Où Dante serait-il allé chercher le modèle et le sujet de son enfer
ailleurs que dans notre monde réel? Et pourtant, c’est bel et bien un
enfer qu’il nous a peint. Au contraire, quand il s’est agi de décrire le
ciel et ses joies, il se trouvait en face d’une difficulté
insurmontable, justement parce que notre monde n’offre rien d’analogue.
Au lieu des joies du Paradis, il fut réduit à nous faire part des
instructions que lui donnèrent là ses ancêtres, sa Béatrix et divers
saints. Par où l’on voit assez clairement quelle sorte de monde est le
nôtre.--(L. 189.)
* * * * *
Ce monde, champ de carnage où des êtres anxieux et tourmentés ne
subsistent qu’en se dévorant les uns les autres, où toute bête de proie
devient le tombeau vivant de mille autres, et n’entretient sa vie qu’au
prix d’une longue suite de martyres, où la capacité de souffrir croît en
proportion de l’intelligence, et atteint par conséquent dans l’homme son
degré le plus élevé; ce monde, les optimistes ont voulu l’ajuster à leur
système, et nous le démontrer _a priori_ comme le meilleur des mondes
possibles. L’absurdité est criante.--On me dit d’ouvrir les yeux et de
promener mes regards sur la beauté du monde que le soleil éclaire,
d’admirer ses montagnes, ses vallées, ses torrents, ses plantes, ses
animaux, que sais-je encore. Le monde n’est-il donc qu’une lanterne
magique? Certes le spectacle est splendide à voir, mais y jouer son
rôle, c’est autre chose.--Après l’optimiste vient l’homme des causes
finales; celui-là me vante la sage ordonnance qui défend aux planètes de
se heurter du front dans leur course, qui empêche la terre et la mer de
se confondre en une immense bouillie, et les tient proprement séparées,
qui fait que tout ne reste pas figé dans une glace éternelle, ou consumé
par la chaleur, qui, grâce à l’inclinaison de l’écliptique ne permet pas
au printemps d’être éternel et laisse mûrir les fruits, etc. Mais ce ne
sont là que de simples _conditiones sine quibus non_. Car si un monde
doit exister, si ses planètes doivent durer, ne fût-ce qu’un temps égal
à celui que le rayon d’une étoile fixe éloignée met pour arriver jusqu’à
elles, et si elles ne disparaissent pas comme le fils de Lessing
immédiatement après leur naissance, il fallait que les choses ne fussent
pas charpentées assez maladroitement, pour que l’échafaudage fondamental
menaçât déjà de crouler. Arrivons maintenant aux résultats de cette
œuvre si vantée, considérons les acteurs qui se meuvent sur cette scène
si solidement machinée: nous voyons la douleur apparaître en même temps
que la sensibilité, et grandir à mesure que celle-ci devient
intelligente, nous voyons le désir et la souffrance marcher du même pas,
se développer sans limites, jusqu’à ce qu’enfin la vie humaine n’offre
plus qu’un sujet de tragédies ou de comédies. Maintenant, si l’on est
sincère, on sera peu disposé à entonner l’Alleluia des optimistes.--(L.
189.)
* * * * *
La vie ne se présente nullement comme un cadeau dont nous n’avons qu’à
jouir, mais bien comme un devoir, une tâche dont il faut s’acquitter à
force de travail; de là, dans les grandes et petites choses, une misère
générale, un labeur sans repos, une concurrence sans trêve, un combat
sans fin, une activité imposée avec une tension extrême de toutes les
forces du corps et de l’esprit. Des millions d’hommes, réunis en
nations, concourent au bien public, chaque individu agissant ainsi dans
l’intérêt de son propre bien; mais des milliers de victimes tombent pour
le salut commun. Tantôt des préjugés insensés, tantôt une politique
subtile excitent les peuples à la guerre; il faut que la sueur et le
sang de la grande foule coulent en abondance pour mener à bonne fin les
fantaisies de quelques-uns, ou expier leurs fautes. En temps de paix,
l’industrie et le commerce prospèrent, les inventions font merveille,
les vaisseaux sillonnent les mers et rapportent des friandises de tous
les coins du monde, les vagues engloutissent des milliers d’hommes. Tout
est en mouvement, les uns méditent, les autres agissent, le tumulte est
indescriptible.
Mais le dernier but de tant d’efforts, quel est-il? Maintenir pendant un
court espace de temps des êtres éphémères et tourmentés, les maintenir
au cas le plus favorable dans une misère supportable et une absence de
douleur relative que guette aussitôt l’ennui; puis la reproduction de
cette race et le renouvellement de son train habituel.--(L. 68.)
* * * * *
Il est véritablement incroyable combien insignifiante et dénuée
d’intérêt, vue du dehors, et combien sourde et obscure, ressentie
intérieurement, s’écoule la vie de la plupart des hommes. Elle n’est que
tourments, aspirations impuissantes, marche chancelante d’un homme qui
rêve à travers les quatre âges de la vie jusqu’à la mort, avec un
cortège de pensées triviales. Les hommes ressemblent à des horloges qui
ont été montées et qui marchent sans savoir pourquoi; et chaque fois
qu’un homme est engendré et mis au monde, l’horloge de la vie humaine
est de nouveau montée pour répéter encore une fois son vieux refrain usé
d’éternelle boîte à musique, phrase par phrase, mesure pour mesure, avec
des variations à peine sensibles.
Chaque individu, chaque visage humain et chaque vie humaine n’est qu’un
rêve de plus, un rêve éphémère de l’esprit infini de la nature, de la
volonté de vivre persistante et obstinée, ce n’est qu’une image fugitive
de plus qu’elle dessine en se jouant sur sa page infinie de l’espace et
du temps, qu’elle laisse subsister quelques instants d’une brièveté
vertigineuse, et qu’aussitôt elle efface pour faire place à d’autres.
Cependant et c’est là le côté de la vie qui donne à penser et à
réfléchir, il faut que la volonté de vivre, violente et impétueuse, paie
chacune de ces images fugitives, chacune de ces vaines fantaisies au
prix de douleurs profondes et sans nombre, et d’une mort amère longtemps
redoutée et qui vient enfin. Voilà pourquoi l’aspect d’un cadavre nous
rend soudainement sérieux.--(W. I. 379.)
* * * * *
La vie de l’homme oscille, comme un pendule, entre la douleur et
l’ennui[25], tels sont en réalité ses deux derniers éléments. Les hommes
ont dû exprimer cela d’une étrange manière; après avoir fait de l’enfer
le séjour de tous les tourments et de toutes les souffrances, qu’est-il
resté pour le ciel? justement l’ennui.--(L. 72.)
[25]
. . . . . Amaro e noia
La vita, altro mai nulla. . . . . .
(A se stesso)
Nell’ imo petto, grave, salda, immota
Come colonna adamantina, siede
Noia immortale.
_Leopardi_ (Al conte Pepoli.)
(Note du traducteur.)