MAJORITÉ ET CARACTÈRE DE CHARLES VI.

1388.

_Le Religieux de Saint-Denis_, traduit par M. Bellaguet.

Ce fut en l'an de grâce mille trois cent quatre-vingt-huit que le roi

Charles, entrant dans sa vingt et unième année, commença à régner seul

et à diriger par lui-même les affaires, à la satisfaction de tous ses

sujets, qui adressaient au ciel de ferventes prières pour qu'il passât

vertueusement de l'adolescence à l'âge viril, et que toutes ses

actions tournassent à la confusion des ennemis, à l'avantage et à

l'honneur du royaume. Au dire des gens de savoir et d'expérience, les

qualités bonnes ou mauvaises de ce prince méritaient déjà d'être

signalées à la postérité. Je me suis donc chargé d'en conserver le

souvenir, sans entrer cependant dans tous les détails, ce qui n'est

pas nécessaire. Je pense qu'il suffira de décrire sommairement son

extérieur et son caractère.

Je commencerai par son extérieur. Sa taille, sans être trop grande,

surpassait la taille moyenne; il avait des membres robustes, une large

poitrine, un teint clair, les joues couvertes d'une barbe naissante,

des yeux vifs; son nez n'était ni trop long ni trop court. L'ensemble

de sa figure était embelli par une chevelure assez blonde, que dans

l'âge mûr il avait coutume de ramener du sommet de la tête sur le

front, parce qu'il n'aimait pas à laisser voir qu'il était chauve. Aux

grâces de sa personne se joignait une grande force de corps, et la

nature semblait lui avoir prodigué ses dons d'une main généreuse. On

remarquait en lui toutes les heureuses dispositions de la jeunesse:

fort adroit à tirer de l'arc et à lancer le javelot, passionné pour

la guerre, bon cavalier, il témoignait une impatiente ardeur toutes

les fois que les ennemis le provoquaient par leurs attaques. Enfin, il

montrait, de l'aveu de tous, une rare habileté dans tous les exercices

militaires. Il se distinguait par une telle affabilité, qu'en abordant

les moindres gens il les saluait avec bienveillance et les appelait

par leur nom. Il entrait de lui-même en conversation avec ceux qui

voulaient arriver jusqu'à lui ou qui le rencontraient en quelque lieu

que ce fût, et ne refusait pas d'écouter ceux qui demandaient à

l'entretenir; aussi, tant qu'il vécut, se fit-il aimer de tout le

monde.

Il n'oubliait jamais les services ou les offenses qu'il avait reçus;

mais il n'était pas naturellement enclin à la colère, et ce n'était

pas sans de graves motifs qu'il se laissait aller à des injures et à

des reproches. Son langage était plein de douceur et d'aménité; il

accueillait avec bonté les ambassadeurs qui lui étaient envoyés et les

comblait de riches présents: il en agit toujours ainsi. Il se fit

remarquer dès ses premières années par sa libéralité; plus tard sa

munificence dépassa les bornes de la modération, au point de faire

dire qu'il ne gardait rien pour lui que le pouvoir de donner.

Néanmoins il ne se montra point avide du bien d'autrui; il respectait

les propriétés des églises et n'attentait pas, comme font les

prodigues, à la fortune de ses sujets.

Quelques taches cependant ternissaient l'éclat de ces qualités et

méritaient d'autant plus le blâme que sa naissance était plus

illustre. Les appétits charnels auxquels il se livrait, dit-on,

contrairement aux devoirs du mariage, ne lui permettaient pas de

douter qu'il n'eût hérité de la malédiction qui avait frappé le

premier homme et sa race perverse. Toutefois, il ne fut jamais pour

personne un objet de scandale; jamais il n'usa de violence; jamais il

ne porta le déshonneur dans une famille. On lui reprochait aussi de ne

point se conformer aux usages de ses ancêtres, et de n'avoir pris que

rarement et avec répugnance les ornements royaux, c'est-à-dire le

manteau et la robe traînante; il s'habillait d'étoffes de soie, qui ne

le distinguaient pas des gens de sa cour, et se déguisait tantôt en

Bohême, tantôt en Allemand; il se mêlait aussi trop souvent aux

tournois et autres jeux militaires, dont ses prédécesseurs

s'abstenaient dès qu'ils avaient reçu l'onction sainte. A une certaine

époque de sa vie il fut attaqué d'une maladie étrange et incurable,

qui le priva souvent de la raison, et qui couvrait son intelligence

d'épaisses ténèbres. Mais quand il revenait à lui, il ne faisait rien

avec précipitation et prenait en toutes choses l'avis de son conseil.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 4/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 61 / 126 题