2. _Récit du Religieux de Saint-Denis._

(Traduction de M. Bellaguet).

La veille de la Saint-Martin d'hiver, vers deux heures après minuit,

l'auguste reine de France accoucha d'un fils, en son hôtel à Paris,

près la porte Barbette. Cet enfant vécut à peine, et les familiers du

roi n'eurent que le temps de lui donner le nom de Philippe et de

l'ondoyer au nom de la sainte et indivisible Trinité. Le lendemain

soir, les seigneurs de la cour conduisirent son corps à l'abbaye de

Saint-Denis avec un grand luminaire, suivant l'usage, et l'inhumèrent

auprès de ses frères, dans la chapelle du roi son aïeul, qui y avait

fondé deux messes par jour.

La reine fut vivement affectée de la mort prématurée de cet enfant, et

passa dans les larmes tout le temps de ses couches. L'illustre duc

d'Orléans, frère du roi, lui rendit de fréquentes visites, et

s'efforça d'apaiser sa douleur par des paroles de consolation. Mais la

veille de la Saint-Clément, comme il rentrait à l'hôtel royal de

Saint-Paul, après avoir joyeusement soupé chez la reine, un crime

affreux, inouï et sans exemple, fut commis sur sa personne; il tomba

sous les coups d'infâmes assassins, qui avaient été apostés sur son

passage. L'horreur d'une si noire trahison aurait fait échapper la

plume de mes mains, si je ne m'étais imposé le devoir de transmettre à

la postérité les actions bonnes ou mauvaises des princes de la famille

royale, et si je ne voulais apprendre aux favoris de la fortune qui

dominent orgueilleusement dans les cours, qu'ils ne doivent pas se

croire assez heureux pour être à l'abri d'un semblable danger.

On ne peut s'expliquer cet abominable assassinat que si l'on en

cherche la cause dans les dissentiments cachés qui règnent souvent

entre les princes. Il était évident pour tout le monde qu'il fallait

attribuer ce crime à la haine mutuelle des ducs d'Orléans et de

Bourgogne. Sans remonter aux raisons secrètes et ignorées de cette

haine, je me bornerai à exposer celles qui étaient connues de tout le

monde. Pendant les intervalles de la maladie du roi, le gouvernement

du royaume étant remis entre les mains de son frère bien aimé et de

son cousin, les deux princes, qui ne pouvaient se résigner à partager

entre eux l'autorité souveraine, étaient rarement d'accord sur la

direction des affaires. La différence de leur caractère se faisait

sentir dans toutes leurs opinions. Suivant ce qui m'a été rapporté par

des gens de la cour, tout ce que l'un jugeait utile de faire, l'autre

le condamnait ou s'en montrait irrité. Cette rivalité finit par

allumer entre eux une haine implacable, et on les vit longtemps

conspirer ouvertement l'un contre l'autre. Leurs divisions dans le

conseil et les préparatifs de guerre qu'ils avaient faits à plusieurs

reprises, semblaient présager que de terribles hostilités allaient

éclater au détriment et au scandale du royaume. L'auguste reine,

monseigneur le duc de Berri et tous les princes du sang, qui en

étaient vivement affligés, essayèrent vainement plusieurs fois de les

réconcilier. Des semeurs de zizanie et de discorde, maniant à leur gré

l'esprit des ducs, et leur présentant le mensonge à la place de la

vérité, flattaient leurs penchants orgueilleux et excitaient leur

aversion mutuelle. En attaquant le mérite de l'un, ils attaquaient la

présomption de l'autre; et chacun prévoyait que ces querelles ne

cesseraient qu'avec la vie de l'un des deux princes.

Le duc de Bourgogne céda le premier aux funestes conseils de ces

perfides courtisans, et se disposa à venger ses injures par un

assassinat. L'instrument de ce cruel et infâme attentat fut un

Normand, nommé Raoul d'Ocquetonville, digne à jamais de l'exécration

divine et humaine. Cet homme avait été destitué d'un office royal et

dépouillé de tous ses biens par le duc d'Orléans. Quoiqu'il eût mérité

ce châtiment par son infidélité dans l'exercice de ses fonctions, il

nourrissait un profond ressentiment contre le duc et cherchait toutes

les occasions de se venger. Il accueillit avec empressement cet

exécrable projet de trahison, et ne pouvant attaquer le duc

ouvertement, il prit pour complices des misérables comme lui, et

concerta avec eux sa criminelle entreprise. Ils convinrent entre eux

de surprendre le duc dans un guet-apens, et se tinrent cachés pendant

dix-sept jours dans une maison propre à l'exécution de leur complot,

près de la porte Barbette, en attendant une occasion favorable. La

veille donc de la Saint-Clément, comme le duc sortait vers le soir de

chez la reine, où il avait soupé joyeusement, et s'en retournait,

accompagné de cinq personnes seulement, à l'hôtel royal de Saint-Paul,

son implacable ennemi, non moins perfide que le traître Judas, jugeant

que le moment d'agir était arrivé, et que rien ne s'opposait plus à

ses desseins, exhorta ses complices à consommer avec lui l'attentat.

Hélas! que l'esprit des hommes est aveugle et imprévoyant, puisqu'ils

ne savent pas le sort que leur réserve l'heure qui va suivre! A peine

le duc fut-il dans la rue, qu'il se vit enveloppé tout à coup par

dix-sept assassins, dignes de toute l'animadversion divine et humaine.

Au même instant, Raoul, leur chef, transporté d'une rage vraiment

diabolique, lui abattit la main gauche d'un seul coup de sa hache,

puis lui assena sur le crâne un autre coup, qui donna la mort à cet

illustre prince. L'impitoyable meurtrier retirant de la blessure son

arme toute sanglante, l'en frappa une troisième fois par derrière,

pendant qu'il tombait à terre, et fit jaillir sa cervelle sur le pavé.

Les gens de la suite du duc épouvantés prirent tous la fuite, à

l'exception d'un Flamand, qui se jeta sur le corps inanimé de son

maître en s'écriant à diverses reprises: «Épargnez monseigneur

d'Orléans, frère du roi.» Les assassins, ne pouvant le séparer de leur

victime, le percèrent de mille coups et le laissèrent mort sur la

place.

C'est ainsi que le destin jaloux travaille à détruire le bonheur des

mortels et pousse à leur perte les puissants de ce monde, en les

faisant tomber dans des piéges insensibles et cachés, pour qu'ils ne

puissent prévoir ses attaques ni s'en garantir. Après cet odieux

attentat, qui aurait fait horreur aux nations les plus barbares,

l'exécrable assassin traîna ignominieusement le corps auprès d'un tas

de boue, et s'étant assuré, à la lueur d'une torche de paille, que son

crime était consommé, il s'en retourna avec ses infâmes complices à

l'hôtel du duc de Bourgogne, aussi joyeux que s'il eût fait une bonne

action, et sans être poursuivi par personne.

Cependant le bruit de cet effroyable attentat, qui est sans exemple

dans l'histoire, se répandit bientôt; le peuple accourut en foule,

pour être témoin de cet horrible spectacle. C'était une chose affreuse

à voir que ce corps couvert de blessures mortelles et ce bras mutilé.

Mais ce qu'il y eut de plus affreux encore, c'est qu'il fallut

chercher et ramasser dans la boue la cervelle et la main gauche, pour

les ensevelir avec le corps.

La reine et les princes du sang furent atterrés par la nouvelle d'un

forfait si atroce; quant au duc de Bourgogne, il n'y crut pas d'abord,

et refusa même d'ajouter foi au récit du meurtrier. Il se rendit avec

ses serviteurs en appareil militaire à l'église de Saint-Guillaume[139],

et y trouva le corps, qui y avait été déjà déposé. Alors feignant

une grande affliction, il prit des habits de deuil, comme les autres

princes, et n'eut point honte d'assister au convoi, qui se fit en

l'église des Célestins de Paris, où le duc avait, de son vivant

ordonné qu'on l'enterrât. Ces tristes funérailles durèrent deux jours,

et furent célébrées en grande pompe au milieu des larmes de tous les

assistants. Les princes se réunirent ensuite, pour délibérer dans

l'amertume de leur cœur sur les moyens de découvrir l'auteur de cet

horrible assassinat.

[139] Aujourd'hui l'église des Blancs-Manteaux.

Portrait du duc d'Orléans.--Son meurtrier se fait connaître.

Les princes ne pouvaient se consoler de la perte de l'illustre duc

d'Orléans, si traîtreusement assassiné; ils pleuraient en lui le frère

unique du roi, leur cousin ou leur neveu, un prince d'un extérieur

accompli et qu'ils chérissaient tendrement. Entre autres qualités dont

la nature l'avait doué, il avait surtout une merveilleuse facilité

d'élocution, qui le distinguait parmi tous les seigneurs de son temps.

En effet on l'avait vu dans plus d'une occasion surpasser par son

éloquence les plus fameux orateurs, sans en excepter même ceux de la

vénérable Université de Paris, quelque versés qu'ils fussent dans les

subtilités de la dialectique, dans la connaissance de l'histoire et

dans la science théologique. Je l'ai vu souvent moi-même se montrer

plus élégant dans ses réponses que ne l'avaient été ceux qui le

haranguaient. Les étrangers vantaient aussi son éloquence facile et

abondante et son extrême affabilité. Comme tous les princes du

royaume, il se faisait un point d'honneur d'accueillir toujours avec

les plus grands égards les personnes qu'on lui députait, et de les

reprendre avec douceur, s'il leur arrivait de se tromper en quelque

chose. Il se montrait toujours aimable et bienveillant dans ses

manières. On peut lui reprocher toutefois d'avoir été pendant sa

jeunesse enclin à beaucoup de vices, comme le sont la plupart des

hommes; mais il les évita avec soin quand il fut arrivé à l'âge mûr.

Je reviens à la mort de ce noble duc. C'était un bruit généralement

répandu dans le royaume que Robert de Canny n'était pas étranger à

l'assassinat commis sur sa personne. On fondait cette accusation sur

ce qu'il avait conçu une haine implacable contre le duc, qui avait

séduit sa femme. Déjà messeigneurs les princes du sang avaient résolu

en conseil de le faire rechercher et saisir, lui et tous ceux qu'ils

soupçonnaient. Alors le duc de Bourgogne, qui avait la conscience de

son crime, ne voulant point que la punition en retombât sur des

innocents, et poussé par un repentir tardif, se leva, prit à part le

roi de Sicile Louis et le duc de Berri, et leur avoua sans détour

qu'il était l'auteur de cet affreux attentat, et qu'il l'avait fait

commettre par des mains étrangères, à l'instigation du diable. Cet

aveu les fit trembler et frémir d'horreur. Ils gardèrent quelque temps

un morne silence, qu'ils n'interrompirent que par de profonds soupirs.

Quand les autres princes en furent informés, ils restèrent comme

anéantis et firent éclater leur douleur par des gémissements et des

larmes. Ils maudirent justement cette exécrable trahison, et vouèrent

le coupable aux tourments éternels qui sont le partage de Dathan et

d'Abiron. Personne n'ignorait que les deux ducs avaient fait naguère

un pacte d'amitié fraternelle, que tout récemment encore ils l'avaient

confirmé par lettres et par serments, qu'ils avaient communié

ensemble, et s'étaient juré de rester fidèles compagnons d'armes, et

de défendre mutuellement leur honneur et leurs intérêts envers et

contre tous. Le duc de Bourgogne était même allé visiter monseigneur

le duc d'Orléans, son cousin, qui était malade, et avait consenti, en

signe d'affection particulière, à dîner avec lui le lendemain, qui

était un dimanche.

Les ducs et les comtes de la famille royale, se rappelant toutes ces

circonstances, ne voulurent point écouter les excuses du duc; ils

sortirent du conseil en pleurant et en sanglotant, et le jour suivant,

lorsqu'il se présenta au Parlement, ils lui en refusèrent l'entrée. Le

duc en fut très-irrité, et leur dit que quelque jour peut-être il y

entrerait malgré eux. Le lendemain, qui était un samedi, il quitta

Paris à la hâte, et se rendit en Flandre à grandes journées. Quoique

la famille royale le regardât comme un criminel digne de la colère de

Dieu et des hommes, et que le roi éprouvât le plus vif ressentiment de

la mort de son frère, on différa le châtiment par égard pour un tel

personnage, qui portait le titre de doyen des pairs de France, qui

était le plus riche seigneur du royaume, et qui avait déjà marié sa

fille avec le fils aîné du roi. Bientôt même on lui fit offrir par le

comte de Saint-Pol une audience publique et l'impunité, à condition

qu'il livrerait les assassins pour qu'ils fussent jugés suivant les

formes de la justice. Le duc de Bourgogne s'y étant refusé, le roi

envoya à Amiens monseigneur le duc de Berri et le roi de Sicile, afin

de conférer avec lui au sujet de ce crime abominable. L'illustre duc

de Bourbon, qui avait été désigné pour les accompagner, demanda au roi

la permission de ne point faire partie de cette ambassade et de se

retirer dans ses terres. La mort ignominieuse de son bien aimé neveu

était pour lui un coup terrible, et il répéta, dit-on, plusieurs fois

qu'il ne pourrait jamais supporter la vue de l'auteur d'une si noire

trahison.

Le duc de Bourgogne, qui avait la conscience de son crime, et qui

pensait qu'on pourrait s'autoriser contre lui-même de l'exemple qu'il

avait donné, ne marchait qu'entouré d'une garde nombreuse. Les deux

princes ne purent l'empêcher d'entrer à Amiens en appareil de guerre,

et passèrent dix jours dans cette ville, où ils eurent avec lui des

conférences pleines de courtoisie, et où ils se traitèrent

mutuellement avec somptuosité. Le duc promit enfin d'obéir aux ordres

du roi et d'aller exposer ses excuses en sa présence. Mais, en

acquiesçant à la demande desdits princes, il déclara qu'il y mettait

pour condition que les portes de Paris ne fussent plus gardées par des

gens de guerre, afin que lui et ses gens pussent y entrer en liberté;

car il voulait y paraître non comme un ennemi de la ville ou du roi,

mais comme un ami qui souhaitait la paix.

Madame la duchesse d'Orléans vient demander justice de l'horrible

et cruel assassinat commis sur la personne de son mari.

La duchesse d'Orléans, en apprenant la mort si soudaine et si cruelle

de son époux bien aimé, se livra aux transports de la plus vive

douleur; elle s'arracha les cheveux, déchira ses vêtements, et ayant

fait venir les deux fils qu'elle avait eus du duc, elle leur fit

connaître par ses cris et par ses soupirs le malheur qui venait de les

frapper. Des torrents de larmes coulaient de ses yeux; sa voix était

étouffée par les sanglots. En un mot elle donna tous les signes du

plus profond désespoir. Elle se rendit en toute hâte à Paris avec une

suite nombreuse et en appareil de deuil, alla se jeter humblement aux

pieds du roi avec ses deux fils, et lui parla en ces termes, afin

d'exciter sa pitié: «C'est une veuve réduite au désespoir et condamnée

à passer sa triste existence dans les larmes, qui vient avec ces deux

orphelins, vos neveux, faire entendre sa voix plaintive à votre royale

majesté; c'est la veuve de votre unique et bien aimé frère, de ce

prince si accompli, qui vous fut toujours si fidèle et si dévoué, et

que vous aviez choisi avec raison pour dépositaire de vos secrets.

Déplorez avec moi le sort cruel qui vous l'a ravi. Mais que la douleur

ne vous fasse point oublier la vengeance; car, vous le savez, l'auteur

de cet attentat est le duc de Bourgogne, votre cousin germain, dont la

trahison ne saurait être comparée qu'à celle de l'infâme Judas. Il a

terni par cet acte de félonie l'honneur des illustres princes qui

portent les fleurs de lis. Chacun sait que c'est au mépris d'un pacte

d'amitié publiquement juré qu'il lui a fait préparer des embûches

mortelles par des ministres d'iniquité. Hélas! que l'esprit de l'homme

est aveugle et imprévoyant! Au moment où il sortait de chez l'auguste

reine qu'il venait de consoler, et où il retournait à l'hôtel royal de

Saint-Paul, il a été surpris tout à coup par d'exécrables traîtres,

dignes de l'animadversion divine et humaine, qui l'ont méchamment et

outrageusement mis à mort. Il n'est point de cœur si dur, d'âme si

inflexible, qui ne se fût attendrie en voyant ce bras mutilé, ce corps

couvert de blessures mortelles, cette cervelle répandue à terre, et ce

cadavre traîné ignominieusement dans la rue près d'un tas de boue.

«Noble prince et seigneur, votre frère unique n'a été si indignement

traité par le méchant duc de Bourgogne, qu'à cause de l'affection

particulière que vous inspiraient pour lui les liens du sang. Et

maintenant ledit duc, pour se justifier, cherche à ternir l'honneur de

mon illustre époux et celui de ses enfants, en publiant contre lui un

libelle injurieux et diffamatoire. La honte de tous ces outrages

rejaillirait sur votre royale majesté, s'ils restaient impunis. C'est

pour cela que votre sœur désolée et ces pauvres enfants, vos neveux,

encore dans l'âge de l'innocence, vous supplient humblement à genoux

de ne point laisser sans vengeance cet exécrable attentat, et de ne

point souffrir que d'infâmes traîtres se soient joués ainsi de la vie

de votre frère. Daignez user de votre puissance pour faire justice des

coupables, ou ordonnez qu'ils comparaissent devant la cour du

Parlement, afin qu'ils subissent le châtiment que mérite leur crime.»

L'auguste duchesse termina cette requête en priant le roi de lui

permettre de garder ses enfants auprès d'elle, jusqu'à ce qu'ils

eussent atteint l'âge de puberté. Elle le conjura aussi de leur

accorder la jouissance des biens et des domaines de leur père, tant de

ceux qu'il tenait de la munificence royale que de ceux qu'il possédait

à titre d'achat. Le roi accéda volontiers à sa demande, et lui adressa

de douces paroles de consolation. Elle parut satisfaite de cet

accueil; mais ayant appris, à son grand déplaisir, que le duc de

Bourgogne allait bientôt arriver, elle prit congé du roi, qui lui

donna le baiser de paix. Le jour même de son départ, le roi eut une

rechute, dont on attribua la cause à la duchesse; je ne puis rien

affirmer à cet égard. La duchesse retourna à Blois, et comme son

dessein était d'y demeurer, elle fit restaurer la ville et le château,

les approvisionna de vivres et d'armes, et mit bonne garde aux portes,

comme si ses ennemis eussent été dans le voisinage.

Motifs allégués par le duc de Bourgogne touchant le meurtre du

duc d'Orléans.

Le duc de Bourgogne ne manqua pas à sa parole; il partit de l'Artois,

et après avoir passé à Saint-Denis par dévotion, il arriva à Paris, et

y fit son entrée en appareil de guerre, au grand étonnement de tous,

comme s'il venait de remporter quelque victoire sur les ennemis du

royaume. Il était escorté de huit cents chevaliers et écuyers partagés

en trois corps et armés de pied en cap, mais la tête découverte. Les

bourgeois le reçurent avec empressement. L'auguste reine de France et

les parents du roi ne purent, malgré leurs instantes prières,

l'empêcher d'exposer publiquement les causes et les motifs de la mort

ignominieuse et déplorable du duc d'Orléans. Ils furent obligés de

céder à ses importunités, et consentirent enfin à l'entendre.

L'audience eut lieu le 8 mars, dans la grande salle de l'hôtel royal

de Saint-Paul, en présence de messeigneurs le duc de Guienne, le roi

de Sicile Louis, le duc de Berri et tous les princes du sang. Maître

Jean Petit, normand de nation, professeur en théologie, plus renommé

pour la hardiesse que pour l'élégance de son langage, fut chargé de

porter la parole au nom du duc. Il ne craignit pas de soutenir que si

l'on pouvait trouver quelque chose à redire à l'action du duc de

Bourgogne, et s'il avait dérogé à l'honneur de sa race, la mort du duc

d'Orléans n'était que le juste châtiment de ses démérites. Prenant

alors pour texte cette maxime du sage: _La convoitise est la source de

tous les maux_, il énuméra toutes les criminelles intrigues par

lesquelles le duc, dévoré d'une insatiable ambition, avait cherché à

s'emparer du trône. Il serait trop long de rapporter mot pour mot son

discours; j'en résumerai seulement les principaux points, suivant ma

coutume. Il représenta le duc comme un homme souillé de tous les

vices, un scélérat et un tyran, et conclut de là qu'il avait été

permis de le tuer; il ajouta que, si la loi établissait que le

maintien des droits de tous appartient aux pouvoirs publics, et

n'autorisait aucun particulier à tirer vengeance par lui-même des

crimes d'autrui, quels qu'ils soient, les constitutions impériales,

loin d'être favorables aux tyrans qui violent les lois, permettaient

au contraire de les exterminer.

Après cet exorde, qui fut assez long, maître Jean Petit passa

successivement en revue les crimes que le duc avait commis envers

Dieu, envers le roi et ses enfants, envers le royaume et la chose

publique, et l'accusa d'abord de lèse-majesté divine au premier chef,

en ce qu'il avait adhéré aux sortiléges et à l'idolâtrie,

contrairement à l'honneur de Dieu et à la foi orthodoxe. S'en

remettant à Dieu du soin de punir ces crimes, il dit encore que le duc

avait été fauteur de l'exécrable schisme de l'Église, et qu'il s'était

ainsi rendu coupable du crime de lèse-majesté divine au second chef,

en adhérant à monseigneur Benoît, dans le dessein de retarder l'union

et la paix de l'Église.

Passant ensuite des offenses spirituelles aux offenses temporelles, il

démontra que le duc avait cherché à faire mourir le roi, d'abord par

des enchantements, des sortiléges et des maléfices, puis par des

breuvages empoisonnés, enfin par le feu et par d'autres attentats, et

qu'ainsi il avait commis le crime de lèse-majesté royale au premier

chef; ce qu'il prouva de la manière suivante:

«Voulant hâter, dit-il, la mort du roi, qui était déjà atteint d'un

mal incurable, il a fait venir secrètement, il y a plusieurs années,

un religieux apostat avec un chevalier, un écuyer et un valet, et leur

a remis une épée, un couteau et un anneau, pour les consacrer ou

plutôt pour les exécrer, s'il est permis de le dire, au nom du démon.

Afin de mieux cacher leurs opérations à tous les regards, ils

s'enfermèrent dans le château de Montjoie. De là l'apostat se rendit

sur une montagne voisine avant le lever du soleil, et ayant fait un

cercle d'acier autour de lui, il commença ses invocations. Deux

démons, appelés Herman et Astramon, lui apparurent sous la forme

humaine. Il leur rendit les honneurs divins, selon les préceptes de la

magie, et leur remit ces objets, en leur ordonnant de les consacrer et

de les rapporter dans le cercle. Les démons ayant exécuté cet ordre,

l'apostat et ses compagnons, conformément aux instructions qui leur

furent données, allèrent aux fourches patibulaires, dépendirent le

cadavre d'un voleur, lui mirent l'anneau dans la bouche, et l'y

laissèrent quelque temps. Après lui avoir ouvert le ventre avec

l'épée, ils rendirent lesdits objets au duc, en lui assurant qu'il

pourrait obtenir par leur vertu tout ce qu'il désirait. Ils lui

remirent aussi un os de l'épaule dudit pendu, sur lequel ledit apostat

avait écrit avec son sang certains noms diaboliques. Le duc porta

longtemps ce talisman entre sa chair et sa chemise. Un chevalier,

parent du roi, étant parvenu à le lui soustraire, le duc intrigua tant

auprès du roi, qu'il le fit exiler sans jugement. Cette condamnation

effraya les seigneurs de la cour et les habitants du royaume; mais,

bien que chacun murmurât en secret du maléfice auquel le duc avait eu

recours, on n'osa point l'en accuser publiquement.»

L'orateur ajouta que ledit duc, esclave dévoué de la déesse Vénus,

avait reçu du même religieux un anneau dont le contact avait la vertu

de fasciner toutes les femmes et de les soumettre sans obstacle à ses

désirs impurs, et qu'il en faisait usage même dans la semaine sainte,

pour mieux insulter le Créateur.

Pour preuve que le duc avait fait tout cela dans l'intention de hâter

la mort du roi, il rappela ce que le roi avait dit, soit à Beauvais,

pendant cette grave maladie à la suite de laquelle il avait perdu les

ongles et les cheveux, soit au Mans, pendant la démence qui l'avait

mis à toute extrémité. Dès qu'il avait pu parler, il avait demandé

plusieurs fois qu'on retirât l'épée dont son frère lui avait percé le

sein; et après sa guérison il avait dit: «Mes amis, il faut absolument

que je le tue.»

Maître Jean Petit déclara qu'il n'était pas douteux que le seigneur de

Milan, beau-père du duc, n'eût pris part à toutes ces machinations, et

que, quand sa fille était partie pour aller épouser le duc, son père

lui avait dit: «Adieu, ma fille; je ne vous reverrai plus avant que

vous soyez devenue reine de France.» Dans une autre occasion,

ajouta-t-il, ledit seigneur, ayant demandé à un envoyé de France des

nouvelles de la santé du roi, et ayant appris qu'il se portait bien,

avait répondu: «Vous me dites là une chose diabolique, c'est

impossible.» Une autre fois, il avait envoyé certaines instructions à

messire Philippe de Maizières, ami intime du duc d'Orléans, qui, après

avoir trahi son maître, le roi de Chypre, s'était retiré dans la

maison des Célestins de Paris. On les avait vus souvent l'un et

l'autre, pendant qu'on disait en leur présence trois et quelquefois

quatre messes, conférer secrètement dans l'oratoire du duc sur les

moyens d'arriver à l'exécution du crime. Aussi ceux qui ne

connaissaient point les intentions criminelles du duc s'étonnaient-ils

qu'après avoir donné tant de signes de dévotion pendant le jour, il

passât les nuits à jouer aux dés au milieu des blasphèmes, de

l'ivresse et des orgies.

Le duc d'Orléans, dit-il encore, après avoir vainement offert de

l'argent à deux illustres seigneurs de la cour pour les pousser à

empoisonner le roi, en avait séduit deux autres et leur avait persuadé

de composer à cet effet une poudre empoisonnée. Mais voyant que les

fidèles serviteurs du roi avaient découvert et déjoué ses projets,

qu'ils avaient même fait emprisonner les deux traîtres, il s'était

hâté de leur rendre la liberté et de les renvoyer chez eux, de peur

d'être compromis par leurs aveux. Il avait résolu alors d'exécuter

lui-même cet attentat, et un jour que madame la reine Blanche donnait

au roi un grand dîner à Neauphle, il avait jeté furtivement sa poudre

empoisonnée dans le plat du roi. La reine, qui en avait été avertie,

avait fait aussitôt apporter un autre plat, et avait envoyé le premier

à son aumônier pour qu'il le distribuât aux pauvres. Celui-ci en ayant

fait plusieurs parts, et ayant ensuite porté du pain à sa bouche sans

s'être lavé les mains, avait senti les atteintes du poison et s'était

levé de table; il avait succombé peu de temps après. La reine, ayant

appris aussi qu'un chien était mort subitement après avoir goûté de ce

mets, avait fait enfouir en terre les restes du plat. Ledit duc n'en

avait pas moins persisté dans son dessein. Profitant de l'occasion

d'une certaine noce où le roi était convié, il lui avait conseillé,

pour égayer la fête, de se travestir avec quelques autres seigneurs,

et de prendre pour déguisement d'étroites tuniques de lin toutes

couvertes d'étoupes, et pendant qu'ils étaient tout entiers au plaisir

de la danse, il avait mis le feu aux vêtements de l'un d'entre eux. Au

même instant la flamme s'était communiquée à tous les autres, excepté

le roi, que d'illustres dames avaient, par hasard et sans le

connaître, retenu auprès d'elles. De plus, ledit duc, mécontent que le

roi d'Angleterre Richard, en demandant la main de la fille du roi de

France, l'eût engagé à se mettre en garde contre ses trahisons, avait

conclu aussitôt un pacte d'alliance avec le duc de Lancaster, ennemi

capital de Richard, et lui avait promis de l'aider à détrôner son

souverain, à condition qu'il l'aiderait de son côté à s'emparer du

trône de France. Aussi, lorsque les gens dudit duc de Lancaster

avaient été assiégés par les Français dans le château fort de Lourdes,

le duc d'Orléans, en raison de ladite alliance, leur avait mandé de ne

point rendre la place, promettant de leur envoyer du secours, s'il le

fallait, pour faire lever le siége; et ce même Henri de Lancaster,

dans le temps qu'il cherchait à se rendre maître du royaume

d'Angleterre, avait, dit-on, répondu aux représentations et aux

craintes de quelques uns de ses partisans qu'il ne redoutait point que

la France s'opposât à son entreprise, parce que le duc d'Orléans, le

plus puissant prince du royaume, avait fait serment de l'assister.

«Par tout ce que je viens d'exposer, dit l'orateur, le duc a prouvé

évidemment qu'il aspirait au trône. Plusieurs fois même il a accusé le

roi de folie et de vices énormes auprès de monseigneur Benoît, et a

prié le pape de lui assurer le trône à lui et à sa postérité en

privant le roi de la dignité royale, et en déliant ses sujets du

serment de fidélité. Mais le pape s'y est constamment refusé, en

alléguant qu'il ne pouvait le faire sans le consentement de ses frères

les cardinaux.»

Maître Jean Petit, voulant aussi démontrer que le duc avait commis le

crime de lèse-majesté au second chef, dit que pendant un des accès du

roi il avait proposé à la reine de l'emmener avec son fils,

monseigneur le duc de Guienne, dans le duché de Luxembourg, et lui

avait conseillé d'y demeurer, jusqu'à ce que le roi, qui la haïssait

mortellement, fût revenu à de meilleurs sentiments à son égard; mais

que les princes du sang, s'étant aperçus qu'il voulait par ce moyen

s'assurer la possession de la couronne, avaient déjoué ses projets.

«Une autre fois, ajouta-t-il, le duc envoya par un jeune page une très

belle pomme à monseigneur le dauphin, fils aîné du roi, qui résidait à

Vincennes. La nourrice du prince trouva le fruit si beau, qu'elle le

prit, malgré le page, et le donna à son enfant, qui mourut empoisonné.

Or il est évident que le duc avait l'intention de faire périr le

dauphin, et qu'ainsi il s'est rendu coupable du crime de lèse-majesté

au troisième chef.»

Il termina son discours en rappelant que depuis plus de treize ans le

duc entretenait dans le royaume des pillards et des brigands armés, et

qu'il avait à diverses reprises converti à son usage particulier les

contributions levées sur le peuple et l'argent du trésor royal. Il dit

que le duc de Bourgogne était prêt à démontrer tous ces faits et

d'autres encore, qui prouvaient que le duc d'Orléans avait commis le

crime de lèse-majesté au quatrième chef; qu'en conséquence on devait

plutôt le louer que le blâmer de l'avoir mis à mort.

Sur ce, l'assemblée se sépara. Je me souviens que plusieurs

personnages recommandables et d'un éminent savoir, qui y avaient

assisté, trouvèrent ce plaidoyer répréhensible en beaucoup de points.

Je serais disposé à partager leur avis; mais je laisse aux vénérables

docteurs en théologie le soin de décider s'il faut regarder comme

erronées ou ridicules les raisons alléguées par l'orateur.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 4/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 79 / 126 题