(Traduction de M. Bellaguet).
La confirmation de la trêve entre les rois de France et d'Angleterre
garantit pendant toute cette année le repos de la France sur terre et
sur mer. Parmi le peu d'événements mémorables qui eurent lieu, je
mentionnerai le voyage du duc de Berri. Mandé au mois de mai par un
message apostolique, il prit congé du roi de France, et se dirigea
vers Avignon par l'Auvergne et le Poitou. Il résolut de s'arrêter
quelque temps dans ces provinces pour réprimer un soulèvement inouï du
petit peuple, dont la fureur indomptable opprimait le pays. Des bandes
nombreuses de misérables, qu'on appelait Tuchins, à cause de leur vie
désordonnée, avaient tout à coup surgi comme une nuée de vers, et
s'étaient montrés sur tous les points de la contrée. Laissant là les
travaux des métiers et la culture des terres, ils s'étaient réunis et
engagés par des serments terribles à ne plus courber la tête sous le
poids des subsides, mais à maintenir leurs anciennes franchises et à
essayer de secouer par la force ce joug accablant. Bientôt voyant leur
nombre s'accroître de jour en jour, ils se portèrent à de plus
coupables excès. Comme poussés par le démon et agités d'une rage
forcenée, ils se déclarèrent les ennemis des gens d'église, des nobles
et des marchands. Tantôt ils les attaquaient ouvertement, tantôt ils
leur dressaient des embûches; après les avoir dépouillés de tous leurs
biens, ils leur crevaient les yeux, leur coupaient quelque membre ou
les pendaient sans pitié. Puis, se répandant de tous côtés par troupes
avec une fureur aveugle, ils mettaient le feu aux maisons de campagne
et les réduisaient en cendres, si l'on ne se rachetait à prix
d'argent. Partout on leur faisait un bon accueil pour se soustraire à
la mort; mais la plupart du temps ils violaient l'hospitalité et le
droit des gens, respecté même par les barbares, et dépouillaient en se
retirant ceux qui les avaient traités généreusement.
Le récit des cruautés de ces brigands sema la crainte et l'horreur
dans les pays d'alentour. Aussi, toutes les fois qu'un marchand se
mettait en route, il cherchait à les éviter en se rendant à sa
destination par des chemins détournés; ou bien il passait au milieu
d'eux, déguisé en paysan ou à la faveur d'un vêtement grossier, se
conformant à leurs manières pour échapper à là mort. Les Tuchins,
voulant prévenir toute surprise, se donnèrent pour chef un écervelé
nommé Pierre de la Bruyère. Cet homme brutal fit aussitôt choix
d'infâmes agents, et leur prescrivit de ne point recevoir dans leur
compagnie, mais de tuer sur-le-champ tous ceux qui, se mêlant à leurs
bandes ou passant au milieu d'eux, n'auraient point des mains rudes et
calleuses et montreraient trop d'urbanité et de politesse dans leurs
manières, leur extérieur ou leur langage.
Tous jurèrent d'exécuter cet ordre cruel. Ils égorgèrent nombre de
gens dont on n'a point conservé le nom. Je puis cependant citer
d'après des témoins dignes de foi un illustre écuyer nommé Jean
Patrick, Écossais d'origine, envoyé au roi d'Aragon[118]; ils
s'emparèrent de sa personne, et dans leur rage forcenée ils le firent
périr d'une mort affreuse, en le couronnant d'un trépied de fer rouge.
Ils saisirent un jour un religieux de l'ordre de la Sainte-Trinité, et
trouvant sous les habits de paysan dont il s'était couvert une croix
en signe de sa profession, ils l'attachèrent à un arbre et lui
traversèrent le corps avec une broche en fer. Un autre jour ils
arrêtèrent un prêtre qui se rendait en cour de Rome; par haine et par
mépris pour sa dignité ecclésiastique, ils lui coupèrent l'extrémité
des doigts, lui arrachèrent la peau de la tonsure et finirent par le
brûler vif. Telles et plus révoltantes encore étaient les atrocités
qu'ils commettaient. Il n'y avait personne qui ne regardât ces
brigands comme indignes de vivre et qui ne les crût incapables de
résister; car, au lieu de ne former qu'un seul corps, ils marchaient
par bandes, séparés les uns des autres, et n'avaient pour s'abandonner
à leur cruauté que de vieux arcs, de mauvaises épées toutes couvertes
de rouille et des bâtons de chêne. Cependant, la crainte qu'inspirait
leur nombre empêcha qu'on ne prit les armes contre eux, jusqu'à
l'arrivée du duc de Berri.
[118] Don Pèdre IV.
Ce prince, ayant appris avec horreur les crimes de ces misérables,
joignit aux troupes qu'il avait amenées avec lui tout ce qu'il put
réunir de gens de guerre, et leur ordonna de tomber sur ces exécrables
assassins, sur ces transgresseurs des lois divines et humaines, dignes
de toute la vengeance du ciel, et de les exterminer impitoyablement
sans en épargner aucun. Dès que les Tuchins connurent les ordres du
duc, leur folle présomption les abandonna; toute leur ardeur et tout
leur courage s'évanouirent. Ils étaient au nombre de plusieurs
milliers; mais, n'obéissant à aucune discipline, ils ne soutinrent
point le premier choc des assaillants, et quand ils virent leurs
adversaires venir à eux l'épée nue et la lance baissée, ils furent
comme frappés par l'influence d'un astre malin et cherchèrent leur
salut dans la fuite. On les poursuivit sans relâche pendant plusieurs
jours; on se livra contre eux aux transports d'une fureur presque
aveugle, et on en fit un grand carnage; les Français ne daignèrent
recevoir à merci aucun de ces scélérats. Ils furent tous à la fin
pendus, noyés ou passés au fil de l'épée. C'est ainsi que ce ramas de
brigands fut annéanti et subit le juste châtiment de ses crimes.
Toujours, en effet, une mauvaise fin termine les entreprises
commencées sous de funestes auspices[119].
[119] Cette expédition du duc de Berri n'était pas la première
qu'il eût dirigée contre les Tuchins. Déjà en 1382, lorsqu'il
était en Languedoc, il les avait poursuivis dans les
sénéchaussées de Beaucaire, de Carcassonne et de Toulouse. (_Note
de M. L. Bellaguet._)