Les deux événements que nous venons de raconter eurent une profonde
influence sur la situation morale du ménage.
Avant son mariage, Nicolas portait avec une complète insouciance la
chaîne héréditaire. Il n'avait alors que des appétits dont la
satisfaction étouffait en lui toute aspiration à la révolte. Jamais son
regard n'avait essayé de percer le cercle d'airain au milieu duquel il
était captif. Le sort qui était le sien n'avait-il pas été celui de ses
pères? N'était-il pas celui de ses frères? En lui accordant la richesse
et ses corollaires de jouissances, la Providence ne l'avait-elle pas
comblé de faveurs qu'elle avait refusé à ceux qui l'avaient précédé? Ne
serait-ce pas l'offenser que de lui demander davantage? N'avait-il pas
le devoir de la bénir pour ce qu'elle lui accordait et de se résigner à
ce qu'elle lui refusait. Le moyen de ne pas devenir fataliste dans une
position toute faite par la fatalité!
D'ailleurs, qu'est-ce qu'un mal dont on ne souffre pas? Qu'est-ce qu'un
bien dont on ne tire aucun profit? Ainsi avait longtemps raisonné le
pauvre marchand qui, mettant cette chaîne dans le plateau de la balance
à trébucher ses écus, et voyant qu'en réalité elle pesait tout juste le
poids de la redevance qu'il payait à son maître, s'était maintes fois
écrié, comme nous l'avons entendu le dire à sa femme:
--O liberté! Tu n'es qu'un mot! Tu vaux cinquante roubles par an, et pas
un kopeck de plus!
Il en était là lorsque l'adoration passionnée que lui inspirait
Alexandra, stimulée par les chastes rigueurs que l'horreur de la
servitude inspirait à sa femme, réveilla l'instinct de la dignité
humaine dans cette âme engourdie. Il avait alors compris que l'opulence
dont il avait si âprement poursuivi la possession était peu de chose
pour celui qui ne se possédait pas lui-même. Il avait reconnu que ce
qu'il avait dédaigné était tout, et que ce qu'il avait ambitionné
n'était rien.
Les ridicules menaces du comte Laptioukine élevèrent ces vagues regrets,
ces sourdes hontes, à la hauteur d'une haine. Lorsqu'il se rappelait que
celui-ci lui avait déclaré que l'esclavage se perpétuerait non-seulement
dans sa chair, mais dans la chair de sa chair, qu'il avait affirmé son
droit de maître sur une postérité qui était encore dans la main du
Très-Haut, qu'il avait condamné l'enfant dont la blonde silhouette
n'avait encore apparu à ce pauvre homme que dans un rêve consolateur,
cette loi d'iniquité se montra à lui dans toute sa monstruosité; il
frissonna de tout son être, il éprouva ce douloureux déchirement
d'entrailles qui est l'angoisse de la paternité, et, à son tour, il dit
comme Alexandra: Meure le fruit avec son germe, plutôt que d'augmenter
le nombre des maudits!
Il passa alors de l'hypochondrie à laquelle il avait été en proie à un
état presque continu de désespoir; il restait des journées entières
enfermé dans quelque angle obscur de ses magasins, étendu sur le sol,
pleurant, se lamentant comme un enfant ou s'abandonnant à des rages
folles. Il continuait de fuir Alexandra, dont la vue aiguillonnait sa
douleur; deux jours après le retour de Kaïouga, ce fut elle qui le
surprit dans un de ces accès si voisins de la frénésie. Épouvantée, elle
essaya de le calmer par de douces et tendres paroles.
Nicolas lui raconta alors l'inexorable rancune qu'il avait rencontrée
chez son maître; il ne lui dissimula pas la cruelle et profonde
impression que les dernières paroles de celui-ci avaient produit sur son
esprit, et, s'agenouillant devant elle, il la supplia de lui pardonner
la mauvaise action qu'il avait commise en l'associant à sa misérable
condition; dans son désespoir, il alla jusqu'à demander au ciel de
délivrer Alexandra d'une union si justement abhorrée, en le rappelant à
lui!
--Non, dit la jeune femme attendrie, cette union ne me paraît pas
odieuse, puisque votre esprit pense comme mon esprit, puisque votre
coeur bat avec mon coeur. Pourquoi parler de mort, puisque votre mort
serait pour moi un nouveau deuil? Je ne vous le dissimulerai pas,
Nicolas? Depuis que vous vous êtes montré si bon, mon âme s'est donnée à
celui que je n'avais accepté que par soumission! Libre aujourd'hui, ce
serait peut-être ce que vous appelez une misérable condition que je
choisirais pour la mienne. D'ailleurs, tout espoir de bonheur est-il
donc perdu pour nous? Le titre de frère, que je vous donne, vous
semblera-t-il moins doux que celui d'époux, avec la certitude que nulle
autre affection ne balancera jamais, dans mon coeur, celle que je vous
ai jurée?
Nicolas hocha la tête et soupira; c'était sa ressource dans les
circonstances délicates.
--Dieu tient notre vie à tous dans ses mains, continua Alexandra, celle
de votre maître qui est vieux, aussi bien que la nôtre, à nous, qui
sommes jeunes; il ne voudra pas que le mal dont le comte a parlé
s'accomplisse, il ne lui donnera pas le temps de le réaliser.
Nicolas Makovlof en entendant sa femme se confondre avec lui, et
revendiquer la communauté de son infortune, se trouva un peu consolé et
s'engagea à la résignation.
Malheureusement et dans l'état de son coeur et de son esprit, cette
fermeté n'était facile qu'à promettre; il dissimula un peu mieux ses
tortures; mais il n'en souffrit que davantage.
Bien qu'il eut fort justement apprécié la valeur réelle de la richesse,
ce fut encore en travaillant à l'augmenter qu'il chercha à s'étourdir.
Il élargit le cercle de ses immenses affaires, réalisa bénéfices sur
bénéfices et devint véritablement alors le Crésus de toutes les Russies;
mais plus sa fortune prenait, de fabuleuses proportions, plus il en
accusait amèrement le néant.
La magnanimité est une vertu qui ne germe jamais dans un coeur
d'esclave. Nicolas n'était pas méchant, mais l'idée que la mort du
seigneur pouvait l'arracher à sa triste situation finit par s'établir à
poste fixe dans son cerveau, et envenima son ressentiment. Toute son
intelligence se tendit sur cette éventualité. Il s'était enquis de l'âge
exact du comte Laptioukine et consacrait des journées entières à des
entassements de chiffres, à des calculs sur les probabilités de cette
fin prochaine. De là à appeler de tous ses voeux l'heure où cet
événement se réaliserait, il n'y avait qu'un pas, et ce pas il le
franchit. Avec là naïveté des peuples primitifs, il fit intervenir la
religion dans ses souhaits sacrilèges et les porta aux pieds des autels,
il implora le mal de celui qui est le principe de tout bien, il demanda
au Dieu de pardon la satisfaction de sa vengeance, il eut recours à la
superstition toujours vivace à Moscou. Fou d'amour et de liberté,
pendant six mois ce malheureux s'adressa aux pratiques de la sorcellerie
pour hâter l'heure ou la chaîne exécrée se briserait avec la vie de
celui qui le rivait à la glèbe.
Un fait qui se passa en Russie à cette époque vint ajouter à ses
angoisses, en même temps qu'il justifiait l'horreur que manifestait
Alexandra à la pensée de transmettre la servitude paternelle à sa
descendance.
Le roman est toujours suspect lorsqu'il se mêle de toucher à l'histoire.
Les diamants les plus authentiques perdent de leur vraisemblance
lorsqu'ils se présentent enchâssés dans du laiton; aussi, pour conserver
son caractère de complète authenticité à l'anecdote sur laquelle nous
allons nous appuyer, nous déclarons rempruntera l'un des plus éminents
écrivains de la nationalité russe, à M. Yvan Tourgueneff:
«Un fait récent et arrivé dans la même famille accuse encore plus
d'iniquité. Un serf né sur ses domaines et qui avait passé sa vie à
Moscou dans les opérations du commerce, mourut, laissant après lui,
entre autres biens, une somme de cent cinquante mille roubles déposés à
la Banque. Ses enfants, qu'il avait réussi à racheter du servage et qui
faisaient partie d'une guilde de marchands, réclamèrent naturellement
l'héritage de leur père. De son côté, le comte S... réclama aussi, se
fondant sur son droit de propriétaire du défunt et soutenant que le
capital devait suivre le sort du capitaliste. Un procès s'engagea. Quel
fut l'arrêt des tribunaux? Pouvaient-ils faire autrement que de donner
raison au maître de l'esclave mort? La somme lui fut adjugée, et les
enfants se virent frustrés de l'héritage que leur père leur avait
préparé par son travail.»
Cette aventure eut nécessairement un grand retentissement à Moskow, la
ville de l'empire où les intéressés, c'est-à-dire les hommes à _obrosk_,
étaient le plus nombreux.
Lorsque quelqu'un raconta dans le magasin Makovlof l'inique dénouement
de ce procès, Nicolas était à son comptoir occupé à compter une somme
importante destinée à des paiements. Il regarda sa femme assise à ses
côtés, ses yeux rencontrèrent les yeux d'Alexandra fixés sur lui avec
une expression de compassion douloureuse; il vit deux grosses larmes
qui, après avoir tremblé un instant aux paupières de la jeune femme,
descendaient lentement sur ses joues.
C'en était trop pour le pauvre marchand; avec, une violence qui n'était
pas dans ses habitudes, il lança à travers le magasin une large poche de
cuir dans laquelle il ensachait ses écus, et, malgré les supplications
d'Alexandra, il s'enfuit éperdu.
A dater de ce jour il demanda bien souvent ses consolations au vice
favori de sa race, à l'ivresse.