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HISTOIRE DU CONSULAT
ET DE
L'EMPIRE
FAISANT SUITE
À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
PAR M. A. THIERS
TOME PREMIER
[Illustration: Emblème de l'éditeur.]
PARIS
PAULIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR
60, RUE RICHELIEU
1845
PARIS, IMPRIMÉ PAR PLON FRÈRES, 36, RUE DE VAUGIRARD.
[Illustration: A. THIERS.]
LIVRE PREMIER.
CONSTITUTION DE L'AN VIII.
Entrée en fonctions des Consuls provisoires.--Partage
d'attributions entre M. Sieyès et le général Bonaparte.--Le général
s'empare de l'administration des affaires, et laisse à M. Sieyès le
soin de rédiger la nouvelle Constitution.--État de la France en
brumaire an VIII.--Désordre de l'administration et des
finances.--Profonde misère des armées.--Troubles en
Vendée.--Agitation du parti révolutionnaire dans quelques villes du
midi.--Premiers efforts des Consuls provisoires pour remettre
l'ordre dans les diverses parties du gouvernement.--Nomination de
MM. Cambacérès au ministère de la justice, Laplace, au ministère de
l'intérieur, Fouché, au ministère de la police, de Talleyrand, au
ministère des affaires étrangères, Berthier, au ministère de la
guerre, Forfait, au ministère de la marine, Gaudin, au ministère
des finances.--Premières mesures financières.--Suppression de
l'emprunt forcé progressif.--Création de l'agence des contributions
directes, et confection immédiate des rôles arriérés depuis
plusieurs années.--Création des obligations des receveurs
généraux.--La confiance commence à se rétablir, les banquiers de
Paris prêtent au gouvernement les premiers fonds dont il a
besoin.--Envoi d'un secours aux armées.--Actes politiques des
Consuls provisoires.--Révocation de la loi des otages,
élargissement des prêtres détenus, et des naufragés de
Calais.--Pourparlers avec les chefs du parti royaliste.--Suspension
d'armes en Vendée, conclue avec MM. de Bourmont, d'Autichamp et de
Châtillon.--Commencement de relations avec les cabinets
étrangers.--État de l'Europe.--L'Angleterre et l'Autriche résolues
à continuer la guerre.--Paul Ier, irrité contre ses alliés, est
disposé à se retirer de la coalition, et à se rattacher au système
de neutralité, adopté par la Prusse.--Importance de la Prusse en ce
moment.--Le général Bonaparte envoie à Berlin son aide-de-camp
Duroc.--Bruits de paix.--Sensible amélioration dans l'état matériel
et moral de la France, par suite des premiers actes des Consuls
provisoires.--On commence à s'occuper de la Constitution.--Projet
de M. Sieyès conçu et médité depuis long-temps.--Les listes de
notabilité, le Sénat conservateur, le Corps Législatif, le
Tribunat, le grand électeur.--Désaccord entre M. Sieyès et le
général Bonaparte, relativement à l'organisation du pouvoir
exécutif.--Danger d'une rupture entre ces deux personnages.--Des
intermédiaires les rapprochent.--Le grand électeur est remplacé par
trois consuls.--Adoption de la Constitution de l'an VIII, et sa
mise en vigueur fixée au 4 nivôse an VIII.
[En marge: Nov. 1799.]
La journée du 18 brumaire venait de mettre fin à l'existence du
Directoire.
[En marge: Ce qu'avait été le Directoire.]
Les hommes qui, après les orages de la Convention, avaient imaginé
cette espèce de république, n'étaient pas bien convaincus de
l'excellence et de la solidité de leur ouvrage; mais au sortir du
régime sanglant qu'ils avaient traversé, il leur était difficile de
faire mieux ou autrement. Il était impossible, en effet, de songer aux
Bourbons, que le sentiment universel repoussait; il était également
impossible de se jeter dans les bras d'un général illustre, car, à
cette époque, aucun de nos hommes de guerre n'avait acquis assez de
gloire pour subjuguer les esprits. D'ailleurs, toutes les illusions
n'étaient pas encore dissipées par l'expérience. On venait d'échapper
aux mains du Comité de Salut Public; on n'avait essayé que la
république sanglante de quatre-vingt-treize, consistant dans une
assemblée unique, qui exerçait tous les pouvoirs à la fois; il restait
un dernier essai à faire, celui d'une république modérée, dans
laquelle les pouvoirs seraient sagement divisés, et dont
l'administration serait confiée à des hommes nouveaux, étrangers à
tous les excès qui avaient épouvanté la France. On imagina donc le
Directoire.
Ce nouvel essai de république dura quatre années, depuis le 13
brumaire an IV jusqu'au 18 brumaire an VIII. Il fut entrepris avec
bonne foi et bonne volonté, par des hommes dont la plupart étaient
honnêtes, et animés d'excellentes intentions. Quelques personnages
d'un caractère violent, ou d'une probité suspecte, comme le directeur
Barras, avaient pu se mêler à la liste des gouvernants, qui, pendant
ces quatre années, se transmirent le pouvoir; mais Rewbell, La
Reveillère-Lepeaux, Le Tourneur, Carnot, Barthélemy, Roger-Ducos,
Sieyès, étaient des citoyens probes, quelques-uns très-capables, et le
dernier, M. Sieyès, un esprit tout à fait supérieur. Et cependant, la
république directoriale n'avait bientôt présenté qu'une désolante
confusion: moins de cruauté, mais plus d'anarchie, tel avait été le
caractère du nouveau gouvernement. On ne guillotinait pas, on
déportait. On n'obligeait point à recevoir les assignats sous peine de
mort, mais on ne payait personne. Nos soldats, sans armes et sans
pain, étaient vaincus au lieu d'être victorieux. À la terreur avait
succédé un malaise intolérable. Et comme la faiblesse a aussi ses
emportements, cette république modérée d'intention avait fini par deux
mesures tout à fait tyranniques, l'emprunt forcé progressif, et la loi
des otages. Cette dernière mesure surtout, quoiqu'elle n'eût rien de
sanguinaire, était l'une des vexations les plus odieuses inventées par
la cruelle et féconde imagination des partis.
Est-il étonnant que la France, à laquelle les Bourbons ne pouvaient
pas être présentés en quatre-vingt-dix-neuf, et qui, après le mauvais
succès de la constitution directoriale, commençait à ne plus croire à
la République, est-il étonnant que la France se jetât dans les bras de
ce jeune général, vainqueur de l'Italie et de l'Égypte, étranger à
tous les partis, affectant de les dédaigner tous, doué d'une volonté
énergique, montrant pour les affaires militaires et civiles une
aptitude égale, et laissant deviner une ambition qui, loin d'effrayer
les esprits, était alors accueillie comme une espérance? Il aurait
suffi de moins de gloire qu'il n'en avait pour s'emparer du
gouvernement, car, quelque temps auparavant, on avait envoyé le
général Joubert à Novi, afin qu'il pût y acquérir les titres qui lui
manquaient encore, pour faire la révolution appelée depuis, dans nos
annales, le 18 brumaire. L'infortuné Joubert avait été vaincu et tué à
Novi; mais le jeune Bonaparte, toujours heureux et victorieux, du
moins alors, échappant aux dangers de la mer comme aux dangers des
batailles, était revenu d'Égypte en France d'une manière presque
miraculeuse, et, à sa première apparition, le Directoire avait
succombé. Tous les partis étaient accourus à sa rencontre, lui
demandant l'ordre, la victoire et la paix.
Cependant ce n'était pas en un jour que l'autorité d'un seul pouvait
remplacer cette démagogie, où tout le monde, alternativement opprimé
ou oppresseur, avait joui un instant de la toute-puissance. Il
fallait ménager les apparences, et, pour amener au pouvoir absolu la
France fatiguée, la faire passer par la transition d'un gouvernement
glorieux, réparateur et demi-républicain. Il fallait, en un mot, le
Consulat, avant d'aboutir à l'Empire.
C'est cette partie de notre histoire contemporaine que je vais
raconter aujourd'hui. Quinze ans se sont écoulés depuis que je
retraçais les annales de notre première révolution. Ces quinze années,
je les ai passées au milieu des orages de la vie publique; j'ai vu
s'écrouler un trône ancien, et s'élever un trône nouveau; j'ai vu la
Révolution française poursuivre son invincible cours: quoique les
spectacles auxquels j'ai assisté m'aient peu surpris, je n'ai pas la
prétention de croire que l'expérience des hommes et des affaires n'eût
rien à m'apprendre; j'ai la confiance, au contraire, d'avoir beaucoup
appris, et d'être ainsi plus apte, peut-être, à saisir et à exposer
les grandes choses que nos pères ont faites, pendant ces temps
héroïques. Mais je suis certain que l'expérience n'a point glacé en
moi les sentiments généreux de ma jeunesse; je suis certain d'aimer,
comme je les aimais, la liberté et la gloire de la France.
Je reprends mon récit au 18 brumaire an VIII (9 novembre 1799).
[En marge: Réunion des trois Consuls provisoires au Petit-Luxembourg.]
La loi du 19 brumaire, qui instituait le Consulat provisoire, était
rendue; les trois nouveaux consuls, Bonaparte, Sieyès et Roger-Ducos,
quittèrent Saint-Cloud pour se transporter à Paris. MM. Sieyès et
Roger-Ducos, anciens membres du Directoire, étaient déjà établis au
palais du Luxembourg. Le général Bonaparte abandonna sa petite maison
de la rue de la Victoire, et vint avec sa femme, ses enfants adoptifs
et ses aides-de-camp, fixer sa demeure dans les appartements du
Petit-Luxembourg. Là, rapproché de ses deux collègues, entouré des
débris du dernier gouvernement et des éléments du gouvernement
nouveau, il mit la main à l'oeuvre, avec cette intelligence sûre et
rapide, avec cette activité extraordinaire, qui avaient signalé sa
manière d'agir à la guerre.
[En marge: Rôles de M. Sieyès et du général Bonaparte.]
On lui avait associé deux collègues, MM. Roger-Ducos et Sieyès, tous
deux pris dans le Directoire, et tous deux fort employés à détruire ce
gouvernement, qu'ils méprisaient. M. Sieyès, surtout, avait été placé
à côté du général Bonaparte, parce qu'il était le second personnage de
la République. Auteur des plus grandes et des meilleures conceptions
de la Révolution française, telles que la réunion des trois ordres, la
division de la France en départements, l'institution des gardes
nationales, M. Sieyès, dépourvu d'éloquence, avait rivalisé avec
Mirabeau dans les premiers jours de notre révolution, alors que la
puissance de la parole était la première de toutes; et aujourd'hui que
la guerre universelle assignait au génie militaire la première place,
M. Sieyès, qui n'avait jamais porté une épée, était presque l'égal du
général Bonaparte, tant est grande la puissance de l'esprit, même sans
l'accompagnement des talents qui le rendent utile ou applicable. Mais
maintenant qu'il fallait mettre la main aux affaires, M. Sieyès, qui
était paresseux, chagrin, absolu dans ses idées, irrité ou bouleversé
par la moindre contradiction, M. Sieyès ne pouvait rivaliser
long-temps d'influence avec son jeune collègue, qui était capable de
travailler jour et nuit, qu'aucune contradiction ne troublait, qui
était brusque, mais point chagrin; qui savait charmer les hommes quand
il le voulait, et, lorsqu'il négligeait de s'en donner la peine, avait
toujours la ressource de les dominer par la force.
[En marge: M. Sieyès chargé de faire la nouvelle Constitution.]
Il y avait toutefois un rôle qu'on assignait généralement à M. Sieyès,
c'était de préparer la nouvelle Constitution, que les Consuls
provisoires étaient chargés de rédiger, et de proposer à la France
dans un délai prochain. On était encore un peu imbu à cette époque des
idées du dix-huitième siècle; on croyait moins, mais on croyait trop
encore, que les institutions humaines pouvaient être un pur ouvrage de
l'esprit, et que la constitution d'un peuple pouvait sortir toute
faite de la tête d'un législateur. Assurément, si la Révolution
française avait dû avoir un Solon ou un Lycurgue, M. Sieyès était
digne de l'être; mais il n'y a qu'un véritable législateur dans les
temps modernes, c'est l'expérience. On ne pensait pas cela autant que
nous le pensons aujourd'hui, et il était universellement admis que M.
Sieyès devait être l'auteur de la nouvelle Constitution; on
l'espérait, on le disait: on prétendait qu'il en possédait une,
longuement méditée, que c'était une oeuvre profonde, admirable, et
que, débarrassé aujourd'hui des obstacles que les passions
révolutionnaires lui avaient opposés, il pourrait la produire; qu'il
serait le législateur, et le général Bonaparte l'administrateur du
nouveau gouvernement, qu'à eux deux ils rendraient la France
puissante et heureuse. Chaque époque de la Révolution avait eu ses
illusions: l'époque actuelle devait aussi avoir les siennes; ce
devaient être, il est vrai, les dernières.
[En marge: Le général Bonaparte chargé d'administrer.]
Il fut donc convenu, d'un commun accord, que M. Sieyès s'occuperait de
la Constitution, et que le général Bonaparte gouvernerait. Il était
urgent, en effet, de gouverner, car la situation sous tous les
rapports était déplorable; le désordre moral et matériel était à son
comble.
[En marge: État de la France en l'an VIII.--Le parti révolutionnaire.]
Les révolutionnaires ardents, battus à Saint-Cloud, avaient encore des
partisans dans la société dite _du Manége_, et dans les sociétés
analogues répandues en France. Ils avaient à leur tête peu d'hommes
marquants des deux assemblées; mais ils comptaient parmi eux quelques
officiers assez estimés dans nos armées: Bernadotte, personnage
ambitieux, nourrissant des prétentions que son rang dans l'armée ne
justifiait pas; Augereau, vrai soldat, dépourvu de raison, mais plein
de bravoure, et n'ayant aucune influence; enfin, Jourdan, bon citoyen,
bon général, que ses infortunes militaires avaient aigri, et jeté dans
une opposition exagérée. On pouvait craindre que les fugitifs du
conseil des Cinq-Cents ne se réunissent dans une ville considérable,
n'y formassent une sorte de corps législatif et de directoire, et ne
ralliassent autour d'eux les hommes qui conservaient encore toute
l'ardeur des sentiments révolutionnaires, les uns parce qu'ils étaient
compromis par des excès ou qu'ils possédaient des biens nationaux, les
autres parce qu'ils aimaient le système républicain, pour lui-même,
et qu'ils craignaient de le voir succomber sous la main d'un nouveau
Cromwell. Une pareille tentative eût été un embarras grave, dans une
situation déjà très-difficile; on n'était pas sans inquiétude de la
voir essayer à Paris même.
[En marge: Le parti royaliste.]
De la part de la faction opposée, on pouvait aussi concevoir des
craintes sérieuses, car la Vendée était de nouveau en feu. M. de
Châtillon sur la rive droite de la Loire, M. d'Autichamp sur la rive
gauche, Georges Cadoudal dans le Morbihan, M. de Bourmont dans le
Maine, M. de Frotté sur les côtes de Normandie, tous, excités et
soutenus par les Anglais, avaient recommencé la guerre civile. La loi
des otages, la faiblesse du gouvernement, les défaites de nos armées,
tels étaient les motifs qui les avaient portés à reprendre les armes.
M. de Châtillon avait un instant occupé Nantes; il n'y était pas
demeuré, mais il y était entré. Cet accident avait suffi pour que les
grosses communes du pays se couvrissent de retranchements élevés à la
hâte, et s'entourassent de palissades, quand elles ne pouvaient pas
s'entourer de murailles. Quelques-unes, afin de pourvoir à leur propre
défense, retenaient le peu de fonds que les provinces insurgées
versaient dans les caisses publiques, disant que, puisque le
gouvernement ne songeait pas à les protéger, elles devaient
elles-mêmes se charger de ce soin.
[En marge: La loi des otages.]
Le Directoire, quoique résolu à se garder des excès de la Convention,
n'avait pu résister à toutes les propositions violentes que la guerre
de la Vendée, dès qu'elle renaissait, inspirait ordinairement au parti
révolutionnaire. Entraîné par le mouvement des esprits, il avait
résolu la loi dite des otages, en vertu de laquelle tous ceux qui
étaient ou parents, ou complices supposés des Vendéens, devaient être
détenus, et punis de certaines peines, en répression des actes qui se
commettaient dans les localités, dont ils répondaient comme otages.
Cette loi injuste et violente n'avait fait qu'irriter les passions,
sans désarmer un seul bras dans la Vendée; et elle avait excité contre
le Directoire un déchaînement inouï.
[En marge: Guerre extérieure.]
[En marge: Misère des armées.]
La guerre extérieure avait été un peu moins malheureuse vers la fin de
la dernière campagne. La victoire du général Masséna devant Zurich,
celle du général Brune au Texel, avaient repoussé l'ennemi assez loin
de nos frontières; mais nos soldats se trouvaient dans un dénûment
absolu. Ils n'étaient ni payés, ni habillés, ni nourris. L'armée qui
avait vaincu en Hollande les Anglo-Russes, ayant l'avantage d'être
entretenue par la République batave, était moins malheureuse que les
autres; mais l'armée du Rhin, qui avait perdu la bataille de Stokach,
celle d'Helvétie, qui avait gagné la bataille de Zurich, étaient
plongées dans la misère. L'armée du Rhin, placée sur le sol français,
y exerçait sans mesure, et sans fruit, le système des réquisitions;
celle d'Helvétie vivait au moyen de contributions de guerre, frappées
sur Bâle, Zurich, Berne, contributions mal perçues, mal employées, et
qui, très-insuffisantes pour nourrir nos soldats, révoltaient
l'indépendance et l'esprit d'économie du peuple suisse. L'armée
d'Italie, depuis les désastres de Novi et de la Trebbia, repliée sur
l'Apennin, dans un pays stérile, ravagé par la guerre, était en proie
aux maladies et à la disette la plus affreuse. Ces soldats, qui
avaient soutenu les plus grands revers sans en être ébranlés, et
avaient montré, dans la mauvaise fortune, une constance à toute
épreuve, couverts de haillons, consumés par la fièvre et la faim,
demandaient l'aumône sur les routes de l'Apennin, réduits à dévorer
les fruits peu nourrissants que portent les terres arides de ces
contrées. Beaucoup d'entre eux désertaient, ou allaient grossir les
bandes de brigands, qui, dans le midi comme dans l'ouest de la France,
infestaient les grandes routes. On avait vu des corps entiers quitter
leurs postes sans ordre des généraux, et aller en occuper d'autres, où
ils espéraient vivre moins misérablement. La mer, gardée par les
Anglais, ne leur montrait en tous sens qu'un pavillon ennemi, et ne
leur apportait jamais aucune ressource. Il y avait des divisions qui
étaient privées de solde depuis dix-huit mois. On levait quelques
vivres au moyen des réquisitions; mais, quant aux fusils, aux canons,
aux munitions de guerre, qu'on ne se procure pas avec des
réquisitions, nos soldats en manquaient totalement. Les chevaux, déjà
insuffisants pour les services de l'artillerie et de la cavalerie,
avaient été presque tous détruits par les maladies et par la faim.
Tels étaient les résultats d'une administration faible, désordonnée,
et surtout d'une affreuse gêne financière. Les armées de la République
avaient vécu des assignats et de la victoire, pendant plusieurs
années. Les assignats n'étaient plus; et la victoire, après nous avoir
tout à coup abandonnés, venait à peine de se montrer à nos légions,
mais sans leur ouvrir encore les plaines abondantes de l'Allemagne et
de l'Italie.
[En marge: État des finances.]
Il est nécessaire de donner ici une idée de notre situation
financière, cause principale des maux de nos armées. Cette situation
dépassait tout ce qu'on avait vu aux époques antérieures. L'Assemblée
Constituante avait commis deux fautes, auxquelles on avait paré,
jusqu'à un certain point, au moyen des assignats, mais auxquelles il
ne restait plus de palliatif, depuis la chute de ce papier-monnaie.
Ces deux fautes étaient, premièrement, la suppression des
contributions indirectes, assises sur les boissons, sur le sel, sur
les consommations en général; secondement, le soin laissé aux
administrations municipales de faire elles-mêmes les rôles de la
contribution foncière, et des autres contributions directes.
[En marge: Arriéré dans la rentrée des contributions.]
Par la suppression des contributions indirectes, le trésor avait
perdu, sans compensation, le tiers de ses revenus. Le produit des
domaines de l'État étant presque annulé par une mauvaise
administration, celui de l'enregistrement par le défaut de
transactions particulières, celui des douanes par la guerre, les
contributions directes formaient à peu près la seule ressource du
trésor; mais ces contributions, qui représentaient 300 millions
environ dans un budget de 500, étaient extraordinairement arriérées.
Il y avait des débets pour l'an V, l'an VI et l'an VII. Les rôles pour
l'an VI n'étaient pas achevés; pour l'an VII, il en restait encore un
tiers à terminer; et, pour l'année courante, c'est-à-dire pour l'an
VIII (1799), ils étaient à peine commencés. Grâce à ce retard dans la
confection des rôles, on ne pouvait pas percevoir les contributions
courantes, et l'accumulation des contributions arriérées faisait
naître de nouvelles difficultés de perception, parce qu'il fallait
souvent demander aux contribuables l'acquittement de plusieurs années
à la fois. Cet état de choses provenait de l'adoption d'un principe,
en apparence juste, mais en réalité funeste: c'était de laisser les
administrations locales s'imposer, en quelque sorte, en dressant
elles-mêmes les rôles. Les administrations départementales et
municipales étaient alors collectives, comme chacun sait. Au lieu des
préfets, sous-préfets et maires, qui furent institués plus tard, il y
avait auprès de toutes ces administrations des commissaires du
gouvernement, ayant voix consultative, et la mission de provoquer, de
solliciter l'accélération des travaux administratifs, mais non celle
de les exécuter eux-mêmes. Le système des municipalités de canton,
réunissant les quarante-quatre mille communes de France en cinq mille
communes collectives, avait ajouté au désordre. Toutes les affaires
locales se trouvaient abandonnées; mais, ce qui était un malheur plus
grave, les deux grandes affaires de l'État, le recrutement de l'armée
et la perception de l'impôt, étaient complétement négligées. Pour
suppléer à ce défaut d'action administrative, on avait attribué aux
cinq mille commissaires placés auprès des municipalités de canton, le
soin d'accélérer la confection des rôles; mais ils n'avaient pas le
seul pouvoir qui pût être efficace, celui de faire eux-mêmes; et
d'ailleurs, partagés entre mille occupations diverses, ils ne
donnaient qu'une attention médiocre à l'oeuvre importante de la
confection des rôles. L'indemnité qu'on leur accordait pour ce
travail, beaucoup plus coûteuse que ne l'a été depuis la rétribution
de la régie des contributions directes, était pour le trésor une
grosse dépense sans compensation.
[En marge: Double cause du déficit.]
Ainsi, les contributions directes, la principale branche du revenu de
l'État, n'étaient point perçues. Outre ce déficit permanent, provenant
du défaut de recettes, il y en avait un autre provenant de l'étendue
des dépenses, alors fort supérieures aux ressources. La dépense
ordinaire aurait pu se solder au moyen d'un revenu de 500 millions
environ, mais la guerre l'avait portée à près de 700 millions. Il ne
restait comme supplément que les biens nationaux, absorbés en majeure
partie, d'ailleurs très-difficiles à vendre avantageusement, parce que
le triomphe définitif de la Révolution présentait encore de grands
doutes.
Cet état de choses avait amené des abus révoltants, et une situation
qu'il faut faire connaître, pour l'instruction des peuples et des
gouvernements.
Les assignats, ainsi que nous venons de le dire, n'existaient plus
depuis long-temps. Les mandats, qui les avaient remplacés, avaient
disparu aussi. Le papier-monnaie était donc complétement abandonné;
et, quelque grand que fût le vide, il valait mieux encore ne pas le
remplir du tout, que de le remplir comme on avait fait auparavant,
avec un papier forcé, qui n'était guère admis dans les payements
quoique forcé, et qui donnait inutilement lieu à toutes les rigueurs
de la loi pour le faire admettre. On suppléait de la manière suivante
à ce papier-monnaie supprimé.
[En marge: Divers Papiers circulants.]
D'abord on se dispensait de payer, même en papier, les fonctionnaires,
qui, en brumaire an VIII, n'avaient rien reçu depuis dix mois.
Cependant il fallait donner quelque chose aux rentiers et aux
pensionnaires de l'État. On leur délivrait des _bons d'arrérage_, dont
l'unique valeur consistait à être reçus comme argent, dans le payement
des contributions. On n'acquittait pas la solde, mais on payait ce que
les armées prenaient sur les lieux pour vivre, au moyen de _bons de
réquisition_, recevables également en acquittement des impôts. Les
compagnies chargées de pourvoir à quelques-uns des besoins du soldat,
exécutant mal leur service, et quelquefois pas du tout, se faisaient
délivrer, au lieu d'argent, des _délégations_ sur les premières
rentrées du trésor; et, grâce à ces espèces de titres, accordés fort
arbitrairement, elles mettaient la main sur presque tout le numéraire
qu'on parvenait à faire arriver dans les caisses publiques. Enfin des
_rescriptions_ sur les biens nationaux, recevables en payement de ces
biens, étaient un dernier papier ajouté à tous ceux que nous venons
d'énumérer, et contribuant au plus affreux agiotage.
[En marge: Agiotage.]
Ces valeurs, en effet, n'avaient pas cours forcé, comme autrefois les
assignats; mais, jetées dans la circulation, sans cesse achetées et
vendues sur la place de Paris, s'élevant ou s'abaissant au moindre
souffle d'une nouvelle heureuse ou malheureuse, elles étaient le sujet
d'une ruineuse spéculation pour l'État, et d'une affreuse
démoralisation pour le public. Les gens d'affaires, dépositaires de
tout le numéraire, pouvaient se les procurer à fort bon marché. Ils
les rachetaient des mains des rentiers, des fournisseurs et autres
détenteurs, au taux le plus bas, les faisaient ensuite présenter au
trésor en payement des contributions, et versaient pour cent francs ce
qui leur en avait coûté tout au plus quatre-vingts, et quelquefois
soixante ou cinquante. Les comptables se livraient eux-mêmes à ce
genre de spéculation, et, tandis qu'ils recevaient de l'argent d'une
partie des contribuables, ils versaient au pair, dans les caisses de
l'État, du papier qu'ils avaient acquis au plus vil prix. Aussi, fort
peu de gens payaient-ils leurs contributions en numéraire; il y avait
trop d'avantage à les acquitter en papier. De la sorte, le trésor ne
recevait presque pas de valeurs réelles, et sa détresse s'augmentait
chaque jour.
[En marge: L'emprunt forcé progressif, sujet d'un vif mécontentement.]
De même que l'irritation contre les Vendéens avait produit la loi des
otages, l'irritation contre les faiseurs d'affaires avait inspiré la
mesure de l'emprunt forcé progressif, destinée à frapper les gros
capitalistes, et à leur faire supporter les frais de la guerre.
C'était ce qu'on avait appelé en France l'impôt sur les riches,
pendant les jours de la terreur; c'est ce qu'en Angleterre on appelait
l'_income-tax_, impôt dont M. Pitt se servait alors, pour alimenter la
guerre acharnée qu'il soutenait contre la France. Cet impôt,
proportionné, non pas à l'étendue des propriétés immobilières, ce qui
constitue une base certaine, mais à la richesse supposée des
particuliers, était praticable, quoique avec beaucoup de peine, en
Angleterre, dans un état régulier, où la fureur des partis ne faisait
pas de l'évaluation des fortunes un moyen de vengeance. Mais il était
en France impraticable, car, au milieu des désordres du temps, le jury
taxateur était une espèce de comité révolutionnaire, imposant
capricieusement la richesse ou la pauvreté, au gré de ses passions, et
ne passant jamais pour juste, même quand il l'était, ce qui équivaut
presque à ne pas l'être. On n'avait pas osé présenter cette mesure,
comme autrefois, sous la forme pure et simple d'un impôt: on l'avait
dissimulée sous le nom d'_emprunt forcé_, remboursable, disait-on, en
biens nationaux, et devant être réparti, suivant les facultés
supposées de chacun, par un jury taxateur. Aussi cette mesure
était-elle devenue l'une des calamités du moment. Elle formait, avec
la loi des otages, les deux griefs le plus souvent allégués contre le
Directoire. Elle n'était pas cause, comme on le disait, de la misère
du trésor, misère due à un ensemble de circonstances; mais elle avait
éloigné les riches spéculateurs, dont le secours était indispensable
au gouvernement, et desquels il fallait qu'il se servît, ne fût-ce
qu'un moment, afin de pouvoir se passer d'eux plus tard.
[En marge: La situation financière principale cause des revers de nos
armées.]
[En marge: Dispositions des puissances étrangères.]
[En marge: L'Autriche.]
[En marge: L'Angleterre.]
Cette situation financière était, comme nous l'avons dit, la cause
principale du dénûment et des revers de nos armées. Parfaitement
connue des puissances étrangères, elle leur inspirait la confiance de
nous vaincre avec un peu de persévérance. Sans doute les deux
victoires de Zurich et du Texel avaient un peu éloigné ces puissances
du but qu'elles poursuivaient, mais ne les en avaient pas détournées.
L'Autriche, fière d'avoir reconquis l'Italie, était décidée à
combattre à outrance plutôt que de la céder de nouveau. Elle s'y
conduisait déjà en souveraine absolue. Occupant le Piémont, la
Toscane, les États-Romains, elle n'avait rappelé ni le roi de
Sardaigne à Turin, ni le grand-duc de Toscane à Florence, ni le
gouvernement pontifical à Rome. La défaite de Korsakoff et de Suwarow
à Zurich, la touchait moins qu'on ne l'aurait cru. C'était à ses yeux
un échec pour les armées russes, et non pour les armées autrichiennes,
une faute des généraux Korsakoff et Suwarow, un événement militaire
d'ailleurs fort réparable, très-fâcheux seulement s'il dégoûtait les
Russes de la guerre. Mais elle espérait bien, avec l'influence et les
subsides britanniques, les ramener sur le champ de bataille. Quant à
l'Angleterre, riche de l'_income-tax_, qui produisait déjà plus de 200
millions par an, bloquant Malte, qu'elle espérait bientôt prendre par
famine, interceptant l'envoi de tout secours à notre armée d'Égypte,
qu'elle espérait réduire prochainement par les privations et par la
force, l'Angleterre était bien résolue à poursuivre tous les résultats
dont se flattait sa politique, avant de déposer les armes. Elle
comptait d'ailleurs sur une espèce de dissolution sociale en France,
qui changerait bientôt notre pays en un pays ouvert, accessible à qui
voudrait y entrer.
[En marge: La Prusse et l'Espagne.]
La Prusse, la seule des puissances du Nord qui n'eut pas pris part à
la guerre, observait à l'égard du gouvernement français une réserve
pleine de froideur. L'Espagne, obligée par le traité d'alliance de
Saint-Ildephonse à faire cause commune avec nous, semblait très-fâchée
de cette communauté d'intérêts. Tout le monde paraissait se soucier
fort peu d'avoir des rapports avec un gouvernement prêt à succomber.
Les victoires de Zurich et du Texel lui avaient rendu les égards
extérieurs, mais non la confiance des cabinets, avec lesquels il était
en paix ou en alliance.
Ainsi, au dedans la Vendée de nouveau insurgée, au dehors les
principales puissances de l'Europe en armes, rendaient le péril de la
guerre doublement pressant. Il fallait, par la création de quelques
moyens financiers, envoyer un premier secours aux armées affamées; il
fallait les réorganiser, les reporter en avant, les bien commander,
ajouter de nouvelles victoires à celles qu'on avait remportées à la
fin de la dernière campagne; il fallait surtout enlever aux cabinets
étrangers cette idée d'une prochaine dissolution sociale en France,
qui rendait les uns si confiants dans le résultat de la guerre, les
autres si défiants dans leurs relations avec nous; et tout cela ne
pouvait s'obtenir que d'un gouvernement fort, qui sût contenir les
partis, et imprimer aux esprits l'unité d'impulsion, sans laquelle il
n'y a dans les efforts qu'on tente pour se sauver, ni ensemble, ni
énergie, ni succès.
[En marge: Ressources qui restaient alors en France.]
On était arrivé à cet excès du mal, qui souvent amène le retour du
bien, à une condition toutefois, c'est qu'il reste des forces au corps
malade dont on attend la guérison. Heureusement les forces de la
France étaient grandes encore. La Révolution, quoique décriée par
ceux qu'elle avait froissés, ou dont elle n'avait pas réalisé les
illusions, n'en était pas moins, après tout, la cause de la justice et
de la raison, et elle inspirait encore l'attachement qu'une grande
cause inspire toujours. Elle avait d'ailleurs de nombreux intéressés,
liés à son sort, dans tous ceux qui avaient acquis des situations
nouvelles, acheté des biens d'émigrés, ou joué un rôle compromettant.
Enfin la nation n'était pas assez épuisée, moralement et physiquement,
pour se résigner à voir les Autrichiens et les Russes envahir son
territoire. Elle s'indignait, au contraire, à cette idée; ses armées
fourmillaient de soldats, d'officiers, de généraux admirables, qui
n'avaient besoin que d'une bonne direction. Toutes ces forces étaient
prêtes à se réunir spontanément dans une seule main, si cette main
était capable de les diriger. Les circonstances favorisaient donc
l'homme de génie qui allait se présenter, et le génie lui-même a
besoin de circonstances.
[En marge: Avantage offert par les circonstances au génie du général
Bonaparte.]
Que le jeune Bonaparte, par exemple, se fût offert en 1789, même avec
ses talents et sa gloire, pour saisir la société française, tendant
alors de toutes parts à se dissoudre, parce que les éléments en
étaient devenus incompatibles, il aurait eu beau la serrer dans ses
bras puissants, ses bras d'homme n'auraient rien pu contre les forces
de la nature. En ce moment, au contraire, où cette vieille société,
brisée comme il fallait qu'elle le fût avant d'être refaite sur un
modèle nouveau, ne présentait plus que des éléments épars, mais
tendant eux-mêmes à se rapprocher, elle allait se prêter à tous les
efforts de la main habile qui saurait s'en saisir. Le général
Bonaparte avait donc pour lui et son génie, et la faveur des
circonstances. Il avait toute une société à organiser, mais une
société qui voulait être organisée, et qui voulait l'être par lui,
parce qu'elle avait en lui une confiance immense, inspirée par des
succès inouïs.
[En marge: Pouvoirs des Consuls provisoires et des commissions
législatives.]
La loi qui décrétait le Consulat provisoire, attribuait aux trois
Consuls de vastes pouvoirs. Cette loi les investissait de la plénitude
du _pouvoir directorial_; les chargeait spécialement de _rétablir
l'ordre dans toutes les parties de l'administration_, de _rétablir la
tranquillité intérieure_, et de _procurer à la France une paix honorable
et solide_. Elle leur adjoignait deux commissions législatives, de
vingt-cinq membres chacune, choisies dans le Conseil des Anciens et dans
celui des Cinq-Cents, chargées de remplacer le Corps Législatif, et de
donner le caractère légal aux actes des Consuls. Elle autorisait ces
deux commissions à décréter toutes les mesures nécessaires, sur la
proposition de l'autorité exécutive. Elle leur confiait, en outre, le
soin si important de préparer la nouvelle Constitution. Et cependant,
comme on ne pouvait pas leur attribuer de tels pouvoirs pour une durée
de temps illimitée, la même loi statuait que, le 1er ventôse prochain,
les deux Conseils des Anciens et des Cinq-Cents se réuniraient de plein
droit, si une nouvelle Constitution n'avait été promulguée et acceptée.
Pour ce cas les membres du Corps Législatif actuel demeuraient revêtus
de leurs pouvoirs, sauf soixante d'entre eux, rayés de la liste des
Conseils par mesure extraordinaire. La réunion éventuelle étant fixée
au 1er ventôse, la dictature confiée aux Consuls provisoires était
limitée à trois mois. C'était, en effet, une véritable dictature qu'on
leur avait déférée; car ces commissions délibérant à huis-clos, divisées
en diverses sections de finances, de législation, de Constitution, ne se
réunissant que pour légaliser ce que le gouvernement avait à leur
proposer, étaient les instruments les plus sûrs, les plus commodes pour
agir avec promptitude. Il n'était au reste guère à craindre qu'on abusât
de tels pouvoirs, car lorsqu'il y a tant de bien à faire, et si vite,
les hommes ne perdent pas leur temps à faire le mal.
[Illustration: Bonaparte.]
[En marge: Première délibération des trois Consuls au
Petit-Luxembourg.]
Le jour même de leur entrée au Luxembourg, les trois Consuls
provisoires s'assemblèrent pour délibérer sur les plus pressantes
affaires de l'État. C'était le 11 novembre 1799 (20 brumaire). Il
fallait choisir un président, et bien que l'âge et la situation de M.
Sieyès semblassent appeler cette distinction, Roger-Ducos, quoique son
ami, et comme entraîné par le sentiment du moment, dit au général
Bonaparte: Prenez le fauteuil et délibérons.--Le général Bonaparte le
prit à l'instant même. Cependant les actes des Consuls provisoires ne
portèrent aucune mention d'un président. On fit un premier examen
sommaire de la situation. Le jeune Bonaparte ignorait encore beaucoup
de choses, mais il devinait celles qu'il ne savait pas. Il avait fait
la guerre, pourvu à l'entretien d'armées nombreuses, administré des
provinces conquises, négocié avec l'Europe: c'était là le meilleur
des apprentissages dans l'art de gouverner. Pour les esprits
supérieurs, mais pour ces esprits seulement, la guerre est une
excellente école: on y apprend à commander, à se décider, et surtout à
administrer. Aussi le nouveau Consul parut-il avoir sur toutes choses,
ou une opinion faite, ou une opinion qui se faisait avec la rapidité
de l'éclair, surtout après avoir entendu les hommes spéciaux, qui
étaient les seuls qu'il écoutât, et uniquement sur l'objet qui
concernait leur spécialité.
Un genre de connaissance, fort regrettable dans l'exercice de
l'autorité suprême, lui manquait alors, c'était la connaissance, non
pas des hommes, mais des individus. Quant aux hommes, en général, il
les connaissait profondément; mais, ayant toujours vécu aux armées, il
était étranger aux individus qui avaient figuré dans la Révolution. Il
y suppléait en s'aidant du témoignage de ses collègues. Mais, grâce à
une pénétration rapide, à une mémoire prodigieuse, il allait connaître
bientôt le personnel du gouvernement, aussi bien que celui de son
armée.
Après cette première conférence, les rôles étaient pris et acceptés.
Le jeune général, sans attendre l'avis de ses collègues, donnait le
sien à l'instant même, résumait et réglait chaque affaire, avec la
décision d'un homme d'action. Il était évident que l'impulsion allait
partir de lui seul. On se retira après être convenu des choses les
plus urgentes à faire, et M. Sieyès, avec une résignation qui honore
sa raison et son patriotisme, dit le soir à MM. de Talleyrand et
Roederer: Nous avons un maître qui sait tout faire, qui peut tout
faire, et qui veut tout faire.--Il en conclut sagement qu'on devait le
laisser agir, car, dans ce moment, des rivalités personnelles auraient
perdu la France. Il fut convenu de nouveau, par une sorte de partage
d'attributions toute volontaire, que, pendant cette dictature qu'il
fallait rendre courte et féconde, le général Bonaparte gouvernerait,
et que M. Sieyès s'occuperait de la Constitution. C'était, comme on
l'a déjà dit, un soin que l'opinion publique adjugeait à ce dernier,
et, dans l'accomplissement duquel son collègue n'était pas disposé à
le contrarier beaucoup, un seul point excepté, l'organisation du
pouvoir exécutif.
[En marge: Composition du ministère.]
Ce qui pressait le plus était la composition du ministère. Ce sont les
premiers hommes d'un pays qu'on y appelle dans une monarchie. Dans une
république, ces premiers hommes étant devenus les chefs mêmes de la
république, il ne reste pour le ministère que des hommes de second
ordre, de vrais commis, sans responsabilité aucune, parce que la
responsabilité réelle est montée plus haut. Quand des personnages
comme M. Sieyès et le général Bonaparte, étaient consuls, des
personnages même fort distingués, comme MM. Fouché, Cambacérès,
Reinhart, de Talleyrand, ne pouvaient être de véritables ministres.
Leur choix n'avait d'autre importance qu'une certaine signification
politique, et la bonne expédition des affaires. Sous ce rapport
seulement, ces choix présentaient une sorte d'intérêt.
Le jurisconsulte Cambacérès, homme savant et sage, que nous ferons
connaître plus tard, fut maintenu sans contestation au ministère de la
justice. M. Fouché, après vive discussion entre les Consuls, conserva
le ministère de la police. M. Sieyès ne voulait pas de lui, parce que
c'était, disait-il, un homme peu sûr, et une créature du directeur
Barras. Le général Bonaparte le soutint, et le fit maintenir. Il se
croyait engagé à son égard par les services qu'il en avait reçus
pendant les événements du 18 brumaire. De plus, M. Fouché joignait à
un esprit fort pénétrant une connaissance profonde des hommes et des
choses de la Révolution. Il était alors le ministre indiqué de la
police, comme M. de Talleyrand, avec son habitude des cours, sa
pratique des hautes affaires, son esprit fin et conciliant, était le
ministre indiqué des relations extérieures. M. Fouché fut maintenu;
mais le déchaînement des révolutionnaires contre M. de Talleyrand
était si grand, soit à cause de ses liaisons constantes avec le parti
modéré, soit à cause de son rôle dans les derniers événements, qu'on
fut obligé de différer de quelques semaines son retour au ministère
des relations extérieures. M. de Reinhart fut, pour une quinzaine
encore, maintenu dans ce poste. Le général Berthier, fidèle compagnon
du vainqueur de l'Italie et de l'Égypte, son chef d'État-major
inséparable, qui savait si bien comprendre et rendre ses ordres, le
général Berthier reçut le portefeuille de la guerre, qu'on retirait à
M. Dubois-Crancé, jugé beaucoup trop ardent dans ses opinions. Au
ministère de l'intérieur, on remplaça M. Quinette par un savant
illustre, M. de La Place. C'était un grand et juste hommage rendu à la
science; mais ce ne fut pas un service rendu à l'administration. Ce
beau génie était peu propre au détail des affaires. Un habile
ingénieur des constructions navales, M. Forfait, remplaça M. Bourdon
de Vatry au ministère de la marine. En ce moment, le choix le plus
important peut-être était celui du ministre des finances. Dans les
départements déjà indiqués, les Consuls pouvaient suppléer les
ministres, notamment dans les deux plus considérables, la guerre et
les relations extérieures: le général Bonaparte, en effet, pouvait
parfaitement suppléer MM. Berthier et de Reinhart. Mais il n'en était
pas ainsi aux finances. C'est là une matière où les connaissances
spéciales sont indispensables; et il n'y avait dans le ministère qui
s'en allait avec le Directoire, aucun homme qui pût utilement
travailler à une réorganisation des finances, devenue nécessaire et
urgente. Il existait un ancien premier commis, esprit peu brillant,
mais solide, et fort expérimenté, qui avait rendu, soit sous l'ancien
régime, soit même pendant les premiers temps de la Révolution, de ces
services administratifs, obscurs mais précieux, dont les gouvernants
ne sauraient se passer, et dont ils doivent tenir grand compte. Le
premier commis dont il s'agit ici, était M. Gaudin, depuis duc de
Gaëte. M. Sieyès, fort en état de juger les hommes, quoique peu
capable de les manier, avait discerné M. Gaudin, et avait voulu lui
confier le portefeuille des finances vers la fin du Directoire. M.
Gaudin, bon financier, mais citoyen timide, n'avait pas voulu
accepter l'offre qui lui était faite, sous un gouvernement expirant,
auquel il manquait la première condition du crédit, la force et
l'apparence de la durée. Mais quand le pouvoir parut échoir, sans
contestation, à des mains habiles et fortes, il ne pouvait plus
éprouver les mêmes répugnances. Le générai Bonaparte, ayant un goût
très-décidé pour les hommes pratiques, partagea sans hésiter l'avis de
son collègue Sieyès, et offrit à M. Gaudin l'administration des
finances. M. Gaudin accepta ce poste, où il n'a cessé, pendant quinze
ans, de rendre d'éminents services.
Le ministère se trouvait ainsi complété. Une dernière nomination fut
ajoutée aux précédentes, ce fut celle de M. Maret, depuis duc de
Bassano, qui devint secrétaire des Consuls, sous le titre de
secrétaire d'État. Chargé de préparer pour les Consuls les éléments de
leur travail, de rédiger souvent leurs résolutions, de les communiquer
aux chefs des divers départements, de garder tous les secrets de
l'État, il avait une espèce de ministère, destiné quelquefois à
suppléer, à compléter, à contrôler les autres. Un esprit cultivé, une
certaine connaissance de l'Europe, avec laquelle il avait déjà traité,
notamment à Lille avec lord Malmesbury, une mémoire sûre, une fidélité
à toute épreuve, le destinaient à devenir auprès du général Bonaparte
l'un de ses compagnons de travail les plus commodes, et les plus
constamment employés. Le général Bonaparte préférait chez ceux qui le
servaient l'exactitude et l'intelligence, à l'esprit. C'est le goût
des génies supérieurs, qui ont besoin d'être compris et obéis, et
point suppléés. Ce fut là le motif de la grande faveur du général
Berthier, pendant vingt années. M. Maret, sans l'égaler à beaucoup
près, eut dans la carrière civile quelques-uns des mérites de cet
illustre chef d'état-major dans la carrière militaire.
Le général Lefebvre fut maintenu dans le commandement de la 17e
division militaire. On se souvient qu'il avait d'abord, dans la
matinée du 18 brumaire, montré quelque hésitation, et qu'il s'était
ensuite aveuglément jeté dans les bras du nouveau dictateur. Il en fut
récompensé par la 17e division militaire, et par le gouvernement de
Paris. On pouvait compter désormais sur sa fidélité.
[En marge: Envoi d'agents dans les provinces.]
Des membres des deux Conseils, signalés par leur coopération au 18
brumaire, furent envoyés dans les provinces, pour expliquer et
justifier cet événement, et, au besoin, pour remplacer ceux des agents
de l'autorité, qui auraient pu se montrer ou récalcitrants, ou
insuffisants. L'événement du 18 brumaire était partout accueilli avec
joie; néanmoins le parti révolutionnaire avait, dans les hommes
compromis par leurs excès, des sectateurs qui pouvaient devenir
dangereux, surtout du côté des provinces du midi. Là où ils se
montraient, la jeunesse qu'on avait appelée dorée, était toute prête à
en venir aux mains avec eux. La défaite ou la victoire des uns ou des
autres aurait entraîné de graves inconvénients.
[En marge: Distribution des grands commandements militaires.]