PROJET DE DÉBARQUEMENT EN ANGLETERRE.

1386.

Comme toutes les guerres du moyen âge, la guerre de Cent Ans

présente souvent de longues trêves qui succèdent à des périodes

de guerre active. Depuis la mort de du Guesclin et de Charles V,

les hostilités avaient été suspendues, les deux rois étant

occupés l'un et l'autre à apaiser les révoltes qui avaient éclaté

dans leurs États. Après la victoire de Rosebèque la guerre

recommença. Les Anglais débarquèrent en Flandre, et prirent

Dunkerque (1383). Charles VI marcha contre eux à la tête d'une

nombreuse armée, qu'on fut obligé de licencier, faute de pouvoir

la nourrir. Enfin, en 1386, les conseillers de Charles VI

adoptèrent le projet du connétable de Clisson, qui était de

débarquer en Angleterre et d'aller faire la guerre aux Anglais

sur leur territoire.

_Le Religieux de Saint-Denis_, traduit par M. Bellaguet.

Les Français se disposent à passer en Angleterre.

Justement irrité des attaques des Anglais, et ne pouvant plus contenir

son ressentiment, le roi tint conseil avec les officiers du Palais et

les grands de l'État pour aviser aux mesures à prendre; on résolut

unanimement de passer en Angleterre. Un puissant motif poussait le roi

à cette expédition. Il jugeait à propos que les Anglais, qui s'étaient

depuis si longtemps habitués à descendre en France, tremblassent à

leur tour pour leurs propres foyers et fussent retenus chez eux, en

voyant que les Français pouvaient et osaient aussi traverser la mer.

Il voulait leur apprendre qu'au lieu d'être toujours les agresseurs,

ils devaient quelquefois s'attendre à être eux-mêmes attaqués.

Songeant que le trésor royal était alors épuisé, et qu'ayant augmenté

le nombre des gens de guerre, il avait besoin d'une grosse somme

d'argent pour les payer, il en demanda une partie aux prélats à titre

de prêt, et décida, avec le consentement des princes, que pour le

reste on taxerait tous les habitants du royaume suivant leurs

ressources et leurs moyens. Afin de grossir encore le nombre des

troupes déjà réunies, il chargea le duc de Berri, son oncle, d'aller

faire des levées en Aquitaine. Ce prince s'empressa d'exécuter les

ordres du roi, et revint vers la fin de juillet avec une armée si

considérable, qu'on l'estimait capable d'exterminer plusieurs nations

barbares.

Le roi partagea ses troupes en trois corps, et en confia la conduite à

des hommes habiles et expérimentés. Il envoya le connétable messire

Olivier de Clisson en Bretagne, l'amiral messire Jean de Vienne en

Normandie, et messire de Saimpy en Picardie, pour défendre les côtes,

repousser l'ennemi du rivage, et l'empêcher de ravager le pays. Il

leur enjoignit aussi de faire de tous côtés de nouvelles recrues, de

réunir dans ces provinces une flotte suffisante, et de se rendre en

toute hâte à l'Écluse, le meilleur et le plus renommé de tous les

ports de l'univers. Enfin, il fit venir d'habiles architectes et

charpentiers, qu'il chargea de couper les plus beaux arbres des forêts

de Normandie, pour y prendre tous les matériaux nécessaires, et

construire une grande ville en bois, formée de poutres assemblées et

close de tous côtés, de telle sorte qu'on pût la dresser sur le rivage

d'Angleterre et qu'elle offrit un abri sûr à son armée.

La négligence des Français retarde l'expédition d'Angleterre.

Le roi désirait faire la revue de ses troupes; mais d'autres

occupations l'avaient forcé de différer son départ jusqu'au 5 août. Il

maria d'abord, à Saint-Ouen près de Paris, madame Catherine, sa sœur,

âgée de neuf ans seulement, à monseigneur Jean, fils du duc de Berri:

il avait obtenu pour ce mariage une dispense apostolique, les deux

époux étant parents au deuxième degré. Deux jours après les fêtes

brillantes qui célébrèrent cette union, il se rendit à l'église royale

de Saint-Denis, y entendit la messe, baisa dévotement les saintes

reliques des martyrs, et repartit le même jour. Il visita à loisir

Senlis, Amiens et d'autres villes de la Picardie, et arriva enfin à

Arras vers la mi-septembre. Ceux qui avaient fait le recensement des

gens de guerre se rendirent aussitôt auprès de lui, et lui dirent

qu'ils avaient trouvé réunis de toutes les parties du royaume,

conformément à ses ordres, huit mille chevaliers et écuyers armés de

pied en cap, ainsi qu'un nombre infini d'arbalétriers, de gens de

pied, de valets d'armée et de troupes légères, et qu'ils brûlaient

tous du désir de passer le détroit.

Déjà une flotte de plus de neuf cents voiles avait été rassemblée à

L'Écluse, ce port fameux d'où partent tant de vaisseaux pour toutes

les contrées du monde. La plupart des bâtiments étaient de longs

navires à éperon et à deux voiles; il y en avait d'autres plus larges,

destinés au transport des chevaux, qu'on embarquait par une ouverture

pratiquée sur la poupe. Les plus grands, qu'on appelait _dromones_,

devaient recevoir les provisions de toutes espèces et les machines de

guerre. Tout ayant été réglé suivant le rang et les besoins des

personnes, chacun s'occupa avec d'autant plus d'activité à hâter les

préparatifs et à munir les vaisseaux des choses nécessaires, qu'il

était plus impatient de signaler sa vaillance.

Tout le monde savait que l'entreprise était pleine de hasards et de

périls. Aussi, les prélats décidèrent d'un commun accord que partout

des prédicateurs engageraient les habitants du royaume à réformer leur

conduite, à expier dignement leurs fautes et à mériter, par de pieuses

processions et par des messes solennelles, la protection de celui qui

pouvait mener à bonne fin l'expédition. Au milieu de ces actes de

dévotion, les membres du clergé allaient d'église en église, portant

les insignes de la milice spirituelle et demandant au Seigneur avec de

ferventes prières de se montrer favorable aux Français. On crut que le

Dieu de miséricorde avait exaucé leurs vœux. En effet, le beau temps

et le calme de la mer, qui durèrent pendant trois mois, promettaient

aux troupes une heureuse traversée. Mais toutes les fois que les

principaux chefs engageaient le roi à partir en lui disant: «Sire,

pourquoi retarder l'entreprise? on s'est toujours repenti d'avoir

différé, quand on était prêt à agir,» il répondait, d'après le conseil

de quelques seigneurs, qu'il désirait vivement mettre à la voile, et

qu'il n'attendait que l'arrivée de son oncle le duc de Berri. Il

regardait comme peu convenable de prendre quelque résolution sans en

conférer avec lui. Il lui envoya à Paris message sur message pour le

prier de venir le joindre en toute hâte avec ses troupes. Il ajoutait

toujours à la fin de ses lettres: «Souvent le succès des grandes

entreprises dépend d'un seul instant. Les vents sont favorables; la

mer, toujours orageuse pendant la saison d'hiver, nous promet en ce

moment une heureuse navigation. Vous connaissez d'ailleurs

l'inconstance ordinaire des flots.» Mais lorsque les messagers

revenaient au camp, ils répondaient à toutes nos questions sur l'état

des choses que le duc ne cherchait qu'à traîner le temps en longueur.

Il engageait toujours le roi à vivre dans les plaisirs et sans nul

souci, ajoutant qu'on n'avait pas suffisamment délibéré au sujet de la

traversée, et qu'une fois arrivé auprès de lui, il terminerait

l'affaire autrement qu'on ne pensait.

Dès ce moment l'ardeur des Français commença à se refroidir.

Mécontents de tous ces retards, et ne recevant point de paye, ils

prirent ce prétexte pour exercer toutes sortes de brigandages dans la

Flandre, le Vermandois et la Picardie; les paysans fuyaient partout

devant eux comme devant des ennemis. Les églises même n'étaient pas

épargnées, et l'on ne trouvait plus de prêtres pour célébrer l'office

divin ou administrer les sacrements. Au début de la campagne, les

provisions de blé avaient paru plus que suffisantes pour les besoins

de l'armée. Les soldats s'imaginèrent qu'il en serait toujours ainsi;

ne gardant plus aucune mesure, ils abusèrent de l'abondance où ils se

trouvaient, et dissipèrent follement leurs ressources. Bientôt les

vivres commencèrent à manquer dans le camp; on eut à souffrir de la

famine, et après avoir épuisé tout ce qui se trouvait dans les

environs, l'armée, qui avait déjà gagné L'Écluse, fut forcée par la

disette de rentrer dans l'intérieur du royaume.

Les Français abandonnent honteusement le port de L'Écluse.

Je reviens à l'expédition du roi. Les hommes sages dont je partageais

l'avis, songeant aux funestes effets des retards de monseigneur le duc

de Berri ainsi qu'à l'inconstance du temps, annonçaient hautement que

l'entreprise aurait une fin peu glorieuse: on en eut bientôt la

preuve. Le duc revint enfin au sentiment de son devoir, et après des

refus longtemps prolongés, il se présenta devant le roi le 14 octobre.

Le jour de son arrivée se passa en entretiens et en actes de

courtoisie; mais dès le lendemain les éléments, qui semblaient irrités

de ses lenteurs, comme on le disait généralement, cessèrent d'offrir

ce calme favorable qui avait régné jusqu'alors et qui promettait une

heureuse navigation. L'aspect du ciel changea tout à coup; d'épaisses

ténèbres se répandirent de toutes parts, et la mer devint orageuse. Le

vent du midi, celui du nord et le terrible vent de l'ouest soufflant

avec violence bouleversèrent les vagues. Plusieurs fois, pendant ce

mois d'octobre, les flots agités par la tempête s'élevèrent en

montagnes, arrachèrent du rivage un grand nombre de vaisseaux, et les

brisant l'un contre l'autre, les mirent en pièces ou détruisirent tous

leurs agrès. Lorsque le vent venait à s'apaiser, l'eau tombait du ciel

avec abondance, comme si Dieu eût voulu inonder la terre d'un déluge

nouveau; les torrents de pluie étaient tels, que les vivres et les

vêtements des gens de guerre se pourrissaient, et qu'on ne trouvait

pas hors des vaisseaux un lieu où l'on pût mettre à l'abri les bagages

les plus nécessaires.

Tous ces contre-temps excitaient un mécontentement général. On

rassembla les gens de mer et on leur demanda ce qu'il y avait à faire;

ils déclarèrent tous formellement que la traversée était impossible.

Le roi voulut s'en assurer par lui-même. Un jour que le temps était

calme, il s'embarqua tout armé avec ses oncles sur le vaisseau royal;

mais le vent ne leur permit pas de s'avancer en mer à plus de deux

milles, et les repoussa, malgré les efforts des matelots, vers le

rivage qu'ils venaient de quitter. Voyant donc que le temps s'écoulait

sans aucun résultat, le roi fit donner à ses troupes, par le héraut,

l'ordre du retour. A cette nouvelle les uns furent remplis de joie,

les autres déplorèrent l'inutilité de leurs préparatifs; cette

diversité de sentiments était un effet naturel de la différence des

mœurs, des âges, des conditions et des goûts qui régnaient dans

l'armée; d'autres, enfin, trouvant qu'ils n'étaient pas assez payés de

leurs peines, rentrèrent en France pour y exercer leurs brigandages.

Ce fut alors que le roi fit présent au duc de Bourgogne de cette

immense ville en bois qu'il destinait, ainsi qu'il a été dit, à servir

d'abri à ses soldats. Le duc la fit dresser sous les murs de L'Écluse,

pour y loger les ouvriers employés à la construction des machines de

siége et des engins de guerre.

Le roi, qui se voyait avec grand déplaisir frustré dans ses

espérances, laissa en partant, d'après le conseil des barons, quelques

gens de guerre pour décharger la flotte et la mettre en lieu de sûreté

le plus tôt possible. Mais l'ennemi ne leur donna pas le temps

d'exécuter ces ordres. Dès que le calme de la mer permit aux Anglais

de mettre à la voile, ils fondirent sur les Français, et les mirent en

fuite. Ils brûlèrent ou emmenèrent dans leurs ports la plus grande

partie de la flotte, enlevèrent les provisions, et trouvèrent deux

mille tonneaux pleins de vin, qui suffirent pour longtemps aux

besoins de l'Angleterre.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 4/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 60 / 126 题