22 août 1389.

Charles VI avait épousé en 1385 Isabeau de Bavière; mais la reine

ne fit son entrée solennelle à Paris qu'en 1389. Ce fut

l'occasion de fêtes magnifiques. Froissart se trouvait alors à

Paris: «J'entendis à écrire et registrer, dit-il, tout ce que je

vis et ouï dire de vérité que advenu étoit à la fête, à l'entrée

et venue à Paris de la reine Isabel de France, dont l'ordonnance

ainsi s'ensuit.»

_Chroniques de Froissart._

De la noble fête qui fut faite à Paris à l'entrée et venue de la

roine Isabel de France, femme au roi Charles le Bien-aimé, et

aussi des joutes qui y furent faites, et des présents de ceux de

Paris.

Le dimanche vingtième jour du mois d'août, qui fut en l'an de grâce de

Notre-Seigneur mil trois cent quatre-vingt et neuf, avoit tant de

peuple dedans Paris et dehors que merveilles étoit du voir; et ce

dimanche, à heure de relevée, fut l'assemblée faite en la ville de

Saint-Denis des hautes et nobles dames de France qui la roine devoient

accompagner, et des seigneurs qui les litières de la roine et des

dames devoient adextrer. Et étoient des bourgeois de Paris douze

cents, tous à cheval et sur les champs, rangés d'une part du chemin et

de l'autre part, parés et vêtus tous d'un parement de gonnes de

baudequin vert et vermeil. Et entra la roine Jeanne, et sa fille la

duchesse d'Orléans, premièrement en Paris, ainsi que une heure après

nonne, en litière couverte, bien accompagnées de seigneurs, et

passèrent parmi la grand rue Saint-Denis, et vinrent au palais; et là

les attendoit le roi. Et pour ce jour ces deux dames n'allèrent plus

avant.

Or, se mirent la roine de France et les autres dames au chemin; la

duchesse de Berry, la duchesse de Bourgogne, la duchesse de Touraine,

la duchesse de Bar, la comtesse de Nevers, la dame de Coucy, et toutes

les dames et damoiselles, et par ordonnance; et avoient toutes leurs

litières pareilles, si richement aournées que rien n'y failloit. Mais

la duchesse de Touraine n'avoit point de litière, pour li différer des

autres, ains étoit sur un palefroi très-richement aourné; et

chevauchoit d'un lès et tout le pas, et n'alloient les chevaux qui les

litières menoient, et les seigneurs qui les adextroient, que le petit

pas.

La litière de la roine de France étoit adextrée du duc de Touraine et

du duc de Bourbon au premier chef; et étoient six seigneurs qui

tenoient à la litière de la roine de France. Je vous ai nommé les

premiers. Secondement, et au milieu, tenoient et adextroient la

litière, le duc de Berry et le duc de Bourgogne; et à la litière

derrière, messire Pierre de Navarre et le comte d'Ostrevan. Et je

vous dis que la litière de la roine étoit très-riche, et bien aournée,

et toute découverte.

Après venoit, sur un palefroi très-bien et richement paré et aourné,

et sans litière, la duchesse de Berry; et étoit adextrée et menée du

comte de la Marche et du comte de Nevers, et alloient tout souef le

pas, et aussi faisoient ceux qui conduisoient les litières.

Après venoient, en litière toute découverte, madame de Bourgogne et

Marguerite de Hainaut, comtesse de Nevers, sa fille; et étoit la

litière menée et adextrée de messire Henri de Bar et du comte de Namur

le jeune, nommé messire Guillaume.

Après venoit, en litière toute découverte, derrière, madame d'Orléans.

Car encore étoit la duchesse d'Orléans sur un palefroi très-bien et

richement paré devant la duchesse de Bar et sa fille, fille au

seigneur de Coucy; et menoient ma dite dame d'Orléans messire

Jaquemart de Bourbon et messire Philippe d'Artois.

Après venoient les autres dames dessus nommées, la duchesse de Bar et

sa fille; et étoient adextrées de messire Charles de la Breth et du

seigneur de Coucy.

Des autres dames et damoiselles qui venoient derrière, sur chars

couverts et sur palefrois, n'est-il nulle mention, et des chevaliers

qui les suivoient. Et vous dis que sergents d'armes et officiers du

roi étoient tous embesognés à faire voie et rompre la presse et les

gens, tant y avoit grand peuple sur les rues, que il sembloit que tout

le monde fût là mandé.

A la première porte de Saint-Denis, ainsi que on entre dedans Paris,

et que on dit à la Bastide, y avoit un ciel tout estellé, et dedans ce

ciel jeunes enfants appareillés et mis en ordonnance d'anges, lesquels

enfants chantoient moult mélodieusement et doucement. Et avec tout ce

il y avoit une image de Notre-Dame qui tenoit par figure un petit

enfant, lequel enfant s'ébattoit par soi à un moulinet fait d'une

grosse noix; et étoit haut le ciel, et armoyé très-richement des armes

de France et de Bavière, à un soleil d'or resplendissant et donnant

ses rais. Et cil soleil d'or rayant étoit la devise du roi et pour la

fête des joutes. Lesquelles choses la roine de France et les dames, en

passant entre et dessous la porte, virent moult volontiers; et aussi

firent toutes gens qui par là passèrent.

Après ce vu, la roine de France et les dames vinrent tout le petit pas

devant la fontaine en la rue Saint-Denis, laquelle étoit toute

couverte et parée sur un drap de fin azur, peint et semé de fleurs de

lis d'or, et les piliers qui environnoient la fontaine armoyés des

armes de plusieurs hauts et notables seigneurs du royaume de France;

et donnoit cette fontaine, par ses conduits, claret et piment

très-bon, et par grands rieus; et avoit là autour de la fontaine

jeunes filles très-richement ornées, et sur leurs chefs, chapeaux d'or

bons et riches, lesquelles chantoient très-mélodieusement. Douce chose

et plaisante étoit à l'ouïr! Et tenoient en leurs mains hanaps[122]

d'or et coupes d'or; et offroient et donnoient à boire à tous ceux qui

boire vouloient. Et en passant devant elles la roine de France

s'arrêta, et les regarda moult volontiers, et se réjouit de

l'ordonnance; et aussi firent toutes les autres dames, et damoiselles;

et tous ceux et celles qui les virent.

[122] Espèce de coupes.

Après, dessous le moutier de la Trinité, sur la rue, avoit un

escharfaut, et sur l'escharfaut un chastel, et là au long de

l'escharfaut étoit ordonné le pas du roi Saladin, et tous faits de

personnages, les chrétiens d'une part et les Sarrasins d'autre part;

et là étoient, par personnages, tous les seigneurs de nom qui jadis au

pas Saladin furent, et armoyés de leurs armes ainsi que pour le temps

de adonc ils s'armoient; et un petit en sus d'eux, étoit, par

personnage, le roi de France, et entour de lui douze pairs de France,

et tous armoyés de leurs armes. Et quand la roine de France fut amenée

si avant en sa litière que devant l'escharfaut où ces ordonnances

étoient, le roi Richard se départit de ses compagnons et s'en vint au

roi de France, et demanda congé pour aller assaillir les Sarrasins, et

le roi lui donna. Ce congé pris, le roi Richard s'en retourna devers

ses douze compagnons, et lors se mirent en ordonnance et allèrent

incontinent assaillir le roi Saladin et ses Sarrasins, et là y eut par

ébattement grand bataille, et dura une bonne espace; et tout ce fut vu

moult volontiers.

Et puis passèrent outre, et vinrent à la seconde porte de Saint-Denis;

et là y avoit un chastel ordonné, si comme à la première porte, et un

ciel nu et tout estellé très-richement, et Dieu, par figure, séant en

sa majesté, le Père, le Fils et le Saint-Esprit; et là, dedans ce

ciel, jeunes enfants de chœur, lesquels chantoient moult doucement,

en formes d'anges; laquelle chose on véoit et oyoit moult volontiers.

Et à ce que la roine passât de dans sa litière dessous, la porte de

paradis s'ouvrit, et deux anges issirent hors, en eux avalant; et

tenoient en leurs mains une très-riche couronne d'or garnie de pierres

précieuses; et la mirent les deux anges et l'assirent moult doucement

sur le chef de la roine, en chantant tels vers:

Dame enclose entre fleurs de lis,

Roine êtes-vous de Paris,

De France et de tout le pays,

Nous en rallons en paradis.

Après trouvèrent les seigneurs et les dames, devant la chapelle

Saint-Jacques, un escharfaut fait et ordonné très-richement, séant à

dextre, ainsi comme ils y alloient et étoient, le dit escharfaut

couvert de drap de haute lice, et encourtiné à manière d'une chambre;

et dedans cette chambre avoient hommes qui sonnoient une orgue moult

doucement. Et sachez que toute la grand rue Saint-Denis étoit couverte

à ciel de draps camelots et de soie, si richement comme si on eût les

draps pour néant ou que on fût en Alexandrie ou à Damas.

Et je, auteur de ce livre, qui fus présent à toutes ces choses, quand

j'en vis si grand foison, je me merveillai où l'on en avoit tant pris;

et toutes les maisons, à deux côtés de la grand rue Saint-Denis

jusques en Châtelet, voire jusques au grand pont de Paris, étoient

parées et vêtues de drap de haute lice de diverses histoires, dont

grand plaisance et oubliance étoit au voir. Et ainsi tout le petit pas

s'en vinrent les dames en leurs litières, et les seigneurs qui les

menoient, jusques à la porte du Châtelet de Paris; et là s'arrêtèrent

pour voir autres belles ordonnances que ils trouvèrent devant la

porte.

A la porte du Châtelet de Paris avoit un chastel ouvré et charpenté de

bois et de guérites, faites aussi fortes que pour durer quarante ans;

et là avoit à chacun des créneaux un homme d'armes armé de toutes

pièces, et sur le chastel un lit paré et ordonné, et encourtiné aussi

richement de toutes choses comme pour la chambre du roi. Et étoit

appelé ce lit le lit de justice, et là, en ce lit, par figure et par

personnage, gisoit madame sainte Anne.

Au plain de ce chastel, qui étoit contenant grande espace, avoit une

garenne et grand foison de ramée, et dedans la ramée grand foison de

lièvres, de connils et d'oisillons qui voloient hors et y revoloient à

sauf garant, pour la doute du peuple qu'ils véoient. Et de ce bois et

ramée, du côté où les dames vinrent, issit un grand blanc cerf devers

le lit de justice. D'autre part, issirent hors du bois et de la ramée

un lion et un aigle faits très-proprement: et approchoient fièrement

ce cerf et le lit de justice. Lors issirent hors du bois et de la

ramée jeunes pucelles, environ douze, très-richement parées en

chapelets d'or, tenant épées toutes nues en leurs mains, et se mirent

entre le cerf et l'aigle et le lion, et montrèrent que à l'épée elles

vouloient garder le cerf et le lit de justice. Laquelle ordonnance la

roine et les dames et les seigneurs virent moult volontiers; et puis

passèrent outre en approchant le grand pont de Paris, lequel étoit

couvert et paré si richement que rien on n'y sçût ni pût amender, et

couvert d'un ciel estellé, et de vert et de vermeil samis. Et jusques

à l'église Notre-Dame étoient les rues parées; et quand les dames

eurent passé le grand pont de Paris, en approchant la grand église

Notre-Dame, il étoit jà tard; car les chevaux et ceux qui les dames

menoient en les litières n'alloient ni avoient allé, depuis qu'ils

départirent de Saint-Denis, que le petit pas.

Le grand pont de Paris étoit tout au long couvert et estellé de vert

et de blanc cendal; et avant que la roine de France, les dames ni les

seigneurs entrassent dedans l'église Notre-Dame, elle trouva sur son

chemin autres jeux qui grandement lui vinrent à plaisance. Et aussi

firent-ils à tous ceux et celles qui les virent, et je vous dirai que

ce fut.

Bien un mois devant la venue de la roine en Paris, un maître engigneur

d'appertise, et de la nation de Gennève, sus la haute tour de l'église

Notre-Dame de Paris, et tout au plus haut, avoit attaché une corde,

laquelle corde comprenoit moult loin et par dessus les maisons, et

s'en venoit tout haut, et étoit attachée sur la plus haute maison du

pont Saint-Michel; et ainsi comme la roine et les autres dames

passoient et étoient en la grand rue Notre-Dame, cil maître, pour ce

qu'il étoit tard, portant deux cierges ardents en ses mains, issit

hors de son escharfaut, lequel étoit fait sur la haute tour de

Notre-Dame, et s'assit sus celle; et tout chantant, sus la corde, il

s'en vint au long de la grand rue; dont cils et celles qui le véoient

s'émerveilloient comment ce se pouvoit faire; et cil toujours portant

les deux cierges allumés, lesquels on pouvoit voir tout au long de

Paris, et au dehors de Paris deux ou trois lieues loin, moult fit

d'appertises tant, que la légèreté de lui et ses œuvres furent moult

prisées.

En devant l'église Notre-Dame, en la place, l'évêque de Paris étoit

revêtu des armes Notre-Seigneur, et tout le collége aussi, où moult

avoit grand clergé; et là descendit la roine; et la mirent jus et hors

de sa litière les quatre ducs qui là étoient: Berry, Bourgogne,

Touraine et Bourbon. Et pareillement toutes les autres dames furent

mises hors de leurs litières, et celles qui à cheval étoient jus de

leurs palefrois; et par ordonnance elles entrèrent en l'église,

l'évêque et le clergé devant, qui chantoient haut et clair à la

louange de Dieu et de la Vierge Marie.

La roine de France fut adextrée et menée parmi l'église et le chœur

jusques au grand autel; et là se mit à genoux et fit les oraisons,

ainsi que bon lui sembla, et donna et offrit à la trésorerie de

Notre-Dame quatre draps d'or, et la belle couronne que les anges lui

avoient posée sur le chef à la porte de Paris, en entrant, si comme il

est ici-dessus contenu; et tantôt furent appareillés messire Jean de

la Rivière et messire Jean le Mercier, qui lui en baillèrent une plus

riche assez que celle ne fut, et lui assirent sur le chef l'évêque de

Paris et les quatre ducs dessus nommés.

Tout ce fait, on se mit au retour parmi l'église, et furent la roine

et les dames remises sur leurs litières comme devant; et là avoit plus

de cinq cents cierges ardents, car il étoit jà tard. Si furent en tel

arroi amenées au palais de Paris, où le roi étoit, et la roine Jeanne,

et la duchesse d'Orléans, sa fille, qui là les attendoient. Et là

descendirent les dames jus de leurs litières, et furent menées,

chacune à son ordonnance, en chambres parties; mais les seigneurs

retournèrent à leurs hôtels après les danses.

A l'endemain, le lundi, donna le roi à dîner, en le palais de Paris,

aux dames, dont il y avoit très-grand foison. Et à heure de haute

messe la roine de France fut adextrée et amenée des quatre ducs dessus

nommés en la Sainte-Chapelle du palais; et fut à la messe sacrée et

enointe, ainsi comme roine de France le doit être; et fit l'office de

la dite messe l'archevêque de Rouen, qui pour lors s'appeloit messire

Guillaume de Viane.

Après la messe, qui fut bien chantée et solennellement, le roi de

France et la roine retournèrent en leurs chambres, et toutes les dames

aussi qui chambres en le palais avoient. Assez tôt après le retour de

la messe, le roi et la roine de France entrèrent en la salle, et

toutes les dames.

Vous devez savoir que la grand table de marbre, qui continuellement

est au palais, ni point ne se bouge, étoit renforcée d'une grosse

planche de chêne épaisse de quatre pols, laquelle table étoit couverte

pour dîner sus. En sus de la grand table, encontre un des piliers,

étoit le dressoir du roi, grand, bel et bien paré, couvert et orné de

vaisselle d'or et d'argent, et bien convoité de plusieurs qui ce jour

le virent. Devant la table du roi, tout au long descendant, avoit une

baille de gros merrien par raison à trois entrées; et là étoient

sergents d'armes, huissiers du roi et massiers moult grand foison qui

les entrées gardoient, à la fin que nul n'y entrât si il n'étoit

ordonné pour servir à table. Car vous devez savoir, et vérité fut, que

en la dite salle avoit si grand peuple et telle presse de gens que on

ne se pouvoit retourner, fors à grand peine. Menestrels étoient là à

grand foison, qui ouvroient de leurs métiers de ce que chacun savoit

faire. Le roi, prélats et dames lavèrent. L'on s'assit à table, et fut

l'assiette telle. Pour la haute table du roi, l'évêque de Noyon

faisoit le chef, et puis l'évêque de Langres, et puis de lès le roi

l'archevêque de Rouen, et puis le roi de France qui séoit en un surcot

tout couvert de vermeil velvet fourré d'hermine, la couronne d'or

très-riche sur son chef. Après le roi, un petit en sus, séoit la roine

de France, couronnée aussi de couronne d'or moult riche. Après la

roine séoit le roi d'Arménie, et puis la duchesse de Berry, et puis la

duchesse de Bourgogne, et puis la duchesse de Touraine, et puis madame

de Nevers, et puis mademoiselle Bonne de Bar, et puis la dame de

Coucy, et puis mademoiselle Marie de Harecourt. Plus n'en y avoit à la

haute table du roi, fors encore tout dessous, la dame de Sully, femme

à messire Gui de la Trémouille.

A deux autres tables, tout environ le palais, séoient plus de cinq

cents damoiselles: mais la presse y étoit si grande, que à peine ne

les put-on servir. Des mets qui étoient grands et notables, ne vous

ai-je que faire de tenir compte; mais je vous parlerai des entremets

qui y furent, qui si bien étoient ordonnés que on ne pourroit mieux;

et eût été pour le roi et pour les dames très-grand plaisance à voir,

si cils qui entrepris avoient à jouer pussent avoir joué.

Au milieu du palais avoit un chastel ouvré et charpenté en carrure de

quarante pieds de haut et de vingt pieds de long et de vingt pieds

d'aile; et avoit quatre tours sur les quatre quartiers, et une tour

plus haute assez au milieu du chastel; et étoit figuré le chastel pour

la cité de Troie la grande, et la tour du milieu pour le palais de

Ilion. Et là étoient en pennons les armes des Troyens, telles que du

roi Priam, du preux Hector son fils et de ses autres enfants, et aussi

des rois et des princes qui enclos furent en Troie avecques eux. Et

alloit ce chastel sur quatre roues, qui tournoient par dedans moult

subtilement. Et vinrent ce château requerre et assaillir autres gens

d'un lès qui étoient en un pavillon, lequel pareillement alloit sur

roues couvertement et subtilement, car on ne véoit rien du mouvement;

et là étoient les armoiries des rois de Grèce et d'ailleurs, qui

mirent le siége jadis devant Troie. Encore y avoit, si comme en leur

aide, une nef très-proprement faite, où bien pouvoient être cent

hommes d'armes; et tout par l'art et engin des roues se mouvoient ces

trois choses, le chastel, la nef et le pavillon. Et eut de ceux de la

nef et du pavillon grand assaut d'un lès à ceux du chastel, et de ceux

du chastel aux dessus dits grand défense. Mais l'ébattement ne put

longuement durer, pour la cause de la grand presse de gens qui

l'environnoient. Et là eut des gens par la chaleur échauffés, et par

presse moult mésaisés. Et fut une table séant au lès devers l'huis de

parlement, où grand foison de dames et damoiselles étoient assises, de

force ruée par terre; et convint les dames et damoiselles qui y

séoient, soudainement et sans arroi lever, par l'échauffement de la

presse et de la grand chaleur qui étoit au palais. La roine de France

fut sur le point d'être moult mésaisée; et convint une verrière rompre

qui étoit derrière li, pour avoir vent et air. La dame de Coucy fut

pareillement trop fort mésaisée. Le roi de France s'aperçut bien de

cette affaire; si commanda à cesser. On cessa; et furent les tables

levées et abattues soudainement, pour les dames et damoiselles être au

large. On se délivra de donner vin et épices. Et se retraït chacun et

chacune, tantôt que le roi et la roine furent retraits en leurs

chambres. Aucunes dames demeurèrent au palais, et aucunes s'en

retournèrent en leurs hôtels en la ville, pour être mieux à leur aise;

car elles avoient été de chaleur et de presse trop fort grevées. La

dame de Coucy retourna à son hôtel, et là se tint jusques sur le tard.

Sur le point de cinq heures, la roine de France, accompagnée des

duchesses dessus nommées, se départit du palais de Paris, et s'en vint

en sa litière découverte parmi les rues au plus long, et les dames

aussi en leurs litières et sur leurs palefrois, et vinrent à l'hôtel

du roi que on dit Saint-Pol sur Seine. En la compagnie de la roine et

des dames avoit plus de mille chevaux. Et le roi de France entra en un

batel sur Seine au palais, et se fit anavier parmi la rivière jusques

à Saint-Pol; auquel hôtel de Saint-Pol, pourquoi qu'il soit grand

assez et bien amanandé, on avoit fait faire en la cour, qui contient

grand place, ainsi que on entre ens par la porte de Seine, et

charpenté une très-haute salle, laquelle étoit toute couverte de draps

écrus de Normandie, lesquels draps on avoit fait venir de plusieurs

lieux; et les parois étoient parées et couvertes à l'environ de draps

de haute lice d'étranges histoires, lesquelles on véoit moult

volontiers; et dedans cette salle donna le roi à souper aux dames;

mais la roine demeura en ses chambres, et là soupa; et point ne se

montra cette nuit. Et les autres dames, le roi et les seigneurs

dansèrent et s'ébattirent toute la nuit jusque sur le point du jour,

que les fêtes cessèrent; et retournèrent chacun en son lieu pour

dormir et reposer, car bien étoit heure.

Or, vous vueil parler des dons et des présents que les Parisiens

firent le mardi, devant dîner, à la roine de France et à la duchesse

de Touraine, qui nouvellement étoit venue en France et issue hors de

Lombardie, car elle étoit fille au seigneur de Milan; et l'avoit en

cet an même épousée le duc Louis de Touraine; et encore n'avoit la

jeune dame, qui s'appeloit Valentine, entré en la cité de Paris quand

elle y entra premièrement en la compagnie de la roine de France; si

lui devoient les bourgeois de Paris, par raison, sa bienvenue.

Vous devez savoir que le mardi, sur le point de douze heures, vinrent

les bourgeois de Paris, environ quarante, tous des plus notables,

vêtus d'un drap tout pareil, à l'hôtel du roi à Saint-Pol, et

apportèrent ce présent qu'ils firent à la roine tout au long de Paris.

Et étoit le présent en une litière très-richement ouvrée; et portoient

la litière deux forts hommes, ordonnés et appareillés très-proprement

comme hommes sauvages, et étoit la litière couverte d'un ciel fait

d'un délié crêpe de soie, par quoi tout parmi on pouvoit bien voir les

joyaux qui sur la litière étoient. Eux venus à Saint-Pol, ils se

adressèrent premièrement devers la chambre du roi, qui étoit tout

ouverte et appareillée pour eux recevoir; car on savoit jà bien leur

venue, et toujours est bien venu qui apporte. Et mirent les bourgeois

qui le présent firent la litière jus sur deux tréteaux emmi la

chambre, et se agenouillèrent devant le roi, en disant ainsi:

«Très-cher sire et noble roi, vos bourgeois de Paris vous présentent,

au joyeux avénement de votre règne, tous ces joyaux qui sont sur cette

litière.»--«Grands mercis, répondit le roi, bonnes gens! ils sont

beaux et riches.» Donc se levèrent les bourgeois et se retraïrent

arrière; ce fait, prirent congé, et le roi leur donna. Quand ils

furent partis, le roi dit à messire Guillaume des Bordes et à Montagu,

qui étoient de lès lui: «Allons voir de plus près les présents quels

ils sont.»

Ils vinrent jusques à la litière, et regardèrent sus.

Or, vueil-je dire tout ce qui sur la litière étoit, et dont on avoit

fait présent au roi. Premièrement, il y avoit quatre pots d'or, quatre

trempoirs d'or et six plats d'or. Et pesoient toutes ces vaisselles

cent et cinquante marcs d'or.

Pareillement autres bourgeois de Paris, très-richement parés et vêtus

tous d'un drap, vinrent devers la roine de France, et lui firent

présent sur une litière qui fut apportée en sa chambre, et

recommandèrent la cité et les hommes de Paris à li; auquel présent

avoit une nef d'or, deux grands flacons d'or, deux drageoirs d'or,

deux salières d'or, six pots d'or, six trempoirs d'or, douze lampes

d'argent, deux douzaines d'écuelles d'argent, six grands plats

d'argent, deux bassins d'argent; et y eut en somme pour trois cents

marcs, que d'or que d'argent. Et fut ce présent apporté en la chambre

de la roine en une litière, si comme ici-dessus est dit, par deux

hommes, lesquels étoient figurés, l'un en la forme d'un ours, et

l'autre en la forme d'une licorne.

Le tiers présent fut apporté semblablement en la chambre de la

duchesse de Touraine par deux hommes figurés en la forme de Maures,

noircis les viaires, et bien richement vêtus, touailles blanches

enveloppées parmi leurs chefs, comme si ce fussent Sarrasins ou

Tartares. Et étoit la litière belle et riche, et couverte d'un délié

couvrechef de soie comme les autres, et aconvoyée et adextrée de douze

bourgeois de Paris vêtus moult richement et tous d'un parement,

lesquels firent le présent à la duchesse dessus dite; auquel présent

avoit une nef d'or, un grand pot d'or, deux drageoirs d'or, deux

grands plats d'or, deux salières d'or, six pots d'argent, six plats

d'argent, deux douzaines d'écuelles d'argent, deux douzaines de

salières d'argent, deux douzaines de tasses d'argent; et y avait en

somme, que d'or que d'argent, de deux cents marcs. Le présent réjouit

grandement la duchesse de Touraine; et ce fut raison, car il étoit

beau et riche; et remercia grandement et sagement ceux qui présenté

l'avoient, et la bonne ville de Paris de qui le profit venoit.

Ainsi en ce jour, qui fut nommé mardi, furent faits, donnés et

présentés au roi, à la roine, et à la duchesse de Touraine, ces trois

présents. Or, considérez la grand valeur des présents et aussi la

puissance des Parisiens; car il me fut dit, je auteur de cette

histoire, qui tous les présents vis, que ils avoient coûté plus de

soixante mille couronnes d'or.

Ces présents faits et présentés, il fut heure d'aller dîner; mais ce

jour, le roi, les dames et les seigneurs dînèrent en chambre pour plus

légèrement avoir fait; car sur le point de trois heures, après dîner,

l'on se devoit traire au champ de Sainte-Catherine, et là étoit

l'appareil fait et ordonné très-grand pour jouter, de loges et de

hourds ouvrés et charpentés pour la roine et les dames. Or, vous vueil

nommer par ordonnance les chevaliers qui étoient dedans, et

s'appeloient les chevaliers du Soleil d'or. Et quoique ce fût pour ces

jours la devise du roi, si étoit le roi de ceux de dehors, et jouta

comme les autres à forain, pour conquerre le prix par armes. Il en

pouvoit avoir l'aventure. Et étoient les chevaliers eux trente.

Tout premier le duc de Berry, secondement le duc de Bourgogne, le duc

de Bourbon, le comte de la Marche, messire Jaquemart de Bourbon son

frère, messire Guillaume de Namur, messire Olivier de Cliçon,

connétable de France, messire Jean de Vienne, messire Jaquemes de

Vienne, seigneur de Pagny, messire Guy de la Trémouille, messire

Guillaume son frère, messire Philippe de Bar, le seigneur de

Rochefort, le seigneur de Rais, le seigneur de Beaumanoir, messire

Jean de Barbançon dit l'Ardenois, le Hazle de Flandre, le seigneur de

Courcy, Normand, messire Jean des Barres, le seigneur de Nantouillet,

le seigneur de Rochefoucault, le seigneur de Garancières, messire Jean

Harpedane, le baron d'Ivery, messire Guillaume Marciel, messire

Regnault de Roye, messire Geoffroy de Charny, messire Charles de

Hangiers, et messire Guillaume de Lignac.

Tous ces chevaliers étoient armés et parés, en leurs targes, du rai du

soleil; et furent, sur le point de trois heures après dîner, en la

place de Sainte-Catherine; et jà étoient venues les dames, la roine de

France toute première. Et fut amenée jusque là en un char couvert si

riche que pour le corps de li; et les autres dames et duchesses,

chacune en très grand arroi. Et montèrent et entrèrent ens ès

escharfauts qui ordonnés étoient pour elles.

Après vint le roi de France tout appareillé pour jouter, lequel métier

il faisoit moult volontiers; et quand il entra sur le champ, vous

devez savoir que il étoit bien accompagné et arréé de ce que à lui

appartenoit. Si commencèrent les joutes et les ébattements grands et

roides, car grand foison de seigneurs y avoit de tous pays. Et vous

dis que messire Guillaume de Hainaut, comte d'Ostrevan, jouta moult

bien; et aussi firent les chevaliers qui avec lui venus étoient: le

sire de Gommegnies, messire Jean d'Audregnies, le sire de Chautain,

messire Ancel de Trassegnies, et messire Cliquart de Heremes. Tous le

firent bien, à la louange des dames. Et aussi jouta moult bien le duc

d'Irlande, qui pour ces jours se tenoit en France de lès le roi, car

il y avoit été mandé. Aussi jouta moult bien un chevalier allemand,

dessus le Rhin, qui s'appeloit messire Servais de Mirande.

Si furent ces joutes fortes et roides et bien joutées. Mais il y avoit

tant de chevaliers que à peine se pouvoient-ils assener de plein coup;

et la foule des chevaux et la poudrière y étoit si très-grande, que ce

les grevoit et empêchoit par espécial trop grandement. Le sire de

Coucy s'y porta grandement bien. Si durèrent les joutes fortes et

roides jusques à la nuit que on se déportoit, et furent les dames

menées à leurs hôtels. La roine de France, en son arroi, fut ramenée à

Saint-Pol; et là fut le souper des dames si très-grand, si très-bel et

si bien étoffé de toutes choses, que peine seroit du recorder; et

durèrent les fêtes et les danses jusques à soleil levant; et eut le

prix des joutes, pour le mieux joutant de tous et qui le plus avoit

continué, de ceux de dehors, par l'assentiment et jugement des dames

et des héraults, le roi de France; et de ceux de dedans le Hazle de

Flandre, frère bâtard à la duchesse de Bourgogne. Et pour ce que les

chevaliers se plaignoient de la grand poudrière qu'il avoit fait le

jour des joutes, et disoient les aucuns que leurs faits en avoient été

perdus, le roi ordonna que on y pourvût. Si furent pris plus de deux

cents porteurs d'eau qui arrosèrent la place ce mercredi, et

amoindrirent grandement la poudrière; mais, nonobstant les porteurs

d'eau, encore y en eut-il assez.

Ce mercredi, arriva à Paris le comte de Saint-Pol qui venoit tout

droit hors d'Angleterre, et s'étoit moult hâté pour être à cette fête;

et avoit laissé derrière, en Angleterre, Jean de Chasteaumorant pour

rapporter la charte de la trêve par mer. Si fut le comte de Saint-Pol

le très-bien venu du roi et de tous les seigneurs; et étoit à cette

fête, et de lès la roine de France, sa femme, qui fut moult réjouie de

sa venue.

Le mercredi, après dîner, se traïrent trente écuyers qui attendant

étoient sur le champ où on avoit jouté le mardi; et là vinrent les

dames en grand arroi, si comme elles étoient venues le jour devant; et

montèrent sur les hourds qui ordonnés et appareillés pour elles

étoient. Si commencèrent les joutes fortes et roides, qui furent bien

joutées et continuées jusques à la nuit, que on se départit et

retourna aux hôtels. Et fut le souper des dames à Saint-Pol, qui fut

grand, et bel, et bien étoffé; et là fut donné le prix, par

l'assentiment et jugement des dames et des héraults; et l'eut un

écuyer de Hainaut qui se nommoit Jean de Floyen, venu en la compagnie

du comte d'Ostrevan; et de ceux de dedans, l'eut un écuyer du duc de

Bourgogne qui s'appeloit Damp Jean de Pobières.

Encore de rechef, le jeudi ensuivant, joutèrent chevaliers et écuyers

tous ensemble; et furent les joutes roides, fortes et bien joutées;

car chacun se prenoit de bien faire. Et durèrent jusques à la nuit. Et

fut le souper des dames et des damoiselles à Saint-Pol. Et là fut

donné le prix des joutes; et l'eut pour ceux de dehors messire Charles

des Armoies, et de ceux de dedans, un écuyer de la roine de France que

on appeloit Kouk.

Le vendredi, donna le roi de France à dîner à toutes les dames et

damoiselles. Et fut le dîner grand, bel et bien étoffé; et advint que,

sur le défaillement du dîner, le roi séant à table, la duchesse de

Berry, la duchesse de Bourgogne, la duchesse de Touraine, la comtesse

de Saint-Pol, la dame de Coucy, et grand foison de dames, entrèrent en

la salle, qui étoit ample et large, et qui faite étoit nouvellement

pour la fête, deux chevaliers montés aux chevaux armés de toutes

pièces pour la joute, et les lances en leurs mains. L'un fut messire

Regnault de Roye, et l'autre messire Boucicaut le jeune; et là

joutèrent fortement et roidement. Tantôt vinrent autres chevaliers:

messire Regnault de Trye, messire Guillaume de Namur, messire Charles

des Armoies, le sire de Garencières, le sire de Nantouillet,

l'Ardenois de Doustenène, et plusieurs autres; et joutèrent là bien

par l'espace de deux heures devant le roi et les dames. Et quand ils

se furent assez esbanoiés, ils s'en retournèrent à leurs hôtels.

Ce vendredi, prirent congé au roi et à la roine les dames et

damoiselles qui retourner vouloient en leurs lieux, et aussi les

seigneurs qui partir vouloient. Le roi de France et la roine, au congé

prendre, remercièrent grandement tous ceux et celles qui à eux

parloient, et qui à la fête venus et venues étoient.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 4/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 63 / 126 题