28 septembre 1396.

Les Turks Ottomans, sous la conduite de Bajazet, avaient envahi

l'Europe, conquis la plus grande partie de l'empire grec, et

menaçaient la Hongrie. Bajazet se vantait de mener bientôt son

cheval manger l'avoine sur l'autel de Saint-Pierre à Rome. Le roi

de Hongrie, Sigismond, demanda du secours à la France, et la

noblesse répondit avec empressement à son appel. Plus de mille

chevaliers partirent sous le commandement de Jean, comte de

Nevers et fils du duc de Bourgogne, du comte d'Eu, connétable de

France, et du maréchal de Boucicaut. Arrivés en Bulgarie, les

Français assiégèrent et prirent plusieurs villes, entre autres

celle de Rachova, dont ils égorgèrent la garnison turque, qui

s'était rendue sous condition de la vie sauve. Réunis aux

Hongrois, ils allèrent assiéger Nicopolis; Bajazet accourut au

secours de la place; les chevaliers français voulurent, malgré

l'avis du roi de Hongrie et de l'amiral Jean de Venne, attaquer

les masses qui composaient l'armée turque, sans prendre aucune

précaution, et refusèrent même l'aide des troupes Hongroises;

après un premier succès, les chevaliers furent vaincus, pris ou

tués.

_Le Religieux de Saint-Denis_, traduit par M. Bellaguet.

Le grand-duc de Hongrie, que le roi Sigismond avait envoyé avec cinq

mille hommes armés de pied en cap pour reconnaître la position de

l'ennemi, revint annoncer que les Turcs n'étaient qu'à six milles de

distance, et que bien volontiers il les eût attaqués, dans l'espoir de

les surprendre et de les vaincre, avec l'aide de Dieu, s'il n'eût

craint d'offenser sa royale majesté et de porter atteinte à l'honneur

des Français. Le lendemain, avant le lever du soleil, le roi de

Hongrie se rendit seul à toute bride dans le camp des Français, les

informa de cette nouvelle, et les supplia encore une fois de placer à

l'avant-garde les quarante mille hommes d'infanterie qu'il avait

amenés avec lui. Les plus sages appuyaient cette proposition. Mais le

connétable et le maréchal repoussèrent leur avis avec plus

d'acharnement, et s'emportèrent jusqu'à leur dire d'un ton insultant:

«Puisque de vaillants hommes que vous étiez, vous êtes devenus

temporiseurs, laissez aux plus jeunes le soin de combattre. Vos

paroles sentent la peur et la lâcheté.» Le roi, déplorant cette

obstination, se retira pour ranger son armée en bataille. Il

pressentait bien que cette entreprise n'aurait qu'une mauvaise fin.

Après le départ du roi, vers la troisième heure du jour, les

chevaliers et les écuyers prirent les armes. Afin de pouvoir marcher

plus facilement à pied, ils coupèrent les longues et énormes pointes

de leurs chaussures. Ce fut ainsi que cessa cette mode ridicule et

extravagante, qui avait jusqu'alors régné parmi la noblesse. Déjà

l'ennemi n'était plus qu'à peu de distance. On cria aux armes dans

tout le camp. Les plus âgés et les plus expérimentés vinrent se ranger

autour du comte de Nevers. L'illustre amiral de France, messire Jean

de Vienne, chevalier bourguignon, éprouvé par de longs services,

également remarquable par son courage et par sa prudence, et encore

plein de vigueur malgré son âge avancé, saisit l'étendard de la Vierge

Marie, qu'il s'était chargé de porter ce jour-là, et s'exprima ainsi:

«Illustres chevaliers, nous voici engagés dans un combat que nous

avons désapprouvé; non pas, vous le savez, que nous ayons cédé à un

sentiment de crainte, mais parce que nous voulions, en déférant à de

sages avis, assurer le succès de notre entreprise. Nous avons dédaigné

d'accepter l'assistance des Hongrois. Aussi soyez bien persuadés

maintenant qu'ils ne nous aideront point, et qu'ils fuiront au premier

échec. Résignons-nous donc à courir seuls les chances de la bataille,

et mettons tout notre espoir dans celui qui n'a jamais trompé ceux qui

espèrent en lui pour obtenir la victoire. Puisse-t-il nous l'accorder,

pour l'honneur de la foi chrétienne!»

Au même instant, il donna le signal de l'attaque. L'ennemi attendait

les chrétiens de pied ferme et en ordre de bataille. Je me suis enquis

et informé avec soin du nombre des Turcs, et j'ai appris de la bouche

de personnes dignes de foi que leur avant-garde, composée des gens de

pied, s'élevait à plus de vingt-quatre mille hommes, et qu'elle était

appuyée par trente mille cavaliers. Bajazet, qui venait ensuite avec

une réserve de quarante mille hommes, n'était pas en vue des

chrétiens; il s'était arrêté derrière une éminence, dans une plaine

voisine, et avait résolu d'y attendre les premiers résultats de la

bataille. Les soldats de son avant-garde avaient pris d'habiles

dispositions pour se défendre. Afin de rendre l'accès de leur camp

plus difficile, ils avaient planté en terre devant eux des pieux

très-aigus, dont les pointes étaient dirigées contre nos troupes et

leur firent beaucoup de mal. Les nôtres donnèrent le signal du combat

en poussant des cris terribles, et firent pleuvoir sur l'ennemi une

grêle de traits; ils s'avancèrent ensuite pour l'attaquer de plus près

à coups de lance; mais ils furent arrêtés par les pieux, dont les

pointes faisaient cabrer leurs chevaux, et ils restèrent ainsi exposés

aux coups des Turcs. Ils parvinrent enfin à couper et à arracher ces

pieux, et purent engager un combat en règle. Alors la lutte

recommença avec plus d'acharnement. Les Français, rivalisant de

courage, frappaient vigoureusement l'ennemi à coups de hache et

d'épée. Les Turcs ripostaient vaillamment; leurs rangs étaient si

étroitement serrés, qu'ils demeurèrent quelque temps impénétrables.

Enfin la victoire, jusqu'alors incertaine, se décida en faveur des

chrétiens. L'épouvante s'empara des Turcs, abattit leur courage et

leur fit perdre l'espoir d'une plus longue résistance. Les vainqueurs

s'ouvrirent alors, l'épée à la main, un libre passage à travers les

ennemis, les culbutèrent et en firent un horrible carnage. Dix mille

infidèles périrent dans cette journée. C'étaient autant de malheureux

condamnés aux flammes de l'enfer.

Après cet affreux massacre, les chrétiens se rallièrent pour attaquer

la cavalerie, qui formait la seconde ligne, et qui n'était qu'à une

portée de trait. Ils voulaient reconnaître la force de ce corps

d'armée et délibérer sur ce qu'ils avaient à faire, parce qu'ils

croyaient que Bajazet en avait pris le commandement et qu'ils ne

désiraient que plus ardemment d'en venir aux mains. Songeant à

l'infériorité de leur nombre, et à l'impossibilité où ils se

trouvaient de reculer sans être poursuivis par les Turcs, et craignant

d'être enveloppés, si leur ligne de bataille n'offrait pas un

développement égal à celle des ennemis, voici l'expédient auquel ils

eurent recours. Ils résolurent d'engager l'action, sans se mettre en

bataille et sans s'avancer lentement, mais en pénétrant l'épée à la

main au milieu des ennemis, par une attaque subite et impétueuse, et

de ne s'arrêter que quand ils seraient arrivés aux derniers rangs,

qu'ils les auraient mis en déroute, et qu'ils auraient ainsi jeté le

désordre dans toute l'armée. Ce plan, quelque dangereux et quelque

hardi qu'il fût, obtint une approbation unanime. Recueillant donc

toutes leurs forces, et se rappelant que la valeur aime à braver les

obstacles, ils s'élancèrent avec la rapidité de la foudre, et du

premier choc ils tuèrent ou blessèrent tous les Turcs qu'ils

rencontrèrent. Ils se frayèrent ainsi un passage à travers les

ennemis, non sans éprouver une vive résistance. Profitant de leur

avantage, ils portèrent à droite et à gauche des coups terribles, et

versèrent des flots de sang. Après avoir tué cinq mille ennemis et

enfoncé leurs lignes, comme ils se l'étaient proposé, ils attaquèrent

à coups de poignard les soldats des derniers rangs. Ceux-ci, étonnés

d'une si étrange façon de combattre, cherchèrent leur salut dans la

fuite, et se retirèrent en toute hâte vers Bajazet.

Ceux qui savent les détails de cette journée assurent que Bajazet,

découragé par cet échec, n'aurait pas attendu les chrétiens, si leur

imprudente audace n'eût relevé son espoir. En effet, malgré la sueur

qui les inondait après un si rude combat, malgré la fatigue produite

par l'excès de la chaleur et par le poids de leurs armes qui avaient

presque épuisé leurs forces, ils voulurent compléter leur victoire, et

se mirent à la poursuite des fuyards, en dépit des recommandations de

leurs capitaines. Les uns leur conseillaient de rendre grâce à Dieu du

succès qu'il leur avait accordé, et de songer à leur sûreté, au lieu

de tenter l'impossible. Les autres leur criaient: «Mes amis, respirez

un peu et reprenez haleine!»--«Braves compagnons, leur disaient

d'autres, la témérité est mauvaise conseillère; il vous reste encore

bien du chemin à faire pour atteindre l'ennemi. Défiez-vous des

embûches qu'on peut vous tendre à l'improviste, et ne vous perdez

point par trop de hardiesse.» Les vainqueurs, présumant trop de leurs

forces, n'écoutèrent pas ces sages avis; ils pensaient avoir enchaîné

la fortune inconstante, et n'avoir rien à craindre de ses

vicissitudes. Mais tout à coup elle les entraîna vers l'abîme, et leur

fit cruellement expier leur aveugle témérité.

Dieu réservait aux chrétiens une journée cruelle, une journée fatale,

comme le prouva la malheureuse issue de la bataille. Lorsqu'ils furent

arrivés au sommet de la colline, et qu'ils eurent aperçu au-dessous

d'eux, dans la plaine, Bajazet avec ses troupes, ils commencèrent à se

repentir de leur imprudence, et leurs cœurs furent saisis

d'épouvante. C'était sans doute un effet de la vengeance du ciel, dont

ils avaient provoqué le courroux par leurs crimes sans nombre; car

l'impiété traîne toujours à sa suite le remords, et, suivant la parole

du sage, _l'impie s'enfuit, même sans qu'on le poursuive_. Les

Français, qui jusqu'alors s'étaient avancés comme des lions, devinrent

plus craintifs que des lièvres; leurs capitaines ne purent pas même

leur persuader de tirer l'épée et de se mettre en ordre de bataille,

ni les obliger à faire mine de vouloir se défendre. Dans leur

désespoir, ils maudirent, mais trop tard, les conseils des plus

jeunes, les vouèrent à la damnation éternelle, et accablèrent leur

mémoire d'imprécations. Plusieurs d'entre eux s'enfuirent en toute

hâte par la montagne pour rejoindre les vaisseaux. A cette vue, les

Hongrois, comme on l'avait prédit, abandonnèrent leur roi et prirent

la fuite. Ainsi la gloire éclatante des chrétiens se dissipa comme une

vaine fumée. Leur valeur, jusqu'alors si terrible, s'évanouit tout à

coup et devint la risée des infidèles et des mécréants, dont ils

étaient auparavant la terreur.

Grand Dieu, _tes jugements sont un abîme_, suivant les paroles du

prophète. Tu es le seul, ô Seigneur, qui peux tout, et il n'est

personne qui puisse résister à ta volonté. Tu as appesanti ta main sur

ton peuple, en prenant Bajazet pour instrument de ta vengeance, et tu

lui as permis d'exterminer les chrétiens. Puisse ce châtiment tourner

à leur gloire éternelle! Je sais que tu peux seul donner une issue

favorable aux entreprises commencées sous de fâcheux auspices.

La frayeur des chrétiens doubla, comme il arrive ordinairement, le

courage de l'ennemi. Bajazet, enhardi par leur lâcheté, fit avancer

contre eux pour les envelopper, au son des trompettes et au bruit des

tambours, ses gens de pied et sa cavalerie légère, leur recommandant

d'effrayer leurs adversaires par des cris horribles, et de les tuer

tous sans pitié ou de les faire prisonniers. C'est avec un serrement

de cœur qu'on reporte sa pensée vers l'issue de cet engagement. Notre

siècle n'a point vu de désastre plus déplorable, et la postérité ne

pourra retenir ses larmes au souvenir des souffrances diverses

qu'éprouvèrent les vaincus. Plus de trois cents d'entre eux, qui se

précipitèrent, la tête couverte, à travers les rochers et les

escarpements de la montagne voisine, pour arriver les premiers aux

vaisseaux, périrent en se brisant les membres ou la tête; quelques-uns

seulement échappèrent à la mort, mais ils furent grièvement blessés.

D'autres arrivèrent par la plaine sur les bords du Danube; mais la

foule de ces fuyards était si grande, que les bateaux où ils

s'embarquèrent disparurent sous les eaux du fleuve. Ceux qui

cherchèrent à se sauver par terre, trouvèrent sur leur passage

l'ennemi qui les égorgea sans pitié, et tombèrent ainsi de Charybde en

Scylla. Ceux à qui le ciel permit de se soustraire aux mains

sacriléges des Turcs, perdirent leur bagage et tout leur avoir, et

errèrent dans les bois et dans des chemins inaccessibles, réduits au

plus grand dénûment et à la plus affreuse misère, et cachant leur

nudité avec du foin et delà paille. Un très-petit nombre d'entre eux

put regagner le sol natal; la plupart moururent en route de faim et de

froid.

Quant à ceux qui avaient été enveloppés par les Turcs, et qui

couraient çà et là dans la plaine comme des troupeaux errants, ils

eurent à subir d'autres souffrances. Les ennemis, altérés de leur

sang, fondirent sur eux avec fureur comme des bêtes féroces, et en

tuèrent tout d'abord mille, qui aimèrent mieux vendre chèrement leur

vie que de se rendre. Parmi eux on remarqua surtout l'amiral de

France, le plus bel ornement de la chevalerie. Ne pouvant rallier les

fuyards ni par ses menaces ni par ses cris, et se voyant seul avec dix

de ses compagnons, il eut d'abord la pensée de suivre les autres. Mais

revenant bientôt à lui-même, il ne voulut pas ternir l'éclat de sa

réputation par une si honteuse lâcheté: «Mes braves compagnons,

dit-il, ne partageons point l'infamie de cette noblesse dégénérée;

mais recommandons-nous dévotement, et avec un cœur humilié et

contrit, à Dieu et à la glorieuse Vierge Marie sa mère, et tentons en

leur honneur les hasards de la fortune.» Au même instant il fondit

courageusement sur les infidèles; mais il fut bientôt entouré et

enveloppé par leurs nombreux escadrons. Alors, comme un lion furieux,

il répandit la mort autour de lui. Suivant le récit de ceux qui le

voyaient de loin et regrettaient de ne pouvoir le seconder, six fois

il releva vaillamment l'étendard de la Vierge Marie abattu par

l'ennemi; mais il succomba enfin avec ses compagnons sous les coups

des infidèles, et rendit son âme au Créateur.

Les Turcs, en poursuivant ainsi avec acharnement les chrétiens épars

et dispersés, parvinrent jusqu'au comte de Nevers. Ils le trouvèrent

entouré, d'un petit nombre de gens d'armes, qui, prosternés et dans

l'attitude de la soumission, supplièrent instamment qu'on épargnât sa

vie. Les Turcs, dont la fureur commençait à se lasser, leur

accordèrent cette grâce. A l'exemple du comte, les autres chrétiens se

résignèrent, comme de vils esclaves, à une honteuse servitude; ils ne

craignirent pas de s'exposer à un éternel déshonneur, pour sauver leur

misérable vie, et se mirent à la discrétion des vainqueurs. O

aveuglement et imprévoyance des faibles humains! ils ignoraient que le

lendemain devait être leur dernier jour!

Les Turcs, chargés des dépouilles de tous ces prisonniers et traînant

à leur suite chevaux, esclaves, bagages, tentes, en un mot toute sorte

de butin, retournèrent triomphants auprès de Bajazet, qui, les yeux

levés au ciel, rendit grâce à Dieu d'un succès si éclatant. Un conseil

militaire s'assembla pour délibérer sur le sort des prisonniers.

Quelques-uns proposèrent de les réduire en esclavage ou de leur faire

payer une rançon. Mais Bajazet s'y refusa: «Il n'est pas juste,

dit-il, de garder la foi du serment envers ces infracteurs des lois et

des traités, qui ont foulé aux pieds leur propre loi, et qui, au

mépris des conventions faites avec les nôtres après la prise de

Rachova, ont égorgé sans pitié des malheureux auxquels ils avaient

promis la vie sauve. Je pense que pour tirer une juste vengeance de

tant de crimes, il faut passer tous nos prisonniers au fil de l'épée.»

Il n'excepta de cet arrêt général que le comte de Nevers, en

considération de sa haute naissance; mais ce fut pour mieux humilier

le comte et pour insulter publiquement la foi chrétienne. Dès le

lendemain, Bajazet le fit placer sur une éminence dans le plus piteux

équipage, et se tenant en face de lui, il enjoignit sous peine de mort

à tous les prisonniers, par la voix du héraut, de passer l'un après

l'autre, comme des condamnés, dans l'espace qui se trouvait entre lui

et le comte.

Ainsi, nos illustres chevaliers furent donnés en spectacle aux nations

et exposés aux insultes de leurs ennemis. Malgré l'éclat de leur

naissance, ils furent, ô doux Jésus, livrés aux outrages des

Sarrasins, en punition de nos péchés. Comment retenir nos larmes en

présence d'un pareil malheur? Quel cœur serait assez dur, quelle âme

assez cruelle, pour ne point s'attendrir en voyant ces nobles et

vaillants hommes, qu'on traînait au supplice comme des victimes,

s'adresser un dernier adieu en Jésus-Christ? Ce qui contribua encore à

augmenter la douleur, ce fut la constance avec laquelle ils

présentèrent leurs têtes aux glaives des bourreaux qui les

environnaient. En rendant le dernier soupir, ils ne faisaient entendre

que ces mots: _Seigneur, ayez pitié de moi_. Cette sainte mort fut

sans doute un effet de la grâce de Dieu, qui laisse souvent châtier

ses enfants afin de les admettre ensuite dans son sein. Aussi

espérons-nous qu'en mourant ainsi dans la confession de leur foi, ils

ont expié par leur sang tous les péchés que la fragilité humaine ou

que leurs mauvaises passions leur avaient fait commettre envers Dieu.

Trois mille périrent ainsi par divers supplices. C'était un hideux

spectacle de voir ces monceaux de cadavres, ces membres épars, et tous

ces flots de sang qui inondaient la terre. Les bourreaux, souillés de

sang depuis les pieds jusqu'à la tête, faisaient horreur à Bajazet

lui-même, ce cruel tyran, et aux gens de sa suite, dont les

remontrances mirent fin au massacre. «Nous nous sommes assez vengés,

dit Bajazet; que les bourreaux cessent de frapper, et rendons les

derniers devoirs à ceux de nos soldats qui ont péri sous les coups de

ces fanatiques chrétiens.» Plus de trente mille Turcs furent trouvés

sur le champ de bataille. Bajazet fit creuser des fosses profondes

pour y déposer leurs corps, et ordonna qu'on les couvrit de terre.

Quant aux chrétiens, il voulut, par un sentiment de mépris, que leurs

cadavres restassent exposés sans sépulture aux bêtes féroces et aux

oiseaux de proie.

Je ne crois pas devoir passer sous silence un fait assez étonnant, qui

fut regardé comme un miracle par quelques personnes, et qui leur fit

dire que Dieu, pour l'exaltation de la vraie foi, avait sanctionné le

martyre des chrétiens et accordé à leurs âmes le repos éternel. Leurs

corps conservèrent pendant treize mois toute leur fraîcheur, sans se

corrompre ni s'altérer, et sans que les bêtes féroces ni les chiens

osassent y toucher. Ces animaux, au contraire, venaient sans cesse

visiter les fosses voisines, comme si c'eût été leur repaire, et y

dévoraient les cadavres des Turcs. Je me souviens d'avoir demandé à

plusieurs personnes ce que pensèrent les infidèles d'un miracle si

évident. Un chevalier également recommandable par ses exploits et par

sa naissance, messire Gauthier des Roches, qui pendant tout ce temps

était resté comme esclave auprès de Bajazet, et qui, ayant obtenu de

revenir en France avec un sauf-conduit, avait voulu visiter en passant

les corps des chrétiens, me répondit à ce propos: «Voici ce que je

puis vous affirmer sur la foi que je dois à Dieu et au duc de

Bourgogne. Lorsque j'eus quitté Bajazet pour retourner dans ma patrie,

le gouverneur de Nicopolis, m'ayant donné hors de la ville un repas

somptueux, me conduisit après le dîner, pour insulter les chrétiens, à

ce funeste champ de bataille où les corps de nos frères gisaient sans

sépulture, et me demanda ce que je pensais d'un pareil spectacle. Je

témoignai que j'y voyais un effet de la grâce de Dieu: Tu mens, me

répliqua-t-il; les chrétiens étaient souillés de tant d'impuretés, que

les brutes mêmes dédaignent de se repaître de leur chair.»

PRÉDICATION FAITE EN PRÉSENCE DU ROI ET DE LA REINE SUR LA RÉFORME DES

MOEURS DE LA COUR.

1405.

_Le Religieux de Saint-Denis_, traduit par M. Bellaguet.

Comme je me suis fait une loi de retracer dans cette histoire les

actions dignes de blâme aussi bien que celles qui méritent l'éloge, je

crois devoir dire que l'extrême incurie avec laquelle la reine et le

duc d'Orléans gouvernaient les affaires pendant la maladie du roi

excitait de vifs mécontentements dans le royaume. Le peuple ne

craignait point de les accabler publiquement de malédictions, et de

dire qu'ils n'avaient d'autre pensée que de multiplier contre toute

justice les taxes et les exactions, pour s'engraisser de la substance

des pauvres et assouvir leur exécrable et aveugle cupidité. Ils ne

songeaient en effet qu'à s'enrichir au préjudice du royaume,

s'inquiétant peu du chétif état du roi et de son fils aîné,

monseigneur le duc de Guienne. Ils avaient tellement restreint les

dépenses du roi, que ses intendants ne pouvaient dépasser d'un écu

d'or la somme qui leur avait été fixée par écrit. On leur reprochait

encore, entre autres actes de tyrannie, d'insulter à la misère

publique en faisant grande chère aux dépens d'autrui; ils enlevaient

les vivres sans les payer, et quand on en demandait le prix, les

pourvoyeurs de la maison royale regardaient cette réclamation comme un

crime. Indifférents à la défense du royaume, ils mettaient toute leur

vanité dans les richesses, toute leur jouissance dans les délices du

corps. Enfin ils oubliaient tellement les règles et les devoirs de la

royauté, qu'ils étaient devenus un objet de scandale pour la France et

la fable des nations étrangères.

On parlait beaucoup et en termes assez vifs de ces déportements; mais

personne n'osait entreprendre publiquement d'y remédier par des avis

salutaires. Enfin un moine augustin, nommé Jacques Legrand, prit la

résolution de prêcher devant la reine le jour de l'Ascension. Ce hardi

dessein était d'autant plus louable, à mon avis, que, connaissant

l'histoire du passé, ce religieux n'ignorait pas que les femmes, et

surtout les nobles dames, s'irritent facilement des paroles qui leur

déplaisent, et que leur colère est à craindre. Il présenta dans un

tableau animé l'espèce de lutte établie entre les vertus et les vices

des gens de la cour, montrant les exemples qu'il fallait éviter et

ceux qu'il fallait suivre. Il serait contraire à la brièveté dont je

me suis fait une loi, de rapporter ici tout au long le sermon qu'il

prononça. Je me contenterai d'en retracer les points principaux:

«Je voudrais, dit-il, noble reine, ne rien dire qui ne vous fût

agréable; mais votre salut m'est plus cher que vos bonnes grâces: je

dirai donc la vérité, quels que doivent être vos sentiments à mon

égard. La déesse Vénus règne seule à votre cour; l'ivresse et la

débauche lui servent de cortége et font de la nuit le jour au milieu

des danses les plus dissolues. Ces maudites et infernales suivantes

qui assiégent sans cesse votre cour corrompent les mœurs et énervent

les cœurs. Elles efféminent les chevaliers et les écuyers et les

empêchent de partir pour les expéditions guerrières, en leur faisant

craindre d'être défigurés par les blessures.» Passant ensuite au luxe

des vêtements que la reine avait principalement contribué à

introduire, il le censura énergiquement, et ajouta: «Partout, noble

reine, on parle de ces désordres et de beaucoup d'autres, qui

déshonorent votre cour. Si vous ne voulez pas m'en croire, parcourez

la ville sous le déguisement d'une pauvre femme, et vous entendrez ce

que chacun dit.»

Ce langage fut loin de plaire à la reine. Quelques demoiselles de sa

suite témoignèrent au prédicateur leur étonnement de ce qu'il avait

osé dire publiquement tant de mal. «Et moi, leur répondit-il, je suis

bien plus étonné que vous osiez commettre d'aussi méchantes actions et

même de pires, que je révélerai hautement à la reine, quand il lui

plaira de m'entendre.» Un des familiers de la reine, passant en ce

moment auprès de lui, se mit à dire avec humeur: «Si l'on m'en

croyait, on jetterait à l'eau ce misérable.» Le religieux, bravant ses

menaces, lui répondit hardiment: «Oui, sans doute, il ne faudrait

qu'un tyran comme toi pour exécuter un tel crime.» Il eut encore

beaucoup d'autres propos outrageants à essuyer pour avoir eu le

courage de dire la vérité. Quelques courtisans, afin d'attirer sur lui

la colère du roi, allèrent lui raconter que le moine augustin avait

parlé de l'état de la reine dans les termes les plus offensants. Le

roi en témoigna au contraire beaucoup de satisfaction. Il désira même

l'entendre, et voulut qu'il prêchât devant lui dans son oratoire le

saint jour de la Pentecôte.

Ce jour-là donc le religieux prêcha en présence du roi, des ducs de

France et du roi de Navarre. Il prit pour texte: _L'Esprit saint vous

enseignera toute vérité_, et commença par faire un pompeux éloge de la

venue du Saint-Esprit. Puis, passant aux mœurs, il déclara que le

devoir d'un prédicateur était de dire la vérité devant tout le monde,

quelque importune qu'elle pût être à ceux qui l'entendaient. Il

représenta éloquemment comment dans la cour des grands et des chefs de

l'État les préceptes divins étaient foulés aux pieds, la doctrine de

l'Évangile méprisée, la foi, la charité et toutes les autres vertus

théologales et cardinales presque anéanties. S'élevant ensuite avec

force contre les vices de ceux qui étaient à la tête des affaires, il

leur reprocha hautement leur tiédeur pour le bien de l'État et leur

mauvaise administration.

Après avoir entendu toutes ces choses, le roi, soit de son propre

mouvement, soit à l'instigation de ses courtisans, se leva et vint se

placer en face du religieux. Tout autre eût été intimidé par la vue

d'un si grand prince; mais lui n'en montra que plus de résolution. Il

continua son discours, et adressant la parole au roi lui-même, il lui

dit qu'il devait prêter une sérieuse attention à ce qu'il venait

d'entendre, sinon, la faute en retomberait sur ses conseillers, et

l'on pourrait dire qu'ils n'osaient point lui faire connaître la

vérité. Puis, lui rappelant l'exemple de son père: «Il est vrai,

dit-il, qu'il imposa des tailles au peuple pendant son règne; mais du

moins ces contributions servirent à la grandeur de la France. Il

construisit des forteresses, repoussa vigoureusement les ennemis du

royaume, s'empara de leurs places, et amassa des trésors qui l'avaient

rendu au moment de sa mort le plus puissant des rois de l'Occident.

Nous ne voyons rien de pareil aujourd'hui, et pourtant des impôts bien

plus lourds pèsent sur le peuple.» Il ajouta qu'on n'avait retiré

aucun avantage des taxes générales qui avaient été levées deux fois

cette année, qu'on n'avait fait aucune expédition glorieuse pour le

royaume, qu'on ne payait pas même la solde des gens de guerre, que

l'argent de ces tailles avait été détourné au profit de quelques

particuliers, qui ne rougissaient pas d'en faire le plus honteux

usage. «La suprême noblesse de ce temps-ci, continua-t-il, c'est de

fréquenter les bains, de vivre dans la débauche, de porter de riches

habits bien lacés, à belles franges et à longues manches. Cela vous

regarde aussi, monseigneur, et je vous dirai que c'est vous vêtir de

la substance, des larmes et des gémissements du malheureux peuple,

dont les plaintes, nous le proclamons avec douleur, montent sans cesse

vers le souverain roi pour accuser tant d'injustices.» Il signala une

personne, sans la désigner autrement que par le titre de duc, qui

avait, dit-il, montré dans sa jeunesse les plus heureuses

dispositions, mais qui depuis s'était attiré les malédictions du

peuple par ses déréglements, par son insatiable cupidité, et par

l'oppression insupportable que lui et ses pareils faisaient peser sur

tout le royaume. Il termina son discours en disant que si tant de

méfaits duraient encore longtemps, il craignait que Dieu, qui dispose

à son gré de la couronne des rois, ne transportât bientôt le sceptre à

des étrangers ou ne permit que le royaume fût divisé en lui-même, par

l'effet de la mauvaise conduite des princes. Il présenta éloquemment

d'autres considérations en faveur de la réforme des mœurs, et parla

en prédicateur courageux et en apôtre de la vérité. Il s'attira par là

le ressentiment et la haine des méchants; mais les honnêtes gens et

les sages le félicitèrent et le louèrent de toutes les choses qu'il

avait eu le courage de dire. Le roi lui-même applaudit à sa fidélité,

et contre l'attente des gens de la cour, qui ne cherchaient qu'à le

perdre, il le prit sous sa protection et résolut de mettre un terme

aux excès qu'il avait signalés. Mais il ne put accomplir cette

résolution: il éprouva une rechute le 9 juin, et resta malade jusqu'à

la fin de juillet.

ON PRIE LE ROI DE VEILLER A CE QUE LES AFFAIRES DU ROYAUME SOIENT

CONDUITES AVEC PLUS DE PRUDENCE.

_Le Religieux de Saint-Denis_, traduit par M. Bellaguet.

Vers le même temps, de nobles seigneurs, qui avaient toujours rempli

fidèlement leurs devoirs envers le roi, lui conseillèrent avec

franchise et le pressèrent instamment de veiller de plus près au

gouvernement du royaume, et de faire en sorte que les affaires

publiques fussent dirigées plus sagement que par le passé. En effet,

la reine et le duc d'Orléans, qui, en vertu des droits qu'ils avaient

comme les plus proches parents du roi, s'arrogeaient l'autorité

suprême toutes les fois que le roi perdait l'usage de la raison,

décidaient beaucoup de choses de leur propre mouvement, sans consulter

les oncles et les cousins du roi ni les autres membres du conseil. En

outre, au dire des gens de la cour, ils semblaient n'user de leur

pouvoir que pour accabler le royaume d'impôts onéreux et pour

s'enrichir aux dépens des habitants, sans s'inquiéter de l'épuisement

du trésor royal, qui ne suffisait plus aux besoins ordinaires du roi

ni aux dépenses journalières de sa maison. Quelques personnes même

osèrent les accuser de négliger ses enfants. Le roi en fut fort

irrité; il voulut savoir la vérité de la bouche même de son fils

aîné, et lui demanda affectueusement depuis combien de temps il était

privé des caresses et des embrassements de la reine sa mère: «Depuis

trois mois,» répondit le dauphin.

Des personnes qui se trouvaient là m'ont assuré que le roi se montra

vivement affecté de tant d'indifférence. Il loua la fidélité de la

demoiselle qui était chargée de la garde de son fils, et qui lui avait

servi de mère pendant tout ce temps, lui fit présent d'une coupe d'or

dans laquelle il venait de boire, et lui dit avec bonté: «Recevez

cette marque de ma reconnaissance, quelque faible qu'elle soit en

comparaison de vos services; continuez de veiller avec le même soin à

l'éducation de mon fils bien aimé, et je vous récompenserai plus

amplement, si Dieu me prête vie et que je puisse mieux qu'aujourd'hui

vous témoigner ma gratitude.» Les gens de sa cour, enhardis par ces

paroles, lui représentèrent que c'était chose indigne de voir le

souverain du plus riche royaume du monde manquer de tout ce qui était

nécessaire à l'éclat de la majesté royale. Le roi, touché de leurs

observations, résolut d'en délibérer dans un conseil des princes du

sang, dont les principaux membres furent les rois de Sicile et de

Navarre et les ducs d'Orléans, de Berri et de Bourbon.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 4/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 74 / 126 题