’espèce s’est évanouie. Platon dit très bien: ἡδονή ἁπάντων

ἀλαζονέστατον. _Voluptas omnium maxime vaniloqua._

Ces considérations jettent des clartés nouvelles sur les instincts et le

sens esthétique des animaux. Eux aussi ils sont esclaves de cette sorte

d’illusion qui fait briller à leurs yeux le mirage trompeur de leur

propre jouissance, tandis qu’ils travaillent si assidûment et avec un

désintéressement si absolu pour l’espèce; ainsi l’oiseau bâtit son nid,

ainsi l’insecte cherche l’endroit propice pour y déposer ses œufs, ou

bien se livre à la chasse d’une proie dont il ne jouira pas lui-même,

qui doit servir de nourriture pour les larves futures et qu’il placera à

côté des œufs; ainsi l’abeille, la guêpe, la fourmi travaillent à leurs

constructions futures et prennent leurs dispositions si compliquées. Ce

qui dirige toutes ces bêtes, c’est évidemment une illusion qui met au

service de l’espèce le masque d’un intérêt égoïste. Telle est la seule

explication vraisemblable du phénomène interne et subjectif qui dirige

les manifestations de l’instinct. Mais à voir les choses par le dehors,

nous remarquons chez les animaux les plus esclaves de l’instinct,

surtout chez les insectes, une prédominance du système ganglionnaire,

c’est-à-dire du système nerveux subjectif sur le système cérébral ou

objectif; d’où il faut conclure que les bêtes sont poussées non pas tant

par une intelligence objective et exacte que par des représentations

subjectives excitant des désirs qui naissent de l’action du système

ganglionnaire sur le cerveau, ce qui prouve bien qu’elles sont sous

l’empire d’une sorte d’illusion: et telle sera la marche physiologique

de tout instinct.--Comme éclaircissement, je mentionne encore un autre

exemple moins caractéristique il est vrai de l’instinct dans l’homme,

c’est l’appétit capricieux des femmes enceintes: il semble naître de ce

que la nourriture de l’embryon exige parfois une modification

particulière ou déterminée du sang qui afflue vers lui: alors la

nourriture la plus favorable se présente aussitôt à l’esprit de la femme

enceinte comme l’objet d’un vif désir; là encore il y a illusion. La

femme aurait donc un instinct de plus que l’homme: le système

ganglionnaire est aussi beaucoup plus développé chez la femme.--La

prédominance excessive du cerveau explique comment l’homme a moins

d’instinct que les bêtes, et comment ses instincts peuvent quelquefois

s’égarer. Ainsi, par exemple, le sens de la beauté qui dirige le choix

dans la recherche de l’amour, s’égare lorsqu’il dégénère en vice contre

nature; de même une certaine mouche (musca vomitoria) au lieu de mettre

ses œufs, conformément à son instinct, dans une chair en décomposition,

les dépose dans la fleur de l’arum dracunculus égarée par l’odeur

cadavérique de cette plante.

L’amour a donc toujours pour fondement un instinct dirigé vers la

reproduction de l’espèce: cette vérité nous paraîtra claire jusqu’à

l’évidence, si nous examinons la question en détail, comme nous allons

le faire.

Tout d’abord il faut considérer que l’homme est par nature porté à

l’inconstance dans l’amour, la femme à la fidélité[34]. L’amour de

l’homme baisse d’une façon sensible, à partir de l’instant où il a

obtenu satisfaction: il semble que toute autre femme ait plus d’attrait

que celle qu’il possède; il aspire au changement. L’amour de la femme au

contraire grandit à partir de cet instant. C’est là une conséquence du

but de la nature qui est dirigé vers le maintien et par suite vers

l’accroissement le plus considérable possible de l’espèce. L’homme en

effet peut aisément engendrer plus de cent enfants en une année, s’il a

autant de femmes à sa disposition; la femme au contraire eût-elle autant

de maris, ne pourrait mettre au monde qu’un enfant par année, en

exceptant les jumeaux. Aussi l’homme est-il toujours en quête d’autres

femmes; tandis que la femme reste fidèlement attachée à un seul homme:

car la nature la pousse instinctivement et sans réflexion à conserver

près d’elle celui qui doit nourrir et protéger la petite famille future.

De là résulte que la fidélité dans le mariage est artificielle pour

l’homme et naturelle à la femme, et par conséquent l’adultère de la

femme à cause de ses conséquences, et parce qu’il est contraire à la

nature, est beaucoup plus impardonnable que celui de l’homme.

[34] Schopenhauer, dans son _Traité sur les femmes_, les accuse, au

contraire, de fausseté, d’infidélité, de trahison, d’ingratitude.

Je veux aller au fond des choses et achever de vous convaincre en vous

prouvant que le goût pour les femmes, si objectif qu’il puisse paraître,

n’est pourtant qu’un instinct masqué, c’est-à-dire le sens de l’espèce

qui s’efforce d’en maintenir le type. Nous devons rechercher de plus

près et examiner plus spécialement les considérations qui nous dirigent

dans la poursuite de ce plaisir, quelque figure singulière que fassent

dans un ouvrage philosophique les détails que nous allons indiquer ici.

Ces considérations se divisent comme il suit: il y a d’abord celles qui

concernent directement le type de l’espèce, c’est-à-dire la beauté, il y

a celles qui visent les qualités psychiques, et enfin les considérations

purement relatives, la nécessité de corriger et de neutraliser les unes

par les autres les dispositions particulières et anormales des deux

individus. Examinons séparément chacune de ces divisions.

La première considération qui dirige notre inclination et notre choix,

c’est celle de l’âge. En général la femme que nous choisissons se trouve

dans les années comprises entre la fin et le commencement des menstrues;

nous donnons pourtant une préférence décisive à la période qui va de la

18e à la 28e année. Nulle femme en dehors des conditions précédentes ne

nous attire. Une femme âgée, c’est-à-dire une femme incapable d’avoir

des enfants ne nous inspire qu’un sentiment d’aversion. La jeunesse sans

beauté a toujours de l’attrait: la beauté sans jeunesse n’en a

plus.--Évidemment l’intention inconsciente qui nous dirige n’est autre

que la possibilité générale d’avoir des enfants: en conséquence tout

individu perd en attrait pour l’autre sexe, selon qu’il se trouve plus

ou moins éloigné de la période propre à la génération ou à la

conception.--La seconde considération est la santé: les maladies aiguës

ne troublent nos inclinations que d’une manière passagère, les maladies

chroniques, les cachexies, au contraire, effraient ou éloignent, parce

qu’elles se transmettent à l’enfant.--La troisième considération, c’est

le squelette parce qu’il est le fondement du type de l’espèce. Après

l’âge et la maladie, rien ne nous éloigne tant qu’une conformation

défectueuse: même le plus beau visage ne saurait dédommager d’une taille

déviée; il y a plus, un laid visage sur un corps droit sera toujours

préféré. C’est toujours un défaut du squelette qui vous frappe le plus,

par exemple une taille trapue et aplatie, des jambes trop courtes, ou

bien encore une démarche boiteuse quand elle n’est pas la conséquence

d’un accident extérieur. Au contraire un corps remarquablement beau

compense bien des défauts, il nous enchante. L’importance extrême que

nous attribuons tous aux petits pieds se rattache aussi à ces

considérations; ils sont en effet un caractère essentiel de l’espèce,

aucun animal n’ayant le tarse et le métatarse réunis aussi petits que

l’homme, ce qui tient à sa démarche verticale; il est un plantigrade.

Jésus Sirach dit à ce propos (26, 23, d’après la traduction corrigée de

Kraus,) «une femme bien faite et qui a de beaux pieds est comme des

colonnes d’or sur des bases d’argent.» L’importance des dents n’est pas

moindre parce qu’elles servent à la nutrition et qu’elles sont tout

spécialement héréditaires.--La quatrième considération est une certaine

plénitude des chairs, c’est-à-dire la prédominance de la faculté

végétative, de la plasticité; parce que celle-ci promet au fœtus une

nourriture riche: c’est pour cela qu’une grande femme maigre repousse

d’une manière surprenante. Des seins bien arrondis et bien conformés

exercent une remarquable fascination sur les hommes; parce que se

trouvant en rapport direct avec les fonctions de génération de la femme,

ils promettent au nouveau-né une riche nourriture. Au contraire des

femmes grasses au delà de toute mesure excitent notre répugnance; car

cet état morbide est un signe d’atrophie de l’utérus, et par conséquent

une marque de stérilité; ce n’est pas l’intelligence qui sait cela,

c’est l’instinct.--La beauté du visage n’est prise en considération

qu’en dernier lieu. Ici aussi c’est la partie osseuse qui frappe avant

tout: l’on recherche surtout un nez bien fait, tandis qu’un nez court,

retroussé, gâte tout. Une légère inclinaison du nez, en haut ou en bas,

a décidé du sort d’une infinité de jeunes filles, et avec raison: car il

s’agit de maintenir le type de l’espèce. Une petite bouche, formée de

petits os maxillaires, est très essentielle, comme caractère spécifique

de la figure humaine, en opposition à la gueule des bêtes. Un menton

fuyant et pour ainsi dire amputé, est particulièrement repoussant; parce

qu’un menton proéminent _mentum prominulum_ est un trait de caractère de

notre espèce. L’on considère en dernier lieu les beaux yeux et le front,

qui se rattachent aux qualités psychiques; surtout aux qualités

intellectuelles, lesquelles font partie de l’héritage de la mère.

Nous ne pouvons naturellement énumérer aussi exactement les

considérations inconscientes auxquelles s’attache l’inclination des

femmes. Voici ce que l’on peut affirmer d’une manière générale. C’est

l’âge de 30 et 35 ans qu’elles préfèrent à tout autre âge, même à celui

des jeunes gens, qui pourtant représentent la fleur de la beauté

masculine. La cause en est qu’elles sont dirigées non par le goût, mais

par l’instinct qui reconnaît dans ces années l’apogée de la force

génératrice. En général, elles considèrent fort peu la beauté, surtout

celle du visage: comme si elles seules se chargeaient de la transmettre

à l’enfant. C’est surtout la force et le courage de l’homme qui gagnent

leur cœur: car ces qualités promettent une génération de robustes

enfants, et semblent leur assurer dans l’avenir un protecteur courageux.

Tout défaut corporel de l’homme, toute déviation du type, la femme peut

les supprimer pour l’enfant dans la génération, si les parties

correspondantes de sa constitution, défectueuses chez l’homme, sont chez

elle irréprochables, ou encore exagérées en sens inverse. Il faut

excepter seulement les qualités de l’homme particulières à son sexe, et

que la mère par conséquent ne peut donner à l’enfant; par exemple, la

structure masculine du squelette, de larges épaules, des hanches

étroites, des jambes droites, la force des muscles, du courage, de la

barbe, etc. De là vient que les femmes aiment souvent de vilains hommes,

mais jamais des hommes efféminés parce qu’elles ne peuvent neutraliser

un pareil défaut.

Le second ordre de considérations qui importent dans l’amour, concerne

les qualités psychiques. Nous trouverons ici que ce sont les qualités du

cœur ou du caractère dans l’homme qui attirent la femme, car ces

qualités-là l’enfant les reçoit de son père. C’est avant tout une

volonté ferme, la décision et le courage, peut-être aussi la droiture et

la bonté du cœur, qui gagnent la femme. Au contraire, les qualités

intellectuelles n’exercent sur elle aucune action directe et

instinctive, justement parce que le père ne les transmet pas à ses

enfants. La bêtise ne nuit pas près des femmes: une force d’esprit

supérieure, ou même le génie par sa disproportion ont souvent un effet

défavorable. Aussi voit-on souvent un homme laid, bête et grossier

supplanter près des femmes un homme bien fait, spirituel, aimable. On

voit aussi des mariages d’inclination entre des êtres aussi

dissemblables qu’il est possible au point de vue de l’esprit: lui par

exemple brutal, robuste et borné, elle, douce, impressionnable, pensant

finement, instruite, pleine de goût, etc.; ou encore lui, très savant,

plein de génie, elle, une oie:

Sic visum Veneri; cui placet impares

Formas atque animos sub juga aënea

Saevo mittere cum joco.

La raison en est que les considérations qui prédominent ici n’ont rien

d’intellectuel et se rapportent à l’instinct. Dans le mariage ce qu’on a

en vue ce n’est pas un entretien plein d’esprit, c’est la création des

enfants: le mariage est un lien des cœurs et non des têtes. Lorsqu’une

femme affirme qu’elle est éprise de l’esprit d’un homme, c’est une

prétention vaine et ridicule ou bien c’est l’exaltation d’un être

dégénéré.--Les hommes au contraire, dans l’amour instinctif, ne sont pas

déterminés par les qualités du caractère de la femme; c’est pour cela

que tant de Socrates ont trouvé leurs Xantippes, par exemple

Shakespeare, Albert Dürer, Byron, etc. Mais les qualités intellectuelles

ont ici une grande influence, parce qu’elles sont transmises par la

mère: néanmoins leur influence est aisément surpassée par celle de la

beauté corporelle qui agit plus directement sur des points plus

essentiels. Il arrive cependant que des mères, instruites par leur

expérience de cette influence intellectuelle, font apprendre à leur

fille les beaux-arts, les langues, etc. pour les rendre attrayantes à

leurs futurs maris; elles cherchent ainsi à aider l’intelligence par des

moyens artificiels, de même que le cas échéant, elles cherchent à

développer les hanches et la poitrine.--Remarquons bien qu’il n’est ici

question que de l’attrait instinctif et tout immédiat, qui seul donne

naissance à la vraie passion de l’amour. Qu’une femme intelligente et

instruite apprécie l’intelligence et l’esprit chez un homme, qu’un homme

raisonnable et réfléchi éprouve le caractère de sa fiancée et en tienne

compte, cela ne fait rien à l’affaire dont il est ici question: ainsi

procède la raison dans le mariage quand c’est elle qui choisit, mais non

l’amour passionné qui seul nous occupe.

Jusqu’à présent, je n’ai tenu compte que des considérations absolues,

c’est-à-dire de celles qui sont d’un effet général; je passe maintenant

aux considérations relatives, qui sont individuelles, parce que là le

but est de rectifier le type de l’espèce, déjà altéré, de corriger les

écarts du type que la personne même qui choisit porte déjà en elle, et

de revenir ainsi à une pure représentation de ce type. Chacun aime

précisément ce qui lui manque. Le choix individuel qui repose sur ces

considérations toutes relatives est bien plus déterminé, plus décidé et

plus exclusif que le choix qui n’a égard qu’aux considérations absolues;

c’est de ces considérations relatives que naît d’ordinaire l’amour

passionné, tandis que les amours communes et passagères ne sont guidées

que par des considérations absolues. Ce n’est pas toujours la beauté

régulière et accomplie qui enflamme les grandes passions. Pour une

inclination vraiment passionnée il faut une condition que nous ne

pouvons exprimer que par une métaphore empruntée à la chimie. Les deux

personnes doivent se neutraliser l’une l’autre, comme un acide et un

alcali forment un sel neutre. Toute constitution sexuelle est une

constitution incomplète, l’imperfection varie avec les individus. Dans

l’un et l’autre sexe chaque être n’est qu’une partie du tout incomplète

et imparfaite. Mais cette partie peut être plus ou moins considérable,

selon les natures. Aussi chaque individu trouve-t-il son complément

naturel dans un certain individu de l’autre sexe qui représente en

quelque sorte la fraction indispensable au type complet, qui l’achève et

neutralise ses défauts, et produit un type accompli de l’humanité dans

le nouvel individu qui doit naître; car c’est toujours à la constitution

de cet être futur que tout aboutit sans cesse. Les physiologistes savent

que la sexualité chez l’homme et chez la femme a des degrés

innombrables: la virilité peut descendre jusqu’à l’affreux gynandre et

l’hypospadias; de même qu’il y a parmi les femmes de gracieux

androgynes; les deux sexes peuvent atteindre l’hermaphrodisme complet,

et ces individus qui tiennent le juste milieu entre les deux sexes et ne

font partie d’aucun sont incapables de se reproduire.--Pour la

neutralisation de deux individualités l’une par l’autre, il est

nécessaire que le degré déterminé de sexualité chez un certain homme

corresponde exactement au degré de sexualité chez une certaine femme;

afin que ces deux dispositions partielles se compensent justement l’une

l’autre.

C’est ainsi que l’homme le plus viril cherchera la femme la plus femme,

et vice versa. Les amants mesurent d’instinct cette part proportionnelle

nécessaire à chacun d’eux, et ce calcul inconscient se trouve avec les

autres considérations au fond de toute grande passion. Aussi quand les

amoureux parlent sur un ton pathétique de l’harmonie de leurs âmes, il

faut entendre le plus souvent l’harmonie des qualités physiques propres

à chaque sexe, et de nature à donner naissance à un être accompli,

harmonie qui importe bien plus que le concert de leurs âmes, lequel

souvent après la cérémonie se résout en un criant désaccord. A cela se

joignent les considérations relatives plus éloignées qui reposent sur ce

fait que chacun s’efforce de neutraliser par l’autre personne ses

faiblesses, ses imperfections, et tous les écarts du type normal, de

crainte qu’ils ne se perpétuent dans l’enfant futur, ou ne s’exagèrent

et ne deviennent des difformités. Plus un homme est faible au point de

vue de la force musculaire, plus il cherchera des femmes fortes: et la

femme agira de même. Mais comme c’est une loi de la nature que la femme

ait une force musculaire plus faible, il est également dans la nature

que les femmes préfèrent les hommes robustes.--La stature est aussi une

considération importante. Les petits hommes ont un penchant décidé pour

les grandes femmes et réciproquement... L’aversion d’une femme grande

pour des hommes grands est au fond des vues de la nature, afin d’éviter

une race gigantesque, quand la force transmise par la mère serait trop

faible pour assurer une longue durée à cette race exceptionnelle. Si une

grande femme choisit un grand mari, entre autres motifs pour faire

meilleure figure dans le monde, ce sont leurs descendants qui expieront

cette folie... Jusque dans les diverses parties du corps chacun cherche

un correctif à ses défauts, à ses déviations, avec d’autant plus de soin

que la partie est plus importante. Ainsi les gens au nez épaté

contemplent avec un plaisir inexprimable un nez aquilin, un profil de

perroquet; et ainsi du reste. Les hommes aux formes grêles et étirées,

au long squelette, admirent une petite personne tassée et courte à

l’excès.--Il en est de même du tempérament; chacun préfère celui qui est

l’opposé du sien, et sa préférence est toujours proportionnée à

l’énergie de son propre tempérament.--Ce n’est pas qu’une personne

parfaite en quelque point aime les imperfections contraires; mais elle

les supporte plus aisément que d’autres ne les supporteraient, parce que

les enfants trouvent dans ces qualités une garantie contre une

imperfection plus grande. Par exemple, une personne très blanche

n’éprouvera point de répugnance pour un teint olivâtre; mais aux yeux

d’une personne au teint bistré un teint d’une blancheur éclatante semble

divinement beau.--Il est des cas exceptionnels où un homme peut

s’éprendre d’une femme décidément laide: conformément à notre loi de

concordance des sexes, lorsque l’ensemble des défauts et irrégularités

physiques de la femme sont justement l’opposé et par conséquent le

correctif de ceux de l’homme. Alors la passion atteint généralement un

degré extraordinaire...

L’individu obéit en tout ceci, sans qu’il s’en doute, à un ordre

supérieur, celui de l’espèce: de là l’importance qu’il attache à

certaines choses, qui, en tant qu’individu, pourraient et devraient lui

être indifférentes.--Rien n’est singulier comme le sérieux profond,

inconscient, avec lequel deux jeunes gens de sexe différent qui se

voient pour la première fois s’observent l’un l’autre; le regard

inquisiteur et pénétrant qu’ils jettent l’un sur l’autre; l’inspection

minutieuse que tous les traits et toutes les parties de leurs personnes

respectives ont à subir. Cette recherche, cet examen, c’est _la

méditation du génie de l’espèce_ sur l’enfant qu’ils pourraient créer,

et la combinaison de ses éléments constitutifs. Le résultat de cette

méditation déterminera le degré de leur inclination et de leurs désirs

réciproques. Après avoir atteint un certain degré, ce premier mouvement

peut s’arrêter subitement, par la découverte de quelque détail

jusqu’alors inaperçu.--Ainsi le génie de l’espèce médite la génération

future; et le grand œuvre de Cupidon, qui spécule, s’ingénie et agit

sans cesse, est d’en préparer la constitution. En face des grands

intérêts de l’espèce toute entière, présente et future, l’avantage des

individus éphémères compte peu: le dieu est toujours prêt à les

sacrifier sans pitié. Car le génie de l’espèce est relativement aux

individus comme un immortel est aux mortels, et ses intérêts sont à ceux

des hommes comme l’infini est au fini. Sachant donc qu’il administre des

affaires supérieures à toutes celles qui ne concernent qu’un bien ou un

mal individuel, il les mène avec une impassibilité suprême, au milieu du

tumulte de la guerre, dans l’agitation des affaires, à travers les

horreurs d’une peste, il les poursuit même jusque dans la retraite du

cloître.

Nous avons vu plus haut que l’intensité de l’amour s’accroît à mesure

qu’il s’individualise. Nous l’avons prouvé: la constitution physique de

deux individus peut être telle que, pour améliorer le type de l’espèce,

et lui rendre toute sa pureté, l’un de ces individus doit être le

complément de l’autre. Un désir mutuel et exclusif les attire alors; et

par cela seul qu’il est fixé sur un objet unique, et qu’il représente en

même temps une mission spéciale de l’espèce, ce désir prend aussitôt un

caractère noble et élevé. Pour la raison opposée, le pur instinct sexuel

est un instinct vulgaire, parce qu’il n’est pas dirigé vers un individu

unique, mais vers tous, et qu’il ne cherche qu’à conserver l’espèce par

le nombre seulement et sans s’inquiéter de la qualité. Quand l’amour

s’attache à un être unique, il atteint alors une telle intensité, un tel

degré de passion, que s’il ne peut être satisfait, tous les biens du

monde et la vie même perdent leur prix. C’est une passion d’une violence

que rien n’égale, qui ne recule devant aucun sacrifice, et qui peut

conduire à la folie ou au suicide. Les causes inconscientes d’une

passion si excessive doivent différer de celles que nous avons démêlées

plus haut, et sont moins apparentes. Il nous faut admettre qu’il ne

s’agit pas seulement ici d’adaptation physique, mais que, de plus, la

volonté de l’homme et l’intelligence de la femme ont entre elles une

concordance spéciale qui fait que seuls ils peuvent engendrer un certain

être tout à fait déterminé: c’est l’existence de cet être que le génie

de l’espèce a ici en vue, pour des raisons cachées dans l’essence de la

chose en soi, et qui ne nous sont point accessibles. En d’autres termes:

la volonté de vivre désire ici s’objectiver dans un individu exactement

déterminé, lequel ne peut être engendré que par ce père uni à cette

mère. Ce désir métaphysique de la volonté en soi n’a d’abord d’autre

sphère d’action dans la série des êtres, que les cœurs des parents

futurs: saisis de cette impulsion, ils s’imaginent ne désirer que pour

eux-mêmes ce qui n’a qu’un but encore purement métaphysique,

c’est-à-dire en dehors du cercle des choses véritablement existantes.

Ainsi donc, de la source originelle de tous les êtres jaillit cette

aspiration d’un être futur, qui trouve son occasion unique d’arriver à

la vie, et cette aspiration se manifeste dans la réalité des choses par

la passion élevée et exclusive des parents futurs l’un pour l’autre; au

fond, illusion non pareille qui pousse un amoureux à donner tous les

biens de la terre pour s’unir à cette femme,--et pourtant en vérité elle

ne peut rien lui donner de plus qu’une autre. Telle est l’unique fin

poursuivie, ce qui le prouve c’est que cette sublime passion, aussi bien

que les autres, s’éteint dans la jouissance, au grand étonnement des

intéressés.--Elle s’éteint aussi quand la femme se trouvant stérile (ce

qui d’après Huseland peut résulter de 19 vices de constitution

accidentels), le but métaphysique s’évanouit: des millions de germes

disparaissent ainsi chaque jour, dans lesquels pourtant aussi le même

principe métaphysique de la vie aspire vers l’être. A cela point d’autre

consolation, si ce n’est que la volonté de vivre dispose de l’infini

dans l’espace, le temps et la matière, et qu’une occasion inépuisable de

retour lui est ouverte...

Le désir d’amour, ἱμερος, que les poètes de tous les temps s’étudient à

exprimer sous mille formes sans jamais épuiser le sujet, ni même

l’égaler, ce désir qui attache à la possession d’une certaine femme

l’idée d’une félicité infinie, et une douleur inexprimable à la pensée

qu’on ne pourrait l’obtenir,--ce désir et cette douleur de l’amour ne

peuvent pas avoir pour principe les besoins d’un individu éphémère; ce

désir est le soupir du génie de l’espèce qui, pour réaliser ses

intentions, voit ici une occasion unique à saisir ou à perdre, et qui

pousse de profonds gémissements. L’espèce seule a une vie sans fin et

seule elle est capable de satisfactions et de douleurs infinies. Mais

celles-ci se trouvent emprisonnées dans la poitrine étroite d’un mortel:

quoi d’étonnant quand cette poitrine semble vouloir éclater et ne peut

trouver aucune expression pour peindre le pressentiment de volupté ou de

peine infinie qui l’envahit. C’est bien là le sujet de toute poésie

érotique d’un genre élevé, de ces métaphores transcendantes qui planent

bien au-dessus des choses terrestres. C’est là ce qui inspirait

Pétrarque, ce qui agitait les Saint-Preux, les Werther et les Jacopo

Ortis; sans cela, ils seraient incompréhensibles et inexplicables. Ce

prix infini que les amants attachent l’un à l’autre ne peut reposer sur

de rares qualités intellectuelles, sur des qualités objectives ou

réelles; tout simplement parce que les amants ne se connaissent pas

assez exactement l’un l’autre; c’était le cas de Pétrarque. Seul

l’esprit de l’espèce peut voir d’un seul regard quelle valeur les amants

ont pour lui, et comment ils peuvent servir ses buts. Aussi les grandes

passions naissent-elles en général au premier regard.

Who ever lov’d, that lov’d not at first sight?

Shakespeare, _As you like it_, III, 5[35].

[35] Aima-t-il jamais, celui qui n’aima pas au premier regard.

... Si la perte de la bien-aimée, soit par le fait d’un rival, soit par

la mort, cause à l’amoureux passionné une douleur qui surpasse toutes

les autres, c’est justement, parce que cette douleur est d’une nature

transcendante, et qu’elle ne l’atteint pas seulement comme individu,

mais qu’elle le frappe dans son _essentia æterna_, dans la vie de

l’espèce dont il était chargé de réaliser la volonté spéciale. De là

vient que la jalousie est si pleine de tourments et si farouche, et que

le renoncement à la bien-aimée est le plus grand de tous les

sacrifices.--Un héros rougirait de laisser échapper des plaintes

vulgaires, mais non des plaintes d’amour; parce qu’alors ce n’est pas

lui, c’est l’espèce qui se lamente. Dans la grande Zénobie de Calderon,

il y a au second acte une scène entre Zénobie et Decius où celui-ci dit:

Cielos, luego tu me quieres?

Perdiera cien mil victorias,

Volviérame, etc.--

Ciel! tu m’aimes donc?

Pour cela, je sacrifierais cent mille victoires,

Je fuirais devant l’ennemi...

Ici donc l’honneur, qui jusqu’à présent l’emportait sur tout autre

intérêt, a été battu et mis en fuite, aussitôt que l’amour, c’est-à-dire

l’intérêt de l’espèce, entre en scène et cherche à emporter l’avantage

décisif... Devant cet intérêt seul cèdent l’honneur, le devoir et la

fidélité, après qu’ils ont résisté à toute autre tentation, même à la

menace de la mort.--Nous trouvons de même dans la vie privée que sur

aucun point la probité scrupuleuse n’est plus rare: les gens les plus

honnêtes d’ailleurs et les plus droits la mettent ici de côté, et

commettent l’adultère au mépris de tout, quand l’amour passionné,

c’est-à-dire l’intérêt de l’espèce, s’est emparé d’eux. Il semble même

qu’ils croient avoir conscience d’un privilège supérieur tel que les

intérêts individuels n’en sauraient jamais accorder de semblable;

justement parce qu’ils agissent dans l’intérêt de l’espèce. A ce point

de vue la pensée de Chamfort est digne de remarque: «Quand un homme et

une femme ont l’un pour l’autre une passion violente, il me semble

toujours que, quels que soient les obstacles qui les séparent, un mari,

des parents, etc., les deux amants sont l’un à l’autre de par la nature,

qu’ils s’appartiennent de droit divin, malgré les lois et les

conventions humaines.» Si des protestations s’élevaient contre cette

théorie, il suffirait de rappeler l’étonnante indulgence avec laquelle

le Sauveur dans l’Évangile traite la femme adultère, quand il présume la

même faute chez tous les assistants.--La plus grande partie du Décaméron

semble être à ce même point de l’espèce sur les droits et les intérêts

des individus qu’il foule aux pieds.--Toutes les différences de rang,

tous les obstacles, toutes les barrières sociales, le génie de l’espèce

les écarte et les anéantit sans efforts. Il dissipe comme une paille

légère toutes les institutions humaines, n’ayant souci que des

générations futures. C’est sous l’empire d’un intérêt d’amour que tout

danger disparaît et même que l’être le plus pusillanime trouve du

courage.

Et dans la comédie et le roman avec quel plaisir, avec quelle sympathie,

ne suivons-nous pas les jeunes gens qui défendent leur amour,

c’est-à-dire l’intérêt de l’espèce, et qui triomphent de l’hostilité des

parents uniquement préoccupés d’intérêts individuels. Car autant

l’espèce l’emporte sur l’individu, autant la passion surpasse en

importance, en élévation et en justice tout ce qui la contrarie. Aussi

le sujet fondamental de presque toutes les comédies, c’est l’entrée en

scène du génie de l’espèce avec ses aspirations et ses projets, menaçant

les intérêts des autres personnages de la pièce et cherchant à ensevelir

leur bonheur. Généralement il réussit et le dénoûment, conforme à la

justice poétique, satisfait le spectateur, parce que ce dernier sent que

les desseins de l’espèce passent bien avant ceux des individus; après le

dénoûment il s’en va tout consolé, laissant les amoureux à leur

victoire, s’associant à l’illusion qu’ils ont fondé leur propre bonheur,

tandis qu’en réalité, ils n’ont fait que le donner en sacrifice au bien

de l’espèce, malgré la prévoyance et l’opposition de leurs parents. Dans

certaines comédies singulières, on a essayé de retourner la chose, et de

mener à bonne fin le bonheur des individus, aux dépens des buts de

l’espèce: mais dans ce cas, le spectateur éprouve la même douleur que le

génie de l’espèce, et l’avantage assuré des individus ne saurait le

consoler. Comme exemple, il me revient à l’esprit quelques petites

pièces très connues: _la Reine de seize ans_, _le Mariage de raison_.

Dans les tragédies où il s’agit d’amour, les amants succombent presque

toujours; ils n’ont pu faire triompher les buts de l’espèce dont ils

n’étaient que l’instrument: ainsi dans Roméo et Juliette, Tancrède, don

Carlos, Wallenstein, la fiancée de Messine et tant d’autres.

Un amoureux tourne au comique aussi bien qu’au tragique: parce que dans

l’un et l’autre cas, il est aux mains du génie de l’espèce, qui le

domine au point de le ravir à lui-même; ses actions sont

disproportionnées à son caractère. De là vient, dans les degrés

supérieurs de la passion, cette couleur si poétique et si sublime dont

ses pensées se revêtent, cette élévation transcendante et surnaturelle,

qui semble lui faire absolument perdre de vue le but tout physique de

son amour. C’est que le génie de l’espèce et ses intérêts supérieurs

l’animent maintenant. Il a reçu la mission de fonder une suite indéfinie

de générations douées d’une certaine constitution et formées de certains

éléments qui ne peuvent se rencontrer que dans un seul père et une seule

mère; cette union et celle-là seulement peut donner l’existence à la

génération déterminée que la volonté de vivre exige expressément. Le

sentiment qu’il agit dans des circonstances d’une importance si

transcendante, transporte l’amant à une telle hauteur au-dessus des

choses terrestres et même au-dessus de lui-même, et revêt ses désirs

matériels d’une apparence tellement immatérielle, que l’amour est un

épisode poétique, même dans la vie de l’homme le plus prosaïque, ce qui

le rend parfois ridicule.--Cette mission que la volonté soucieuse des

intérêts de l’espèce impose à l’amant se présente sous le masque d’une

félicité infinie et anticipée qu’il espère trouver dans la possession de

la femme qu’il aime. Aux degrés suprêmes de la passion cette chimère est

si étincelante que, si on ne peut l’atteindre, la vie même perd tout

charme, et paraît désormais si vide de joies, si fade et si insipide,

que le dégoût qu’on en éprouve surmonte même l’effroi de la mort;

l’infortuné abrège parfois volontairement ses jours. Dans ce cas, la

volonté de l’homme est entrée dans le tourbillon de la volonté de

l’espèce, ou bien cette dernière l’emporte tellement sur la volonté

individuelle, que si l’amant ne peut agir en qualité de représentant de

cette volonté de l’espèce, il dédaigne d’agir au nom de la sienne

propre. L’individu est un vase trop fragile pour contenir l’aspiration

infinie de la volonté de l’espèce concentrée sur un objet déterminé. Dès

lors il n’y a d’autre issue que le suicide, parfois le double suicide

des deux amants; à moins que la nature, pour sauver l’existence, ne

laisse arriver la folie qui couvre de son voile la conscience d’un état

désespéré.--Chaque année plusieurs cas analogues viennent confirmer

cette vérité.

Mais ce n’est pas seulement la passion qui a parfois une issue tragique

et contrariée: l’amour satisfait conduit plus souvent aussi au malheur

qu’au bonheur. Car les exigences de l’amour, en conflit avec le

bien-être personnel de l’amant, sont tellement incompatibles avec les

autres circonstances de sa vie et ses plans d’avenir qu’elles minent

tout l’édifice de ses projets, de ses espérances et de ses rêves.

L’amour n’est pas seulement en contradiction avec les relations

sociales, souvent il l’est aussi avec la nature intime de l’individu,

lorsqu’il se fixe sur des personnes qui, en dehors des rapports sexuels,

seraient haïes de leur amant, méprisées, et même abhorrées. Mais la

volonté de l’espèce a tant de puissance sur l’individu, que l’amant fait

taire ses répugnances et ferme les yeux sur les défauts de celle qui

aime: il passe légèrement sur tout, il méconnaît tout, et s’unit pour

toujours à l’objet de sa passion, tant il est ébloui par cette illusion,

qui s’évanouit dès que la volonté de l’espèce est satisfaite et qui

laisse derrière elle pour toute la vie une compagne détestée. Ainsi

seulement l’on s’explique que des hommes raisonnables et même

distingués, s’unissent à des harpies et épousent des mégères, et ne

comprennent pas comment ils ont pu faire un tel choix. Voilà pourquoi

les anciens représentaient l’amour avec un bandeau. Il peut même arriver

qu’un amoureux reconnaisse clairement les vices intolérables de

tempérament et de caractère chez sa fiancée, qui lui présagent une vie

tourmentée, il se peut qu’il en souffre amèrement, sans qu’il ait le

courage de renoncer à elle:

I ask not, I care not,

If guilt’s in thy heart;

I know that I love thee,

Whatever thou art.

Si tu es coupable, peu m’importe, je ne le demande point, je sais que

je t’aime telle que tu es et cela me suffit.

Car au fond, ce n’est pas son propre intérêt qu’il poursuit, bien qu’il

se l’imagine, mais celui d’un troisième individu, qui doit naître de cet

amour. Ce désintéressement qui est partout le sceau de la grandeur,

donne ici à l’amour passionné cette apparence sublime, et en fait un

digne objet de poésie.--Enfin, il arrive que l’amour se concilie avec la

haine la plus violente pour l’être aimé, aussi Platon l’a-t-il comparé à

l’amour des loups pour les brebis. Ce cas se présente, quand un amoureux

passionné, malgré tous les efforts et toutes les prières, ne peut à

aucun prix se faire écouter.

Pensées, maximes et fragments · 第 23 / 46 题