MISÈRES DE LA VIE.

L’Arcadie nous a vus naître, tous tant que nous sommes, comme le dit

Schiller; c’est-à-dire que nous entrons dans le monde, pleins de

prétentions au bonheur et à la jouissance, et que nous nous attachons à

l’espérance insensée de voir ces prétentions réussir. Mais bientôt le

destin paraît, il nous empoigne rudement et il nous apprend que rien ne

nous appartient, mais que tout est à lui, qu’il a un droit incontestable

non seulement sur tout ce que nous possédons et acquérons, sur notre

femme et notre enfant, mais sur nos bras et jambes, sur nos yeux et nos

oreilles, même sur notre nez en plein visage.--(P. I. 434.)

* * * * *

Tandis que la première moitié de la vie n’est qu’une infatigable

aspiration vers le bonheur, la seconde moitié, au contraire, est dominée

par un douloureux sentiment de crainte, car alors on finit par se rendre

compte plus ou moins clairement que tout bonheur n’est que chimère, que

la souffrance seule est réelle. Aussi les esprits sensés visent-ils

moins à de vives jouissances qu’à une absence de peines, à un état en

quelque sorte invulnérable.--Dans mes jeunes années, un coup de sonnette

à ma porte me remplissait aussitôt de joie, car je pensais: «Bon! voilà

quelque chose qui arrive.» Plus tard, mûri par la vie, ce même bruit

éveillait un sentiment voisin de l’effroi; je me disais: «Hélas!

qu’arrive-t-il?»--(L. 228.)

* * * * *

Rien de fixe dans la vie fugitive: ni douleur infinie, ni joie

éternelle, ni impression permanente, ni enthousiasme durable, ni

résolution élevée qui puisse compter pour la vie! Tout se dissout dans

le torrent des années. Les minutes, les innombrables atomes de petites

choses, fragments de chacune de nos actions, sont les vers rongeurs qui

dévastent tout ce qu’il y a de grand et de hardi... On ne prend rien au

sérieux dans la vie humaine; la poussière n’en vaut pas la peine.--(G.

51.)

* * * * *

A considérer la vie sous l’aspect de sa valeur objective, il est au

moins douteux qu’elle soit préférable au néant; et je dirais même que si

l’expérience et la réflexion pouvaient se faire entendre, c’est en

faveur du néant qu’elles élèveraient la voix. Si l’on frappait à la

pierre des tombeaux, pour demander aux morts s’ils veulent ressusciter,

ils secoueraient la tête. Telle est aussi l’opinion de Socrate dans

l’apologie de Platon, et même l’aimable et gai Voltaire ne peut

s’empêcher de dire: «On aime la vie; mais le néant ne laisse pas d’avoir

du bon»; et encore: «Je ne sais pas ce que c’est que la vie éternelle,

mais celle-ci est une mauvaise plaisanterie.»--(W. II. 531.)

* * * * *

La vie de chaque homme vue de loin et de haut, dans son ensemble et dans

ses traits les plus saillants, nous présente toujours un spectacle

tragique; mais si on la parcourt dans le détail, elle a le caractère

d’une comédie. Car le train et le tourment du jour, l’incessante

agacerie du moment, les désirs et les craintes de la semaine, les

disgrâces de chaque heure, sous l’action du hasard qui songe toujours à

nous mystifier, ce sont là autant de scènes de comédie. Mais les

souhaits toujours déçus, les vains efforts, les espérances que le sort

foule impitoyablement aux pieds, les funestes erreurs de la vie entière,

avec les souffrances qui s’accumulent et la mort au dernier acte, voilà

l’éternelle tragédie. Il semble que le destin ait voulu ajouter la

dérision au désespoir de notre existence, quand il a rempli notre vie de

toutes les infortunes de la tragédie, sans que nous puissions seulement

soutenir la dignité des personnages tragiques. Loin de là, dans le large

détail de la vie, nous jouons inévitablement le piètre rôle de

comiques.--(L. 75.)

* * * * *

Si un Dieu a fait ce monde, je n’aimerais pas à être ce Dieu: la misère

du monde me déchirerait le cœur.--(N. 441.)

* * * * *

Imagine-t-on un démon créateur, on serait pourtant en droit de lui crier

en lui montrant sa création: «Comment as-tu osé interrompre le repos

sacré du néant, pour faire surgir une telle masse de malheur et de

tourment?»--(N. 441.)

* * * * *

Si l’on mettait devant les yeux de chacun les douleurs et les tourments

épouvantables auxquels sa vie est continuellement exposée, à cet aspect,

il serait saisi d’effroi: et si l’on voulait conduire l’optimiste le

plus endurci à travers les hôpitaux, les lazarets et les chambres de

torture chirurgicales, à travers les prisons, les lieux de supplices,

les écuries d’esclaves, sur les champs de bataille et dans les cours

d’assises, si on lui ouvrait tous les sombres repaires où la misère se

glisse pour fuir les regards d’une curiosité froide, et si enfin on le

laissait regarder dans la tour affamée d’Ugolin,--alors, assurément, lui

aussi finirait par reconnaître de quelle sorte est ce _meilleur des

mondes possibles_[24].

[24] «Il n’y a que violence dans l’univers; mais nous sommes gâtés par

la philosophie moderne, qui a dit _tout est bien_, tandis que le mal

a tout souillé, et que dans un sens très vrai _tout est mal_,

puisque rien n’est à sa place.»

Pensées, maximes et fragments · 第 13 / 46 题