(Suite)
--Tourne la tête de ce côté et regarde?
Le marchand, jetant les yeux sur la cheminée que lui indiquait son
maître, remarqua un ornement, lequel eût été sans doute à sa place dans
le magasin de la Tverskaïa, mais qui produisait un effet assez singulier
dans l'appartement d'un grand seigneur.
Au milieu de cette cheminée, à la place qu'occupe ordinairement la
pendule, sur un coussin de velours et sous un globe de cristal,
reposaient deux gracieuses bottes de maroquin dignes de chausser le pied
du prince Charmant, et qui étaient certainement la représentation la
plus fine et la plus mignonne des proportions auxquelles les extrémités
masculines peuvent se réduire.
--Contemple ces chaussures, Nicolas Makovlof, continua le vieillard,
dont les lèvres se crispaient dans un sourire sardonique. Je les portais
le jour où, pour la première fois, je rencontrai la princesse Svanhoff,
qui m'a tant aimé... Elles ne furent pas étrangères à mon bonheur et
elles sont devenues pour moi la plus précieuse des reliques. Il n'est
pas de jour où je ne les regarde en souhaitant de les voir encore une
fois à mes pieds avant de mourir. Accomplis ce tour de force, Nicolas
Makovlof, et, sur ma foi de noble russe, je te le jure, tu seras libre.
Tandis qu'il parlait ainsi, la physionomie du vieux Laptioukine prenait
une expression diabolique, ses prunelles verdâtres jetaient des flammes;
en même temps, arrachant ses couvertures, il montrait une jambe qui,
sous son bas de soie, apparaissait si prodigieusement enflée, qu'elle
n'avait plus forme de jambe humaine.
Le marchand de cuirs avait enfin compris que depuis un quart d'heure le
seigneur jouait avec sa victime comme le tigre avec sa proie, et que,
comme celui-ci, il serait inaccessible à la pitié. Découragé, anéanti,
il laissa tomber sa tête sur sa poitrine, en ébauchant un geste de
supplication.
--Ah! s'écria le comte en lâchant la bride aux sentiments vindicatifs
qu'il avait jusqu'alors contenus, c'était en vérité trop d'audace. Oser
réclamer ta liberté, toi dont l'infernale malice m'a rendu podagre avant
l'heure, toi qui m'as condamné à une mort anticipée. Il faut que tu sois
insensé pour avoir pu supposer que je laisserais échapper cette occasion
de te rendre les tortures que je te dois. L'esclavage te pèse, Nicolas
Makovlof; tant mieux, morbleu! La vieillesse triste, isolée, lamentable,
ne m'est pas moins un lourd fardeau; à chacun le nôtre! Serf tu es, serf
tu resteras; serve sera ton opulente postérité si Dieu t'en donne une,
car ma main pèsera sur toi, même lorsque je serai descendu dans la
tombe, car je m'arrangerai pour que celui qui me succédera ne soit
jamais tenté de dire à mon bourreau: tu es libre!
Nicolas Makovlof n'en écouta pas davantage; il s'enfuit toujours courant
retrouver son drowski, lequel le ramena à Moskow dans un état de
prostration et d'accablement plus facile à imaginer qu'à décrire..
Comme sa voiture entrait dans la Tverskaïa, il aperçut sur la porte de
son magasin, dans le plus superbe des costumes et coiffée d'un
kakosehnick de drap d'or dont les fauves reflets lui faisaient une
auréole, une femme qui lui apparut belle comme les vierges dont les
peintres byzantins ornent les basiliques.
C'était Sacha qui guettait le retour de son mari avec une anxiété dont
chacun des traits de son visage portait l'empreinte.
Le malheureux voila son visage de ses mains pour ne pas la voir; puis,
laissant à cette manifestation de son désespoir le soin d'instruire sa
femme du résultat de ses démarches, il passa à côté d'elle sans lui
adresser la parole.