La vie est un pensum dont il faut s’acquitter laborieusement: et dans ce
sens, le mot _defunctus_ est une belle expression.--
Imaginez un instant que l’acte de la génération ne soit ni un besoin ni
une volupté, mais une affaire de réflexion pure et de raison: l’espèce
humaine pourrait-elle bien encore subsister? Chacun n’aurait-il pas eu
plutôt assez pitié de la génération à venir, pour lui épargner le poids
de l’existence, ou du moins n’aurait-il pas hésité à le lui imposer de
sang-froid?--
Le monde, mais c’est l’enfer, et les hommes se partagent en âmes
tourmentées et en diables tourmenteurs.--
Il me faudra sans doute entendre dire encore que ma philosophie est sans
consolation;--et cela simplement parce que je dis la vérité, tandis que
les gens veulent entendre dire: le Seigneur Dieu a bien fait tout ce
qu’il a fait. Allez à l’église, et laissez les philosophes en repos. Du
moins, n’exigez pas qu’ils ajustent leurs doctrines à votre catéchisme:
c’est ce que font les gueux, les philosophâtres: chez ceux-là vous
pouvez commander des doctrines selon votre bon plaisir. Troubler
l’optimisme obligé des professeurs de philosophie est aussi facile
qu’agréable.--
Brahma produit le monde par une sorte de péché ou d’égarement, et reste
lui-même dans le monde pour expier ce péché, jusqu’à ce qu’il se soit
racheté.--Très bien!--Dans le bouddhisme, le monde naît par suite d’un
trouble inexplicable, se produisant après un long repos dans cette
clarté du ciel, dans cette béatitude sereine, appelée _Nirvana_ qui sera
reconquise par la pénitence, c’est comme une sorte de fatalité qu’il
faut entendre au fond en un sens moral, bien que cette explication ait
une analogie et une image exactement correspondante dans la nature par
la formation inexplicable du monde primitif, vaste nébuleuse d’où
sortira un soleil. Mais les erreurs morales rendent même le monde
physique graduellement plus mauvais et toujours plus mauvais, jusqu’à ce
qu’il ait pris sa triste forme actuelle.--C’est parfait!--Pour les Grecs
le monde et les dieux étaient l’ouvrage d’une nécessité
insondable.--Cette explication est supportable, en ce sens qu’elle nous
satisfait provisoirement.--Ormuzd vit en guerre avec Ahriman:--on peut
encore admettre cela.--Mais un Dieu comme ce Jéhovah, qui _animi causâ_,
pour son bon plaisir et _de gaîté de cœur_ produit ce monde de misère et
de lamentations, et qui encore s’en félicite et s’applaudit, avec son
πάντα καλά λίαν[23]. Voilà qui est trop fort! Considérons donc à ce
point de vue la religion des Juifs comme la dernière parmi les doctrines
religieuses des peuples civilisés; ce qui concorde parfaitement avec ce
fait qu’elle est aussi la seule qui n’ait absolument aucune trace
d’immortalité.
[23] _Voir_ la note [28] à la page 63.
Quand même la démonstration de Leibnitz serait vraie; quand même on
admettrait que, parmi les mondes possibles, celui-ci est toujours le
meilleur, cette démonstration ne donnerait encore aucune théodicée. Car
le créateur n’a pas seulement créé le monde, mais aussi la possibilité
elle-même: par conséquent, il aurait dû rendre possible un meilleur
monde.
La misère qui remplit ce monde proteste trop hautement contre
l’hypothèse d’une œuvre parfaite due à un être absolument sage,
absolument bon, et avec cela tout puissant; et d’autre part,
l’imperfection évidente et même la burlesque caricature du plus achevé
des phénomènes de la création, l’homme, sont d’une évidence trop
sensible. Il y a là une dissonance que l’on ne peut résoudre. Au
contraire, douleurs et misères sont autant de preuves à l’appui, quand
nous considérons le monde comme l’ouvrage de notre propre faute, par
conséquent comme une chose qui ne saurait être meilleure. Tandis que,
dans la première hypothèse, la misère du monde devient une accusation
amère contre le créateur et donne matière à des sarcasmes, elle apparaît
dans le second cas, comme une accusation contre notre être et notre
volonté même, bien propre à nous humilier. Car elle nous conduit à cette
pensée profonde que nous sommes venus dans le monde déjà viciés comme
les enfants de pères usés de débauche, et que si notre existence est
tellement misérable, et a pour dénoûment la mort, c’est que nous avons
continuellement cette faute à expier. D’une manière générale rien n’est
plus certain: c’est la lourde faute du monde qui amène les grandes et
innombrables souffrances du monde; et nous entendons cette relation au
sens métaphysique et non physique et empirique. Aussi l’histoire du
péché originel me réconcilie-t-elle avec l’ancien testament, elle est
même à mes yeux la seule vérité métaphysique du livre, bien qu’elle s’y
présente sous le voile de l’allégorie. Car notre existence ne ressemble
à rien tant qu’à la conséquence d’une faute et d’un désir coupable...
Voulez-vous toujours avoir sous la main une boussole sûre, afin de vous
orienter dans la vie et de l’envisager sans cesse dans son vrai jour,
habituez-vous à considérer ce monde comme un lieu de pénitence, comme
une colonie pénitentiaire, _a penal colony_,--un ἐργαστήριον, ainsi déjà
l’avaient nommé les plus anciens philosophes (_Clem. Alex. Strom._ L.
III, c. 3, p. 399) et parmi les pères de l’Église comme Origène
l’exprimait avec une hardiesse louable. (Augustin. _De civit. Dei_, L.
XI, c. 23).--La sagesse de tous les temps, le brahmanisme, le
bouddhisme, Empédocle et Pythagore confirment cette manière de voir;
Cicéron (_Fragmenta de philosophia_, vol. 12, p. 316, éd. Bip.) rapporte
que les anciens sages dans l’initiation aux mystères enseignaient, _nos
ob aliqua scelera suscepta in vita superiore, pœnarum luendarum causa
natos esse_. Vanini exprime cette idée de la façon la plus énergique,
Vanini qu’on a trouvé plus commode de brûler que de réfuter, quand il
dit: _Tot, tantisque homo repletus miseriis, ut si christianæ religioni
non repugnaret, dicere auderem: si daemones dantur, ipsi, in hominum
corpora transmigrantes, sceleris pœnas luunt_ (_De admirandis naturæ
arcanis_, dial. L, p. 353). Mais même dans le pur christianisme bien
compris, notre existence est considérée comme la suite d’une faute,
d’une chute. Si l’on se familiarise avec cette pensée, on n’attendra de
la vie que ce qu’elle peut donner, et loin de considérer comme quelque
chose d’inattendu, de contraire à la règle ses contradictions,
souffrances, tourments, misères grandes ou petites, on les trouvera tout
à fait dans l’ordre, sachant bien qu’ici bas chacun porte la peine de
son existence, et chacun à sa manière.--Parmi les maux d’un
établissement pénitentiaire, le moindre n’est pas la société qu’on y
rencontre. Ce que vaut la société des hommes, ceux-là qui en
mériteraient une meilleure le sauront sans que j’aie besoin de le dire.
Une belle âme, un génie, peuvent parfois y éprouver les sentiments d’un
noble prisonnier d’État qui est aux galères entouré de vulgaires
scélérats; et comme lui ils cherchent à s’isoler. Mais en général cette
idée sur le monde nous rend capables de voir sans surprise, à plus forte
raison sans indignation, ce qu’on appelle les imperfections,
c’est-à-dire la misérable constitution intellectuelle et morale de la
plupart des hommes que leur physionomie même nous révèle...
La conviction que le monde, et par suite l’homme sont tels qu’ils ne
devraient pas exister, est de nature à nous remplir d’indulgence les uns
pour les autres; qu’attendre, en effet, d’une telle espèce d’êtres?--Il
me semble parfois que la manière convenable de s’aborder d’homme à
homme, au lieu d’être Monsieur, Sir, etc., pourrait être: «compagnon de
souffrance, _socî malorum_, compagnon de misères, _my fellow-sufferer_.»
Si bizarre que cela paraisse, l’expression est pourtant fondée, elle
jette sur le prochain la lumière la plus vraie, et rappelle à la
nécessité de la tolérance, de la patience, à l’indulgence, à l’amour du
prochain, dont nul ne pourrait se passer, et dont par conséquent chacun
est redevable.