3 p. 100 français, 56.

Pourquoi? Parce que la rente anglaise a toujours été payée, n'a jamais

subi de tiers consolidé, et que les capitaux la considèrent comme à

l'abri de toute révolution, tandis que notre rente française est sortie

des assignats, avec le tiers consolidé, et qu'elle a porté, depuis un

demi-siècle, le contre-coup de la chute de sept ou huit gouvernements.

Vous le voyez, dans la nombreuse famille des titres appréciés et cotés

par la Bourse, il n'y a pas de Benjamin. Chacun est impitoyablement mis

à sa place.

*

* *

La dette de tous les États établit donc entre la politique et la Bourse

un trait d'union qui leur donne en même temps, à chacune d'elles, les

mêmes impressions, les mêmes mouvements, si bien qu'on ne peut toucher à

l'une sans agiter immédiatement l'autre.

Que d'exemples nous en pourrions citer!

Au milieu du siège de Sébastopol, en 1855, l'empereur Nicolas meurt. La

nouvelle arrive brusquement, le matin, à Paris. La mort du czar, c'est

la paix, se dit la Bourse, et la cote à l'ouverture du marché donne à la

rente 5 fr. de hausse.

Après Solférino, en 1859, arrive la nouvelle du traité de Villafranca.

C'est la paix, et la paix inattendue. La Bourse accueille encore cette

nouvelle par 5 fr. de hausse.

Le 8 juillet 1870, la déclaration de M. de Gramont ouvre la porte à la

guerre. La Bourse fait en quelques jours 5 fr. de baisse et, de juillet

1870 à juillet 1873, vous pouvez mesurer le chemin de la rente.

Juillet 1870, le 3 p. 100, 70 fr.

Juillet 1873, le 3 p. 100, 50 fr.

Et le 3 p. 100 est descendu jusqu'au cours de 51 fr. sous la Commune!

Ainsi donc, par l'institution de la dette publique, la Bourse tient tous

les gouvernements liés à sa cote. La dette publique, c'est le

cerf-volant; mais le fil de ce cerf-volant, c'est la Bourse qui le

tient, et croyez bien que la Bourse marchande toujours sa ficelle!

Or, à la manière dont la Bourse examine, discute, pèse et chipote la

valeur de la dette publique de tous les gouvernements, on peut se

figurer avec quels verres grossissants elle doit interroger l'horizon

pour signaler tous les faits qui peuvent influer, en bien ou en mal, sur

la dette, le crédit et la richesse mobilière de tous les pays.

Vienne une effroyable catastrophe, par exemple, le paiement des cinq

milliards de l'indemnité, et la Bourse fera sentir cruellement et

longtemps le prix du crédit qu'elle accorde aux grandes puissances,

quand elles sont blessées à l'aile!

Vienne une crise industrielle ou commerciale qui fait monter à 8 et 10

p. 100 le taux de l'argent, et la Bourse baissera, parce que c'est elle

qui est la première appelée, par la réalisation de ses valeurs, à faire

l'appoint dont l'industrie et le commerce ont besoin.

Vienne une disette, un point noir dans la politique, un incident grave,

et le marché s'agite, se trouble et se signale par de brusques

variations, comme le baromètre avant l'orage.

Il n'est donc pas un acte, un incident, une dépêche, une nouvelle, un

_on-dit_, qui ne puisse avoir son écho direct, immédiat, caractérisé à

la Bourse. Vous n'avez qu'à voir les trépidations de la cote pour voir

que ce vieux marché est plus impressionnable qu'une sensitive. Comme au

lièvre en son gîte, _un souffle, une ombre, un rien, tout lui donne la

fièvre_, et il serait tout aussi déraisonnable de lui demander la fixité

que de demander l'immobilité à l'Océan.

On comprend dès lors que, tous les jours, l'homme politique, le

financier, le capitaliste, le rentier, le commerçant, tout le public,

enfin, ait besoin de consulter la Bourse. La cote est le thermomètre qui

apprend si la fortune publique a monté ou baissé sous la pression des

nouvelles du jour; la cote est le pouls que l'on consulte pour apprendre

si le pays est malade ou en bonne santé.

*

* *

Malade ou en bonne santé, disons-nous! Encore une expression qui nous

arrête et qui exige une explication, sans laquelle les arrêts rendus par

la Bourse vous paraîtraient aussi indéchiffrables qu'un logogriphe.

Etant données les prémisses que nous venons de poser, vous seriez

disposé à penser que toute bonne nouvelle se manifeste à la Bourse par

une hausse significative, et que toute mauvaise nouvelle se cote par une

baisse irrésistible.

Raisonnez ainsi et agissez en conséquence à la corbeille des Agents de

change, et vous verrez de quels impairs vous émaillerez votre carnet

d'opérations!

Ainsi, il est clair qu'en véritable Français, vous auriez dit à votre

agent de change, le jour de la victoire d'Austerlitz, de vous acheter un

paquet de rentes pour célébrer la gloire des armées impériales. Il est

également certain, qu'en votre qualité de chauvin, vous vous seriez

empressé de vendre à la nouvelle de Waterloo. La hausse vous eut semblé

aussi certaine dans le premier cas que la baisse dans le second.

Ah! _le bon billet de la Châtre_ qu'ont eu à ces deux époques, les

spéculateurs patriotes qui ont raisonné d'après les errements que nous

signalons. Ils ont durement expié le raisonnement qu'ils ont pu faire

devant les grands événements qui représentaient pour l'histoire la

grandeur et la décadence de la France.

*

* *

Vous saurez, en effet, qu'à la Bourse, il faut bien s'abstenir de

raisonner comme dans les casernes.

Tout ce qui s'appelle dynastie, gloire, révolution, victoire, est

accueilli à la Bourse avec un scepticisme des plus accentués. Tout ce

vocabulaire des grandeurs de la terre fait peur à la Bourse.

Comme le médecin de Molière, le rentier a mis le coeur à droite et le

foie à gauche, et il a remplacé la langue du chauvinisme, exalté par ces

mots plus avantageux pour ses intérêts: Paix, sécurité, travail et

richesse.

Aussi, le jour d'Austerlitz, prévoyant que cette victoire incomparable

allait perpétuer le système guerroyant de l'Empire, la Bourse

accueillait-elle la nouvelle par une baisse sensible!

Aussi, le jour de Waterloo, prévoyant que ce désastre allait porter à

l'Empire le coup mortel, la Bourse qui voyait arriver la paix,

accueillait-elle la nouvelle par une hausse caractérisée!

Voilà comment on raisonne à la Bourse et n'oubliez jamais que l'argent

est rigoureux comme un chiffre, implacable comme le calcul,

incompressible comme l'eau, insensible comme le bronze et inexorable

comme le Destin!

Léon Creil.

L'Illustration, No. 1585, 12 Juillet 1873 · 第 24 / 30 题