VIII

Les deux événements que nous venons de raconter eurent une profonde

influence sur la situation morale du ménage.

Avant son mariage, Nicolas portait avec une complète insouciance la

chaîne héréditaire. Il n'avait alors que des appétits dont la

satisfaction étouffait en lui toute aspiration à la révolte. Jamais son

regard n'avait essayé de percer le cercle d'airain au milieu duquel il

était captif. Le sort qui était le sien n'avait-il pas été celui de ses

pères? N'était-il pas celui de ses frères? En lui accordant la richesse

et ses corollaires de jouissances, la Providence ne l'avait-elle pas

comblé de faveurs qu'elle avait refusé à ceux qui l'avaient précédé? Ne

serait-ce pas l'offenser que de lui demander davantage? N'avait-il pas

le devoir de la bénir pour ce qu'elle lui accordait et de se résigner à

ce qu'elle lui refusait. Le moyen de ne pas devenir fataliste dans une

position toute faite par la fatalité!

D'ailleurs, qu'est-ce qu'un mal dont on ne souffre pas? Qu'est-ce qu'un

bien dont on ne tire aucun profit? Ainsi avait longtemps raisonné le

pauvre marchand qui, mettant cette chaîne dans le plateau de la balance

à trébucher ses écus, et voyant qu'en réalité elle pesait tout juste le

poids de la redevance qu'il payait à son maître, s'était maintes fois

écrié, comme nous l'avons entendu le dire à sa femme:

--O liberté! Tu n'es qu'un mot! Tu vaux cinquante roubles par an, et pas

un kopeck de plus!

Il en était là lorsque l'adoration passionnée que lui inspirait

Alexandra, stimulée par les chastes rigueurs que l'horreur de la

servitude inspirait à sa femme, réveilla l'instinct de la dignité

humaine dans cette âme engourdie. Il avait alors compris que l'opulence

dont il avait si âprement poursuivi la possession était peu de chose

pour celui qui ne se possédait pas lui-même. Il avait reconnu que ce

qu'il avait dédaigné était tout, et que ce qu'il avait ambitionné

n'était rien.

Les ridicules menaces du comte Laptioukine élevèrent ces vagues regrets,

ces sourdes hontes, à la hauteur d'une haine. Lorsqu'il se rappelait que

celui-ci lui avait déclaré que l'esclavage se perpétuerait non-seulement

dans sa chair, mais dans la chair de sa chair, qu'il avait affirmé son

droit de maître sur une postérité qui était encore dans la main du

Très-Haut, qu'il avait condamné l'enfant dont la blonde silhouette

n'avait encore apparu à ce pauvre homme que dans un rêve consolateur,

cette loi d'iniquité se montra à lui dans toute sa monstruosité; il

frissonna de tout son être, il éprouva ce douloureux déchirement

d'entrailles qui est l'angoisse de la paternité, et, à son tour, il dit

comme Alexandra: Meure le fruit avec son germe, plutôt que d'augmenter

le nombre des maudits!

Il passa alors de l'hypochondrie à laquelle il avait été en proie à un

état presque continu de désespoir; il restait des journées entières

enfermé dans quelque angle obscur de ses magasins, étendu sur le sol,

pleurant, se lamentant comme un enfant ou s'abandonnant à des rages

folles. Il continuait de fuir Alexandra, dont la vue aiguillonnait sa

douleur; deux jours après le retour de Kaïouga, ce fut elle qui le

surprit dans un de ces accès si voisins de la frénésie. Épouvantée, elle

essaya de le calmer par de douces et tendres paroles.

Nicolas lui raconta alors l'inexorable rancune qu'il avait rencontrée

chez son maître; il ne lui dissimula pas la cruelle et profonde

impression que les dernières paroles de celui-ci avaient produit sur son

esprit, et, s'agenouillant devant elle, il la supplia de lui pardonner

la mauvaise action qu'il avait commise en l'associant à sa misérable

condition; dans son désespoir, il alla jusqu'à demander au ciel de

délivrer Alexandra d'une union si justement abhorrée, en le rappelant à

lui!

--Non, dit la jeune femme attendrie, cette union ne me paraît pas

odieuse, puisque votre esprit pense comme mon esprit, puisque votre

coeur bat avec mon coeur. Pourquoi parler de mort, puisque votre mort

serait pour moi un nouveau deuil? Je ne vous le dissimulerai pas,

Nicolas? Depuis que vous vous êtes montré si bon, mon âme s'est donnée à

celui que je n'avais accepté que par soumission! Libre aujourd'hui, ce

serait peut-être ce que vous appelez une misérable condition que je

choisirais pour la mienne. D'ailleurs, tout espoir de bonheur est-il

donc perdu pour nous? Le titre de frère, que je vous donne, vous

semblera-t-il moins doux que celui d'époux, avec la certitude que nulle

autre affection ne balancera jamais, dans mon coeur, celle que je vous

ai jurée?

Nicolas hocha la tête et soupira; c'était sa ressource dans les

circonstances délicates.

--Dieu tient notre vie à tous dans ses mains, continua Alexandra, celle

de votre maître qui est vieux, aussi bien que la nôtre, à nous, qui

sommes jeunes; il ne voudra pas que le mal dont le comte a parlé

s'accomplisse, il ne lui donnera pas le temps de le réaliser.

Nicolas Makovlof en entendant sa femme se confondre avec lui, et

revendiquer la communauté de son infortune, se trouva un peu consolé et

s'engagea à la résignation.

Malheureusement et dans l'état de son coeur et de son esprit, cette

fermeté n'était facile qu'à promettre; il dissimula un peu mieux ses

tortures; mais il n'en souffrit que davantage.

Bien qu'il eut fort justement apprécié la valeur réelle de la richesse,

ce fut encore en travaillant à l'augmenter qu'il chercha à s'étourdir.

Il élargit le cercle de ses immenses affaires, réalisa bénéfices sur

bénéfices et devint véritablement alors le Crésus de toutes les Russies;

mais plus sa fortune prenait, de fabuleuses proportions, plus il en

accusait amèrement le néant.

La magnanimité est une vertu qui ne germe jamais dans un coeur

d'esclave. Nicolas n'était pas méchant, mais l'idée que la mort du

seigneur pouvait l'arracher à sa triste situation finit par s'établir à

poste fixe dans son cerveau, et envenima son ressentiment. Toute son

intelligence se tendit sur cette éventualité. Il s'était enquis de l'âge

exact du comte Laptioukine et consacrait des journées entières à des

entassements de chiffres, à des calculs sur les probabilités de cette

fin prochaine. De là à appeler de tous ses voeux l'heure où cet

événement se réaliserait, il n'y avait qu'un pas, et ce pas il le

franchit. Avec là naïveté des peuples primitifs, il fit intervenir la

religion dans ses souhaits sacrilèges et les porta aux pieds des autels,

il implora le mal de celui qui est le principe de tout bien, il demanda

au Dieu de pardon la satisfaction de sa vengeance, il eut recours à la

superstition toujours vivace à Moscou. Fou d'amour et de liberté,

pendant six mois ce malheureux s'adressa aux pratiques de la sorcellerie

pour hâter l'heure ou la chaîne exécrée se briserait avec la vie de

celui qui le rivait à la glèbe.

Un fait qui se passa en Russie à cette époque vint ajouter à ses

angoisses, en même temps qu'il justifiait l'horreur que manifestait

Alexandra à la pensée de transmettre la servitude paternelle à sa

descendance.

Le roman est toujours suspect lorsqu'il se mêle de toucher à l'histoire.

Les diamants les plus authentiques perdent de leur vraisemblance

lorsqu'ils se présentent enchâssés dans du laiton; aussi, pour conserver

son caractère de complète authenticité à l'anecdote sur laquelle nous

allons nous appuyer, nous déclarons rempruntera l'un des plus éminents

écrivains de la nationalité russe, à M. Yvan Tourgueneff:

«Un fait récent et arrivé dans la même famille accuse encore plus

d'iniquité. Un serf né sur ses domaines et qui avait passé sa vie à

Moscou dans les opérations du commerce, mourut, laissant après lui,

entre autres biens, une somme de cent cinquante mille roubles déposés à

la Banque. Ses enfants, qu'il avait réussi à racheter du servage et qui

faisaient partie d'une guilde de marchands, réclamèrent naturellement

l'héritage de leur père. De son côté, le comte S... réclama aussi, se

fondant sur son droit de propriétaire du défunt et soutenant que le

capital devait suivre le sort du capitaliste. Un procès s'engagea. Quel

fut l'arrêt des tribunaux? Pouvaient-ils faire autrement que de donner

raison au maître de l'esclave mort? La somme lui fut adjugée, et les

enfants se virent frustrés de l'héritage que leur père leur avait

préparé par son travail.»

Cette aventure eut nécessairement un grand retentissement à Moskow, la

ville de l'empire où les intéressés, c'est-à-dire les hommes à _obrosk_,

étaient le plus nombreux.

Lorsque quelqu'un raconta dans le magasin Makovlof l'inique dénouement

de ce procès, Nicolas était à son comptoir occupé à compter une somme

importante destinée à des paiements. Il regarda sa femme assise à ses

côtés, ses yeux rencontrèrent les yeux d'Alexandra fixés sur lui avec

une expression de compassion douloureuse; il vit deux grosses larmes

qui, après avoir tremblé un instant aux paupières de la jeune femme,

descendaient lentement sur ses joues.

C'en était trop pour le pauvre marchand; avec, une violence qui n'était

pas dans ses habitudes, il lança à travers le magasin une large poche de

cuir dans laquelle il ensachait ses écus, et, malgré les supplications

d'Alexandra, il s'enfuit éperdu.

A dater de ce jour il demanda bien souvent ses consolations au vice

favori de sa race, à l'ivresse.

L'Illustration, No. 1585, 12 Juillet 1873 · 第 10 / 30 题