FAITS ET BONNES MOEURS DU SAGE ROI CHARLES V,

Par CHRISTINE DE PISAN[50].

Comme le roi Charles establit l'estat, de son vivant, en belle

ordonnance.

Comme il est de bonne coustume ancienne et comme redevable les rois

estre conseillés par les prélats du royaume (pour laquelle chose bon

seroit aux esliseurs[51] avoir singulier regard aux éleccions

d'iceulx, et par jugement véritable après l'informacion de leur

science et preudomie, en déboutant les non dignes, asseoir les

promocions, non mie par faveur volontaire), le sage roi, pour l'estat

des revenus de son royaume bien saintement et sagement distribuer,

tira à son conseil tous les sages prélats et de plus sain jugement,

avec la preudomie de bien et saintement vivre.

[50] Christine de Pisan, née à Venise, vers 1363, mourut vers

1431. Elle était fille de Thomas de Pisan, Vénitien, astrologue

de Charles V. Son mari, Étienne du Castel, fut notaire et

secrétaire de ce roi. Elle composa _Le livre des faits et bonnes

mœurs du sage roi Charles_, dont nous donnons un extrait, à la

prière de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, et l'acheva en 1404.

Cet ouvrage est très-curieux par les détails qu'il renferme, mais

il est écrit dans ce style lourd qui caractérise la plupart des

œuvres des XIVe et XVe siècles.

[51] Les évêques étaient alors élus par les chapitres et les

principaux habitants du diocèse.

_Item_ encore celui roi sage, désireux qu'en son royaume justice et

équité fust bien gardée, en rendant à chacun son droit, fit eslire en

sa court de parlement les plus notables juristes en quantité

suffisante, et iceulx institua et establit du collége de son noble

conseil; autres si notables preudes hommes fit maistres des requestes

de son hostel, et à tous autres offices où conseil appartient pourvéit

de gens propices et convenables: par si que tous ses faits puissent

estre menés selon l'ordre de droiture et règle de justice.

_Item_ et lui, comme circonspect en toutes choses, pour l'aornement de

sa conscience, maistres en théologie et divinité de tous ordres

d'église luy plut souvent oïr en ses collacions[52], leurs sermons

écouter, avoir entour soi, lesquels il moult honoroit et grandement

méritoit, père espirituel, personne sage, juste et de salutable

enseignement, lequel avoit en grand révérence.

[52] Conférences.

_Item_, pour la conservacion de la santé de son corps furent requis

médecins les plus experts, maistres renommés et gradués ès sciences

médicinables.

_Item_, et selon la manière des nobles anciens empereurs, pour le

fondement de vertu en soi enraciner, fit en tous pays querir et

chercher et appeler à soi clercs solemnels, philosophes fondés ès

sciences mathématiques et spéculatives; de laquelle chose expérience

me apprend la vérité: car comme renommée lors tesmoignoit par toute

chrestienté la suffisance de mon père naturel ès sciences

spéculatives, comme suppellatif astrologien, jusques en Italie, en la

cité de Boulongne la grasse, par ses messages l'envoya querir; par

lequel commandement et volonté fut puis ma mère, avec ses enfans et

moi sa fille, translatés en ce royaume, si comme encor est sceu par

maints vivans.

Et ainsi généralement, par la noblesse de son courage qui le tiroit au

bien de vertu, tous les hommes preux, vaillans, sapiens et bons

vouloit avoir de sa partie tant comme il put, et user de leur

conseils; et par estre mené et gouverné en tous ses faits par les

susdits suppellatifs, comme il sera cy-après déclaré, s'en ensuivit

vrai le proverbe qui dit: «Qui bon conseil croit et quiert[53],

honneur et chevance acquiert.»

[53] Cherche.

Ci dit exemples de princes vertueux et de vie bien ordonnée,

ramenant, à propos du roi Charles, comment en toutes choses étoit

bien réglé.

Pour ce que ramentevoir le bel ordre des bons et bien renommés

trespassés peut et doit estre exemple d'ensuivre leurs mœurs, et en

parlant de nostre roi bien ordonné, chiet à propos et me vient au

devant ramentevoir ceulx qui les temps passés bien se sont gouvernés,

si comme il est escrit du vaillant roi d'Angleterre Ecfrèdes, homme de

science et vertueux, lequel translata de latin en sa langue Orose, le

Pastural saint Grégoire, les Chroniques de Béde, Boëce de Consolacion.

Icellui avoit en sa chapelle une chandoille ardant qui estoit divisée

en vingt-quatre parties: les huit parties il mettoit en oraisons dire

et à l'estude, les autres huit en recréacion pour sa personne; et il y

avoit gens députés qui lui venoient dire jusques où la chandoille

estoit arse, et à ce avisoit quelle chose il devoit faire; et par

ceste prudente mesure trouver, est à presumer qu'encore n'estoient

horloges communs. Ce roi divisa ses rentes en deux parties: l'une il

divisa en trois parties; l'une estoit pour les serviteurs de sa

court, l'autre à ses œuvres, car il fit faire maints beaulx édifices;

et la tierce il mettoit en trésor. L'autre partie il divisa en quatre

parties: l'une estoit pour les povres, l'autre aux églises, l'autre

pour les povres escoliers, et la quarte pour les prisonniers

d'outre-mer.

A propos je treuve pareille pollicie ou semblable ordre en nostre sage

roi Charles, dont me semble expédient réciter la belle manière de

vivre mesuréement en toutes choses, comme exemple à tous successeurs

d'empires, royaumes et haultes seigneuries en règle de vie ordonnée.

L'heure de son descouchier[54] à matin estoit règléement comme de six

à sept heures; et vraiment qui voudroit user en cest endroit de la

manière de parler des poëtes, pourroit dire que, ainsi comme la déesse

Aurora, par son esjoïssement à son lever, rend resjoïs les cueurs des

voyans, se pourroit dire sans mentir semblablement de nostre roi

rendant joie, à son lever, à ses chambellans et autres serviteurs

députés pour son corps à icelle heure, lequel, de règle commune,

quelque cause qu'il eust au contraire, estoit lors de joyeux visage;

car après le signe de la croix, et, comme très-dévot, rendant ses

premières paroles à Dieu en aucunes oraisons, avec sesdits serviteurs

par bonne familiarité se truffoit[55] de paroles joyeuses et

honnestes, par si que sa douceur et clémence donnoit hardement[56] et

audience, mesme aux moindres, de hardiment deviser à lui de leurs

truffes et esbattemens, quelque simples qu'ils fussent, se jouoit de

leur dits, et raison leur tenoit.

[54] Lever.

[55] Divertissait.

[56] Hardiesse.

Après, lui peigné, vestu et ordonné selon les jours, on lui apportoit

son bréviaire; le chapelain, personne notable qui lui aidoit à dire

ses heures chacun jour canoniaux, selon l'ordinaire du temps; environ

huit heures de jour, alloit à sa messe, laquelle estoit célébrée

glorieusement chacun jour à chant mélodieux et solemnel; retrait en

son oratoire, en cel espace, estoient continuellement basses messes

devant lui chantées.

A l'issue de sa chapelle, toutes manières de gens, riches ou povres,

dames ou damoiselles, femmes vefves ou autres, qui eussent affaire,

povoient là bailler leurs requestes; et lui, très-débonnaire,

s'arrestoit à oïr leurs supplicacions, desquelles passoit

charitablement les raisonnables et piteuses; les plus doubteuses

commettoit[57] à aucun maistre de ses requestes.

[57] Remettait.

Après ce, aux jours députés à ce, alloit au conseil; après lequel,

avec lui aucuns barons de son sang, ou prélat, ou chief du dois, si

aucun cas particulier plus long espace ne l'empeschoit, environ dix

heures asséoit à table. Son manger n'estoit mie long, et moult ne se

chargeoit de diverses viandes; car il disoit que les qualités de

viandes diverses troublent l'estomac et empêchent la mémoire; vin

clair et sain, sans grand fumée, buvoit bien trempé, et non foison, ni

de divers.

Et, à l'exemple de David, instrumens bas, pour resjoïr les esprits, si

doucement joués comme la musique peut mesurer son, oyoit volontiers à

la fin de ses mangiers.

Lui levé de table, à la collacion[58], vers lui povoient aller toutes

manières d'estrangiers ou autres venus pour besongnier: là

trouvoit-on souvent maintes manières d'ambassadeurs d'estranges pays

et seigneurs, divers princes estranges, chevaliers de diverses

contrées, dont souvent il y avoit telle presse de baronnie et

chevalerie, que d'estrangiers, que de ceulx de son royaume, que en ses

chambres et salles grandes et magnificens à peine se povoit-on

tourner; et sans faille[59] le très-prudent roi tant sagement et à si

bénigne chière recevoit tous et donnoit responce par si moriginée

manière, et si duement rendoit à chacun l'honneur qu'il appartient,

que tous s'en tenoient pour très-contens, et partoient joyeux de sa

présence.

[58] La conversation.

[59] Sans faute.

Là lui estoient apportées nouvelles de toutes manières de pays, ou des

aventures et faits de ses guerres, ou d'autres batailles, et ainsi de

diverses choses; là ordonnoit ce qui estoit à faire selon les cas que

on lui proposoit, ou commettoit à en déterminer au conseil, deffendoit

le contraire de raison, passoit grâces, signoit lettres de sa main,

donnoit dons raisonnables, octroyoit offices vaquans ou licites

requestes.

Et ainsi, en telles ou semblables occupacions exercitoit, comme

l'espace de deux heures; après lesquelles il estoit retrait et alloit

reposer, qui duroit comme une heure; après son dormir, estoit un

espace avec ses plus privés en esbattement de choses agréables,

visitant joyaulx ou autres richesses; et celle récréacion prenoit,

afin que soin de grande occupacion ne pust empescher le soin de sa

santé, comme al[60] qui le plus souvent estoit occupé de négoces

laborieux, selon sa déliée complexion.

[60] A celui.

Puis alloit à vespres, après lesquelles, si c'estoit en esté temps,

aucunes fois entroit en ses jardins, èsquels, si en son hostel de

Saint-Paul estoit, aucunes fois venoit la reine vers lui, ou on lui

apportoit ses enfans; là parloit aux femmes et demandoit de l'estre de

ses enfans.

Aucunes fois lui présentoit-on là dons estranges de divers pays,

artillerie, ou autre harnois de guerre, et diverses autres choses; ou

marchans venoient apportans velous, draps d'or ou autres choses, et

toutes autres manières de belles choses estranges, ou joyaulx, qu'il

faisoit visiter aux cognoisseurs de telles choses, dont il y avoit de

sa famille.

En hiver, par espécial s'occupoit souvent à oïr lire de diverses

belles histoires, de la sainte Escriture, ou des faits des Romains, ou

moralités de philosophes, et d'autres sciences, jusques à heure de

souper, auquel s'asséoit d'assez bonne heure et estoit légièrement

pris; après lequel une pièce[61] s'esbattoit, puis se retrayoit et

alloit reposer: et ainsi, par continuel ordre, le sage roi bien

moriginé usoit le cours de sa vie.

[61] Quelque temps.

Ci dit la phisionomie et corpulance du roi Charles.

Or me plaist deviser, et raison m'y instruit, la phisionomie et

personne du susdit noble sage prince.

De corsage estoit hault et bien-formé, droit et lé[62] par les

espaules, et haingre[63] par les flancs; gros bras et beaulx membres

avoit si correspondans au corps qu'il convenoit; le visage de beau

tour, un peu longuet; grand front et large; avoit sourcils en archiez,

les yeux de belle forme, bien assis, chasteins en couleur, et arrestés

en regard; hault nez assez, et bouche non trop petite, et ténues

lèvres; assez barbu estoit, et ot un peu les os des joues haults, le

poil ni blond ni noir; la charnure clère brune; mais la chière ot

assez pale, et crois que ce, et ce qu'il estoit moult maigre, lui

estoit venu par accident de maladie et non de condicion propre. Sa

phisionomie et façon estoit sage, attrempée et rassise, à toute heure,

en tous estats et en tous mouvemens; chauld, furieux, en nul cas

n'estoit trouvé, ains agmoderé en tous ses faits, contenances et

maintiens, tous tels qu'appartiennent à rempli de sagesse, hault

prince. Ot belle allure, voix d'homme de beau ton; et avec tout ce,

certes, à sa belle parlure tant ordonnée et par si belle, arrangé sans

aucune superfluité de parole, ne crois que rhétoricien quelconque en

langue françoise sût rien amender.

[62] Large.

[63] Étroit.

Ci dit comment le roi Charles se contenoit en ses chasteaulx et

l'ordre de son chevauchier.

Aucunes fois avenoit, et assez souvent au temps d'esté, que le roi

alloit esbattre en ses villes et chasteaulx hors de Paris, lesquels

moult richement avoit fait refaire et réparer de solemnels édifices,

si comme à Melun, à Montargis, à Créel, à Saint-Germain-en-Laye, au

bois de Vincennes, à Beauté, et maints autres lieux; là, chassoit

aucunes fois et s'esbattoit pour la santé de son corps, désireux

d'avoir doux et attrempé; mais en toutes ses allées, venues et

demeures estoit tout ordre et mesure gardée; car jà ne laissoit ses

quotidiennes besongnes à expédier, ainsi comme à Paris.

L'accoustumée manière de chevauchier estoit de notable ordre: à

très-grand compaignie de barons et princes et gentils hommes bien

montés et en riches habits, lui assis sur palefroi de grand élite,

tout temps vestu en habit royal, chevauchant entre ses gens, si loing

de lui par telle et si honorable ordonnance que par l'aorné maintien

de son bel ordre, bien pût savoir et cognoistre tout homme, estrangier

ou autre, lequel de tous estoit le roi; ses gentilshommes devant lui

ordonnés, et gens d'armes, tous estoffés, comme pour combattre, en

nombre et quantité de plusieurs lances, lesquels estoient soubs

capitaine, chevaliers notables, et tous recevoient beaulx gages pour

la desserte de cel office; les fleurs de lis en escharpe portées

devant lui, et par l'escuyer d'escuierie le mantel d'ermines, l'espée

et le chapel royal, selon les nobles anciennes coustumes royales.

Devant et après, les plus prochains du roi chevauchoient, les princes

et barons de son sang, ses frères ou autres; mais nul jà ne

l'approchoit, si il ne l'appeloit: après lui, plusieurs gros

destriers, moult beaulx en destre, estoient menés, aornés de moult

riches harnois de parement; et quand il entroit en bonnes villes, où à

grand joie du peuple estoit reçu, ou chevauchoit parmi Paris, où toute

ordonnance estoit gardée, bien sembloit estat de très hault,

magnifique, très puissant et très ordonné prince.

Et ainsi ce très sage roi avoit chière en tous ses faits la noble

vertu d'ordre et convenable mesure. Lesquelles serimonies royales

n'accomplissoit mie tant au goust de sa plaisance, comme pour garder,

maintenir et donner exemple à ses successeurs à venir que, par

solemnel ordre, se doit tenir et mener le très digne degré de la

haulte couronne de France, à laquelle toute magnificence souveraine

est due et pertinente.

Ci dit l'ordonnance que le roi Charles tenoit en la distribucion

des revenus de son royaume.

Pour ce que la science de politique, supellative entre les arts,

enseigne homme à gouverner soi mesme sa mesgniée et subjets et toutes

choses, selon ordre juste et limité; comme elle est discipline et

instruccion de gouverner royaumes et empires, tous peuples et toutes

nacions en temps de paix, de guerre, de tranquillité et adversité,

assembler et amasser par loisibles gagnes, trésors et revenus,

dispenser pécunes, meubles et recettes; appert manifestement cestui

sage prince estre très appris, sage maistre et expert en icelle

science, laquelle la noblesse de son courage, par la prudence de son

averti entendement, lui apprenoit naturellement, sans autre estude de

lettrure apprise en ceste partie: car sa personne gouvernoit par

pollicie très ordonnée, comme dit est.

_Item_, les revenus de son domaine et rentes accrut grandement, comme

il sera dit ci après.

_Item_, ses princes et nobles maintenoit en honneur et largesse, et de

lui contens.

Le clergié tenoit en paix;

Le peuple en crainte et obéissance en temps de paix et de guerre;

Les estranges nacions, bénivolens.

Les revenus de son royaume distribuoit sagement, dont l'une partie

estoit appliquée pour la paye de ses gens d'armes et soustenir ses

guerres; l'autre, pour la despence de son hostel et estat de lui, de

la reine et de ses nobles enfans, grandement et largement soustenu;

l'autre pour dons à ses frères et parens, dont continuellement avoit

avec lui à grands pensions, et des barons et chevaliers estranges qui

venoient en France veoir sa magnificence, ou ambassadeurs à qui

donnoit de riches dons; l'autre, pour payer ses serviteurs, donner à

esglises ou aumosnes; l'autre, pour ses édifices, dont il bastit de

moult beaulx et notables chasteaulx et esglises; et toutes ces choses

estoient largement payées, si que pou ou néant venoient plaintes au

contraire.

Ci dit la règle que le roi Charles tenoit en l'estat de la reine.

Entre les politiques ordonnances instituées par cellui sage roi

Charles, afin que oubliance ne m'empesche à narrer en ceste partie ce

qui est digne de mémoire et singulière louange, Dieux! quel triumphe,

quelle paix, en quel ordre, en quelle coagulence régulée en toutes

choses estoit gouvernée la court de très noble dame la reine Jehanne

de Bourbon, s'espouse, tant en estat magnificent comme en honnestes

manières réglées de vivre, si comme en ordonnances de mengs[64] et

assiètes, en compaignie, en serviteurs, en habits, atours, et en tous

paremens, par notable et aux solemnités des festes années[65], ou à la

venue des notables princes que le roi vouloit honorer! En quelle

dignité estoit celle reine, couronnée ou atournée de grands richesses

de joyaulx, vestue ès habits royaux, larges, longs et flottans, en

sambues pontificales[66] que ils appellent chappes ou manteaulx

royaulx des plus précieux draps d'or ou de soie, aornés et

resplendissans de riches pierres et perles précieuses, en ceinctures,

boutonnures et attaches, par diverses heures du jour habits rechangés

plusieurs fois, selon les coustumes royales et pontificales; si que

merveilles ert[67] à veoir icelle noble reine à telles dites

solemnités, accompaignée de deux ou trois reines pour lors encore

vivantes, ses devancières ou parentes, à qui portoit grand révérence,

comme raison et droit le devoit.

[64] Les mets, ce que l'on mange.

[65] Annuelles.

[66] Majestueuses.

[67] Était.

Sa noble mère et les duchesses femmes des nobles frères du roi,

comtesses, baronnesses, dames et demoiselles, à moult grand quantité,

toutes de parage, honnestes, duites d'honneur[68], et bien moriginées;

car autrement ne fussent au lieu souffertes, et toutes vestues de

propres habits, chacune selon sa faculté, correspondans à la solemnité

de la feste.

[68] Se conduisant avec honneur.

L'assiète de table en salle, le triumphe et haultesse qui y estoient

tant notable que ne cuide[69] pareil estre aujourd'huy au monde; la

contenance de celle dame louée, rassise et agmoderée en parole,

maintien et regard, assurée entre toutes gens, aornée de toute beauté

passant les autres princesses, estoit chose à veoir très-agréable et

de souveraine plaisance.

[69] Je ne pense.

Les aornemens des salles, chambres d'estranges, et riches brodures à

grosses perles d'or et soies à ouvrages divers; le vaissellement d'or

et d'argent et autres nobles estoremens[70], n'estoit si merveilles

non.

[70] Objets pour le service de la table.

Ainsi, celle très-noble reine, par l'ordonnance du sage roi, estoit

gouvernée en estat hault, pontifical et honneste en toutes choses, si

comme à telle princesse est aduisant et redevable, en laquelle en

habits, atours royaulx très honorables, toute honnesteté estoit

gardée: car autrement ne le souffrist le très-sage roi, sans lequel

commandement et ordonnance ne fit quelconques nouvelletés en aucune

chose; et comme ce soit de belle pollicie à prince, pour la joie de

ses barons, resjoïssans de la présence de leur prince, mangeoit en

salle communément le sage roi Charles; semblablement lui plaisoit que

la reine fit entre ses princesses et dames, si par grossesse ou autre

impédiment n'en estoit gardée; servie estoit de gentilshommes de par

le roi à ce commis, sages, loyaulx, bons et honnestes; et durant son

mangier, par ancienne coustume des rois, bien ordonnée pour obvier à

vaines et vagues paroles et pensées, avoit un preude homme en estant

au bout de la table, qui sans cesser disoit gestes de mœurs vertueux

d'aucuns bons trespassés. En telle manière le sage roi gouvernoit sa

loyale espouse, laquelle il tenoit en toute paix et amour et en

continuels plaisirs, comme d'estranges et belles choses lui envoyer,

tant joyaulx comme autres dons, si présentés lui fussent, ou qu'il

pensast que à elle dussent plaire, les procuroit et achetoit; en sa

compaignie souvent estoit et toujours à joyeux visage et mots

gracieux, plaisans et efficaces; et elle, de sa partie, en lui portant

l'honneur et révérence que à son excellence appartenoit, semblablement

faisoit; et ainsi cellui en tous cas la tenoit en suffisante amour,

unité et en paix.

Ci dit l'ordre que le roi Charles mit en la nourriture et

discipline de ses enfans.

Le sage roi, semblablement par pollicie due, vouloit que fust réglé

l'estat de ses nobles enfans; et à son aisné fils Charles, daulphin de

Vienne, qui à présent règne, duquel la nativité remplit de joie le

courage du père, célébrant la journée à grand solemnité, pourvéit de

grand ordonnance en administracion de nourriture par le conseil des

sages tout au mieulx que estre povoit.

Mais encore plus désirant pourveoir à l'entendement de l'enfant, au

temps à venir, de nourriture de sapience, si faire se put, à la

quelle, à l'aide de Dieu, n'eust mie failli, si la vie du père longue

fust et accident de diverse fortune ne l'eust empêché; et, en

approuvant la parole à ce propos que dit l'empereur Helius Adrians:

«On doit, dit-il, premier les enfans nourrir et exerciter en vertus,

si que ils surmontent en mœurs ceulx qu'ils veulent surmonter en

honneurs,» lui fit en ses jeunes jours apprendre lettres et mœurs

convenables à sa haultesse; et pour l'instruire à ce, bailla

l'administracion de lui à sages maistres et chevaliers anciens preudes

hommes et de belle vie; et semblablement à ses autres enfans, lesquels

vouloit qu'ils fussent tenus en obéissance soubs crainte et correccion

ordonnée.

Ci commence à parler des vertus du roi Charles, et premièrement

de sa prudence et sagesse.

Bon me semble, à parfaire l'intencion de nostre œuvre, que

distinctement soit traité des bonnes mœurs et condicions d'icellui

sage dont nous parlons.

Et comme prudence et sagesse est mère et conduiserresse des autres

vertus, laquelle lui estoit instruccion en tous ses faits, comme il a

paru au procès de sa noble vie, pouvons ramener son eslue manière

d'ordre à l'égalité des nobles anciens bien renommés, si comme il est

lu du sage empereur Helius Adrians ci-devant allégué, lequel fut

lettré et instruit en toutes sciences, et si expert en rhétorique

qu'il sembloit que pensé eust à quanque il exprimoit de bouche. Et

dirons nous semblablement de nostre roi, lequel en son temps nul

prince n'atteignit en haultesse de lettrure[71] ni parlure, et

prudente pollicie en toutes choses généraulment, comme plus à plain

dirons à la fin de ce livre, si comme promis nous l'avons.

[71] Science des lettres, littérature.

Ci dit de la vertu de justice au roi Charles.

Si comme dit le philosophe: «Nul ne doit estre appelé sage, si bonté

ne l'esclaire,» laquelle est le principe de la sapience, avec la

crainte de Nostre Seigneur, comme dit le psalmiste.

Or, soit doncques traité des vertus ou bontés d'icellui roi que nous

disons sage, lequel, à l'exemple du bon empereur Trajan et maints

autres jadis aimeurs de justice, comme nous lisons, fut cellui Charles

pilier d'icelle; et en telle manière la gardoit que si hardi ne fut,

ni tant grant prince en son royaume, ni aimé serviteur, qui extorcion

osast faire à homme tant fut petit.

Et entre les exemples qui en pourroient estre dits, une fois avint que

un chevalier de sa court donna une buffe[72] à un sergent faisant son

office, de laquelle chose à très grand peine put estre desmu[73] le

roi par prières de ses plus aimés princes, que icellui chevalier

n'encourust la loi et rigueur de justice, qui est, en tel cas, copper

le poing; toutefois onques ne fut en grâce comme devant.

[72] Soufflet.

[73] Détourné.

_Item_, à un juif semblablement fit droit d'un tort et extorcion que

un chrestien lui avoit faite, et fut de lui avoir baillié un faulx

gage pour bon; et voulut le roi que la simplesse du juif fût

vainqueresse de la malice du chrestien; et comme il fit droit au

juif, n'est mie doubte qu'à toute personne vouloit que il fût

entièrement tenu; et si au contraire lui venist à cognoissance d'aucun

de ses justiciers, en exemple donnant aux autres juges de bien et

sagement gouverner justice; tantost commandoit qu'il fût desmis et

puni selon sa desserte.

De maints cas particuliers lui mesme fit droit par bonne équité; et

comme il est escrit de l'empereur Trajan préallégué, que une fois,

comme il fut jà monté sur son destrier pour aller en bataille, une

femme grevée de tort, à lui venue complaignant, arresta tout son ost,

descendit, donnant sentence droicturière pour la vefve.

Avint une fois, nostre roi estant au chastel qu'on dit

Saint-Germain-en-Laye, une femme vefve, devers lui, à grand clamour et

larmes, requérant justice d'un des officiers de la court, lequel par

commandement avoit logié en sa maison, et cellui avoit efforcé une

fille qu'elle avoit; le roi, moult airé[74] du cas laid et mauvais, le

fit prendre; et le cas confessé et atteint, le fit pendre sans nul

respit à un arbre de la forest.

[74] Courroucé.

Pour justice tenir, lui en personne, maintes fois en son temps, selon

les nobles anciennes coustumes, tint en son palais à Paris, séant en

trosne impérial, entre ses princes et sages, le lit de justice, en cas

qu'ils sont réservés à déterminer à lui à telles solemnités députés

d'ancienneté.

Par maintes particularités pourrions trouver exemples de la juste

volonté du sage roi, lesquels je laisse pour cause de briefté; mais

pour conclure de ce en brief, comme justice est ordre, mesure et

balance de toutes choses rendre à chacun selon son droit, comme dit

saint Bernard, n'est pas doubte que, par icelle bien tenir, vint à

chief de toutes ses adversités, non pas petites, et anéantit les flots

de male fortune, soubs quel subjeccion avoit esté déjeté par long

espace.

Or ce bon roi, gardant à la ligne la loi de Dieu, comme le décret

défend, soubs peine d'escommuniement, les champs de bataille: de quoi

on use communément ès cours des princes, en l'ordre d'armes, ès cas

non cognus et non prouvés, comme ce soit une manière de tenter Dieu,

onques ne voulut en son temps consentir de telles batailles.

Si pouvons conclure de lui ce qui est dit ès proverbes: «La joie du

juste est que justice soit faite.»

Comment le roi par son sens moult conquestoit en ses guerres,

nonobstant n'y allast; et la cause pourquoi n'y alloit.

Mais, pour ce que aucunes gens pourroient contredire à mes preuves de

la chevalerie de cestui roi Charles, disant que recréandise ou

couardie luy tolloit[75] que lui en propre personne n'alloit comme bon

chevalereux aux armes et faits des batailles et assaulx, ainsi que

firent son ayeul le roi Philippe, et son père le roi Jehan, et ses

autres prédécesseurs; parquoi doncques ne povoit avoir en lui si grand

titre de chevalerie, comme je lui veus imposer et adjoindre: à ceulx

convient que je réponde verité manifeste et pure au su de toutes gens.

[75] La paresse ou la timidité l'empêchait.

Que par recréandise n'alloit en personne aux armes de ses guerres,

n'est mie; car au temps qu'il estoit duc de Normandie, ains son

couronnement, avec son père le roi Jehan maintes fois y alla; et

aussi, lui seul chevetaine de grandes routes de gens d'armes, fut en

plusieurs besongnes bonnes et honorables, à la confusion de ses

ennemis.

Mais depuis le temps de son couronnement, lui, estant en fleur de

jeunesse, ot une très griève et longue maladie, à quelle cause lui

vint je ne sais; mais tant en fut affoibli et débilité, que toute sa

vie demoura très pâle et très maigre, et sa compleccion moult

dangereuse de fièvres et de froidure d'estomac; et avec ce, lui

remaint[76] de ladite maladie la main destre si enflée, que pesante

chose lui eust esté non possible à manier; et convint, le demourant de

sa vie, user en dangier de médicins.

[76] Resta.

Mais que pourtant le loz de sa grand vertu qui, sans cesser,

ouvroit[77] en toute peine pour la publique utilité, doive estre

réprimé, n'est mie raison.

[77] Travaillait, opérait.

Car, dit Végèce que «plus doit estre louée chevalerie menée à cause de

sens que celle qui est conduite par effet d'armes; si comme les

Romains plus acquirent seigneuries et terres par le sens que par la

force,» semblablement le fist nostre roi; lequel plus conquesta,

enrichit, fit alliances, plus grandes armées, mieulx gens d'armes

payés et toute gent; plus fit bastir édifices, donna grands dons, tint

plus magnificent estat, ot plus grand despense, moins fist de grief au

peuple, et plus sagement se gouverna en toute pollicie que n'avoit

fait roi de France, selon le rapport des escritures, je l'ose dire,

depuis le temps de Charlemaine, qui, pour la haultesse de sa prouesse,

fut appelé Charles le Grand. Ainsi, pour la vertu et sagesse de

cestui, lui doit bien perpétuellement demourer le nom de Charles le

Sage.

Et ces choses et autres considérées qui en lui abondèrent, je puis

conclure icellui estre digne d'avoir le nom et titre de parfaite

chevalerie.

Ci dit comment le roi Charles aimoit livres; et des belles

translacions qu'il fit faire.

Ne dirons-nous encore de la sagesse du roi Charles la grand amour

qu'il avoit à l'estude et à la science? Et qu'il soit ainsi, bien le

démonstra par la belle assemblée de notables livres et belle librairie

qu'il avoit de tous les plus notables volumes qui par souverains

auteurs ayent esté compilés, soit de la sainte Escriture, de

théologie, de philosophie, et de toutes sciences, moult bien escrits

et richement adornés, et tout temps les meilleurs escrivains que on

put trouver occupés pour lui en tel ouvrage; et si son estude bel à

devis[78] estoit bien ordonnée. Comme il voulsist toutes ses choses

belles, nettes, polies et ordonnées, ne convient demander, car mieulx

estre ne peut.

[78] Plaisir.

Mais nonobstant que bien entendît le latin, et que jà ne fût besoing

que on lui exposast, de si grande providence fut pour la grand amour

qu'il avoit à ses successeurs que, au temps à venir les voulut

pourveoir d'enseignemens et sciences introduisibles à toutes vertus;

dont pour celle cause fit par solemnels maistres suffisans en toutes

les sciences et arts, translater de latin en françois tous les plus

notables livres: si comme la Bible, en trois manières, c'est assavoir,

le texte; et puis le texte et les gloses ensemble; et puis d'une autre

manière allégorisée.

_Item_, le grand livre de saint Augustin, de la Cité de Dieu[79].

[79] Par Raoul de Presle.

_Item_, le livre du Ciel et du Monde[80].

[80] Par Nicolas Oresme.

_Item_, le livre de saint Augustin: _De Soliloquio_.

_Item_, les livres de Aristote, Éthiques et Politiques, et mettre

nouveaux exemples[81].

[81] Par le même.

_Item_, Végèce, de chevalerie[82].

[82] Végèce avait déjà été traduit par Jean de Meun.

_Item_, les dix-neuf livres des Propriétés des choses[83].

[83] Par Jean Corbichon.

_Item_, Valerius Maximus[84].

[84] Par Simon de Hesdin.

_Item_, Policratique[85].

[85] Par Denis Soulechat.

_Item_, Titus-Livius[86]; et très grand foison d'autres[87].

[86] Pierre de Bressuire avait déjà traduit Tite-Live par ordre

du roi Jean.

[87] Voir le mémoire sur les anciens traducteurs, lu en 1741 à

l'Académie des inscriptions, par l'abbé Lebeuf.

Comme, sans cesser, y eut maistres, qui grands gages en recevoient, de

ce embesongniés.

De la grand amour qu'il avoit à en avoir grand quantité de livres, et

comment il se délictoit en estude, et de ses translacions, me souvient

d'un roi d'Egypte appelé Tholomée Philadelphe, lequel fut homme de

grand estude, et plus aima livres que autres quelconques choses, ni

estre n'en povoit rassadié[88]: une fois demanda à son libraire

quans[89] livres il avoit; cellui respondit: «Que tantost en auroit

accompli le nombre de cinquante mille;» et comme cellui Tholomée oït

dire que les Juifs avoient la loi de Dieu escrite de son doigt, ot

moult grand désir que celle loi fust translatée d'ébrieu en grec; et

il lui fut dit qu'il en desplairoit à Dieu que nul la translatast

s'il n'estoit juif; et si autre s'en vouloit entremettre, que tantost

cherroit en forsènerie[90]; si manda ce roi à Éléazar, qui estoit

souverain prestre des Juifs, qu'il lui envoyast des sages hommes du

peuple des Juifs, qui la langue ébrée et grecque sussent, qui ladite

loi lui translatassent; et pour le désir qu'il ot que ceste chose fust

accomplie, il relâcha la chétiveté[91] des Juifs qui estoient en

Égypte, où moult en avoit grand quantité, et avec ce leur donna grands

dons. Éléazar, resjoï de ceste chose, rendit grâces à Dieu, et eslut

soixante douze preudes hommes idoines à ce faire, et au roi Tholomée

les envoya, lequel les reçut à moult grand honneur; et raconte saint

Augustin que le roi les fit mettre chacun à part en une celle[92] pour

estudier; et fut la translacion faite en soixante et douze jours; et

comme ils n'eussent point de collation[93] ensemble, tant comme la

translacion mirent à faire, on trouva que l'un avoit fait comme

l'autre, sans différence en mot ni en syllabe: laquelle chose ne put

estre sans miracle de Dieu. Celle translacion moult fut agréable au

roi. Moult fut sage cellui roi Tholomée, et moult sut de la science

d'astronomie et mesura la rondeur de la terre.

[88] Rassasié.

[89] Bibliothécaire. Combien.

[90] Tomberait hors de sens.

[91] Captivité.

[92] Cellule, chambre.

[93] Communication.

Ci dit comment le roi Charles aimoit l'université des clercs.

A ce propos, que le roi Charles aimast science et l'estude, bien le

montroit à sa très amée fille l'université des clercs de Paris, à

laquelle gardoit entièrement les privilèges et franchises, et plus

encore leur en donnoit, et ne souffrit que leur fussent enfreins. La

congrégacion des clercs et de l'estude avoit en grand révérence; le

recteur, les maistres et les clercs solemnels, dont il y a maint,

mandoit souvent pour oïr la doctrine de leur science, usoit de leurs

conseils de ce qui appartenoit à l'espirituaulté, moult les honoroit

et portoit en toutes choses, tenoit bénivolens et en paix.......

Ci dit comment, pour le grand sens et vertu du roi Charles, les

princes de tous pays désiroient son affinité, alliance et amour.

Assez pourrois tenir long conte des substancieuses paroles et beaulx

notables que chacun jour on povoit oïr dire au sage dont nous parlons,

si comme j'en suis informée par les preudes hommes ses serviteurs, qui

encore vivent; mais pour traire à autre matière et à la conclusion de

mon œuvre, temps est de ce faire fin.

Si dis encore que, pour la grand renommée qui d'icelui roi Charles par

le monde couroit, parquoi comme plusieurs princes de lointain pays,

comme le roi de Hongrie qui maints beaulx arcs et autres choses lui

envoya, le roi d'Espaigne, d'Aragon et maints autres, désirassent son

affinité, amour et alliance, par mariages ou autrement, à son sang,

fils et filles: si comme eust eu à femme son fils Loys devant dit, la

fille du roi de Hongrie, aisnée et héritière du père, si elle eust

vécu; et sa tante, fille du roi Philippe son ayeul, le roi d'Aragon.

Le roi de Chypre et autres maints rois, princes et seigneurs, parquoi

plusieurs vindrent en France veoir sa sagesse, noblesse et estat, et

plusieurs leurs féaulx messages y envoyèrent; mesmement le soudan de

Babyloine y envoya un de ses chevaliers avec plusieurs riches et

beaulx présens, et en lui cuidant faire grand honneur comme au

solemnel[94] prince des chrétiens, lui manda, «que pour le bien et

renommée qu'il avoit entendu de son sens et vertus, si il vouloit

aller en son pays avec lui demourer, il le feroit tout gouverneur de

ses provinces et terres, et maistre de sa chevalerie, et lui donneroit

royaume plus grand et plus riche trois fois que cellui de France, et

tiendroit telle loi comme il lui plairoit.» Et que nul mescroie ceste

chose, certainement je l'affirme pour vraie; car lorsque j'estois

enfant, je vis le chevalier sarrazin richement et estrangement vestu,

et estoit notoire la cause de sa venue. Dont le sage roi, prudent en

toutes choses, et qui avec toutes nations et diversités de gens de

bien se savoit avoir et les honorer selon leur estat, considérant le

bon vouloir du soudan, qui pour ce si loin avoit envoyé son message,

reçut ledit chevalier et ses présens à grand honneur, et lui et ses

gens moult festoya et honora, et son drucheman[95] par qui entendoit

ce qu'il disoit; et merciant le soudan, lui renvoya de beaulx présens

des choses de par deça, toiles de Reims escarlates dont n'ont nulles

par de là et grand feste en font, donna largement aux messages,

s'offrit à faire toutes choses loisibles qu'il pourroit pour le

soudan.

[94] Au plus grand.

[95] Truchement, drogman.

Ci dit comment le roi Charles avoit propres gens instruits en

honneurs et noblesse pour recevoir tous estrangiers.

Ainsi ce roi autorisé par le monde, comme digne il en estoit, bien

savoit recevoir grands, moyens et petits. Quand nobles princes

venoient ainsi vers lui, ou leurs messages, convenoit qu'ils dinassent

avec lui, et selon qu'ils estoient notables, séoient à sa table. Et à

ses dîners, quand haults princes y estoient, et mesmement aux fêtes

solemnées, l'assiette des tables, l'ordonnance, les nobles paremens

d'or et de soie ouvrés de haulte lice, qui tendus estoient par ses

parois et ses riches chambres, de velous brodés de grosses perles d'or

et de soie, de plusieurs estranges devises, les aornemens de partout,

ces draps d'or tendus, pavillons et cieulx sur ces haults dais et

chaires[96] couvertes; la vaisselle d'or et d'argent grande et

pesante, de toutes façons, en quoi l'on estoit servi par ces tables;

les grands dressoirs couverts de flacons d'or, coupes et gobelets et

autre vaisselle d'or à pierreries; ces beaulx entremets, vins, viandes

délicieuses et à grand planté[97] et à court plainière à toutes gens,

certes pontificale chose estoit à veoir; et tant y estoit l'ordonnance

belle, que nonobstant y eust grand quantité de gens, si y estoit

remédié que la presse ne nuisoit. Et quand iceulx princes ou

estrangiers vouloit bien honorer, les faisoit mener devers la reine et

ses enfans, où ne trouvoient pas moins d'ordonnance; et puis, à Saint

Denis: là leur faisoit montrer les reliques, le trésor et les

richesses qui là sont, les riches chasubles, aornemens d'autel.

[96] Dais et chaises.

[97] A profusion.

Les beaulx paremens et habits en quoi les rois sont sacrés, dont il en

fit faire de tout neufs, et les plus riches qui oncques eussent esté

vus qu'on sache; tous les habits ouvrés à fines et grosses perles, et

mesmement les souliers; ouvrir les riches armoires où de joyaulx de

grand valeur a à merveilles, où est la riche couronne du sacre, qu'il

fit faire, en laquelle a un gros balez[98] au bout, du prix de trente

mille francs; et d'autres pierreries moult fines: et vaut la couronne

moult d'avoir[99]; et les autres estranges choses qui y sont, de moult

grande richesse.

[98] Rubis-balais.

[99] Un grand prix.

Pour maintenir sa court en tel honneur, le roi avoit avec lui barons

de son sang, et autres chevaliers duis et appris en toutes honneurs,

si comme son cousin le comte d'Estampes, qui bel seigneur estoit,

honorable, joyeux, bien parlant et bien festoyant, et de gracieux

accueil à toutes gens; aucunes fois, en certaines places et assiettes,

représentoit la personne du roi, et moult estoit de bel parement à

celle court. D'autres aussi y avoit: et aussi messire Burel de la

Rivière, beau chevalier, et qui certes très gracieusement, largement

et joyeusement savoit accueillir ceulx que le roi vouloit festoyer et

honorer, faire liement[100] et à grand honneur les messages que le roi

mandoit par lui à iceulx estrangiers, les aller souvent veoir et

visiter en leur logis, leur dire de gracieux et beaulx mots, et que le

roi les saluoit, et leur mandoit que ils fissent bonne chière et

n'espargnassent rien, et telles gracieuses paroles; et quand venoit à

leur présenter dons de par le roi, ne failloit mie à dire ces

courtoises et honorables paroles bien assises à chacun, selon son gré;

car toute l'honneur qu'il convient à belle réception de gens il

savoit, et à eux il donnoit soupers et disners en son hostel bel à

devis[101] et richement adorné; là estoit sa femme, belle, bonne et

gracieuse, qui pas ne avoit moins d'honneur, et courtoisement les

recevoit; là estoient les femmes d'estat[102] de Paris mandées, dansé,

chanté et fait joyeuse chière; y avoit, pour l'honneur et la

révérence du roi, tant, que tous estrangiers du roi et de lui se

louoient.

[100] D'une manière agréable.

[101] Beau pour assemblée et conférences.

[102] De distinction.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 4/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 44 / 126 题