BIBLIOGRAPHIE

Deux nouveaux voyageurs _Diario di un viaggio in Arabia-Petrea_, par le

marquis Giammartino Arconati Visconti (1 vol. in-4º, avec un album,

Turin, 1872).--_Voyage autour du monde_, par M. le baron de Hübner (2

vol. in-8°, Hachette).--Le _Tour du monde en cent vingt jours_, par M.

Ed. Plauchut.

J'aime passionnément les voyages, et les récits des voyageurs me

semblent avoir quelque chose de l'attrait qu'ont les _Mémoires_. Ils

sont même à la science géographique proprement dite, ce que sont ces

_Mémoires_ même à l'histoire; ils nous offrent et nous montrent le côté

intime et personnel des choses.

L'homme, avec son tempérament propre, le conteur, avec ses sentiments et

ses impressions y tient la première place. On s'y instruit avec

agrément; la science s'y dissimule sous la forme de la causerie. On est

séduit et intéressé à la fois, et la grande histoire, encore un coup, y

gagne autant que la science pure. Mais combien il est difficile de

trouver un voyageur complet et parfait, j'entends un voyageur sans

pédantisme, sans affectation et sans mensonge. C'est l'oiseau rare.

Lorsqu'il peut joindre à ces qualités morales un brin de littérature et

un grain de poésie, lorsqu'avant le fond, il a le style, ce _rara avis_

devient même tout à fait le phénix.

[Illustration: LA FIN D'UNE CHANSON. D'après le tableau de M. de

Beaumont exposé au Salon de 1873.]

[Illustration: LES NOUVEAUX IMMEUBLES INDUSTRIELS DU FAUBOURG

SAINT-ANTOINE.--Vue générale de la rue de l'Industrie Saint-Antoine.]

[Illustration: LES NOUVEAUX IMMEUBLES INDUSTRIELS DU FAUBOURG

SAINT-ANTOINE. Coupe d'une maison montrant la distribution de la force

motrice dans les ateliers et les logements des ouvriers.]

Je ne dis pas que les trois voyageurs dont je signale aujourd'hui les

livres avec plaisir soient tous parvenus à ce degré suprême, mais ils

ont, les uns et les autres, bien du talent de genres divers, et tous se

font lire avec infiniment de profit. M. de Hübner, c'est le diplomate

voyageant pour observer les caractères humains plus encore que les

paysages inconnus, et pour étudier les gouvernements autant que les

races; M. Plauchut, c'est le Français aimable, observant vite et bien,

racontant avec grâce et composant, tambour battant, un livre qui restera

dans plus d'une bibliothèque; M. Arconati Visconti, c'est le grand

seigneur italien, très-artiste et à la fois fort savant, voyageant par

amour de l'imprévu et aussi de la découverte dans un pays fort peu connu

et pénible à visiter. Une photographie, placée en tête du magnifique

volume qu'il vient de publier à Turin nous le montre juché sur un

chameau, «ce cheval du désert,» et drapé du costume pittoresque des

Arabes. Il faut quelque résolution on l'avouera, pour quitter un palais

de Milan où une ville des bords du lac de Côme, et se lancer, en cet

équipage, à travers l'Arabie-Pétrée.

C'est ce qu'a fait pourtant M. le marquis Arconati Visconti. Son voyage,

qu'il se proposait de publier dès 1800, date de l'année 1805. La guerre

de l'Italie contre l'Autriche fit de notre voyageur un officier de

_bersaglieri_, et l'empêcha de donner son livre à l'impression, il avait

déjà, il y a deux ans, envoyé en manière de carte au public, ou plutôt à

ses amis, le récit, fort bien fait, d'une très-dramatique ascension au

_Mont Rose_. Mais le véritable titre de M. Arconati sera ce _Voyage en

Arabie-Pétrée_, dont il publie aujourd'hui, en langue italienne,

l'intéressant _Journal_. En 1812, le voyageur Burckardt, en 1818, Irby

et Mongles, en 1838, Robinson avaient déjà suivi, à travers

l'Arabie-Pétrée, l'itinéraire de M. Arconati Visconti; mais ils

n'avaient certes pas étudié d'aussi près que lui les moeurs de ces pays.

M. Arconati nous avertit, en effet, qu'une certaine pratique de l'arabe

vulgaire, lui a permis de comprendre toujours la parole arabe, si

variable selon que c'est le fellah d'Égypte qui la parle, le Syrien ou

le Bédouin de l'Arabie-Pétrée. Cette connaissance de la langue assurait

déjà à M. Arconati un certain avantage; puis, sans avoir, comme il le

dit, la prétention d'avoir accompli une expédition scientifique, son

érudition lui a cependant permis de nous donner, dans ce journal, outre

des impressions charmantes, bien senties et bien rendues, nombre de

renseignements archéologiques ou géographiques, et de recherches qui

intéressent fort les naturalistes. M. Arconati a étudié en Arabie,

non-seulement les hommes et les monuments, mais les plantes et les

êtres. L'album qui accompagne son grand, ouvrage contient des figures

gravées d'insectes bizarres (l'_Acridium peregrinum_, par exemple), ou

de coquillage totalement inconnus, entre autres celui qui portera

désormais le nom du voyageur, l'_Elathia Arconatii_.

Le _Journal d'un voyage en Arabie-Pétrée_ commence par Paris. C'est de

Paris que M. Arconati part accompagné du peintre E. Melzmacher, dont les

peintures photographiées ornent maintenant ce livre. Le voyageur

s'embarque à bord de l'_Araxe_, voit bientôt Malte disparaître à

l'horizon, aborde dans la Basse-Égypte, et après avoir étudié à

Alexandrie la culture du coton, sans compter la visite à la colonne de

Dioclétien, au Caire, la _fantasia_ du Rhamadan et les Pyramides, puis

les cafés arabes, les moeurs, les légendes, celle des _Afrit_ entre

autres, qu'il conte si bien, il part pour Suez et de Suez pour Ain Musa,

Uadi, Ghurandel, villes inconnues, solitudes étranges, terres brûlées où

çà et là le voyageur rencontre encore des tombes romaines. La mer Morte

et la Palestine forment la dernière partie du _Viaggio in Arabia

Petrea_. M. Arconati s'occupe là de la faune et de la flore des

mollusques étranges ramassés le long de la mer Rouge, au golfe d'Ell

Agabah. Encore une fois, sa science avenante n'est jamais en défaut, et

son esprit délié comme celui d'un Parisien, poétique aussi comme celui

d'un fils d'Italie, est toujours en éveil dans ces pages sans prétention

et pourtant pleines de traits et de couleur. Je souhaiterai vivement

qu'un traducteur français pût faire connaître à notre publie ces pages

curieuses du voyageur nouveau, qui cite avec beaucoup d'à-propos ce

proverbe arabe:

--Qui vivra verra, mais qui voyagera verra plus encore!

M. le baron de Hübner, qui certes n'aime pas plus la France, et ne parle

pas avec plus de pureté le français que M. le marquis Arconati a

cependant, pris un plus rapide chemin pour se faire connaître à nous. Il

a écrit son _Voyage autour du monde_ en français. Voilà un livre qui est

fort intéressant et à méditer d'un bout à l'autre. Ce n'est plus à

travers l'Arabie-Pétrée, les mornes plaines, les solitudes désolées

qu'il nous conduit, c'est à travers l'Amérique turbulente, la Chine où

l'homme pullule, le Japon, qui se transforme et _s'européanise_, si le

néologisme m'est permis. M. de Hübner, qui, tout autrichien qu'il est,

écrit notre langue avec une correction rare, un sel très-savoureux,

n'est pas un voyageur enthousiaste qui s'enflamme et se passionne. Il

voit juste et d'une façon calme, mais il pénètre avec infiniment de

sagacité dans le secret des moeurs. On n'est pas diplomate pour rien.

C'est ainsi que l'intensité et la profondeur radicale des réformes au

Japon ne laisse pas que de l'effrayer un peu. Il se demande si l'Asie a

beaucoup à gagner à se costumer des pieds à la tête à l'européenne. Les

soldats japonais ressemblent aujourd'hui à nos chasseurs de Vincennes,

leurs ambassadeurs sont vêtus comme nos préfets. Est-ce là le progrès

absolu, et ne pouvait-on souhaiter mieux de cette Athènes asiatique? L

avenir dira si les craintes de M. de Hübner étaient fondées.

En attendant, il faut lire ce _Voyage autour du monde_, un des meilleurs

ouvrages qu'on ait depuis longtemps publiés. La lecture en est facile,

et, à coup sur, tout aussi agréable qu'un roman. Ce ne sont pourtant pas

des phrases que nous donne M. de Hübner, mais des faits. Seulement

(comment s'y prend-il?), il les présente avec un art infini, une clarté

qui plaît, une justesse de réflexion qui fait songer. Ajoutez à cela

qu'on sent à travers les pages de M. de Hübner une sympathie vraie pour

la France, sympathie qui nous touche autant que le livre nous charme. On

a déjà dit qu'avant vingt ans, les meilleurs ouvrages seraient faits par

des gens qui ne se piqueront pas d'écrire par métier et en vérité, les

voyages de M. le baron de Hübner et de M. Arconati Visconti seraient là

pour prouver que celui qui a risqué ce paradoxe a dit simplement une

vérité.

Jules Claretie.

L'Illustration, No. 1585, 12 Juillet 1873 · 第 25 / 30 题