Les Turks Ottomans, sous la conduite de Bajazet, avaient envahi
l'Europe, conquis la plus grande partie de l'empire grec, et
menaçaient la Hongrie. Bajazet se vantait de mener bientôt son
cheval manger l'avoine sur l'autel de Saint-Pierre à Rome. Le roi
de Hongrie, Sigismond, demanda du secours à la France, et la
noblesse répondit avec empressement à son appel. Plus de mille
chevaliers partirent sous le commandement de Jean, comte de
Nevers et fils du duc de Bourgogne, du comte d'Eu, connétable de
France, et du maréchal de Boucicaut. Arrivés en Bulgarie, les
Français assiégèrent et prirent plusieurs villes, entre autres
celle de Rachova, dont ils égorgèrent la garnison turque, qui
s'était rendue sous condition de la vie sauve. Réunis aux
Hongrois, ils allèrent assiéger Nicopolis; Bajazet accourut au
secours de la place; les chevaliers français voulurent, malgré
l'avis du roi de Hongrie et de l'amiral Jean de Venne, attaquer
les masses qui composaient l'armée turque, sans prendre aucune
précaution, et refusèrent même l'aide des troupes Hongroises;
après un premier succès, les chevaliers furent vaincus, pris ou
tués.
_Le Religieux de Saint-Denis_, traduit par M. Bellaguet.
Le grand-duc de Hongrie, que le roi Sigismond avait envoyé avec cinq
mille hommes armés de pied en cap pour reconnaître la position de
l'ennemi, revint annoncer que les Turcs n'étaient qu'à six milles de
distance, et que bien volontiers il les eût attaqués, dans l'espoir de
les surprendre et de les vaincre, avec l'aide de Dieu, s'il n'eût
craint d'offenser sa royale majesté et de porter atteinte à l'honneur
des Français. Le lendemain, avant le lever du soleil, le roi de
Hongrie se rendit seul à toute bride dans le camp des Français, les
informa de cette nouvelle, et les supplia encore une fois de placer à
l'avant-garde les quarante mille hommes d'infanterie qu'il avait
amenés avec lui. Les plus sages appuyaient cette proposition. Mais le
connétable et le maréchal repoussèrent leur avis avec plus
d'acharnement, et s'emportèrent jusqu'à leur dire d'un ton insultant:
«Puisque de vaillants hommes que vous étiez, vous êtes devenus
temporiseurs, laissez aux plus jeunes le soin de combattre. Vos
paroles sentent la peur et la lâcheté.» Le roi, déplorant cette
obstination, se retira pour ranger son armée en bataille. Il
pressentait bien que cette entreprise n'aurait qu'une mauvaise fin.
Après le départ du roi, vers la troisième heure du jour, les
chevaliers et les écuyers prirent les armes. Afin de pouvoir marcher
plus facilement à pied, ils coupèrent les longues et énormes pointes
de leurs chaussures. Ce fut ainsi que cessa cette mode ridicule et
extravagante, qui avait jusqu'alors régné parmi la noblesse. Déjà
l'ennemi n'était plus qu'à peu de distance. On cria aux armes dans
tout le camp. Les plus âgés et les plus expérimentés vinrent se ranger
autour du comte de Nevers. L'illustre amiral de France, messire Jean
de Vienne, chevalier bourguignon, éprouvé par de longs services,
également remarquable par son courage et par sa prudence, et encore
plein de vigueur malgré son âge avancé, saisit l'étendard de la Vierge
Marie, qu'il s'était chargé de porter ce jour-là, et s'exprima ainsi:
«Illustres chevaliers, nous voici engagés dans un combat que nous
avons désapprouvé; non pas, vous le savez, que nous ayons cédé à un
sentiment de crainte, mais parce que nous voulions, en déférant à de
sages avis, assurer le succès de notre entreprise. Nous avons dédaigné
d'accepter l'assistance des Hongrois. Aussi soyez bien persuadés
maintenant qu'ils ne nous aideront point, et qu'ils fuiront au premier
échec. Résignons-nous donc à courir seuls les chances de la bataille,
et mettons tout notre espoir dans celui qui n'a jamais trompé ceux qui
espèrent en lui pour obtenir la victoire. Puisse-t-il nous l'accorder,
pour l'honneur de la foi chrétienne!»
Au même instant, il donna le signal de l'attaque. L'ennemi attendait
les chrétiens de pied ferme et en ordre de bataille. Je me suis enquis
et informé avec soin du nombre des Turcs, et j'ai appris de la bouche
de personnes dignes de foi que leur avant-garde, composée des gens de
pied, s'élevait à plus de vingt-quatre mille hommes, et qu'elle était
appuyée par trente mille cavaliers. Bajazet, qui venait ensuite avec
une réserve de quarante mille hommes, n'était pas en vue des
chrétiens; il s'était arrêté derrière une éminence, dans une plaine
voisine, et avait résolu d'y attendre les premiers résultats de la
bataille. Les soldats de son avant-garde avaient pris d'habiles
dispositions pour se défendre. Afin de rendre l'accès de leur camp
plus difficile, ils avaient planté en terre devant eux des pieux
très-aigus, dont les pointes étaient dirigées contre nos troupes et
leur firent beaucoup de mal. Les nôtres donnèrent le signal du combat
en poussant des cris terribles, et firent pleuvoir sur l'ennemi une
grêle de traits; ils s'avancèrent ensuite pour l'attaquer de plus près
à coups de lance; mais ils furent arrêtés par les pieux, dont les
pointes faisaient cabrer leurs chevaux, et ils restèrent ainsi exposés
aux coups des Turcs. Ils parvinrent enfin à couper et à arracher ces
pieux, et purent engager un combat en règle. Alors la lutte
recommença avec plus d'acharnement. Les Français, rivalisant de
courage, frappaient vigoureusement l'ennemi à coups de hache et
d'épée. Les Turcs ripostaient vaillamment; leurs rangs étaient si
étroitement serrés, qu'ils demeurèrent quelque temps impénétrables.
Enfin la victoire, jusqu'alors incertaine, se décida en faveur des
chrétiens. L'épouvante s'empara des Turcs, abattit leur courage et
leur fit perdre l'espoir d'une plus longue résistance. Les vainqueurs
s'ouvrirent alors, l'épée à la main, un libre passage à travers les
ennemis, les culbutèrent et en firent un horrible carnage. Dix mille
infidèles périrent dans cette journée. C'étaient autant de malheureux
condamnés aux flammes de l'enfer.
Après cet affreux massacre, les chrétiens se rallièrent pour attaquer
la cavalerie, qui formait la seconde ligne, et qui n'était qu'à une
portée de trait. Ils voulaient reconnaître la force de ce corps
d'armée et délibérer sur ce qu'ils avaient à faire, parce qu'ils
croyaient que Bajazet en avait pris le commandement et qu'ils ne
désiraient que plus ardemment d'en venir aux mains. Songeant à
l'infériorité de leur nombre, et à l'impossibilité où ils se
trouvaient de reculer sans être poursuivis par les Turcs, et craignant
d'être enveloppés, si leur ligne de bataille n'offrait pas un
développement égal à celle des ennemis, voici l'expédient auquel ils
eurent recours. Ils résolurent d'engager l'action, sans se mettre en
bataille et sans s'avancer lentement, mais en pénétrant l'épée à la
main au milieu des ennemis, par une attaque subite et impétueuse, et
de ne s'arrêter que quand ils seraient arrivés aux derniers rangs,
qu'ils les auraient mis en déroute, et qu'ils auraient ainsi jeté le
désordre dans toute l'armée. Ce plan, quelque dangereux et quelque
hardi qu'il fût, obtint une approbation unanime. Recueillant donc
toutes leurs forces, et se rappelant que la valeur aime à braver les
obstacles, ils s'élancèrent avec la rapidité de la foudre, et du
premier choc ils tuèrent ou blessèrent tous les Turcs qu'ils
rencontrèrent. Ils se frayèrent ainsi un passage à travers les
ennemis, non sans éprouver une vive résistance. Profitant de leur
avantage, ils portèrent à droite et à gauche des coups terribles, et
versèrent des flots de sang. Après avoir tué cinq mille ennemis et
enfoncé leurs lignes, comme ils se l'étaient proposé, ils attaquèrent
à coups de poignard les soldats des derniers rangs. Ceux-ci, étonnés
d'une si étrange façon de combattre, cherchèrent leur salut dans la
fuite, et se retirèrent en toute hâte vers Bajazet.
Ceux qui savent les détails de cette journée assurent que Bajazet,
découragé par cet échec, n'aurait pas attendu les chrétiens, si leur
imprudente audace n'eût relevé son espoir. En effet, malgré la sueur
qui les inondait après un si rude combat, malgré la fatigue produite
par l'excès de la chaleur et par le poids de leurs armes qui avaient
presque épuisé leurs forces, ils voulurent compléter leur victoire, et
se mirent à la poursuite des fuyards, en dépit des recommandations de
leurs capitaines. Les uns leur conseillaient de rendre grâce à Dieu du
succès qu'il leur avait accordé, et de songer à leur sûreté, au lieu
de tenter l'impossible. Les autres leur criaient: «Mes amis, respirez
un peu et reprenez haleine!»--«Braves compagnons, leur disaient
d'autres, la témérité est mauvaise conseillère; il vous reste encore
bien du chemin à faire pour atteindre l'ennemi. Défiez-vous des
embûches qu'on peut vous tendre à l'improviste, et ne vous perdez
point par trop de hardiesse.» Les vainqueurs, présumant trop de leurs
forces, n'écoutèrent pas ces sages avis; ils pensaient avoir enchaîné
la fortune inconstante, et n'avoir rien à craindre de ses
vicissitudes. Mais tout à coup elle les entraîna vers l'abîme, et leur
fit cruellement expier leur aveugle témérité.
Dieu réservait aux chrétiens une journée cruelle, une journée fatale,
comme le prouva la malheureuse issue de la bataille. Lorsqu'ils furent
arrivés au sommet de la colline, et qu'ils eurent aperçu au-dessous
d'eux, dans la plaine, Bajazet avec ses troupes, ils commencèrent à se
repentir de leur imprudence, et leurs cœurs furent saisis
d'épouvante. C'était sans doute un effet de la vengeance du ciel, dont
ils avaient provoqué le courroux par leurs crimes sans nombre; car
l'impiété traîne toujours à sa suite le remords, et, suivant la parole
du sage, _l'impie s'enfuit, même sans qu'on le poursuive_. Les
Français, qui jusqu'alors s'étaient avancés comme des lions, devinrent
plus craintifs que des lièvres; leurs capitaines ne purent pas même
leur persuader de tirer l'épée et de se mettre en ordre de bataille,
ni les obliger à faire mine de vouloir se défendre. Dans leur
désespoir, ils maudirent, mais trop tard, les conseils des plus
jeunes, les vouèrent à la damnation éternelle, et accablèrent leur
mémoire d'imprécations. Plusieurs d'entre eux s'enfuirent en toute
hâte par la montagne pour rejoindre les vaisseaux. A cette vue, les
Hongrois, comme on l'avait prédit, abandonnèrent leur roi et prirent
la fuite. Ainsi la gloire éclatante des chrétiens se dissipa comme une
vaine fumée. Leur valeur, jusqu'alors si terrible, s'évanouit tout à
coup et devint la risée des infidèles et des mécréants, dont ils
étaient auparavant la terreur.
Grand Dieu, _tes jugements sont un abîme_, suivant les paroles du
prophète. Tu es le seul, ô Seigneur, qui peux tout, et il n'est
personne qui puisse résister à ta volonté. Tu as appesanti ta main sur
ton peuple, en prenant Bajazet pour instrument de ta vengeance, et tu
lui as permis d'exterminer les chrétiens. Puisse ce châtiment tourner
à leur gloire éternelle! Je sais que tu peux seul donner une issue
favorable aux entreprises commencées sous de fâcheux auspices.
La frayeur des chrétiens doubla, comme il arrive ordinairement, le
courage de l'ennemi. Bajazet, enhardi par leur lâcheté, fit avancer
contre eux pour les envelopper, au son des trompettes et au bruit des
tambours, ses gens de pied et sa cavalerie légère, leur recommandant
d'effrayer leurs adversaires par des cris horribles, et de les tuer
tous sans pitié ou de les faire prisonniers. C'est avec un serrement
de cœur qu'on reporte sa pensée vers l'issue de cet engagement. Notre
siècle n'a point vu de désastre plus déplorable, et la postérité ne
pourra retenir ses larmes au souvenir des souffrances diverses
qu'éprouvèrent les vaincus. Plus de trois cents d'entre eux, qui se
précipitèrent, la tête couverte, à travers les rochers et les
escarpements de la montagne voisine, pour arriver les premiers aux
vaisseaux, périrent en se brisant les membres ou la tête; quelques-uns
seulement échappèrent à la mort, mais ils furent grièvement blessés.
D'autres arrivèrent par la plaine sur les bords du Danube; mais la
foule de ces fuyards était si grande, que les bateaux où ils
s'embarquèrent disparurent sous les eaux du fleuve. Ceux qui
cherchèrent à se sauver par terre, trouvèrent sur leur passage
l'ennemi qui les égorgea sans pitié, et tombèrent ainsi de Charybde en
Scylla. Ceux à qui le ciel permit de se soustraire aux mains
sacriléges des Turcs, perdirent leur bagage et tout leur avoir, et
errèrent dans les bois et dans des chemins inaccessibles, réduits au
plus grand dénûment et à la plus affreuse misère, et cachant leur
nudité avec du foin et delà paille. Un très-petit nombre d'entre eux
put regagner le sol natal; la plupart moururent en route de faim et de
froid.
Quant à ceux qui avaient été enveloppés par les Turcs, et qui
couraient çà et là dans la plaine comme des troupeaux errants, ils
eurent à subir d'autres souffrances. Les ennemis, altérés de leur
sang, fondirent sur eux avec fureur comme des bêtes féroces, et en
tuèrent tout d'abord mille, qui aimèrent mieux vendre chèrement leur
vie que de se rendre. Parmi eux on remarqua surtout l'amiral de
France, le plus bel ornement de la chevalerie. Ne pouvant rallier les
fuyards ni par ses menaces ni par ses cris, et se voyant seul avec dix
de ses compagnons, il eut d'abord la pensée de suivre les autres. Mais
revenant bientôt à lui-même, il ne voulut pas ternir l'éclat de sa
réputation par une si honteuse lâcheté: «Mes braves compagnons,
dit-il, ne partageons point l'infamie de cette noblesse dégénérée;
mais recommandons-nous dévotement, et avec un cœur humilié et
contrit, à Dieu et à la glorieuse Vierge Marie sa mère, et tentons en
leur honneur les hasards de la fortune.» Au même instant il fondit
courageusement sur les infidèles; mais il fut bientôt entouré et
enveloppé par leurs nombreux escadrons. Alors, comme un lion furieux,
il répandit la mort autour de lui. Suivant le récit de ceux qui le
voyaient de loin et regrettaient de ne pouvoir le seconder, six fois
il releva vaillamment l'étendard de la Vierge Marie abattu par
l'ennemi; mais il succomba enfin avec ses compagnons sous les coups
des infidèles, et rendit son âme au Créateur.
Les Turcs, en poursuivant ainsi avec acharnement les chrétiens épars
et dispersés, parvinrent jusqu'au comte de Nevers. Ils le trouvèrent
entouré, d'un petit nombre de gens d'armes, qui, prosternés et dans
l'attitude de la soumission, supplièrent instamment qu'on épargnât sa
vie. Les Turcs, dont la fureur commençait à se lasser, leur
accordèrent cette grâce. A l'exemple du comte, les autres chrétiens se
résignèrent, comme de vils esclaves, à une honteuse servitude; ils ne
craignirent pas de s'exposer à un éternel déshonneur, pour sauver leur
misérable vie, et se mirent à la discrétion des vainqueurs. O
aveuglement et imprévoyance des faibles humains! ils ignoraient que le
lendemain devait être leur dernier jour!
Les Turcs, chargés des dépouilles de tous ces prisonniers et traînant
à leur suite chevaux, esclaves, bagages, tentes, en un mot toute sorte
de butin, retournèrent triomphants auprès de Bajazet, qui, les yeux
levés au ciel, rendit grâce à Dieu d'un succès si éclatant. Un conseil
militaire s'assembla pour délibérer sur le sort des prisonniers.
Quelques-uns proposèrent de les réduire en esclavage ou de leur faire
payer une rançon. Mais Bajazet s'y refusa: «Il n'est pas juste,
dit-il, de garder la foi du serment envers ces infracteurs des lois et
des traités, qui ont foulé aux pieds leur propre loi, et qui, au
mépris des conventions faites avec les nôtres après la prise de
Rachova, ont égorgé sans pitié des malheureux auxquels ils avaient
promis la vie sauve. Je pense que pour tirer une juste vengeance de
tant de crimes, il faut passer tous nos prisonniers au fil de l'épée.»
Il n'excepta de cet arrêt général que le comte de Nevers, en
considération de sa haute naissance; mais ce fut pour mieux humilier
le comte et pour insulter publiquement la foi chrétienne. Dès le
lendemain, Bajazet le fit placer sur une éminence dans le plus piteux
équipage, et se tenant en face de lui, il enjoignit sous peine de mort
à tous les prisonniers, par la voix du héraut, de passer l'un après
l'autre, comme des condamnés, dans l'espace qui se trouvait entre lui
et le comte.
Ainsi, nos illustres chevaliers furent donnés en spectacle aux nations
et exposés aux insultes de leurs ennemis. Malgré l'éclat de leur
naissance, ils furent, ô doux Jésus, livrés aux outrages des
Sarrasins, en punition de nos péchés. Comment retenir nos larmes en
présence d'un pareil malheur? Quel cœur serait assez dur, quelle âme
assez cruelle, pour ne point s'attendrir en voyant ces nobles et
vaillants hommes, qu'on traînait au supplice comme des victimes,
s'adresser un dernier adieu en Jésus-Christ? Ce qui contribua encore à
augmenter la douleur, ce fut la constance avec laquelle ils
présentèrent leurs têtes aux glaives des bourreaux qui les
environnaient. En rendant le dernier soupir, ils ne faisaient entendre
que ces mots: _Seigneur, ayez pitié de moi_. Cette sainte mort fut
sans doute un effet de la grâce de Dieu, qui laisse souvent châtier
ses enfants afin de les admettre ensuite dans son sein. Aussi
espérons-nous qu'en mourant ainsi dans la confession de leur foi, ils
ont expié par leur sang tous les péchés que la fragilité humaine ou
que leurs mauvaises passions leur avaient fait commettre envers Dieu.
Trois mille périrent ainsi par divers supplices. C'était un hideux
spectacle de voir ces monceaux de cadavres, ces membres épars, et tous
ces flots de sang qui inondaient la terre. Les bourreaux, souillés de
sang depuis les pieds jusqu'à la tête, faisaient horreur à Bajazet
lui-même, ce cruel tyran, et aux gens de sa suite, dont les
remontrances mirent fin au massacre. «Nous nous sommes assez vengés,
dit Bajazet; que les bourreaux cessent de frapper, et rendons les
derniers devoirs à ceux de nos soldats qui ont péri sous les coups de
ces fanatiques chrétiens.» Plus de trente mille Turcs furent trouvés
sur le champ de bataille. Bajazet fit creuser des fosses profondes
pour y déposer leurs corps, et ordonna qu'on les couvrit de terre.
Quant aux chrétiens, il voulut, par un sentiment de mépris, que leurs
cadavres restassent exposés sans sépulture aux bêtes féroces et aux
oiseaux de proie.
Je ne crois pas devoir passer sous silence un fait assez étonnant, qui
fut regardé comme un miracle par quelques personnes, et qui leur fit
dire que Dieu, pour l'exaltation de la vraie foi, avait sanctionné le
martyre des chrétiens et accordé à leurs âmes le repos éternel. Leurs
corps conservèrent pendant treize mois toute leur fraîcheur, sans se
corrompre ni s'altérer, et sans que les bêtes féroces ni les chiens
osassent y toucher. Ces animaux, au contraire, venaient sans cesse
visiter les fosses voisines, comme si c'eût été leur repaire, et y
dévoraient les cadavres des Turcs. Je me souviens d'avoir demandé à
plusieurs personnes ce que pensèrent les infidèles d'un miracle si
évident. Un chevalier également recommandable par ses exploits et par
sa naissance, messire Gauthier des Roches, qui pendant tout ce temps
était resté comme esclave auprès de Bajazet, et qui, ayant obtenu de
revenir en France avec un sauf-conduit, avait voulu visiter en passant
les corps des chrétiens, me répondit à ce propos: «Voici ce que je
puis vous affirmer sur la foi que je dois à Dieu et au duc de
Bourgogne. Lorsque j'eus quitté Bajazet pour retourner dans ma patrie,
le gouverneur de Nicopolis, m'ayant donné hors de la ville un repas
somptueux, me conduisit après le dîner, pour insulter les chrétiens, à
ce funeste champ de bataille où les corps de nos frères gisaient sans
sépulture, et me demanda ce que je pensais d'un pareil spectacle. Je
témoignai que j'y voyais un effet de la grâce de Dieu: Tu mens, me
répliqua-t-il; les chrétiens étaient souillés de tant d'impuretés, que
les brutes mêmes dédaignent de se repaître de leur chair.»
PRÉDICATION FAITE EN PRÉSENCE DU ROI ET DE LA REINE SUR LA RÉFORME DES
MOEURS DE LA COUR.
1405.
_Le Religieux de Saint-Denis_, traduit par M. Bellaguet.
Comme je me suis fait une loi de retracer dans cette histoire les
actions dignes de blâme aussi bien que celles qui méritent l'éloge, je
crois devoir dire que l'extrême incurie avec laquelle la reine et le
duc d'Orléans gouvernaient les affaires pendant la maladie du roi
excitait de vifs mécontentements dans le royaume. Le peuple ne
craignait point de les accabler publiquement de malédictions, et de
dire qu'ils n'avaient d'autre pensée que de multiplier contre toute
justice les taxes et les exactions, pour s'engraisser de la substance
des pauvres et assouvir leur exécrable et aveugle cupidité. Ils ne
songeaient en effet qu'à s'enrichir au préjudice du royaume,
s'inquiétant peu du chétif état du roi et de son fils aîné,
monseigneur le duc de Guienne. Ils avaient tellement restreint les
dépenses du roi, que ses intendants ne pouvaient dépasser d'un écu
d'or la somme qui leur avait été fixée par écrit. On leur reprochait
encore, entre autres actes de tyrannie, d'insulter à la misère
publique en faisant grande chère aux dépens d'autrui; ils enlevaient
les vivres sans les payer, et quand on en demandait le prix, les
pourvoyeurs de la maison royale regardaient cette réclamation comme un
crime. Indifférents à la défense du royaume, ils mettaient toute leur
vanité dans les richesses, toute leur jouissance dans les délices du
corps. Enfin ils oubliaient tellement les règles et les devoirs de la
royauté, qu'ils étaient devenus un objet de scandale pour la France et
la fable des nations étrangères.
On parlait beaucoup et en termes assez vifs de ces déportements; mais
personne n'osait entreprendre publiquement d'y remédier par des avis
salutaires. Enfin un moine augustin, nommé Jacques Legrand, prit la
résolution de prêcher devant la reine le jour de l'Ascension. Ce hardi
dessein était d'autant plus louable, à mon avis, que, connaissant
l'histoire du passé, ce religieux n'ignorait pas que les femmes, et
surtout les nobles dames, s'irritent facilement des paroles qui leur
déplaisent, et que leur colère est à craindre. Il présenta dans un
tableau animé l'espèce de lutte établie entre les vertus et les vices
des gens de la cour, montrant les exemples qu'il fallait éviter et
ceux qu'il fallait suivre. Il serait contraire à la brièveté dont je
me suis fait une loi, de rapporter ici tout au long le sermon qu'il
prononça. Je me contenterai d'en retracer les points principaux:
«Je voudrais, dit-il, noble reine, ne rien dire qui ne vous fût
agréable; mais votre salut m'est plus cher que vos bonnes grâces: je
dirai donc la vérité, quels que doivent être vos sentiments à mon
égard. La déesse Vénus règne seule à votre cour; l'ivresse et la
débauche lui servent de cortége et font de la nuit le jour au milieu
des danses les plus dissolues. Ces maudites et infernales suivantes
qui assiégent sans cesse votre cour corrompent les mœurs et énervent
les cœurs. Elles efféminent les chevaliers et les écuyers et les
empêchent de partir pour les expéditions guerrières, en leur faisant
craindre d'être défigurés par les blessures.» Passant ensuite au luxe
des vêtements que la reine avait principalement contribué à
introduire, il le censura énergiquement, et ajouta: «Partout, noble
reine, on parle de ces désordres et de beaucoup d'autres, qui
déshonorent votre cour. Si vous ne voulez pas m'en croire, parcourez
la ville sous le déguisement d'une pauvre femme, et vous entendrez ce
que chacun dit.»
Ce langage fut loin de plaire à la reine. Quelques demoiselles de sa
suite témoignèrent au prédicateur leur étonnement de ce qu'il avait
osé dire publiquement tant de mal. «Et moi, leur répondit-il, je suis
bien plus étonné que vous osiez commettre d'aussi méchantes actions et
même de pires, que je révélerai hautement à la reine, quand il lui
plaira de m'entendre.» Un des familiers de la reine, passant en ce
moment auprès de lui, se mit à dire avec humeur: «Si l'on m'en
croyait, on jetterait à l'eau ce misérable.» Le religieux, bravant ses
menaces, lui répondit hardiment: «Oui, sans doute, il ne faudrait
qu'un tyran comme toi pour exécuter un tel crime.» Il eut encore
beaucoup d'autres propos outrageants à essuyer pour avoir eu le
courage de dire la vérité. Quelques courtisans, afin d'attirer sur lui
la colère du roi, allèrent lui raconter que le moine augustin avait
parlé de l'état de la reine dans les termes les plus offensants. Le
roi en témoigna au contraire beaucoup de satisfaction. Il désira même
l'entendre, et voulut qu'il prêchât devant lui dans son oratoire le
saint jour de la Pentecôte.
Ce jour-là donc le religieux prêcha en présence du roi, des ducs de
France et du roi de Navarre. Il prit pour texte: _L'Esprit saint vous
enseignera toute vérité_, et commença par faire un pompeux éloge de la
venue du Saint-Esprit. Puis, passant aux mœurs, il déclara que le
devoir d'un prédicateur était de dire la vérité devant tout le monde,
quelque importune qu'elle pût être à ceux qui l'entendaient. Il
représenta éloquemment comment dans la cour des grands et des chefs de
l'État les préceptes divins étaient foulés aux pieds, la doctrine de
l'Évangile méprisée, la foi, la charité et toutes les autres vertus
théologales et cardinales presque anéanties. S'élevant ensuite avec
force contre les vices de ceux qui étaient à la tête des affaires, il
leur reprocha hautement leur tiédeur pour le bien de l'État et leur
mauvaise administration.
Après avoir entendu toutes ces choses, le roi, soit de son propre
mouvement, soit à l'instigation de ses courtisans, se leva et vint se
placer en face du religieux. Tout autre eût été intimidé par la vue
d'un si grand prince; mais lui n'en montra que plus de résolution. Il
continua son discours, et adressant la parole au roi lui-même, il lui
dit qu'il devait prêter une sérieuse attention à ce qu'il venait
d'entendre, sinon, la faute en retomberait sur ses conseillers, et
l'on pourrait dire qu'ils n'osaient point lui faire connaître la
vérité. Puis, lui rappelant l'exemple de son père: «Il est vrai,
dit-il, qu'il imposa des tailles au peuple pendant son règne; mais du
moins ces contributions servirent à la grandeur de la France. Il
construisit des forteresses, repoussa vigoureusement les ennemis du
royaume, s'empara de leurs places, et amassa des trésors qui l'avaient
rendu au moment de sa mort le plus puissant des rois de l'Occident.
Nous ne voyons rien de pareil aujourd'hui, et pourtant des impôts bien
plus lourds pèsent sur le peuple.» Il ajouta qu'on n'avait retiré
aucun avantage des taxes générales qui avaient été levées deux fois
cette année, qu'on n'avait fait aucune expédition glorieuse pour le
royaume, qu'on ne payait pas même la solde des gens de guerre, que
l'argent de ces tailles avait été détourné au profit de quelques
particuliers, qui ne rougissaient pas d'en faire le plus honteux
usage. «La suprême noblesse de ce temps-ci, continua-t-il, c'est de
fréquenter les bains, de vivre dans la débauche, de porter de riches
habits bien lacés, à belles franges et à longues manches. Cela vous
regarde aussi, monseigneur, et je vous dirai que c'est vous vêtir de
la substance, des larmes et des gémissements du malheureux peuple,
dont les plaintes, nous le proclamons avec douleur, montent sans cesse
vers le souverain roi pour accuser tant d'injustices.» Il signala une
personne, sans la désigner autrement que par le titre de duc, qui
avait, dit-il, montré dans sa jeunesse les plus heureuses
dispositions, mais qui depuis s'était attiré les malédictions du
peuple par ses déréglements, par son insatiable cupidité, et par
l'oppression insupportable que lui et ses pareils faisaient peser sur
tout le royaume. Il termina son discours en disant que si tant de
méfaits duraient encore longtemps, il craignait que Dieu, qui dispose
à son gré de la couronne des rois, ne transportât bientôt le sceptre à
des étrangers ou ne permit que le royaume fût divisé en lui-même, par
l'effet de la mauvaise conduite des princes. Il présenta éloquemment
d'autres considérations en faveur de la réforme des mœurs, et parla
en prédicateur courageux et en apôtre de la vérité. Il s'attira par là
le ressentiment et la haine des méchants; mais les honnêtes gens et
les sages le félicitèrent et le louèrent de toutes les choses qu'il
avait eu le courage de dire. Le roi lui-même applaudit à sa fidélité,
et contre l'attente des gens de la cour, qui ne cherchaient qu'à le
perdre, il le prit sous sa protection et résolut de mettre un terme
aux excès qu'il avait signalés. Mais il ne put accomplir cette
résolution: il éprouva une rechute le 9 juin, et resta malade jusqu'à
la fin de juillet.
ON PRIE LE ROI DE VEILLER A CE QUE LES AFFAIRES DU ROYAUME SOIENT
CONDUITES AVEC PLUS DE PRUDENCE.
_Le Religieux de Saint-Denis_, traduit par M. Bellaguet.
Vers le même temps, de nobles seigneurs, qui avaient toujours rempli
fidèlement leurs devoirs envers le roi, lui conseillèrent avec
franchise et le pressèrent instamment de veiller de plus près au
gouvernement du royaume, et de faire en sorte que les affaires
publiques fussent dirigées plus sagement que par le passé. En effet,
la reine et le duc d'Orléans, qui, en vertu des droits qu'ils avaient
comme les plus proches parents du roi, s'arrogeaient l'autorité
suprême toutes les fois que le roi perdait l'usage de la raison,
décidaient beaucoup de choses de leur propre mouvement, sans consulter
les oncles et les cousins du roi ni les autres membres du conseil. En
outre, au dire des gens de la cour, ils semblaient n'user de leur
pouvoir que pour accabler le royaume d'impôts onéreux et pour
s'enrichir aux dépens des habitants, sans s'inquiéter de l'épuisement
du trésor royal, qui ne suffisait plus aux besoins ordinaires du roi
ni aux dépenses journalières de sa maison. Quelques personnes même
osèrent les accuser de négliger ses enfants. Le roi en fut fort
irrité; il voulut savoir la vérité de la bouche même de son fils
aîné, et lui demanda affectueusement depuis combien de temps il était
privé des caresses et des embrassements de la reine sa mère: «Depuis
trois mois,» répondit le dauphin.
Des personnes qui se trouvaient là m'ont assuré que le roi se montra
vivement affecté de tant d'indifférence. Il loua la fidélité de la
demoiselle qui était chargée de la garde de son fils, et qui lui avait
servi de mère pendant tout ce temps, lui fit présent d'une coupe d'or
dans laquelle il venait de boire, et lui dit avec bonté: «Recevez
cette marque de ma reconnaissance, quelque faible qu'elle soit en
comparaison de vos services; continuez de veiller avec le même soin à
l'éducation de mon fils bien aimé, et je vous récompenserai plus
amplement, si Dieu me prête vie et que je puisse mieux qu'aujourd'hui
vous témoigner ma gratitude.» Les gens de sa cour, enhardis par ces
paroles, lui représentèrent que c'était chose indigne de voir le
souverain du plus riche royaume du monde manquer de tout ce qui était
nécessaire à l'éclat de la majesté royale. Le roi, touché de leurs
observations, résolut d'en délibérer dans un conseil des princes du
sang, dont les principaux membres furent les rois de Sicile et de
Navarre et les ducs d'Orléans, de Berri et de Bourbon.