Novembre 1370.
Comment messire Bertran du Guesclin et le sire de Clisson
déconfirent à Pont-Volain les gens de monseigneur Robert Canolle.
_Chroniques de Froissart._
Assez tôt après que messire Bertran du Guesclin fut revêtu de cel
office, il dit au roi qu'il vouloit chevaucher vers les ennemis,
monseigneur Robert Canolle[12] et ses gens, qui se tenoient sur les
marches d'Anjou et du Maine. Ces paroles plurent bien au roi, et dit:
«Prenez ce qu'il vous plaît et que bon vous semblera de gens d'armes;
tous obéiront à vous.» Lors se pourvéy le dit connétable et mit sus
une chevauchée de gens d'armes, Bretons et autres, et se partit du roi
et chemina vers le Maine, et emmena avec lui en sa compagnie le sire
de Clisson. Si s'en vint ledit connétable en la cité du Mans, et là
fit sa garnison; et le sire de Clisson en une autre ville qui étoit
assez près de là; et pouvoient être environ cinq cents lances.
[12] Robert Knolles, un des grands capitaines anglais du XIVe
siècle.
Encore étoit messire Robert Canolle et ses gens sur le pays; mais ils
n'étoient mie bien d'accord, car il y avoit un chevalier en leur
route, Anglois, qui s'appeloit messire Jean Mentreurde, qui point
n'étoit de leur volonté ni de l'accord des autres: mais déconseilloit
toujours la chevauchée, et disoit qu'ils perdroient leur temps et
qu'ils ne se faisoient que lasser et travailler à point de fait et de
conquêt. Et étoit le dit chevalier hardi et entreprenant, et moult
redouté de tous ses ennemis, et mêmement en tous les lieux où il
hantoit et conversoit; car il menoit toujours avec lui moult grand
route et tenoit des gens plus grand partie des autres. Messire Robert
Canolle et messire Alain de Bouqueselle tenoient toujours leur route
et étoient logés assez près du Mans. Messire Thomas de Grantson,
messire Gilbert Giffart, messire Geffroy Oursellé, messire Guillaume
de Neuville, se tenoient à une bonne journée arrière d'eux.
Quand messire Robert Canolle et messire Alain de Bouqueselle sçurent
le connétable de France et le sire de Clisson venus au pays, si en
furent grandement réjouis et dirent: «Ce seroit bon que nous nous
recueillissions ensemble et nous tinssions à notre avantage sur ce
pays: il ne peut être que messire Bertran en sa nouvelleté ne nous
vienne voir et qu'il ne chevauche; il le lairoit trop envis. Nous
avons jà chevauché tout le royaume de France, et si n'avons trouvé
nulle aventure plus avant: mandons notre entente à messire Hue de
Cavrelée qui se tient à Saint-Mor, sur la Loire, et à messire Robert
Briquet, et à messire Robert Ceni, et à Jean Carsuelle, et aux autres
capitaines des compagnies qui sont près de ci, et qui viendront
tantôt et volontiers. Si nous pouvons ruer jus ce nouvel connétable et
le seigneur de Clisson qui nous est si grand ennemi, nous aurons trop
bien exploité.»
Entre messire Robert et messire Alain, et messire Jean Asneton n'y
avoit point de désaccord; mais faisoient toutes leurs besognes par un
même conseil. Si envoyèrent tantôt lettres et messages secrètement par
devers monseigneur Hue de Cavrelée et monseigneur Robert Briquet et
les autres, pour eux aviser et informer de leur fait, et qu'ils se
voulsissent traire avant, et ils combattroient les François. Et aussi
ils signifièrent celle besogne à monseigneur Thomas de Grantson, à
monseigneur Gilbert Giffart et à messire Geffroy Oursellé, et aux
autres, pour être sur un certain pas que on leur avoit ordonné: car
ils espéroient que les François qui chevauchoient seroient combattus.
A ces nouvelles entendirent les dessus dits volontiers; et
s'ordonnèrent et appareillèrent sur ce bien et à point, et se mirent à
point et à voie pour venir vers leurs compagnons; et pouvoient être
environ deux cents lances. Oncques si secrètement ni si coiement ne
sçurent mander ni envoyer devers leurs compagnons, que messire Bertran
et le sire de Clisson ne sçussent tout ce que ils vouloient faire.
Quand ils en furent informés, ils s'armèrent de nuit et se partirent
avec leurs gens de leurs garnisons, et tournèrent sur les champs.
Celle propre nuit étoient partis de leurs logis monseigneur Thomas de
Grantson, messire Geffroy Oursellé, messire Gilbert Giffard, messire
Guillaume de Neuville et les autres; et venoient devers monseigneur
Robert Canolle et monseigneur Alain de Bouqueselle sur un pas là où
ils les espéroient à trouver: mais on leur escourcit leur chemin; car
droitement dans un lieu que on appelle le pas Pont-Volain[13]
furent-ils rencontrés et retaindus des François; et coururent
sus et, les envahirent soudainement; et étoient bien quatre cents
lances, et les Anglois deux cents. Là eut grand bataille et dure,
et bien combattue, et qui longuement dura, et fait de grands
appertises d'armes, de l'un côté et de l'autre. Car sitôt qu'ils
s'entretrouvèrent, ils mirent tous pied à terre et vinrent l'un sur
l'autre moult arréement, et se combattirent de leurs lances et épées
moult vaillamment. Toutes fois la place demeura aux François et
obtinrent contre les Anglois; et furent tous morts et pris; oncques ne
s'en sauva, si il ne fût des varlets ou des garçons; mais de ceux,
aucuns, qui étoient montés sur les coursiers de leurs maîtres, quand
ils virent la déconfiture, se sauvèrent et se partirent.
[13] Pontvalain, bourg de l'Anjou, sur la Lone.
Là furent pris messire Thomas de Grantson, messire Gilbert Giffard,
messire Geffroy Oursellé, messire Guillaume de Neuville, messire
Philippe de Courtenay, messire Hue le Despensier, et plusieurs autres
chevaliers et écuyers, et tous emmenés prisonniers en la cité du Mans.
Ces nouvelles furent tantôt sçues parmi le pays, de monseigneur Robert
Canolle et des autres, et aussi de monseigneur Hue de Cavrelée, et de
monseigneur Robert Briquet et de leurs compagnons. Si en furent
durement courroucés; et brisa leur emprise pour celle aventure; et ne
vinrent ceux de Saint-Mor sur Loire point avant; mais se tinrent tous
cois en leur logis; et messire Robert Canolle et monseigneur Alain de
Bouqueselle se retrairent tout bellement. Et se dérompit leur
chevauchée, et rentrèrent en Bretagne; ils n'en étoient point loin.