Comment Louis, duc d'Orléans, seul frère du roi de France Charles
le Bien Aimé, fut mis à mort piteusement dedans la ville de
Paris.
En ces propres jours advint en la ville de Paris la plus douloureuse
et piteuse aventure qu'en très long temps par avant fut advenue au
chrétien royaume de France pour la mort d'un seul homme: à l'occasion
de laquelle le roi, tous les princes de son sang, et généralement tout
son royaume, eurent moult à souffrir et furent en très grand division
l'un contre l'autre par très long espace; et tant qu'icelui royaume en
fut moult désolé et appauvri, comme ci-après pourra plus pleinement
être vu par la déclaration qui mise en sera en ce présent livre:
c'est à savoir pour la mort du duc d'Orléans, seul frère germain du
roi de France Charles le Bien Aimé, sixième de ce nom.
Lequel duc, étant en la dessus dite ville de Paris, fut par un
mercredi, jour de Saint-Clément pape, meurtri et mis à mort
piteusement environ sept heures du soir. Et fut cet homicide fait et
perpétré par environ dix-huit hommes, lesquels étoient logés en un
hôtel où étoit lors pour enseigne l'image Notre-Dame, auprès de la
porte Barbette, et là, comme depuis il fut su véritablement, avoient
été par plusieurs jours, sur intention d'accomplir ce qu'ils avoient
entrepris.
Et quand ce vint, en ce même mercredi, comme dit est, envoyèrent un
nommé Thomas de Courteheuse, qui étoit valet de chambre du roi et leur
complice, devers ledit duc d'Orléans, qui étoit allé voir la reine de
France en un hôtel qu'elle avoit acheté n'avoit guère à Montagu, grand
maître d'hôtel du roi; et si est icelui au pied de la dite porte
Barbette. Et là d'un enfant, qui étoit trépassé jeune, gisoit, et
n'avoit point encore accompli les jours de sa purification. Lequel
Thomas venu devers icelui duc, lui dit de par le roi, pour le
décevoir: «Monseigneur, le roi vous mande que sans délai veniez devers
lui, et qu'il a à parler à vous hâtivement, et pour chose qui
grandement touche à lui et à vous.» Lequel duc, ouï le commandement du
roi, icelui voulant accomplir, combien que le roi rien n'en savoit,
tantôt et incontinent monta dessus sa mule, et en sa compagnie deux
écuyers sur un cheval et quatre ou cinq valets de pied devant et
derrière portant torches; et ses gens qui le devoient suivre point ne
se hâtoient; et aussi il y étoit allé à privée mesgnie, nonobstant que
pour ce jour avoit dedans la ville de Paris de sa retenue et à ses
dépens bien six cents, que chevaliers que écuyers.
Et quand il vint assez près d'icelle porte Barbette, les dix-huit
hommes dessus dits, qui étoient armés à couvert, l'attendoient et
s'étoient mis couvertement auprès d'une maison. Si faisoit assez brun
pour cette nuit; et lors incontinent, mus de hardie et outrageuse
volonté, saillirent tous ensemble à l'encontre de lui, et en y eut un
qui s'écria: «A mort! à mort!» et le férit d'une hache tellement qu'il
lui coupa un poing tout jus. Et adonc le dit duc voyant cette cruelle
entreprise ainsi être faite contre lui s'écria assez haut en disant:
«Je suis le duc d'Orléans.» Et aucuns d'iceux en frappant sur lui
répondirent: «C'est ce que nous demandons.»
Entre lesquelles paroles la plus grand partie recouvrèrent, et
prestement, par force et abondance de coups, fut abattu jus de sa
mule, et sa tête tout écartelée par telle manière que la cervelle
chéyt dessus la chaussée. En outre là le retournèrent et renversèrent
et si terriblement le martelèrent, que là présentement fut mort très
piteusement; et avec lui fut tué un jeune écuyer, Allemand de nation,
qui autrefois avoit été son page: et quand il vit son maître abattu,
il se coucha sur lui pour le garantir, mais rien n'y fit: et le cheval
qui devant le duc alloit atout les deux écuyers, quand il sentit iceux
saquemens armés après lui, il commença à ronfler et avancer: et quand
il les eut passés se mit à courre, et fut grand espace que ceux qui
étoient sus ne le purent retenir. Et quand il fut arrêté, ils virent
la dite mule de leur seigneur qui toute seule couroit après eux. Si
cuidèrent qu'il fût chu jus, et pour cela prirent par le frein pour la
ramener au dit duc: mais quand ils vinrent près de ceux qui l'avoient
tué, ils furent menacés, disant, s'il ne s'en alloient, qu'en tel
point seroient mis comme leur maître. Pour quoi iceux, voyant leur
seigneur être ainsi mis à mort, hâtivement s'en allèrent en l'hôtel de
la reine en criant: «Le meurtre!» Et ceux qui avoient occis le dit duc
à haute voix commencèrent à crier: «Le feu!» et avoient leur fait par
telle manière ordonné en leur hôtel, que l'un d'eux, en état que les
autres faisoient l'homicide dessus dit, bouta le feu dedans icelui. Et
puis les uns à cheval, les autres à pied, hâtivement s'en allèrent où
ils purent le mieux, en jetant après eux chaussetrapes de fer, afin
qu'on ne les pût suivre ni aller après eux. Et comme la fame et
renommée fut, aucuns d'iceux allèrent en l'hôtel d'Artois, par
derrière, à leur maître le duc Jean de Bourgogne, qui cette œuvre
leur avoit fait faire et commandée, comme depuis publiquement il
confessa; et ce qu'ils avoient fait lui racontèrent, et après très
hâtivement mirent leurs corps en sauveté.
Et fut le principal conducteur de ce cruel homicide un nommé Raoullet
d'Actonville, de nation Normand, auquel par avant le dit duc d'Orléans
avoit ôté l'office des généraux, duquel le roi l'avoit pourvu à la
requête et prière du duc Philippe de Bourgogne défunt; et pour ce
déplaisir avisa le dit Raoullet manière comment il se pourrait venger
d'icelui duc d'Orléans. Ses autres complices furent Guillaume
Courteheuse et Thomas Courteheuse devant nommés, nés de la comté de
Guines, Jean de La Motte, et plusieurs autres jusqu'au nombre dessus
dit.
En après, environ demi-heure, ceux de la famille du duc d'Orléans,
quand ils ouïrent nouvelles de la mort et occision de leur seigneur
tant piteuse, très fort pleurèrent; et grièvement au cœur courroucés,
tant les nobles comme non nobles, accoururent à lui, et là le
trouvèrent mort sur les carreaux. Auquel lieu y eut grands
lamentations et regrets des chevaliers et écuyers de son hôtel, et
généralement de tous ses serviteurs quand ils virent son corps ainsi
navré, mort et détranché. Et lors, comme dit est, en très grand
tristesse et gémissemens le levèrent, et en l'hôtel du seigneur de
Rieux, maréchal de France, qui près de là étoit, le portèrent: et bref
ensuivant, icelui corps couvert de blanc linceul fut porté en l'église
de Saint-Guillaume assez honorablement. Et étoit icelle église la plus
prochaine du lieu où il avoit été mort. Et tantôt après le roi de
Sicile, lors étant à Paris, et plusieurs autres princes, chevaliers et
écuyers, oyant la nouvelle de si cruelle mort comme du seul frère
germain du roi de France, en telle manière perpétrée à Paris, en
grands pleurs le vinrent voir en la dite église. Si fut le corps mis
en un cercueil de plomb, et le veillèrent les religieux de la dite
église toute nuit en disant vigiles et psautiers; avec lesquels
demeurèrent ceux de sa famille. Et le lendemain très matin fut trouvée
par ses gens la main, laquelle lui avoit été coupée sur les carreaux,
et une grande partie de sa cervelle, laquelle fut recueillie et mise
au cercueil avec le corps. Et tôt après tous les princes étant au dit
lieu de Paris, réservé le roi et ses enfants, c'est à sçavoir le roi
Louis, le duc de Berry, le duc de Bourgogne, le duc de Bourbon, le
marquis de Pont, le comte de Nevers, le comte de Clermont, le comte de
Vendôme, le comte de Saint-Pol, le comte de Dammartin, le connétable
avec plusieurs autres, lesquels étoient là assemblés, tant gens
d'église, comme nobles, avec très grand multitude du peuple de Paris,
si vinrent tous ensemble à la dite église de Saint-Guillaume; et là
les principaux de la famille dudit duc d'Orléans prirent son corps
avec le cercueil, et le mirent hors de ladite église, avec grand
nombre de torches allumées, lesquelles portoient les écuyers du dit
défunt: et à chacun lez du corps étoient par ordre, faisant pleurs et
grands gémissements, c'est à sçavoir le roi Louis, le duc de Berry, le
duc de Bourgogne et le duc de Bourbon, chacun d'eux tenant la main au
drap qui étoit sur le cercueil. Après eux étoient par ordonnance,
chacun selon son état, les princes, le clergé, les barons, tous
recommandant son âme à Dieu notre créateur; et le portèrent en icelle
manière jusqu'à l'église des Célestins. Et là, après son service fait
très solennellement, fut enterré très honorablement en une chapelle
très excellente, laquelle il avoit fait faire et fonder; et après
icelui service fait et accompli, les princes dessus dits et tous les
autres se retrahirent chacun en leurs hôtels. Si étoient en grand
soupçon de savoir la vérité du dessus dit homicide ainsi fait sur le
dit duc d'Orléans.
Et de prime face fut aucunement soupçonné que messire Aubert de Chauny
n'en fût coupable, pour la grand haine qu'il avoit au dit duc, à cause
de ce qu'au dit messire Aubert avoit sa femme soustraite et emmenée
avec lui; et tant avoit tenue icelle dame en sa compagnie qu'il en
avoit un fils, duquel et de son gouvernement sera fait mention
ci-après. Mais en assez bref terme ensuivant, on sut la vérité du dit
homicide, et que le dit seigneur de Chauny n'en étoit en rien
coupable.
En ce même jour, Isabelle, reine de France, quand elle sçut les
nouvelles du dit meurtre et homicide fait si près de son hôtel, conçut
si grand fureur et hideur, que nonobstant qu'elle ne fût encore
purifiée, néanmoins se fit mettre sur une litière par son frère Louis
de Bavière et autres de ses gens, et à son hôtel de Saint-Pol se fit
porter en la chambre prochaine de la chambre du roi, où pour plus
grand sûreté se logea; et mêmement, la nuit que le meurtre fut
perpétré, y eut plusieurs nobles qui s'armèrent, comme le comte de
Saint-Pol et aucuns autres, lesquels se retrahirent en l'hôtel du roi,
leur souverain seigneur, non sachant quelle chose d'icelle besogne
s'en pourroit ensuivre.
En après, le corps du dit duc d'Orléans mis en terre, comme dit est,
s'assemblèrent tous les princes en l'hôtel du roi Louis, avec le
conseil royal, et là fut mandé le prévôt de Paris et autres gens de
justice, auxquels fut commandé par les dits seigneurs qu'ils fissent
bonne diligence d'enquérir si par une voie on pourroit apercevoir qui
avoit été l'auteur ni les complices de faire cette besogne. Et avec ce
fut ordonné que toutes les portes de Paris, réservé deux, fussent
fermées, et qu'icelles deux fussent bien gardées pour savoir qui en
istroit.
Après lesquelles ordonnances et aucunes autres, les dits seigneurs et
le conseil royal se retrahirent tout confus et en grand tristesse en
leurs hôtels, et le lendemain, qui fut le vendredi, se rassembla le
dit conseil à l'hôtel du roi de France, à Saint-Pol. Auquel lieu
étoient le roi Louis de Sicile, les ducs de Berry, de Bourgogne et de
Bourbon, et moult d'autres grands seigneurs avec le dit conseil royal;
et tantôt après vint le prévôt de Paris, auquel le duc de Berry
demanda quelle diligence il avoit faite sur la mort de si grand
seigneur, comme le seul frère du roi, lequel prévôt répondit qu'il en
avoit fait la plus grand diligence qu'il avoit pu, mais encore n'en
pouvoit savoir la vérité, disant au roi et à tous les seigneurs que si
l'on le laissoit entrer dedans tous les hôtels des serviteurs du roi,
et aussi des autres princes, par aventure, comme il créoit,
trouveroit-il là la vérité des auteurs ou des complices; et lors, le
roi de Sicile, le duc de Berry et le duc de Bourbon lui donnèrent
congé et licence d'entrer partout où bon lui sembleroit.
Et adonc, le duc Jean de Bourgogne, oyant la licence qui fut octroyée
par iceux seigneurs au prévôt de Paris, eut doutance et cremeur; et
pour ce attrait à part le roi Louis et le duc de Berry, son oncle, et
en bref leur confessa et dit que par l'introduction de l'ennemi[137]
avoit fait faire cet homicide par Raoullet d'Actonville et ses
complices; lesquels seigneurs, oyant cette confession, eurent si grand
admiration et tristesse en cœur, qu'à peine lui purent-ils donner
réponse; et ce qu'ils lui en donnèrent, ce fut en lui très grandement
réprouvant la condition et manière du très cruel homicide ainsi par
lui perpétré en la personne de son propre cousin germain.
[137] C'est-à-dire par l'inspiration du démon. (_Note de
Buchon._)
Et après qu'ils eurent ouï la connoissance du dit duc de Bourgogne,
retournèrent devers le conseil, et ne déclarèrent pas présentement ce
qu'il leur avoit dit; et tôt aussi le dit conseil fini, chacun s'en
retourna en son hôtel.
Le lendemain, qui fut le samedi, environ dix heures devant none,
furent les seigneurs dessus dits assemblés en l'hôtel de Nesle, où
étoit logé le duc de Berry, pour tenir le conseil royal; auquel lieu,
pour être à icelui conseil, vint le duc de Bourgogne, ainsi qu'il
avoit accoutumé, le comte de Waleran de Saint-Pol en sa compagnie.
Mais quand il vint pour entrer dedans, son oncle le duc de Berry lui
dit: «Beau neveu, n'entrez pas au conseil pour cette fois; il ne plaît
mie bien à aucuns qu'y soyez.» Et sur ce, le duc de Berry rentra
dedans, et fit tenir les huis fermés, ainsi qu'il avoit été ordonné
par le grand conseil; et alors le duc Jean de Bourgogne, tout confus
et en grand doute, demanda au comte Waleran de Saint-Pol: «Beau
cousin, qu'avons-nous à faire sur ce que vous oyez?» Et le comte lui
répondit: «Monseigneur, vous avez à vous retraire en votre hôtel,
puisqu'il ne plaît à nosseigneurs que vous soyez au conseil avec eux.»
Et le dit duc lui dit en telle manière: «Beau cousin, retournez avec
nous pour nous accompagner.» Et le comte de Waleran lui fit réponse à
la manière qui s'ensuit: «Monseigneur, pardonnez-moi, j'irai vers
nosseigneurs au conseil, lesquels m'ont mandé.» Et après ces paroles,
le dit duc de Bourgogne, en grand doutance, s'en retourna en son hôtel
d'Artois; et afin qu'il ne fût arrêté ni pris, sans délai monta à
cheval, six de ses hommes tant seulement en sa compagnie; et par la
porte de Saint-Denis se partit très hâtivement, et chevaucha, en
prenant aucuns chevaux nouveaux, sans arrêter en nulle place, jusqu'à
son châtel de Bapaume. Et quand il y eut un petit dormi, s'en alla
sans délai à Lille en Flandre; et ses gens, qu'il avoit laissés au dit
lieu de Paris, au plus tôt qu'ils purent, ayant très grand doute
d'être arrêtés et pris le suivirent; et pareillement Raoullet
d'Actonville et ses complices, leurs vêtements changés et déguisés, se
départirent de Paris par divers lieux; et tous ensemble s'en allèrent
loger dans le châtel de Lens, en Artois, par l'ordonnance du duc Jean
de Bourgogne, leur maître et seigneur.
Ainsi et par telle manière se départit icelui duc après la mort du dit
duc d'Orléans de la ville de Paris, à petite compagnie, et laissa en
icelle ville la seigneurie de France en grand tristesse et
déplaisance.
Toutefois, ceux de l'hôtel du dit duc d'Orléans mort, quand ils
ouïrent le secret partement du dit duc de Bourgogne, s'armèrent
jusqu'au nombre de six vingts hommes d'armes, desquels étoit l'un des
principaux messire Clignet de Brabant; et eux, montés à cheval,
issirent de Paris pour suivre le dit duc de Bourgogne, à intention de
le mettre à mort, s'ils l'eussent pu atteindre; mais ce faire leur fut
par le roi Louis de Sicile défendu; et pour icelles causes s'en
retournèrent grandement courroucés à leurs hôtels.
Si fut alors par toute la ville de Paris dénoncé et tout connu que le
dit duc de Bourgogne avoit fait faire cet homicide; et adonc le peuple
de la ville de Paris, lequel n'étoit pas bien content du dit duc
d'Orléans, et point ne l'avoit en grâce, pource qu'ils entendoient que
par son moyen les tailles et tous autres subsides s'entretenoient,
commencèrent à dire l'un à l'autre en secret: «Le bâton noueux est
plané.»
Cette douloureuse mort fut l'année du grand hiver, en l'an mil quatre
cent et sept; et dura la gelée soixante-six jours en un tenant très
terrible, et tant qu'au dégeler le Pont-Neuf de Paris fut abattu en
Seine; et moult firent icelles eaux et gelées de grands dommages en
plusieurs et diverses contrées du royaume de France.
Et quant est à parler des discords, haines ou envies qu'avoient l'un
contre l'autre les ducs d'Orléans et de Bourgogne par avant la mort
d'icelui duc d'Orléans, ni des manières qui avoient été tenues par
iceux, n'est jà besoin d'en faire en ce présent chapitre récitation,
pource qu'il sera tout au long et plus à plein déclaré ès propositions
qui pour ce furent faites dedans bref temps après ensuivant, c'est à
savoir par la justification que fit proposer le duc de Bourgogne haut
publiquement devant le roi, présens plusieurs princes et autres
notables personnes, tant d'église comme séculiers, et les accusations
pourquoi il disoit et avouoit d'avoir fait mettre à mort le dit duc
d'Orléans: et pareillement par les réponses que depuis en fit faire et
proposer la duchesse d'Orléans douagière et ses enfants, pour les
excusations de son feu mari; desquelles propositions les copies
seront mises et écrites en ce présent livre, tout ainsi et par la
manière qu'elles furent proposées, présent tout le conseil royal et
autres gens de plusieurs états, en très-grand multitude.
Comment la duchesse d'Orléans et son fils mainsné vinrent à Paris
devers le roi, pour faire plainte de la piteuse mort de son
seigneur et mari.
Louis duc d'Orléans, défunt, avoit épousé la fille de Galléas, duc de
Milan, qui étoit sa propre cousine germaine, de laquelle il délaissa
trois fils: c'est à savoir, Charles, le premier né, lequel fut nommé
duc d'Orléans après la mort de son père; le second fut nommé Philippe,
et fut comte de Vertus; et le tiers avoit nom Jean, et fut comte
d'Angoulême. Et si avoit une fille qui depuis fut mariée à Richard de
Bretagne, desquels princes sera ci-après déclarée une partie de leur
gouvernement, et quelles fortunes ils eurent en leur temps.
Or est vérité que le samedi dixième jour de décembre prochain
ensuivant vint la duchesse d'Orléans, veuve du dit duc, à Paris, Jean
son fils mainsné avec elle, et la reine d'Angleterre, femme de son
fils premier né, avec elle, laquelle étoit fille du roi de France;
encontre lesquelles allèrent hors de Paris le roi Louis, le duc de
Berry, le duc de Bourbon, le comte de Clermont, le comte de Vendôme,
messire Charles d'Albret, connétable de France; avec lesquels et
plusieurs autres seigneurs elle entra dedans Paris honorablement; et
avec grand quantité de gens et de chevaux, à l'hôtel de Saint-Pol,
s'en alla où le roi étoit, et là eut audience; et présentement devant
le roi se mit à genoux, faisant très piteuse complainte de la très
inhumaine mort de son seigneur et mari. Laquelle finée, le roi, qui
étoit assez subtil pour lors, et étoit relevé nouvellement de sa
maladie, la baisa, et en pleurant la leva, et lui dit que de sa
requête il en feroit selon l'opinion de son conseil; et elle, ouïe
cette réponse, s'en retourna en son hôtel, accompagnée des seigneurs
dessus dits. Et le lundi ensuivant, le roi de France, par le conseil
du parlement, retira à sa table la comté de Dreux, le Châtel-Thierry,
le mont d'Arcuelles et tous les dites terres que le roi autrefois lui
avoit données sa vie durant tant seulement; et le mercredi ensuivant,
jour de Saint-Thomas, la duchesse d'Orléans, son fils mainsné dessus
dit, la reine d'Angleterre sa belle-fille, son chancelier d'Orléans et
autres de son conseil, avec plusieurs chevaliers et écuyers jadis de
l'hôtel de son mari, tous vêtus de noir, vinrent à l'hôtel de
Saint-Pol pour parler au roi, et là trouvèrent le roi Louis, le duc de
Berry, le duc de Bourbon, le chancelier de France, et plusieurs
autres, qui pour elle demandèrent audience au roi de parler à lui, et
présentement l'obtinrent.
Elle donc amenée du comte d'Alençon et autres par le commandement du
roi en la présence et aussi des autres princes, tantôt très fort
pleurant, au dit roi supplia derechef qu'il lui plût à elle faire
justice de ceux qui traîtreusement avoient meurtri son seigneur et son
mari, Louis jadis duc d'Orléans; et toute la manière fit là déclarer à
la personne du roi par un sien avocat de parlement. Et là étoit ledit
chancelier d'Orléans emprès la dite duchesse; lequel disoit au dit
avocat, mot après autre, ce qu'elle vouloit qui fût divulgué; et fit
exposer tout au long le dit homicide, comment il fut épié, à quelle
heure et la place où il étoit quand il fut trahi et envoyé querre
d'aguet appensé[138], lui donnant à entendre que son seigneur et frère
le roi le mandoit, lequel meurtre devant dit touchoit au dit roi plus
qu'à nulle autre personne, et conclut le dit avocat de par la dite
duchesse que le roi étoit tenu sur toutes choses de venger la mort de
son frère; et à icelle duchesse, et à ses enfants, qui sont ses
neveux, faire bonne et brève justice, tant pour la prochaineté du
sang, comme pour la souveraineté de sa majesté royale.
[138] Guet-apens.
Auquel propos le chancelier de France, qui séoit aux pieds du roi, par
le conseil des ducs et seigneurs royaux là étant, répondit et dit que
le roi, pour l'homicide et mort de son frère à lui ainsi exposée, au
plus tôt qu'il pourroit en feroit bonne et brève justice. Après
laquelle réponse faite par le dit chancelier, le roi dit de sa bouche:
«A tous soit notoire que le fait à nous exposé ci en présent nous
touche comme de notre seul frère, et le réputons à nous être fait.» Et
adonc ladite duchesse, Jean son fils et la reine d'Angleterre sa
belle-fille, tous ensemble se jetèrent aux pieds du roi, à genoux, et
en grands pleurs lui requirent qu'il eût souvenance de faire bonne
justice de la mort de son seul frère; lequel roi les leva, et en les
baisant derechef, promit d'en faire bonne justice, et leur assigna
jour dedans lequel il le feroit; et après ces paroles prirent congé et
retournèrent en l'hôtel d'Orléans.