1380.
_Enguerrand de Monstrelet[103]._
Comment Charles le Bien Aimé régna en France après qu'il eut été
sacré à Reims, l'an 1380, et des grands inconvéniens qui lui
survinrent.
Pource qu'en mon prologue ai aucunement touché que parlerai au
commencement de ce présent livre de l'état du gouvernement du roi de
France Charles le Bien Aimé, sixième de ce nom, et afin que plus
pleinement soient sues les causes et raisons pourquoi les seigneurs du
sang royal furent durant son règne et depuis en division, en ferai en
ce présent chapitre aucune mention.
[103] Enguerrand de Monstrelet, gentilhomme né dans le
Boulonnais, vers la fin du quinzième siècle, mourut en 1453,
étant prévôt de Cambray. Il fut attaché à Philippe le Bon, duc de
Bourgogne, qu'il accompagnait à l'entrevue du duc avec Jeanne
d'Arc, prisonnière. Les chroniques de Monstrelet, assez
impartiales et assez bien composées, commencent en 1400, au
moment où s'arrêtent celles de Froissart, et vont jusqu'en 1444.
Elles ont été continuées par Matthieu de Coucy.
Vérité est que le dessus dit roi Charles le Bien Aimé, fils du roi
Charles le Quint, commença à régner et fut sacré à Reims le dimanche
devant la fête de Toussaint, l'an de grâce mil trois cent et
quatre-vingts, comme plus à plein est déclaré au livre de maître Jean
Froissart; et n'avoit lors que quatorze ans d'âge; et depuis là en
avant gouverna moult grandement son royaume; et par très-noble conseil
fit en son commencement de beaux voyages, où il se porta et
conduisit, selon sa jeunesse, assez prudentement et vaillamment, tant
en Flandre, où il conquit la bataille de Rosebecque et réduisit les
Flamands en son obéissance, comme depuis en la vallée de Cassel et ès
mettes du pays de là environ, et aussi contre le duc de Gueldres; et
depuis fut-il à l'Écluse pour passer outre en Angleterre, pour
lesquelles entreprises fut fort redouté par toutes les parties du
monde où on avoit de lui connoissance. Mais fortune, qui souvent
tourne sa face aussi bien contre ceux du plus haut état comme du
moindre, lui montra de ses tours; car l'an mil trois cent
quatre-vingt-et-douze, le dessus dit roi eut volonté et conseil
d'aller à puissance en la ville du Mans, et de là passer en Bretagne,
pour subjuguer et mettre en son obéissance le duc de Bretagne, pource
qu'il avoit soutenu et favorisé messire Pierre de Craon, qui avoit
vilainement navré et injurié dedans Paris, à sa grande déplaisance,
messire Olivier de Clisson, son connétable; auquel voyage lui advint
une très-piteuse aventure, et dont son royaume eut depuis moult à
souffrir: laquelle sera ci aucunement déclairée, jà soit ce que ce ne
fût pas du temps ni de la date de cette histoire.
Or est-il ainsi que le roi dessus dit chevauchant de la dite ville du
Mans à aller au dit pays de Bretagne, ses princes et sa chevalerie
étant assez près de lui, lui prit assez soudainement une maladie, de
laquelle il devint comme hors de sa bonne mémoire; et incontinent
tollit à un de ses gens un épieu de guerre qu'il avoit, et en férit le
varlet au bâtard de Langres, tellement qu'il l'occit; et après occit
le dit bâtard de Langres; et si férit tellement le duc d'Orléans son
frère, que, nonobstant qu'il fût armé, il le navra au bras, et de
rechef navra le seigneur de Sempy, et l'eût mis à mort, à ce qu'il
disoit, si Dieu ne l'eût garanti; mais en ce faisant se laissa cheoir
à terre; et là fut, par la diligence du seigneur de Couci et autres,
ses féables serviteurs, pris; et lui ôtèrent à grand peine ledit
épieu; et de là fut mené en la dite ville du Mans, en son hôtel, où il
fut visité par notables médecins: néanmoins on y espéroit plus la mort
que la vie; mais par la grâce de Dieu il fut depuis en meilleur état,
et revint assez en sa bonne mémoire, non pas telle que par avant il
avoit eue. Et depuis ce jour, toute sa vie durant, eut par plusieurs
fois de telles occupations comme la dessus dite; pourquoi il falloit
toujours avoir regard sur lui et le garder. Et pour cette douloureuse
maladie perdit, toute sa vie durant, grande partie de sa bonne
mémoire, qui fut la principale racine de la désolation de tout son
royaume. Et depuis ce temps commencèrent les envies et tribulations
entre les seigneurs de son sang, parce qu'un chacun d'eux contendoit à
avoir le plus grand gouvernement de son royaume, voyant assez
clairement qu'il étoit assez content de faire et accorder ce que par
iceux lui étoit requis; lesquels se trouvoient vers lui les uns après
les autres; et, à cautelle, en absence l'un de l'autre, l'inclinoient
à faire leur singulière volonté et plaisir, sans avoir regard tous
ensemble, par une même délibération, au bien public de son royaume et
domination. Toutefois, aucuns en y eut qui assez loyaument s'en
acquittèrent, dont recommandés grandement après leur mort en furent.
Lequel roi en son temps eut plusieurs fils et filles: desquels, c'est
à savoir de ceux qui vécurent jusqu'à âge compétent, les noms
s'ensuivent:
Premièrement, Louis, duc d'Aquitaine, qui eut épouse la fille première
née du duc Jean de Bourgogne, qui mourut devant le roi son père, sans
avoir génération. Le second eut nom Jean, duc de Touraine, qui épousa
la seule fille du duc Guillaume de Bavière, comte de Hainaut, qui
pareillement mourut sans génération devant le roi son père. Le tiers
fut nommé Charles, qui épousa la fille de Louis, roi de Sicile, et en
eut génération, de laquelle sera ci-après faite aucune déclaration, et
succéda au royaume de France après le trépas du roi Charles son père.
La première fille eut nom Isabelle, et fut mariée la première fois au
roi Richard d'Angleterre, et depuis au duc Charles d'Orléans, duquel
elle délaissa une seule fille. La seconde fut nommée Jeanne, et fut
mariée à Jean, duc de Bretagne, duquel elle eut plusieurs enfants. La
tierce eut nom Michelle, et eut à mari le duc Philippe de Bourgogne,
de laquelle ne demeura nul enfant. La quarte fut nommée Marie, qui fut
religieuse à Poissy. La quinte eut nom Catherine, et eut épousé le roi
Henri d'Angleterre, duquel elle eut un fils nommé Henri, qui après le
trépas de son père fut roi dudit royaume d'Angleterre. Lequel roi
Charles VI eut tous les enfans dessus dits de la reine Isabelle son
épouse, fille du duc Étienne de Bavière.